Chapitre 20 Catastrophe.
Bénédict s’était établi rue Caumartin ; il occupait déjà plusieurs ouvriers. Intelligent, actif, laborieux, soutenu par la tendresse d’une femme charmante, et secondé par l’esprit plein de ressources d’une belle-mère dévouée, il ne discontinuait pas de voir le succès couronner toutes ses entreprises. Madeleine se portait tout à fait bien ; elle avait retrouvé ses jambes de vingt ans ; son agilité tenait du prodige. L’espérance de se voir bientôt grand’mère l’entretenait incessamment dans une joie qu’on ne peut décrire. Toute cette petite famille jouissait de la plus grande somme de félicité à laquelle on puisse atteindre. Ils eussent bien voulu fixer leur ami Anselme auprès d’eux. Une joyeuse petite chambre, située au dernier étage de la maison qu’ils occupaient, avait été louée et meublée à son intention. Mais après y avoir séjourné une quinzaine de jours, Anselme, d’humeur essentiellement voyageuse, avait repris son existence erratique à travers le monde. Il leur avait dit :
« Vivre dans un tonneau comme un lapin, même dans le plus joli des tonneaux, est pour moi, je m’en aperçois, un véritable supplice. Ma nature d’hirondelle m’impose le mouvement et l’émigration. Je ne suis point fait pour une vie sédentaire, ou du moins l’éducation a étouffé en moi tous les sentiments qui rendent chère la vie de famille. Laissez-moi donc partir et vivre à ma guise. Vous me verrez de temps en temps comme par le passé, au gré de ma fantaisie, et mon amitié pour vous n’en sera ni moins profonde ni moins exclusive. Plus tard, quand je serai vieux, si le temps et l’expérience n’ont point éteint la flamme de votre générosité, alors nous verrons….
Ils avaient dû, quoique à regret, signer l’exequatur de ce mélancolique et intrépide pèlerin. A leur grand déplaisir, ils ne le voyaient à leur table qu’à des intervalles très-éloignés. Le jeune docteur, au contraire, qu’ils avaient en quelque sorte ensorcelé par leurs manières affectueuses, leur abandon, et surtout le parfum délicieux qui s’exhalait de leur droiture et de leur honnêteté, les visitait assez fréquemment. Enfin, chaque dimanche, le petit Monhomme, à l’insu d’Euphrasie, venait régulièrement dîner chez eux. Ce jeune garçon, sans parler de son visage ouvert, de ses joues roses, de ses yeux brillants, était d’une vivacité sans égale, et de l’humeur la plus joyeuse. Son nom de Monhomme n’était qu’un sobriquet. « Je dois cela, disait-il un jour avec l’expression d’une résignation comique, à un mien cousin, jocrisse s’il en fut, qui disait toujours Monhomme en parlant de moi. On s’est accoutumé à me désigner ainsi. Mon patron, ma patronne, mes parents, mes camarades, ne m’appellent jamais autrement. La bonne elle-même m’appelle aussi M. Monhomme. » Il n’était jamais à court d’histoires, et n’arrivait jamais sans une abondante provision de nouvelles. Mais le plus souvent il leur racontait les choses navrantes qui se passaient dans la maison du quincailler.
On eût dit que la boîte de Pandore y eût été ouverte. Des cris de colère s’y entendaient du matin au soir. Mme Lorin était décidément métamorphosée en furie. A n’importe quel prix, il lui fallait une victime, un prétexte à contredire, à se fâcher tout rouge ; quand ce n’était pas l’un ou l’autre de ses commis, c’était sa fille ; quand ce n’était pas sa fille, c’était son mari ; quand ce n’était pas son mari, c’était sa cuisinière. Enfin, quand l’irritable femme ne trouvait personne à persécuter, elle se persécutait elle-même : elle avait des attaques de nerfs. Ces crises réclamaient incessamment la présence du petit docteur Moneron, et l’application de ses condoléances antispasmodiques. A dire vrai, le mal devenait si profond que les recettes de l’empirique perdaient chaque jour de leurs vertus. Que pouvaient, en effet, quelques phrases sur une malheureuse que torturait le souvenir permanent de réalités incontestables ? Sa nièce n’était-elle pas mariée ? sa belle-sœur n’était-elle pas heureuse ? Bénédict n’avait-il pas fondé un établissement qui menaçait de prendre des proportions considérables ? Enfin, ces parents exécrés n’étaient-ils pas en voie de faire fortune ?
