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XII

LES TROIS AMBASSADEURS

JEANNE D'ALBRET sortit de Paris par la porte Saint-Martin, voisine du Temple. A deux cents toises de là, attendait une voiture que conduisaient deux postillons. La reine de Navarre marcha jusqu'à cette voiture sans prononcer une parole. Elle fit monter Alice de Lux la première, et, se tournant alors vers Pardaillan:

--Monsieur, dit-elle, vous n'êtes pas de ceux qu'on remercie. Je veux seulement vous dire que j'emporte le souvenir d'un des derniers paladins qui soient au Monde...

En même temps, elle tendit sa main.

Avec cette grâce altière qui lui était propre, le chevalier se pencha sur cette main et la baisa respectueusement.

La voiture s'éloigna au galop de ses petits tarbes nerveux.

Longtemps, il demeura là tout rêveur.

--Un paladin! Moi!... songeait-il. Et pourquoi pas! Oui! Pourquoi n'entreprendrais-je pas de montrer aux hommes de mon temps que la force virile, le courage indomptable sont des vices hideux quand ils sont mis à la disposition de l'esprit de haine et d'intrigue; et qu'ils deviennent des vertus, quand...

Au mot de vertu, il leva les épaules, renvoya Giboulée dans ses mollets, d'un coup de talon, et grommela:

--M. de Pardaillan, mon père, m'a pourtant fait jurer de me défier surtout de moi-même! Allons voir s'il reste quelque perdreau ou quelque carcasse de poulet chez maître Landry!

Une heure plus tard, dans la rôtisserie de la Devinière, il était attablé devant une magnifique volaille que Mme Landry Grégoire découpait elle-même, ce qui lui permettait de faire valoir la rondeur d'un bras nu jusqu'au coude.

Une fois rassasié, Pardaillan s'en fut tranquillement se coucher, tandis que maître Landry poussait un soupir de désespoir en constatant que trois flacons avaient succombé aux attaques de son hôte.

Le lendemain, fatigué de la grande bataille de la veille, Pardaillan se réveilla assez tard. Il se leva, passa son haut-de-chausses et se mit en devoir de raccommoder son pourpoint, opération qui lui était des plus familières.

Il s'était placé près de la fenêtre pour avoir du jour, et tournait le dos à la porte. Il venait de boucher un premier trou et attaquait un accroc situé en pleine poitrine lorsqu'on gratta légèrement à la porte.

--Entrez! cria-t-il sans se déranger.

La porte s'ouvrit. Il entendit la voix grasse de maître Landry Grégoire qui disait avec respect:

--C'est ici, mon prince, c'est ici même...

Et ayant tourné la tête par-dessus son épaule pour voir de quel prince il s'agissait, Pardaillan aperçut en effet le plus magnifique seigneur qui eût jamais franchi le seuil de la Devinière: hautes bottes en peau fine, à éperons d'or, haut-de-chausses en velours violet, pourpoint de satin, aiguillettes d'or, rubans mauves, grand manteau de satin violet pâle, toque à plume violette agrafée à une émeraude; et, dans ce costume, un jeune homme frisé, musqué, pommadé, parfumé, moustaches relevées au fer, joues fardées, lèvres passées au rouge: un mignon splendide.

Le chevalier se leva et, son aiguille à la main, dit:

--Veuillez entrer, monsieur.

--Va, dit l'inconnu, va dire à ton maître que Paul de Stuer de Caussade, comte de Saint-Mégrin, désire avoir l'honneur de l'entretenir.

--Pardon, dit froidement le chevalier, quel maître?

--Mais le tien, ventre de biche! J'ai dit ton maître, par le sambleu!

Pardaillan devint de glace, et avec la superbe tranquillité qui le caractérisait, répondit:

--Mon maître, c'est moi!

Saint-Mégrin fut étonné ou ne le fut pas; il demeura impassible, craignant surtout de déranger la dentelle de sa collerette. Seulement, il laissa tomber ces mots:

--Seriez-vous, d'aventure, monsieur le chevalier de Pardaillan?

--J'ai cet honneur.

Saint-Mégrin, dans toutes les règles de l'art, se découvrit et exécuta sa révérence la plus exquise.

Pardaillan ramena sur ses épaules son vieux manteau déteint et, d'un geste, désigna au comte l'unique fauteuil de la chambre, tandis qu'il s'asseyait sur une chaise.

