Chapitre 2 Deux oncles, l’un d’épée, l’autre de robe.
Un moment accablée par la menace d’un mariage qui n’allait à rien moins qu’à ruiner sa considération, Mme Marcille se remit promptement de la secousse. Au souvenir d’un passé exemplaire que n’avaient troublé ni grandes joies ni grandes peines, elle se rassura contre un malheur sérieux. Les gens gâtés par la fortune ne croient point aisément à des douleurs capables d’empoisonner leur vie entière. D’ailleurs, moins ferme que son fils, elle se savait bien plus habile, et les moyens pour l’empêcher de consommer une alliance honteuse affluaient déjà à son esprit. N’eût-elle songé qu’à ses frères, n’était ce pas assez pour apaiser ses craintes ? Leur caractère, leur autorité, leur qualité d’oncles riches, devaient infailliblement lui apparaître comme autant d’entraves que son fils n’oserait jamais briser.
L’ex-commandant, de stature élevée, large des épaules, avec des traits durs, un œil brillant, des joues teintes d’un rouge vif, une lèvre sensuelle, des moustaches noires retroussées en crocs, avait l’air vraiment redoutable. Il passait à juste titre pour un bel homme. Parce qu’il se teignait les sourcils et avait des cheveux artificiels artistement mêlés aux véritables, parce qu’il ne se laissait voir que frais rasé et se mettait toujours avec le goût le plus jeunet, il paraissait dix ans de moins que son âge.
Tant de coquetterie témoignait jusqu’à l’évidence du désir de plaire. Cependant, avec les femmes, la plupart, à son avis, également faibles, frivoles et vaines, il affectait un dédain qui touchait à l’impertinence. Une seule trouvait grâce à son tribunal ; il la tenait pour une exception et la regardait comme une femme supérieure. Veuve d’un médecin qui, à défaut d’une grande fortune, lui avait laissé un nom estimé, pleine de grâce, bien que petite et chétive, avec de la lecture ; beaucoup de goût et d’esprit, Mme Desmarres, préférablement désignée sous le prénom de Mme Henriette, ne semblait plus vivre que pour l’établissement d’une jeune nièce qu’elle avait adoptée. Toujours malade, ou au moins toujours languissante, sortant peu, mais recevant beaucoup de visites, elle était insensiblement devenue l’Égérie d’un cercle d’hommes mûrs à l’aide desquels, sans en avoir l’air, elle exerçait, du fond de sa chaise longue, un véritable empire sur l’opinion.
La bonhomie avec laquelle le commandant Narcisse subissait son joug était exemplaire. Aussi fut-elle étrangement surprise, le connaissant comme elle faisait, de le voir simplement sourire et hocher dédaigneusement la tête au projet de mariage qu’on prêtait à son neveu. Elle ne réussit même pas, malgré les assertions les plus précises, à éveiller des doutes en son esprit. En effet, la certitude de son autorité non moins que l’orgueil lui défendait de s’arrêter seulement à la supposition d’une honte si grande. Sur ce point, Mme Marcille elle-même ne troubla que très-légèrement (très-légèment) sa quiétude. A tous les témoignages, il opposa la même incrédulité et persista à soutenir qu’il y aurait démence à s’émouvoir de pareilles sornettes.
En attendant, la patience lui manqua. Sans cesser de croire à une médisance, il se décida tout à coup à sortir de l’inaction, uniquement dans le but d’étouffer net un bruit qui commençait à l’importuner. Marcille, à la première invitation, se rendit chez son oncle. Celui-ci tout d’abord tira un augure favorable de cet empressement. Quoique bien élevé et se piquant de belles manières, il n’en agit pas moins avec son neveu à peu près comme un sergent instructeur avec ses recrues. Plus que jamais éloigné d’admettre la vraisemblance du fait, il dédaigna de parler sérieusement et tourna au début la chose en plaisanterie. L’enjouement disparut vite de ses traits. A l’air grave dont Marcille l’écouta, il tressaillit subitement comme un mort galvanisé. En même temps qu’il changea de couleur, il prit un autre ton ; d’une irritabilité excessive, par suite de son tempérament, de la raillerie il passa d’un bond à la violence. Exaspéré enfin par le sang-froid imperturbable de son neveu, après avoir épuisé le vocabulaire des exclamations injurieuses, il conclut ainsi :
« Avant que tu épouses cette drôlesse, je te briserai comme ce verre ! »
Il tenait effectivement un verre qu’il menaçait de lancer contre le mur.