Ces détails, qu’elle apprenait indirectement, bannissaient pour jamais la paix de son âme. Au fond de son magasin, comme un esprit malfaisant au fond de son antre, plus jalouse, plus haineuse, plus ambitieuse que jamais, elle suivait d’un œil inquiet, la rage dans le cœur, la marche ascendante d’une prospérité dont elle se sentait impuissante à contrarier les progrès. Et ce qui ajoutait à son supplice, c’était que la prospérité de ceux qu’elle prétendait écraser semblait devoir être le signal de sa décadence. En effet, sa maison et celle de Bénédict allaient de mieux en mieux rappeler les deux plateaux d’une balance. A chaque degré que monterait celui du gendre de Madeleine, celui qui portait sa fortune à elle, Euphrasie, en descendrait un. Rien, du reste, n’est plus commun aujourd’hui que ce mouvement de bascule dans la position respective des individus. Nous nous bornons à mentionner des faits, sans prétendre en tirer aucune conséquence.
Au cœur de Paris, entre deux rangées de colonnes, sous de nombreux paratonnerres, s’ouvre un temple, l’expression est polie, qu’on nomme la Bourse. Athènes ou Rome en ont fourni le modèle. M. Lorin, âme damnée de sa femme, y demeurait en esprit quand il n’y était pas en personne. C’est le Panthéon des divinités honteuses, de l’ignorance, de la confusion, de la misère, des plus scandaleuses métamorphoses, des fortunes indécentes, de l’abêtissement définitif des races humaines. Sous l’inspiration d’Euphrasie, le quincailler y jouait chaque jour, sur un coup de dé, à pile ou face, son existence, l’avenir de sa fille. Le hasard en est à peu près le seul dieu ; il ne s’y célèbre d’autre culte que celui de l’or. La fortune et la fatalité ne cessent d’y représenter des actions tantôt grotesques, tantôt navrantes, toujours sinistres. Un pauvre diable y entre riche de quelques écus péniblement amassés, et en sort honteusement gueux ; un autre s’y montre misérable et perdu de considération, et s’en retire millionnaire avec une réputation redorée ; un autre, au désespoir d’avoir compromis le sort de sa femme, celui de ses enfants, ajoute le suicide à son crime. On s’y enrichit en vingt-quatre heures ; on s’y ruine encore plus vite. L’air qu’on y respire donne la fièvre, souffle la férocité ; on se croirait dans les placers de la Californie ou de l’Australie. Lorin, peu à peu, y laissait l’appétit, le sommeil, la santé ; il semblait attaqué d’étisie tant il était décharné ; ses cheveux, clair-semés, blanchissaient ; il avait toujours l’œil hagard, les traits bouleversés. Les alternatives du jeu l’entretenaient perpétuellement dans une surexcitation fébrile, maladive. Euphrasie avait fini par lui communiquer son délire. Elle le réveillait la nuit pour lui parler de combinaisons nouvelles, ou délibérer avec lui sur l’usage qu’ils feraient de leur fortune. Ils cherchaient déjà du regard l’emplacement de leur futur hôtel, se concertaient sur la livrée de leurs gens, la forme de leur équipage, la couleur de leurs chevaux, se demandaient sérieusement de quel côté ils achèteraient un château et un parc. Enfin, leur fille Victoire ne pouvait moins faire, avec une dot de plusieurs millions, que d’épouser un comte, voire un duc. En attendant, ils laissaient dépérir leur fond de quincaillerie. Combien il était ridicule, à leur avis, de placer son argent à six pour cent dans le commerce, lorsqu’on en trouvait l’emploi à la Bourse, pour des périodes de quinze jours et d’un mois, à des taux de douze, vingt et trente pour cent ! Ils ne renouvelaient pas les marchandises écoulées, refusaient bravement les commandes, et perdaient insensiblement leur clientèle.
