Chapitre 19 La clef du labyrinthe.
Tout ivre de contentement qu’il fût, Bénédict était loin d’être exempt de soucis. Au plus haut degré de l’aisance, il eût peut-être encore balancé à se marier, dans la crainte de ne pouvoir offrir à Anaïs une existence digne d’elle. Il ne prétendait pas sans doute qu’elle passât ses jours dans l’oisiveté ; il comptait même, dans leur mutuel intérêt, se décharger exclusivement sur elle de l’entière direction de l’intérieur. Par exemple, une hypothèse qui n’avait même jamais traversé son esprit était celle qu’un jour il pourrait voir sa femme déformer ses mains à faire la cuisine et le ménage. C’était pourtant à cela qu’en était réduite Anaïs, sans qu’il pût se flatter de la soulager avant longtemps du poids de cette besogne. Bien que ses dettes fussent payées, qu’il redoublât d’efforts et d’assiduité, il remarquait avec chagrin qu’il ne parvenait qu’à assurer le strict nécessaire à sa petite famille. Tous les trois, en réunissant leurs efforts, vivaient dans une médiocrité voisine de la gêne.
Anaïs cependant paraissait heureuse, et elle l’était effectivement par comparaison. C’était sans aucune répugnance, gaiement même, qu’elle se rendait chaque matin au marché avec un panier sous le bras. Aidée de sa mère, elle créait à son mari un intérieur éblouissant de propreté, gai, plein de charmes. Toujours est-il que Bénédict, qui savait à quel prix, vivait dans l’amertume. Il souffrait véritablement en voyant sa femme s’épuiser dans un travail au-dessus de ses forces. Il ne discontinuait plus de s’inquiéter d’une détresse qui menaçait de durer perpétuellement, voire de grandir. A la vue de sa femme exténuée, la tristesse l’envahissait ; quoi qu’il fit pour se contraindre, le sourire s’éteignait aussitôt sur ses lèvres, et son front se couvrait de nuages.
Madeleine ne le quittait pas des yeux ; elle l’observait, l’épiait sans relâche, et paraissait jalouse de connaître jusque dans les nuances ce qui se passait en lui. Il sembla enfin quelle l’eût suffisamment étudié. Elle l’apostropha un jour, à l’heure où ses préoccupations semblaient plus vives que jamais. Anaïs était absente.
« Ah çà, mon garçon, lui dit-elle, qu’est-ce que tu as ? Tu n’es pas heureux.
– A quoi voyez-vous cela, Madeleine ?
– Ne le vois-je pas à ton air ? Tu essayerais vainement de me donner le change ; tu as des inquiétudes et j’en connais la source : tu t’impatientes de rester ouvrier, tu voudrais t’établir, être patron à ton tour, faire fortune ?
– En vérité, Madeleine, dit le jeune homme en souriant, vous avez le diable au corps : ce qu’on ne vous dit pas, vous le devinez.
– Eh bien, écoute-moi… »
Bénédict fut frappé de son accent ; il se demanda ironiquement si elle allait lui enseigner quelque recette pour se faire des rentes.
« Maintenant que tu es mon fils, reprit Madeleine, que tu m’appartiens, que tu n’as plus de secret pour moi, je n’ai plus rien à te cacher.
– Auriez-vous encore des confidences à me faire ? interrompit Bénédict, qui se sentait disposé au badinage.
– Oui, et des comptes à te rendre. »
Cette promesse, en redoublant la surprise de Bénédict, captiva toute son attention.