Marcille exprima plus d’étonnement que de frayeur. Sans souffler mot, il salua froidement son oncle et s’en alla.
Avec le procureur général, au contraire, la scène fut extrêmement calme. C’était un homme à visage long et pâle, qui faisait usage de besicles, et chez lequel un air doux, un langage toujours poli, des manières affables, recouvraient une inflexible fermeté. Les quarante et quelques années que précisait son acte de naissance avaient glissé si légèrement sur lui qu’aux côtés de Marcille, on l’eût pris plutôt pour un frère aîné que pour un oncle. Il suivit une méthode conforme à son humeur, celle de la discussion. Précisément, à l’égard des mœurs de Thérèse Lemajeur, on procédait déjà par des on dit diffamatoires, la plus terrible manière de procéder, pour le dire en passant, quand on veut perdre quelqu’un sur le compte duquel il n’y a rien à dire. On repousse une calomnie nettement formulée ; on ne peut rien contre des bruits vagues. Dans un autre ordre d’idées, ils produisent des effets analogues à ceux des brouillards qui, tout en noyant les objets dans une pénombre, et en empêchant de les apercevoir d’une manière distincte, les agrandissent outre mesure et leur prêtent toutes les formes, fantastiques qu’il plaît à l’imagination d’inventer.
« Je puis, mon oncle, interrompit Marcille, vous édifier au sujet de ces bruits. vous connaissez Mme Ferdinand…. »
Il s’agissait d’une couturière dont la nombreuse clientèle se composait en partie des femmes les plus riches de la ville. Elle avait, sans parler de sa grande taille et de sa maigreur, de son œil langoureux et de sa bouche oblique, une démarche toute dégingandée et un parler décousu qui étaient cause qu’on lui attribuait un cerveau légèrement fêlé.
« Elle jouit d’une excellente réputation, fit observer l’oncle.
– Ce qu’on peut quelquefois acheter au prix de la ruse et de l’hypocrisie, répondit Marcille.
Ce n’est sans doute pas de cette digne femme que tu parles, dit le procureur général.
– Je vous demande pardon, répliqua Marcille, Pour être parvenue à surprendre l’estime d’une foule d’honnêtes gens par des apparences de dévotion, elle n’en est pas moins la créature la plus perverse que je sache au monde.
Oh ! mon ami, dit l’oncle, la haine t’entraîne un peu loin…. »
Choqué du sentiment qui lui était prêté à l’égard d’une femme qu’il était fondé à croire méprisable, Marcille ne se fit aucun scrupule de dévoiler ce qu’il savait. L’habileté et la force de la couturière résidaient à peu près exclusivement dans une position qui favorisait à merveille sa tactique et lui épargnait le souci d’une prudence dont son esprit, en effet quelque peu trouble, n’était guère capable. Il eût fallu être singulièrement ombrageux pour s’alarmer de la voir, à certains jours, inviter quelques-unes de ses ouvrières à passer la soirée chez elle sous le prétexte de jouer à ce qu’on appelle des jeux innocents. Aussi bien elle était d’humeur folâtre et passait pour aimer beaucoup la jeunesse. Après cela, ce n’était pas sa faute si, au milieu de ces fêtes improvisées, il lui survenait de malencontreuses visites. Que trois ou quatre de ces fils de famille qu’elle avait vus naître, en quelque sorte, qu’elle avait tenus tant de fois sur ses genoux, vinssent, par hasard, lui donner des marques d’estime et d’affection, il n’y avait certes pas là de quoi crier au scandale. D’ailleurs, au bruit de la sonnette, elle se composait une figure chagrine, se plaignait d’être dérangée, marquait l’envie de ne pas recevoir ces messieurs, bien que cela pût lui porter préjudice, finalement, jouait si bien son personnage, que les jeunes filles étaient les premières à intercéder en faveur des importuns. Ceux-ci, dont le rôle était tracé à l’avance, remettaient en train les jeux interrompus. On plaisantait, on riait, on donnait des gages et l’on s’embrassait par la force des choses. Le reste va de soi. Quoi qu’il résultât des liaisons issues de ces rencontres, les coupables se cachant de la couturière par peur de son apparente rigidité, sa responsabilité se trouvait à couvert et sa réputation continuait d’être excellente.