Dans le principe, la chance leur avait été constamment favorable. Ils ne jouaient alors qu’avec modération et n’exposaient que des sommes peu élevées. A force d’être heureux, ils eurent insensiblement plus d’audace. Par exemple, du moment où ils élevaient le chiffre de leurs opérations, ils n’étaient déjà plus servis par un égal bonheur ; ils gagnaient et perdaient alternativement, et finalement ne parvenaient qu’à tenir une balance exacte entre leurs gains et leurs pertes. Toutefois, depuis quelque temps, ils ne discontinuaient pas d’être malheureux, de subir échec sur échec. Il n’était que juste temps de s’arrêter sur cette pente fatale, de remarquer que le jeu ruine plus de gens qu’il n’en enrichit, de comprendre que ceux qu’il fait riches ne le sont que de la ruine des autres. Par malheur, le mari et la femme n’étaient déjà plus en état de raisonner ; ils étaient frappés l’un et l’autre d’une sorte de vertige. Le guignon qui les poursuivait ne pouvait manquer, dans leur conviction, d’avoir bientôt un terme. Ils comptaient fermement sur une revanche éclatante, toute prochaine. Pleins de cette idée, ils jouaient avec rage, et plus ils perdaient plus leur passion de jouer devenait vive et exigeante. Aiguillonnée, plus qu’effrayée, par une série de déboires menaçants, Euphrasie en arrivait, pour justifier son extravagance et sa frénésie, à juger intolérables les positions médiocres, et à dire hautement : « Plutôt vivre absolument misérable, même mourir, que de ne pas être millionnaire ! »
Une après-dînée, Anselme et le jeune médecin se rencontrèrent chez Bénédict. Celui-ci avait un meuble à leur faire voir. Pendant nombre d’années, il avait fréquenté assidûment l’école de dessin du quartier de l’École-de-Médecine. Il n’avait pas tardé à savoir parfaitement dessiner. Il était entré alors dans la classe dirigée par le sculpteur d’animaux Rouillard, et s’y était appliqué avec ardeur au modelage. Bientôt passé maître dans le talent de copier avec intelligence des bas-reliefs, des médaillons, des bustes, des statuettes, il avait, d’après le conseil de son excellent professeur, modelé de temps à autre des animaux d’après nature. Insensiblement, il s’était senti assez habile pour se livrer à la composition, et tirer de son propre esprit l’idée de nombreuses esquisses. Enfin, il venait de terminer, d’après des modèles de son invention, les sculptures en bois d’un buffet qui devait figurer à l’Exposition de l’industrie. Sans parler de l’exécution, qui était d’un fini précieux, ce buffet, par la forme et l’ensemble de ses ornements sculptés, était une merveille de goût, de délicatesse et de grâce. Une pareille œuvre devait infailliblement faire sensation. C’était du moins le sentiment bien arrêté d’Anselme, et du docteur, son ami. Ils ne doutaient ni l’un ni l’autre, et ils le répétaient à l’envi, que Bénédict ne parvînt avant peu à la célébrité et à la fortune. Madeleine et Anaïs étaient aux anges. Par opposition, Anselme rappela l’ambitieuse Euphrasie, que la vaine soif de s’enrichir conduisait à une ruine certaine. Précisément, depuis plusieurs semaines, il n’était bruit à la Bourse que de faillites, d’exécutions, de suicidés. Il semblait que ce fût une contagion, une peste, un fléau. Aujourd’hui, c’était un propriétaire qui s’empoisonnait, après avoir englouti dans des opérations du caractère le plus aléatoire la dot de sa femme, la fortune de sa belle-sœur, celle de sa belle-mère. Le lendemain, on ne parlait que d’un riche banquier dont la ruine, décidée par le jeu, entraînait celle d’une foule de petits capitalistes. Puis venait l’histoire d’un artiste bien connu, qui, atteint tout à coup par la fièvre des spéculations, perdait en moins de quarante-huit heures le fruit de trente années de travail. Un jour, enfin, ne passait pas, sans être marqué par des désastres analogues. On était las de les compter, on ne mentionnait plus que ceux qu’accompagnait quelque circonstance particulière.