« Avec l’impatience et l’étourderie qui caractérisent ton jeune âge, continua Madeleine, tu n’as pas attendu jusqu’au jour d’aujourd’hui pour te donner le plaisir de me jugeailler. Par exemple, je suis certaine que le jour et la nuit, le printemps, l’été, l’automne et l’hiver ne sont pas plus dissemblables que tous les jugements que tu as portés sur moi. Dans mes faits et gestes, tu n’as vu qu’un enchaînement de contradictions, et bien des détails de ma vie ont dû te scandaliser. Tu pensais aujourd’hui une chose, et demain une autre, et après-demain une autre encore. De guerre lasse, maintes fois tu as dit : « Elle est inexplicable ! » A cette heure, il est vrai, c’est tout différent ; tu n’as plus de doute, ton opinion est bien assise, tu tracerais mon portrait d’aplomb, tu te flattes de me connaître jusqu’à la moelle, et pourtant, mon garçon, tu me connais moins que jamais. Le fait de dérouter les gens a toujours cadré avec ma malice naturelle. Je voudrais enfin ne plus être une charade pour toi. A ne point mentir, par exemple, j’ai peur de perdre mon temps, car je ne me connais pas bien moi-même. Tu sauras du moins le secret de ma vie, si je ne parviens pas à te donner la clef de mon caractère.
– A quoi diable tend ce préambule ? interrompit Bénédict, toujours plus disposé à rire.
– Tu vas l’apprendre, repartit la vieille femme. On m’a accusée devant toi de cacher de l’argent dans ma paillasse, d’être une avare et une voleuse, de ramasser des croûtes de pain et de mendier à la porte des églises, quand j’aurais pu, disait-on, vivre plus décemment ; ces accusations de mes anciennes voisines, tu les as entendu confirmer par ma belle-sœur, et certaines de mes actions les ont rendues vraisemblables à tes yeux, et tour à tour tu as souri de pitié et ajouté foi à ce que l’on disait, et tour à tour tu as été crédule et incrédule, et tour à tour en toi-même tu m’as accusée et défendue, et finalement tu t’es arrêté à penser que tous ces bavardages n’étaient que des visions inspirées par la jalousie et la haine. Eh bien, mon garçon, l’heure a sonné où je dois te dire que mes voisines et ma belle-sœur, sans être certaines de ce qu’elles avançaient, sans y croire absolument, disaient pourtant l’exacte vérité. »
Bénédict tressaillit ; son visage exprima de vives perplexités. Mais réfléchissant aussitôt que Madeleine sans doute faisait allusion à l’argent du coffre peint, il se rassura. Madeleine poursuivit :
« Je t’ai déjà raconté mon histoire : je n’y reviendrai que pour rétablir certains détails oubliés à dessein. Mon mari et moi nous menions une existence vraiment bénie. Notre fille était comme la fleur de notre heureuse union. Son père, qui l’aimait jusqu’à la frénésie, l’eût gâtée, si la charmante fille eût été susceptible de l’être. Elle avait heureusement une de ces natures qu’on peut caresser et flatter impunément. En grandissant, elle croissait à la fois en grâces et en bonnes qualités ; elle était un objet d’admiration pour tout le monde, hormis cependant pour ma belle-sœur. La fille d’Euphrasie ne semblait faite que pour faire ressortir les charmes de la nôtre. Je ne dirai pas qu’Euphrasie jalousait notre bonheur. Elle l’eût même toléré, si nous eussions consenti à la proclamer une femme supérieure, à l’encenser, à subir sa domination. Parce que nous n’adoptions pas ses jugements, parce que nous n’épousions pas ses passions, parce que nous étions en opposition constante avec elle, toujours prêts à lui contester sa supériorité, parce que nous faisions bande à part enfin, et ne pouvions nous plier à son capricieux despotisme, elle nous abhorrait, mon mari, ma fille et moi. Comprenant qu’elle ne parviendrait jamais à faire de nous ses créatures, elle ne songeait qu’à nous mortifier, qu’à nous nuire, qu’à nous écraser. Du vivant de mon mari, elle se tenait encore assez tranquille, elle ne travaillait guère que de la langue. A la mort de mon pauvre mari, elle s’est déchaînée. L’occasion lui a paru favorable pour donner un libre cours à ses mauvaises passions et assouvir sa rancune. Elle voyait jour à troubler notre existence, à nous réduire sous son joug et à nous faire expier les craintes que nous lui avions inspirées.