--Chevalier, dit Saint-Mégrin, je vous suis dépêché par Mgr le duc de Guise pour vous dire qu'il vous tient en grande estime et haute admiration.

--Croyez bien, monsieur, fit Pardaillan du ton le plus naturel, que je lui rends cette estime et cette admiration.

--L'affaire d'hier vous a mis en fort belle posture. Et tout à l'heure, au lever de Sa Majesté, le récit en fut fait au roi par son poète favori, Jean Dorât, qui a assisté à la chose.

--Bon! Et qu'a-t-il dit, ce poète?

--Que vous méritiez la Bastille pour avoir sauvé deux criminelles.

--Et qu'a dit le roi?

--Si vous étiez homme de cour, vous sauriez que Sa Majesté parle très peu... Quoi qu'il en soit, vous passez maintenant pour un Alcide ou un Achille. Tenir tête à tout un peuple pour protéger deux femmes, c'est fabuleux cela! Et, surtout, ce moulinet de la rapière! Et les coups de pointe de la fin! Et cette maison qui s'écroule!... Bref, Mgr le duc de Guise serait charmé de vous être agréable. Et pour preuve, il m'a chargé de vous supplier d'accepter ce petit diamant comme une première marque de son amitié. Oh! ne refusez pas, vous feriez injure à ce grand capitaine.

--Mais je ne refuse pas, dit Pardaillan.

Et il passa à son doigt la magnifique bague que lui tendait le comte.

--Or ça, dit Saint-Mégrin, venons-en aux choses sérieuses. Notre grand Henri de Guise remonte sa maison en vue de certains événements qui se préparent. Voulez-vous en être? La question est franche.

--J'y répondrai par la même franchise: je désire n'être que d'une seule maison.

--Laquelle?

--La mienne!

--Est-ce la réponse que je dois rapporter au duc de Guise?

--Dîtes à monseigneur que je suis touché jusqu'aux larmes de sa haute bienveillance, et que j'irai moi-même lui porter ma réponse.

--Bon! pensa Saint-Mégrin, il est à nous. Mais il se réserve de discuter le prix de l'épée qu'il apporte.

Tout plein de cette idée, il tendit une main qui fut serrée du bout des doigts.

Le chevalier l'accompagna jusqu'à sa porte où eurent lieu force salamalecs et salutations.

--Hum! songea Pardaillan quand il fut seul. Voilà ce que je puis appeler une proposition inespérée. Etre de la suite du duc de Guise! Mais c'est la fortune, cela! Non, je n'accepterai pas!... Pourquoi?

Pardaillan se mit à arpenter sa chambre avec agitation.

--Eh! pardieu, j'y suis! Je n'accepterai point parce que monsieur mon père m'a recommandé de me défier!...

Content d'avoir trouvé ou feint de trouver cette explication, et de n'avoir pas à s'interroger davantage, le chevalier contempla avec admiration le diamant que lui avait laissé Saint-Mégrin.

--Cela vaut bien cent pistoles, murmura-t-il. Peut-être cent vingt? Qui sait si on ne m'en donnera pas cent cinquante?

Il en était à deux cents pistoles lorsque la porte s'ouvrit de nouveau, et Pardaillan vit entrer un homme enveloppé d'un long manteau, simplement vêtu comme un marchand. Cet homme salua profondément le chevalier stupéfait et dit:

--C'est bien devant monsieur le chevalier de Pardaillan que j'ai l'honneur de m'incliner?

--En effet monsieur. Que puis-je pour votre service?

--Je vais vous le dire, monsieur, dit l'inconnu, qui dévorait le jeune homme du regard. Mais avant tout, voudriez-vous me faire le plaisir de me dire quel jour vous êtes né? Quelle heure? Quel mois? Quelle année?

L'inconnu, malgré l'étrangeté de ses questions, n'avait pas l'air d'un fou.

--Monsieur, dit Pardaillan avec la plus grande douceur, tout ce que je puis vous dire, c'est que je suis né en 49, au mois de février. Quant au jour et à l'heure, je les ignore.

--Peccato! murmura le bizarre visiteur. Enfin! je tâcherai de reconstituer l'horoscope du mieux que je pourrai. Monsieur, continua-t-il à haute voix, êtes-vous libre?