Le proverbe du diable et de ses cornes est connu de tout le monde. Il ne pouvait manquer de venir à l’esprit en cette occasion. La porte de la pièce où Bénédict devisait avec ses amis fut brusquement ouverte, et le petit Monhomme entra en courant. Outre qu’il était hors d’haleine, il avait la tête nue, le visage tout défait. Les uns et les autres se retournèrent et regardèrent le jeune garçon avec la plus grande surprise.
« Qu’y a-t-il, mon enfant ? s’empressa de demander Madeleine.
– Ah ! fit le jeune commis d’une voix haletante, il est arrivé un grand malheur ! On vient de ramener le patron à moitié mort, frappé de paralysie et tombé en enfance. Mme Lorin en a éprouvé une révolution ; elle se roule par terre, se tord, écume, pousse des cris à fendre l’âme. Mlle Victoire pleure dans un coin. Il n’y a plus de maître à la maison. Venez, je vous en prie ; nous ne savons plus que faire. »
Il est aisé d’imaginer la stupeur qu’occasionnèrent ces nouvelles.
« Mais comment cela est-il arrivé ? demanda Madeleine après un moment de silence.
– Je n’en sais pas plus. Le patron était à la Bourse, selon son habitude ; Mme Lorin donnait un grand dîner. Au dessert, son mari n’était pas encore de retour. Du magasin on entendait le bruit de la vaisselle avec des éclats de rire. Tout à coup, à travers les carreaux de vitre de la montre, nous avons vu un fiacre s’arrêter. Il en est descendu deux hommes qui en ont tiré le patron dans l’état que je vous ai dit, et l’ont monté au premier. Le vue de M. Lorin, les hauts cris qu’a jetés sa femme, les pleurs de Mlle Victoire, ont mis en fuite presque en même temps tous les gens qui dînaient. La cuisinière est alors sortie pour chercher le docteur Moneron, et moi je suis accouru ici…. »
Il se pouvait qu’on n’eût pas trouvé cet empirique qui s’intitulait le docteur Moneron, et que la présence d’un vrai médecin fût absolument nécessaire. Le jeune docteur, ami d’Anselme, sous des dehors froids et des manières discrètes, cachait les plus belles et les plus solides qualités. Il était profondément désintéressé, plein de dévouement, sans ostentation, et toujours prêt à se rendre où l’on avait besoin de lui. Les caractères analogues ne sont point rares parmi nos savants médecins, ce qu’il serait superflu de faire observer, tant le fait est notoire, si la satisfaction de le rappeler n’était pas au moins aussi vive que celle de l’entendre dire ; L’ami d’Anselme consentit volontiers à accompagner Madeleine. Ils montèrent en voiture avec le petit Monhomme, et se firent conduire rue Saint-Martin, aux Cisailles d’or.
Au silence funèbre qui régnait dans le magasin et à l’air morne des commis, il sembla à la mère d’Anaïs et au médecin qu’ils entraient dans une maison envahie par la peste. Ils se hâtèrent de monter au premier. De la salle à manger, dont la table était encombrée des restes du dîner, ils passèrent dans la seconde pièce, où, quelques instants, ils furent témoins muets de la plus étrange des scènes.
Au milieu de la chambre, dans un fauteuil, gisait la malheureuse Euphrasie. Elle avait les jambes allongées, les bras ballants, la tête pendante ; avec sa face ici livide, là rouge ou violette, ses traits contractés, ses yeux fixes, hors de la tête, ses lèvres souillées de sang, elle avait les apparences d’une personne que l’asphyxie étouffe. Elle semblait anéantie ; des tressaillements toutefois annonçaient qu’elle respirait encore.