« Circonvenu par Euphrasie, le vieux Lorin, déjà plein de fiel et de haine, nous avait fait autant de mal qu’il avait été en son pouvoir de nous en faire. Au lieu de soixante-dix ou quatre-vingt mille francs que nous espérions, nous n’avions eu à sa mort que trente mille francs. Je t’ai dit vingt mille. Ma belle-sœur avait la conviction que cette somme était encore intacte. Tandis que je me noyais dans les larmes, elle remuait ciel et terre, lançait son mari sur mes trousses, et faisait si bien que je n’étais plus maîtresse chez moi. Profitant des préoccupations douloureuses où j’étais et invoquant le prétexte de veiller aux intérêts de ma fille, ils machinaient à mon insu un conseil de famille entièrement à leur discrétion. Malgré mes réclamations, j’étais déclarée incapable de servir plus longtemps de mère à ma fille, et Lorin en était nommé le tuteur. On procédait sans retard à l’inventaire. Euphrasie se flattait de mettre la main sur le magot, et déjà, en pensée, elle combinait les moyens de le dissoudre adroitement jusqu’au dernier centime, sans qu’il fût possible plus tard d’exercer contre elle un recours quelconque. Elle l’eût employé à faire continuer l’éducation de sa nièce et à me jeter, de temps à autre, d’insuffisantes aumônes. C’eût été un vrai gaspillage. Euphrasie s’en fût donné à cœur joie. L’homme de loi le plus subtil n’eût pas su voir clair dans cet effroyable gâchis. Au grand contentement d’Euphrasie, ma fille, son éducation achevée et bonne à marier, se serait trouvée sans un sou de dot, à la merci de sa tante, qui en aurait fait une esclave docile ou une femme malheureuse. De mon côté, j’aurais vécu dans une misère croissante, et je serais allée, un jour ou l’autre, à l’hôpital, mourir de honte et de désespoir. Voilà ce que j’avais deviné, voilà les beaux projets que j’avais entrevus dans l’âme de ma belle-sœur. L’événement au reste a prouvé que j’avais deviné juste. Mais, Dieu merci, si ma belle-sœur avait de la malignité pour quatre, j’avais de la prudence pour dix. On ne trouva chez moi, outre les meubles, que quelques cents francs. »
Ne sachant trop encore ce qu’il devait croire, Bénédict ouvrait de grands yeux et prêtait une oreille de plus en plus attentive.
« Obéissant à un mouvement intérieur, à mon instinct, continua Madeleine, j’avais mis la main sur l’argent et l’avais caché. Bien m’en prit. Il était temps. Euphrasie ne prit pas même la peine de dissimuler son désappointement. Je ne me souviens plus de toutes les imprécations qu’elle proféra contre moi. Ce fut de la rage. Elle travailla des pieds et des mains à me faire traîner devant les tribunaux, à me faire condamner comme voleuse. Il n’était pas, au reste, difficile de démontrer comment nous n’étions pas plus riches. A la mort de son père, mon mari avait beaucoup de dettes. Ajoutez qu’il ne tenait pas de livres. Ses affaires étaient la bouteille à l’encre. Aucune estimation de ce qu’il avait dépensé n’était possible. On se borna à me dépouiller entièrement. Mon beau linge, mon riche mobilier, mes trois arpents de vigne que j’avais hérités de mon père, tout fut confisqué. Qu’est devenu le prix de tout cela ? Allez le demander à ma belle-sœur. A l’entendre, nous lui devons encore de l’argent. Elle aurait eu les trente mille francs entre les mains que c’eût été la même chose. On ne m’avait laissé que les meubles nécessaires pour me loger et quelques chiffons. A dater de ce jour, commença pour moi une vie bien douloureuse. A aucun prix, sous la menace de mille morts, je n’eusse touché à la dot de mon enfant. Il s’agissait donc de vivre sans en distraire seulement un centime. Je vendis le peu qu’on m’avait laissé, je repris mes habits de paysanne, je vendis des pommes, au besoin je fis la pauvresse, et bien souvent, ah ! oui, je ne mangeai pas mon soûl. Je m’y habituai. D’ailleurs, qu’est-ce que ça me faisait ? ma fille était bien élevée, bien