--Ménageons-le se dit le chevalier.--Libre, monsieur? Eh! qui peut se vanter de l'être? Le roi l'est-il, alors qu'il ne peut faire un pas hors de son Louvre? Libre! comme vous y allez, mon cher monsieur! C'est comme si vous me demandiez si je suis riche. Libre! Par Pilate! Si par là vous entendez que je puis me lever à midi et me coucher à l'aube, que je puis, sans crainte, sans remords, sans regarder qui me suit, entrer au cabaret ou à l'église, manger si j'ai faim, boire si j'ai soif... (la paix. Pipeau! Qu'as-tu à grogner, imbécile!) embrasser les deux joues de la belle madame Huguette, ou pincer les servantes de la Corne d'Or, battre Paris le jour ou la nuit à ma guise (n'ayez pas peur il ne mord pas!), me moquer des truands et du guet, n'avoir de guide que ma fantaisie et de maître que l'heure du moment, oui monsieur, je suis libre! Et vous?

L'inconnu se dirigea vers la table et y déposa un sac qu'il sortit de dessous son manteau.

--Monsieur, dit-il alors, il y a là deux cents écus.

--Deux cents écus? Diable!

--De six livres.

--Oh! oh! De six livres? Vous dites: de six livres?

--Parisis, monsieur!

--Parisis! Eh bien, monsieur, voilà un honnête sac.

--Il est à vous, fit brusquement l'homme.

--En ce cas, dit Pardaillan avec cette froide tranquillité qu'il prenait tout à coup parfois, en ce cas, permettez que je le mette en lieu sûr. Maintenant, dites-moi pourquoi ces deux cents écus de six livres parisis sont à moi.

L'inconnu croyait avoir écrasé un homme. Ce fut lui qui le fut. Il s'attendait à des remerciements enthousiastes, il reçut la question de Pardaillan en pleine poitrine. Toutefois, il se remit promptement, et, reconnaissant au fond de lui-même qu'il avait affaire à un rude jouteur, il résolut d'assommer d'un mot son adversaire.

--Ces deux cents écus sont à vous, dit-il, parce que je suis venu vous acheter votre liberté.

Pardaillan ne sourcilla pas, ne fit pas un mouvement.

--En ce cas, monsieur, prononça-t-il du bout des dents, c'est neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille huit cents écus de six livres parisis que vous me redevez, pas un de moins, pas un de plus. J'ai dit.

--Briccone! murmura l'homme dont les épaules ployèrent. Ouf, monsieur! C'est donc à un million d'écus que vous estimez votre liberté?

--Pour la première année, dit Pardaillan sans broncher.

Cette fois, René Ruggieri--que l'on a sûrement deviné--s'avoua vaincu.

--Monsieur, dit-il après avoir jeté un regard d'admiration sur le chevalier, je vois que vous maniez la parole comme l'épée et que vous connaissez toutes les escrimes. Je vous demande pardon d'avoir essayé de vous étonner. Et je viens au fait de mon affaire. Gardez votre liberté, monsieur. Vous êtes homme de coeur et d'esprit, comme vous avez prouvé hier que vous avez du coeur. Perhacco, monsieur! Vous avez une épée qui tranche et des mots qui assomment! Que diriez-vous si je vous proposais de mettre l'un et l'autre au service d'une cause noble et juste entre toutes, d'une sainte cause pour mieux dire! Et d'une princesse puissante, bonne, généreuse...

--Laissons la cause et voyons la princesse. Serait-ce Mme de Montpensier?

--Non, certes! fit vivement Ruggieri. Mais tenez, ne cherchez pas! Qu'il vous suffise de savoir que c'est la princesse la plus puissante qu'il soit en France.

--Cependant, il faut bien que je sache à qui et à quoi j'engage ma foi?

--Juste! on ne peut plus juste! Venez donc, s'il vous plaît, demain soir, sur le coup de dix heures, au pont de bois, et frappez trois coups à la première maison qui est à droite du pont...

Pardaillan ne put s'empêcher de tressaillir en songeant à cette figure pâle qu'il avait cru entrevoir derrière le mystérieux treillis de la fenêtre grillée.

--On y sera! dit-il d'un ton bref.

--C'est tout ce que voulais... pour l'instant! répondit Ruggieri.

Quelques instants plus tard, l'étrange visiteur avait disparu. Et Pardaillan se mit à songer:

--Je veux que le diable m'arrache un à un les poils de ma moustache si cette princesse ne s'appelle pas Catherine de Médicis!