A l’air attentif du procureur général, il ne semblait pas que ces détails fussent pour lui dénués d’intérêt.
« Vous le savez, reprit Marcille, j’ai toujours été plus timide qu’entreprenant. J’avais tout au plus le courage de me trouver sur le passage de Thérèse et de la dévorer des yeux. Elle ne tenait pas plus compte de moi que si je n’eusse jamais existé. Ma fantaisie s’éteignait d’elle-même. Mme Ferdinand est intervenue. Bientôt impatronisée chez les Lemajeur, sous des prétextes quelconques, elle s’est appliquée à gagner le cœur de l’enfant, à la combler de mon souvenir, à varier les moyens de nous rapprocher et de nous laisser ensemble. Dans la persuasion, au début, d’avoir affaire à quelqu’une de ces jolies créatures que la vanité livre sans force aux séductions, j’ai essayé sur elle l’effet des plus adroites flatteries comme des plus coûteux présents. Eh bien, je l’affirme, à moins de calomnie, on ne peut pas même articuler contre elle un doute injurieux. Et il n’y a pas à prétendre qu’elle avait une arrière-pensée et mettait un plus haut prix à sa vertu. Elle me fuyait avec la même opiniâtreté que je cherchais à la voir. Maintes fois elle m’a fermé la bouche, avec cet argument sans réplique : « Vous savez parfaitement que je ne peux pas être votre femme ; quant à être votre maîtresse, à moins que vous ne me méprisiez profondément, vous devez être convaincu que ça ne sera jamais. » Impatiente de mes protestations, elle me disait encore : « Si jamais je vous aimais, il n’y aurait pas de quoi vous réjouir ; car, sachez-le une fois pour toutes, le devoir sera toujours plus fort en mon cœur que n’importe quel sentiment. » Cependant, elle m’aime, et de mon côté sans m’en apercevoir, tout en surfaisant ce que je sentais, je me suis pris d’une passion sérieuse. »
L’oncle demanda avec surprise quel intérêt pouvait décider la couturière à ainsi calomnier Thérèse.
« Vous n’ignorez pas, mon oncle, répondit Marcille, jusqu’où peut aller la rage des hypocrites, quand on les démasque. Or, c’est justement ce qui est arrivé…. »
Aux prises avec la fièvre, effrayée de son état, Thérèse, en qui s’allumaient par-ci par-là des lueurs de raison, ressentait enfin la nécessité de se ménager un recours contre sa propre faiblesse. Le nombre restreint de ses relations ne lui laissait à choisir une confidente que parmi trois personnes : sa mère, une dame Hilarion, occupant le rez-de-chaussée, au-dessous d’elles, puis Mme Ferdinand. Mais au moment de parler à sa mère, femme triste, peu expansive, sans sagacité, elle se sentait prise d’une honte invincible. Elle se fût ouverte de préférence à Mme Hilarion, et l’eût fait certainement, si cette dame n’eût été alors retenue au lit par de vives douleurs. Faute de mieux, elle se confia à la couturière. Après lui avoir avoué ce qui se passait en elle et combien elle souffrait de sentiments si blâmables, elle lui marqua la volonté de ne plus revoir l’homme qui les lui inspirait, et la pria à mains jointes de l’aider dans cette résolution. Mme Ferdinand joua la plus grande surprise. Elle ne trouva point d’assez fortes louanges pour tant de vertu. Et cependant qu’elle parvenait à rassurer la jeune fille, elle signifiait à son protégé que les soupirs n’étaient plus de saison, que Thérèse était tourmentée de scrupules alarmants, qu’il fallait craindre l’intervention de la mère et se hâter sous peine de perdre toute espérance. Marcille se laissa persuader. La couturière se chargea d’organiser le complot, c’est-à-dire de lui ménager un long tête-à-tête, le soir, avec la jeune fille. Un jour, en effet, lasse de le faire chercher en vain, elle lui adressa un billet à peu près conçu ainsi :
« Ce soir, à la nuit, chez Thérèse. Je dois aller à la promenade sur le champ de foire avec la mère. Je la retiendrai dehors le plus longtemps possible. Saisissez l’occasion aux cheveux, et tâchez de vous montrer digne de mes faiblesses pour vous. »
Suivait la signature en toutes lettres.