A deux ou trois pas d’elle, se tenait le petit docteur Moneron, debout, le chapeau sur la tête, les bras croisés, le cou dans les épaules, dans une immobilité stupide. A cause de son habit noir et de son pantalon de couleur claire, on l’eût pris, à distance, à travers un léger brouillard, pour une grue en méditation. Ses traits allongés, sa bouche béante, ses yeux hagards, exprimaient un horrible désappointement.
« Ruinée ! » répétait-il d’intervalle en intervalle.
Il était accouru tout guilleret cependant ; mais aux nouvelles que Victoire lui avait apprises d’une voix entrecoupée par les sanglots, le petit docteur était resté cloué sur place, dans l’attitude où venaient de le surprendre Madeleine et le jeune médecin.
A la vue de sa tante, Victoire, saisie de honte, quitta sa chaise et s’enfuit. Quant à l’empirique, tout entier à ses préoccupations, il ne vit ni n’entendit rien.
« Ruinée !… Ruinée !… dit-il de nouveau en relevant la tête, comme s’il fût sorti d’un rêve…. Et mes honoraires !… »
Le souvenir de ses honoraires lui rendit décidément toute sa vivacité. Il alla à Mme Lorin, la prit par le bras, la secoua et dit d’une voix que nuançaient les plus cruelles angoisses :
« Ruinée ! est-ce vrai ? Non. C’est une invention du diable, n’est-ce pas ? Allons ! répondez ! j’étouffe. Desserrez, par grâce, un peu le nœud qui m’étrangle. Ruinée ! est-il possible ? Vous êtes une honnête femme, incapable de faire du tort à un père de famille. Ruinée ! C’est un odieux mensonge. Je mettrais ma tête sur le billot que cela n’est pas. Non, mille fois non, vous n’êtes pas ruinée. On ne fait pas ainsi peur aux gens ! Vous me devez deux cent et quatre vingts visites bien comptées, marquées sur mon registre, je suis en règle avec les dates, ce qui, à raison de deux francs chacune, fait la somme ronde de cinq cent soixante francs. Cinq cent soixante francs ! J’ai déjà dépensé cet argent. Si vous me faites faux bond, je suis un faussaire, un homme perdu, déshonoré. Ruinée ! vous ne devez pas l’être pour moi. Ne suis-je plus votre cher docteur ? Ne vous ai-je pas sauvé vingt fois la vie ? Prenez garde ! Hé ! hé ! ma petite mère, allons, levez-vous ! vos tiroirs ne sont pas encore à sec. N’attendez pas qu’on saisisse, soldez-moi, sauvez-moi !… »
L’empirique fut interrompu à cet endroit de sa tirade par le jeune médecin, qui, le visage pâle, grave, sévère, l’œil étincelant d’indignation, le toucha du doigt et lui dit : « A quoi pensez-vous, monsieur ? »
Le petit homme se retourna vivement et toisa, des pieds à la tête, le nouveau venu d’un air d’hébétement et de défiance. Il devina sur-le-champ un confrère.
« Monsieur ignore sans doute, dit-il en se posant l’index sur la poitrine, que je suis le médecin de la maison.
– Vous, monsieur, médecin ! fit le jeune docteur d’un air froid et dédaigneux. Cela est impossible. Vous ne parleriez pas ainsi à une femme qui se meurt. »
Le soi-disant émule de Dupuytren sourit de pitié et repartit en haussant les épaules :
« Peuh ! rassurez-vous. Son cas n’est pas grave. Comédie, comédie, cher monsieur, elle joue la comédie ! » Et, sans attendre de réponse, il fit volte-face et se replongea dans l’idée du désastre qui le menaçait.