nourrie, chaudement habillée, heureuse autant que possible, et là, sur moi, dans la doublure de ma vieille robe, je portais de quoi la faire riche un jour. J’ai eu froid, j’ai eu faim, j’ai été vilipendée, insultée, traitée comme la dernière des dernières, j’ai vécu d’aumônes, et cela sans jamais me plaindre, je dirai même sans jamais beaucoup souffrir, tant la pensée de travailler pour mon enfant m’inspirait de courage et me mettait de joie au cœur. Je la guettais les jours de promenade, je la suivais de loin pour ne pas lui faire honte, je la voyais grandir et devenir tous les jours plus belle, et je pleurais de bonheur, et j’emportais avec moi du contentement pour toute une semaine, et je m’en allais toujours plus ferme dans mes idées. »
Bénédict était dans une agitation extrême. Il tenta d’interrompre la vieille femme et de l’interroger. Celle-ci, qui semblait s’amuser des sensations de son gendre, poursuivit d’un air de complaisance à le désespérer :
« Mais, mon ami, mon fils, je puis dire, si le souvenir de mon enfant suffisait à me rendre douces toutes les privations, à me faire la plus heureuse des femmes, qu’elle ne fut pas ma joie, mon inexprimable joie, le jour où le hasard te mit sur mon chemin ! Tu me plus au premier coup d’œil et je me dis : « Si celui-là est tel qu’il me semble, c’est le bon Dieu qui me l’envoie : il sera le mari de mon Anaïs. » Veiller sur elle pendant que je vivais, ce n’était rien ; mais veiller sur elle, assurer son repos et son bonheur même après ma mort, c’était l’affaire importante. Ah ! mon Bénédict, je ne sais pas si veste d’avare a été jamais tournée, retournée, visitée, fouillée, comme moi je t’ai tourné, retourné, visité, fouillé ; je t’ai passé au crible, on peut dire, je t’ai espionné, j’ai lu tes lettres, j’ai mis tes tiroirs sens dessus dessous, j’ai questionné ton patron, tes camarades, j’ai voulu connaître ta vie et jusqu’à tes rêves, heure par heure, minute par minute. Je te le déclare, c’était fait de toi, impitoyablement, si j’eusse découvert quelque chose de louche, si je n’eusse pas été absolument contente. Mais aussi, après tant de défiance, de doute, d’espionnage, quelle joie, quel délire, quelles prières, quelles actions de grâces, le jour où je te connus bien, où je te jugeai capable de rendre ma fille heureuse ! Plus de soucis, plus d’inquiétudes, plus de craintes, je pouvais dormir tranquille, mourir dans les délices : le bonheur de ma fille était assuré. Dès lors, je n’ai plus cessé de travailler en vue de votre mariage futur. Je ne me suis plus gênée avec toi, je t’ai volé effrontément, je t’ai fait jeûner, je me suis privée de tout, afin de vous garder le plus d’argent possible et d’ajouter à votre bien-être, quand je ne serais plus là. Un moment même, poursuivie par la crainte d’être pour vous, à cause de ma vieillesse, un fardeau inutile, j’ai eu la ferme volonté de me laisser mourir de faim. J’ai peut-être eu tort. Vous voulez que je vive, je vivrai. D’ailleurs, surtout dans les premiers temps, je pourrai encore vous rendre bien des petits services. Vous êtes jeunes et vous avez besoin de conseils…. »
Madeleine ne crut pas devoir rester plus longtemps insensible à la stupeur qu’exprimait le visage de Bénédict.
« Mais qu’as-tu ? reprit-elle ; pourquoi ces yeux hors de la tête ? pourquoi me regarder ainsi ? »
Bénédict se leva précipitamment. Il était pâle, il avait les yeux hagards, les traits bouleversés.
« Voyons, entendons-nous ! s’écria-t-il de l’accent saccadé, brutal, d’un homme aux prises avec une grande peur. Qu’est-ce que vous dites ? je vous écoute, je vous écoute ; mais je n’ose comprendre. Parlez, parlez ! ces trente mille francs ?…
– Sont trente beaux et bons billets, répondit Madeleine d’un air de satisfaction profonde, que j’ai cachés jusqu’aujourd’hui dans la doublure de ma robe. »
Le jeune homme faillit suffoquer ; il eut froid jusque dans la moelle des os.