« Mais, mon ami, c’est superbe ! s’écria ici l’oncle dans l’enthousiasme.
– Comment, superbe ? fit Marcille.
– Ne vois-tu pas, reprit l’oncle que poursuivait évidemment l’idée d’un réquisitoire, le parti qu’on peut tirer de ces détails et de cette lettre qui en constate l’authenticité ?
– Attendez, dit Marcille…. Je courus au rendez-vous. Thérèse était seule. A ma première parole, elle m’avertit résolument qu’elle ne voulait pas m’entendre. Je ne tins pas compte de cela. Elle prit alors son ouvrage et voulut descendre chez Mme Hilarion. Je lui barrai le passage. Mon air décidé lui causa moins de frayeur que de surprise. Elle me fit des reproches d’une voix pleine de larmes et d’indignation. Avant d’entrer, me défiant de mes forces, je m’étais monté la tête à l’aide de moyens factices. Je marchai vers elle, lui disant que sa cruauté me rendait brutal et méchant, que j’étais résolu à la violence. « Vous vous perdez dans mon esprit, me dit-elle en se levant avec effroi ; je ne vous reconnais plus. » Je la saisis dans mes bras. Prête à se trouver mal, elle s’écria : « Par grâce, monsieur, cessez, ou j’appelle ! » Sans me préoccuper de sa menace, je parvins à effleurer ses lèvres. Elle poussa un cri. J’entendis la porte s’ouvrir. Je me retournai et j’aperçus, dans l’entre-bâillement de la porte, sur un fond noir, la silhouette d’une femme qui, à cause des linges blancs dont elle était couverte, ressemblait à un fantôme. J’eus bientôt reconnu la vieille malade du rez-de-chaussée. Sa présence me rappela à moi-même et me remplit de confusion.
– Dans le vrai, le contre-temps était fâcheux, dit l’oncle d’un ton railleur. Mais continue…
– Au récit de Thérèse, poursuivit Marcille, Mme Hilarion devina sur-le-champ le caractère infâme de la couturière. Mme Lemajeur, au contraire, ferma d’abord les yeux à l’évidence. Elle s’obstinait à rejeter tous les torts sur moi et à ne voir autre chose qu’une de mes dupes dans la pieuse Ferdinand, quand elle trouva, au premier, la lettre de cette femme que j’avais laissée tomber à terre lors de ma lutte avec Thérèse.
– Mais, mon ami, dit le procureur général, dont le visage s’épanouit de nouveau, voilà de quoi faire aller cette créature pieds nus jusqu’à Rome !
– Oui, repartit Marcille, si Mme Lemajeur eût suivi les conseils de sa vieille amie. Par malheur, elle n’écouta que son ressentiment. Quoi qu’on pût lui dire, le lendemain matin, armée de la fameuse lettre, elle se rendit chez la couturière. Mme Ferdinand ouvrit de grands yeux et affecta ne rien comprendre aux reproches qu’on lui adressait. Toutefois, il ne fut pas plus tôt fait allusion à la lettre, qu’elle devint blême. « Je n’ai pas écrit de lettre ! s’écria-t-elle, c’est une invention de M. Marcille. La mère de Thérèse avait hâte de la confondre. « Cette lettre est entre mes mains, répliqua-t-elle. — A la bonne heure, dit Mme Ferdinand, j’y croirai quand je l’aurai vue. » Mme Lemajeur tira la lettre de sa poche, et, sans défiance, la mit sous les yeux de la couturière. Celle-ci s’en empara aussitôt d’un geste fébrile. Elle la parcourut machinalement des yeux, puis supposa entendre du bruit dans une chambre voisine. « Pardon, madame, dit-elle, on m’appelle de l’autre côté. Je reviens à l’instant. »
– Aie ! aïe ! fit l’oncle.