Le jeune docteur, de son côté, peu jaloux de contester davantage avec cet avide charlatan, s’occupa sans délai de Mme Lorin. Une saignée était nécessaire. Il se fit apporter un bassin, des linges, tira une lancette de la gaîne et pratiqua sur-le-champ une incision au bras d’Euphrasie. Les symptômes de la vie reparurent insensiblement chez Mme Lorin. Le sang commença à circuler régulièrement dans ses veines : elle desserra les dents, la rigidité de ses traits cessa ainsi que la fixité effrayante de ses yeux ; elle put enfin se mouvoir, regarder ce qui se passait autour d’elle, et rappeler ses idées. En même temps que le souvenir de sa ruine traversa sa mémoire, elle aperçut Madeleine. Ce fut pour Euphrasie une épreuve affreuse. Elle fixa sur sa belle-sœur des regards de lionne blessée et parut sur le point de fondre sur elle. Bien qu’affaiblie par le sang qu’elle avait perdu, elle se dressa d’un bond.
« Que faites-vous ici ? s’écria-t-elle. Qui vous a appelée ? Vous venez jouir du spectacle de mon malheur ! »
Il y avait de l’égarement dans ses yeux.
« Oh ! ma chère Euphrasie, dit Madeleine, en secouant douloureusement la tête, vous me croyez donc bien méchante ?
– Méchante ou bonne, vous me faites mal ! qu’est-ce que vous voulez ?
– Vous offrir mes services, si vous en avez besoin.
– Vos services ! s’écria Euphrasie avec une véhémence extraordinaire. Allons donc ! je n’en veux pas ! je n’en ai pas besoin ! Sortez de mes yeux !… »
En effet, à la vue de sa belle-sœur, surtout en ce moment, que ne devait pas souffrir la malheureuse Euphrasie ? Sa chute, comparée à la splendeur de ses rêves, était, incommensurable. De cette vieille femme qu’elle haïssait, qu’elle se flattait d’écraser, reportant les yeux sur elle-même, vaincue, humiliée, écrasée sous le poids d’un malheur irréparable, réduite à s’entendre offrir des secours, elle connut de ces tortures qui déterminent la folie, quand elles ne tuent pas. Le parallèle versait du plomb fondu dans ses veines. La sueur ruisselait sur son front. Ses yeux, jetant un éclat hagard, jaillirent en quelque sorte, des orbites, sa bouche, toute contournée, écuma, ses narines se gonflèrent, son visage défiguré n’eut plus rien d’humain. Elle tomba à terre, se tordit dans d’horribles convulsions, proféra des anathèmes entrecoupés par des cris frénétiques. Comme pour ajouter à l’horreur de ce spectacle, les linges qui bandaient sa blessure se déroulèrent ; en un clin d’œil son visage, sa robe, le parquet, furent tachés de sang. Quatre hommes robustes ne fussent pas parvenus à se rendre maîtres d’elle. Il fallut attendre que la violence de la lutte eût épuisé ses forces.
« Votre présence lui fait mal, dit le jeune médecin à l’oreille de Madeleine. Allez-vous-en ; je ne l’abandonnerai pas… »
Madeleine, pour sortir, traversa la chambre à coucher de Lorin. Elle avait aperçu le bonhomme à travers une porte entre-bâillée. Il était affaissé sur un fauteuil de paille. Les ravages qu’une seule commotion avait faits en lui étaient aussi étranges qu’effrayants. Il avait perdu l’usage de ses membres ; ses yeux étaient complètement éteints ; ses traits respiraient une insensibilité absolue ; la bave souillait ses lèvres ; ses mains, tout son corps tremblait. Son extérieur annonçait un complet idiotisme. Madeleine s’en approcha ; émue de compassion, elle se saisit d’un mouchoir qui était sur les genoux de Lorin et lui essuya maternellement les lèvres. En même temps, elle murmurait :
« Pauvre cher homme ! »
A cette voix, à ce contact, le quincaillier s’agita faiblement, remua les lèvres et balbutia, ou mieux, bredouilla des mots sans suite.