« Ah ! fit-il en portant la main à ses yeux ; ce serait possible !
– Tellement possible, répliqua Madeleine en fouillant dans sa poche, que les voici…. »
Elle déplia un petit paquet, et laissa voir le dessin des billets de banque.
Bénédict eut des éblouissements. Il parut sur le point de succomber sous la puissance de l’émotion. En un clin d’œil, tout le passé se déroula devant ses yeux. Il se souvint de l’existence misérable de Madeleine, d’Anaïs en proie à de telles douleurs qu’elle en était réduite à souhaiter la mort pour y échapper ; des privations où lui-même avait vécu ; il se vit épuisant ses ressources, tombant peu à peu dans la misère, tourmenté, désolé, désespéré. Il se rappela tous ces détails, et il regarda la vieille femme avec épouvante.
« Trente mille francs ! s’écria-t-il d’une voix étouffée ; trente mille francs ! tandis que…. Oh ! c’est horrible ! Que vous ai-je dit ? Malheureuse, si vous saviez !…. »
Madeleine, qui s’attendait à des cris de joie, n’en revenait pas de ne provoquer qu’une stupéfaction douloureuse.
« Eh bien, quoi ? demanda-t-elle en fixant sur Bénédict des regards hébétés.
– Ah ! repartit le jeune homme, je suis prêt à la fois à vous adorer et à vous maudire, à vous sauter au cou et à vous repousser. Vous m’inspirez à la fois de l’admiration et de l’horreur. D’intention vous êtes sublime, par le fait vous avez manqué d’être bien criminelle. Votre sagacité, votre expérience, votre énergie, votre courage ont failli tourner contre vous-même et vous accabler.
– Es-tu devenu fou ?
– Mais votre fille a été sur le point de succomber sous le désespoir et de mourir ! Mais, sans un hasard providentiel, elle n’existerait plus à l’heure qu’il est, et vos trente mille francs pourraient servir tout au plus à lui élever une tombe expiatoire.
– Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Bénédict ne put résister à la satisfaction de confondre Madeleine et d’avoir enfin raison contre elle. Il lui peignit le désespoir d’Anaïs, lui apprit la résolution où elle avait été d’attenter à ses jours, et lui raconta toute la scène de la nuit. Madeleine, à ce récit, devint toute tremblante. Un moment, elle ne put parler.
« Oh ! mon Dieu ! balbutia-t-elle bientôt les larmes aux yeux et en croisant les mains. Mais je n’ai eu qu’un amour, qu’une passion dans ma vie, ma fille ! Du jour où elle ouvrait ses beaux yeux à la lumière, je ne m’appartenais plus, je ne vivais plus que par elle et pour elle. Mon sang, ma santé, ma vie, mon repos, mon âme, tout était à elle. Ma fille ! ô Seigneur Dieu tout-puissant ! mais l’avenir de cette enfant a été la préoccupation unique de tous mes jours, de toutes mes heures, de toutes mes minutes ! Mais je n’ai jamais respiré que pour ma fille. J’eusse voulu faire passer ma vie dans ses veines et allonger la sienne d’autant. Ma fille ! ô mon Dieu ! non, vous ne l’eussiez pas souffert !… »
Ému de compassion, Bénédict entreprit de la consoler. Il lui fit observer que l’histoire était déjà vieille. A quoi bon se désoler à propos d’un malheur qui n’était plus aujourd’hui qu’un rêve ? L’important était que la leçon ne fût pas perdue. Peut-être conviendrait-elle enfin que sacrifier inflexiblement le présent à un avenir incertain, n’était pas une chose toujours immanquablement raisonnable. Le jeune homme fut bien surpris en voyant Madeleine essuyer subitement ses yeux et offrir un visage tout souriant. Incapable de reconnaître qu’elle s’était trompée, elle surmontait énergiquement une désolation qui semblait l’aveu d’un tort.