– Elle revint en effet, continua Marcille, mais sans la lettre. « Que disions-nous ? » demanda-t-elle d’un air délibéré. « Comment ! s’écria Mme Lemajeur ; et la lettre ? » Les yeux de la Ferdinand étincelèrent d’effronterie et de méchanceté. « La lettre, la lettre, répéta-t-elle, je n’ai pas de lettre, je vous l’ai rendue. » La mère de Thérèse suffoqua de stupeur. « Oh ! madame, fit-elle. — D’ailleurs, continua la couturière, elle ne contenait rien de ce que vous dites. » Et, pour surcroît d’impudence, elle mit Mme Lemajeur à la porte avec des injures et des menaces.
– Quel malheur ! dit le procureur général désappointé.
– Comprenez-vous actuellement la haine de cette femme pour la mère et la fille ? ajouta Marcille. Concevez-vous pourquoi elle sème à pleines mains les calomnies contre elles ? C’est de sa part une lutte sans miséricorde ; elle n’attribue pas aux autres plus de générosité qu’elle n’en a, et il lui semble quelle est perdue si elle ne perd pas Mme Lemajeur de réputation.
– Je l’accorde, dit l’oncle après un instant de réflexion : ta Thérèse est un ange de vertu. Il n’en est pas moins vrai que le mariage auquel tu songes est une chose absolument inacceptable.
– Pourquoi ? dit Marcille. De la naissance et de la fortune, n’en ai-je pas assez pour deux ? Que lui manque-t-il donc ? Elle n’a pas de parents dont j’aie à rougir. Outre sa mère, honnête et digne femme qui se tiendra modestement à l’écart, je ne lui connais qu’un frère, lequel est au service et pourra devenir officier.
– Mon ami, interrompit, le procureur général, je lisais tout récemment, dans un livre excellent, une vieille histoire qui n’est pas sans analogie avec la tienne. Je me rappelle ce passage : « La nature a fondé sur la convenance des personnes le bonheur des mariages ; les conventions humaines y ont substitué celle des rangs. Nous savons, vous et moi, combien les véritables sages ont de respect pour les conventions humaines ; elles maintiennent l’ordre dans les sociétés. Il ne faut pas avilir le rang dans lequel on est né par des alliances que l’opinion condamne ; c’est un crime que punit le mépris des hommes, etc. »
– Bah ! fit Marcille, on compte en ville plus d’une de ces alliances disproportionnées, et je ne sache pas qu’il en soit résulté un grand désordre. Il y a quelque dix ans, le fils Johannet épousait, à l’encontre de toute sa famille, une petite parfumeuse. On jetait feu et flamme, on criait au scandale, on le maudissait, on le déshéritait. Aujourd’hui, les colères sont apaisées : on a reconnu que la jeune fille était charmante, bien élevée et digne de sa fortune. La famille a pardonné, et la considération est acquise à cet heureux ménage. Plus récemment, l’avez-vous oublié, mon oncle ? M. David, le lieutenant colonel, épousait une simple modiste. J’ai encore les oreilles pleines des clameurs d’indignation que ce mariage a soulevées. Cependant, vous ne pouvez pas l’ignorer, à l’heure qu’il est, la maison de l’ex-modiste est le rendez-vous de tout ce qu’il y a en ville de gens riches et distingués. Je crois même que vous y allez, mon oncle.
– Ce sont des exemples spécieux, dit l’oncle, qui ne prouvent rien, parce qu’ils sont des exceptions. L’avenir tout entier de la famille repose sur ta tête. Tu es, pour chacun de nous, l’espérance d’un accroissement de considération. Ce mariage ferait notre honte et notre désespoir. Ta mère en deviendrait folle, l’existence de ton oncle Narcisse en serait bouleversée, et, quant à moi, je ne resterais certainement pas ici.
– Vos raisons, mon oncle, font sur mon âme comme feraient des lames ébréchées dans ma chair. Et, avant cette heure, combien de fois déjà n’ai-je pas été supplicié par la rigueur de ces mêmes raisons ? C’est de la folie au plus haut degré de puissance, mais cette folie existe, et je ne sais qu’y faire. Le résultat fatal de ce mariage serait de périr misérablement le lendemain, que je me marierais de même. Qu’on trouve un moyen d’étouffer mon amour, et je m’y accrocherai avec l’énergie d’un homme qui se noie. Ma mère m’aime-t-elle mieux mort que marié ? Qu’elle le dise. Si ce mariage manquait par des raisons ne venant ni de Thérèse ni de moi, il me semble que je mourrais…. »
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