« Achetez ! achetez ! fit-il d’un air mystérieux, mélodramatique. Bonne nouvelle ! hausse…. ma femme !… » Et vingt autres expressions empruntées aux combinaisons qui l’avaient plongé dans l’abîme.
Ce qui lui était arrivé n’avait rien que de très-vu On se rappelle que depuis quelque temps il ne discontinuait pas d’être malheureux. Excité par sa femme, mal conseillé par un homme d’affaires, trompé par de fausses nouvelles, alléché par l’espoir de toucher une différence considérable et de doubler ses fonds d’un seul coup, il avait exposé tout ce qu’il possédait aux hasards d’une seule opération. Il avait été déçu dans tous ses calculs. Il avait mis sur la rouge, et c’est la couleur noire qui avait gagné. Sa ruine était complète. S’il eût été seul, peut-être en eût-il pris vite son parti. Devenu plus sage, il fût sans doute retourné à son magasin pour n’en plus sortir. Mais sa femme ! sa femme, la tête dont il était le bras ! sa femme, l’objet de son adoration et aussi celui de sa terreur ! sa femme, qui voulait être riche et comptait si bien l’être que déjà, en imagination, elle vivait au milieu du luxe d’un millionnaire ! sa femme, qui, du matin au soir, la nuit, ne rêvait que d’or ! comment lui annoncer la nouvelle ? Elle le tuerait rien qu’en le regardant. Toutes ces idées, qui fermentaient dans la tête déjà faible de ce pauvre homme, lui causèrent une telle secousse qu’il roula à terre sans connaissance. On l’entoura de soins, on le saigna ; il ne rouvrit les yeux que pour donner des signes de démence. Il était en outre atteint de paralysie. On le transporta en voiture à son domicile. Il apparut dans la salle à manger comme un spectre. Les hommes qui l’amenaient annoncèrent sa ruine sans aucun ménagement. Euphrasie poussa des cris déchirants, s’arracha les cheveux ; Victoire pleura, et les convives, incapables d’assister à ce deuil, s’empressèrent de sortir et d’abandonner cette malheureuse famille à son affliction.
Madeleine, aux prises avec une désolation profonde, retourna rue Caumartin. Elle plaignait sincèrement sa belle-sœur et souhaitait qu’elle pût guérir de sentiments odieux qui, même au milieu de la fortune, ne pouvaient que rendre misérable. Bénédict et sa femme accoururent au-devant d’elle et s’écrièrent en même temps :
« Eh bien, chère mère, qu’est-ce qu’il y a ?
– Oh ! mes enfants, mes enfants ! fit Madeleine. Quelle chose affreuse ! Vous me voyez toute bouleversée. C’est à n’y pas croire ! Il me semble que je rêve. Je ne peux pas vous dire ce que j’endure. Si vous saviez ! Ils sont ruinés, perdus ; Lorin est fou, il ne peut plus remuer, et la pauvre Euphrasie n’est guère dans un meilleur état…. »
La bonne femme alors, se recueillant, leur raconta de point en point ce quelle venait de voir et d’apprendre. Elle ajouta :
« Quelle leçon, mes enfants ! quelle leçon ! Que du moins elle ne soit pas perdue pour tout le monde ! que leur malheur serve à quelque chose ! ne l’oubliez pas. Gardez-vous de la vanité comme de la peste ! Ne songez qu’à vous élever par le travail. Ne tentez jamais le hasard ; ne jouez, pas, même à coup sûr. L’argent du jeu ne tient pas aux doigts. Il s’en va plus aisément encore qu’il ne vient. Travaillez, travaillez ! c’est la grande chose, le grand secret, la grande loi. On ne possède bien que ce qu’on acquiert difficilement, péniblement…. »
Ainsi conclut Madeleine, vraiment ainsi. Gœthe avait dit bien avant elle : « Ce que tu hérites de ton père, acquiers-le pour le posséder. » Mais on peut, sans erreur, affirmer qu’elle n’avait jamais lu Gœthe.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.