« Après tout, fit-elle, je soutiens que ce qui est fait est bien fait. Ma fille n’est pas morte, elle ne pouvait pas mourir : tu ne te serais pas trouvé là, un autre l’aurait sauvée. En attendant, voici trente beaux billets de mille francs pour la rendre la plus heureuse des femmes. Si j’avais conduit ma barque d’après tes principes, nous en serions encore aujourd’hui à courir après un bonheur qui n’est plus un rêve, que nous touchons du doigt. »
On oublie vite les douleurs passées, en présence du bonheur présent. D’ailleurs, si la vieille femme avait eu des torts, Bénédict avait eu aussi les siens. Rappelé bientôt au sentiment de la réalité, étourdi par sa fortune, en proie à une joie d’enfant, il ne songea plus qu’à effacer l’impression fâcheuse qu’il avait faite sur l’âme de la bonne vieille. Il se mit à compter, à examiner, à peser les billets avec ivresse. Il ne pouvait tenir en place ; il se promenait de long en large, il faisait mille beaux projets, il se représentait l’étonnement, la joie, le bonheur qu’allait éprouver sa femme. Enfin, contre son habitude, il ne tarissait pas, il bavardait comme une pie.
« Tout cela, disait-il gaiement, est un véritable conte des Mille et une Nuits. Je me rappelle un jeune prince à la recherche d’un talisman ; une vieille femme toute cassée et en guenilles l’aborde et lui demande assistance. Le jeune prince s’empresse de la secourir. Mais il se trouve que la vieille n’est autre qu’une fée. En reconnaissance du service que lui rend le jeune homme, elle le met en possession du talisman dont il a besoin pour l’emporter sur ses rivaux et épouser la princesse qu’il aime. Vous êtes la fée, je suis le prince. Si je n’avais pas été ému de votre misère ; si par égoïsme j’avais résisté au mouvement qui m’entraînait vers vous, je serais aujourd’hui Gros-Jean comme devant ; je n’aurais pas connu Anaïs, elle ne m’aurait pas aimé, je n’aurais pas la famille que je rêvais, une femme tendre, une bonne mère, et par-dessus le marché une dot de trente mille francs. »
Disant cela, Bénédict sautait par la chambre, son visage respirait une ivresse profonde.
« Il est gentil, le conte que tu me fais là, repartit Madeleine. Mais parlons d’autre chose. Laisse-moi te donner quelques conseils : je suis sûre de toi ; tu seras le plus honnête, le plus doux, le plus complaisant des maris, et mon Anâïs, qui est bonne, qui sera une excellente mère, te rendra avec usure le bonheur qu’elle te devra. A vous deux vous ferez le plus beau ménage qui puisse s’imaginer. Ce n’est pas que vous soyez parfaits ni l’un ni l’autre. Ainsi toi, tu es têtu plus qu’un diable, tu as tes idées à toi ; elles sont peut-être bonnes, mais ça n’empêche, tu y tiens trop ; tu es trop entiché de tes droits et tu ne le caches pas assez. En général, j’en conviens, il se peut que les hommes aient plus de raison que les femmes, mais il faut le prouver par des faits et bien éviter de le dire ; ça blesse inutilement. Ainsi, avec Anaïs, dans ton intérêt, n’oublie pas la tactique que je t’enseignerai. Il serait bien étonnant qu’elle n’eût pas quelquefois tort, que par-ci par-là elle n’eût pas quelques caprices. Dans ces occasions, pour que les choses se passent bien, pour qu’il ne se glisse pas d’aigreur entre vous, pour que les petites scènes inévitables ne dégénèrent pas en habitude, sois patient, dis comme ta femme, embrasse-la, passes-en par où elle veut, laisse-la à ses réflexions, cède, enfin ; puis, tout doucement, si tu n’as pas tort, si tu es bien sûr que la justice est de ton côté, fais-en à ta tête. Voilà la méthode, le grand secret pour vivre en paix avec sa femme. C’est comme cela que j’ai toujours fait avec mon mari. Tiens compte de mon conseil, et tu verras que tu t’en trouveras bien. »
La bonne femme ajouta beaucoup d’autres choses que Bénédict promit, en riant, de ne jamais oublier.
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