Pardaillan en était là de ses réflexions lorsque, pour la troisième fois, la porte s'ouvrit.

Il sursauta, tout de bon effaré, lui qui mettait son point d'honneur à ne s'effarer de rien. Mais presque aussitôt, son étonnement, sans diminuer d'intensité, changea de sujet. En effet, l'homme qui entrait était le vivant portrait de l'homme qui venait de sortir. C'était le même air de sombre orgueil, le même port de tête emphatique, les mêmes traits accentués, le même regard de flamme.

Seulement l'homme aux deux cents écus (René Ruggieri, on le sait) paraissait âgé de quarante-cinq ans. Il était de moyenne taille. Le feu de ses yeux se voilait d'hypocrisie. Il semblait se fier plus à la ruse qu'à la force.

Le nouveau venu, au contraire, n'accusait que vingt-cinq ans, était de haute stature; la franchise éclatait dans son regard, son orgueil était de la fierté.

Mais une lourde tristesse paraissait peser sur lui; il y avait dans cet homme on ne sait quoi de fatal.

Les deux hommes s'étudièrent un instant et, bien que l'un parût l'antithèse de l'autre, ils se sentirent tous deux comme rassurés par une indéfinissable sympathie.

--Êtes-vous le chevalier de Pardaillan? demanda ce troisième visiteur.

--Oui, monsieur, dit Pardaillan avec une douceur qui ne lui était pas habituelle. Me ferez-vous l'honneur de me dire qui j'ai la joie de recevoir dans mon pauvre logis?

A cette question, l'étranger tressaillit et pâlit légèrement.

--C'est juste. La politesse veut que je vous dise mon nom. Je m'appelle Déodat. Déodat tout court. Déodat sans plus. C'est-à-dire un nom qui n'en est pas un. Un nom qui crie qu'on n'a ni père ni mère. Déodat, monsieur, signifie: donné à Dieu. En effet, je suis un enfant trouvé, ramassé devant le porche d'une église. Arraché à ce Dieu à qui mes parents inconnus m'avaient donné. Confié par le hasard à une femme qui a été pour moi plus qu'un Dieu. Voilà mon nom, monsieur, et l'histoire de ce nom.

--Et cette femme qui vous recueillit?

--C'est la reine de Navarre.

--Mme d'Albret!

--Oui, monsieur. Et ceci me rappelle à ma mission, que je vous demande pardon d'avoir oubliée pour vous entretenir de ma médiocre personne...

--Bon! je la connais!

--Vous la connaissez?

--Oui. La reine de Navarre vous envoie me dire qu'elle me remercie encore de l'avoir tirée, hier, des mains de ces enragés; elle vous charge de me réitérer l'offre qu'elle m'a faite d'entrer à son service; et enfin, elle m'adresse par votre entremise quelque bijoux précieux. Est-ce bien cela?

--Comment savez-vous?...

--C'est bien simple. J'ai reçu ce matin un ambassadeur de certain grand seigneur qui m'a donné un fort beau diamant et qui m'a demandé si je voulais servir son maître; j'ai ensuite reçu un mystérieux député qui m'a remis deux cents écus et m'a fait savoir que certaine princesse me veut compter parmi ses gentilshommes. Enfin, vous voici, vous, troisième. Et je suppose que l'ordre logique des choses va se continuer.

--Voici en effet le bijou, fit Déodat en tendant au chevalier une splendide agrafe composée de trois rubis.

--Que vous disais-je! s'écria Pardaillan qui saisit l'agrafe.

--Sa Majesté, continua Déodat, m'a chargé de vous dire qu'elle avait distrait ce bijou de certain sac que vous avez dû voir. Elle ajoute que jamais elle n'oubliera ce qu'elle vous doit. Et quant à prendre rang dans son armée, vous le ferez quand cela vous conviendra.

--Mais, demanda Pardaillan, vous avez donc rencontré la reine?

--Je ne l'ai pas rencontrée: je l'attendais à Saint-Germain, d'où Sa Majesté est partie pour Saintes, après m'avoir donné la commission qui m'amène près de vous.

--Bon. Une autre question: Avez-vous rencontré, en montant ici, un homme enveloppé d'un manteau, paraissant âgé de quarante à cinquante ans?

--Je n'ai rencontré personne, fit Déodat.

--Dernière question: Quand repartez-vous?

--Je ne repars pas, répondit Déodat dont la physionomie redevint sombre; la reine de Navarre m'a chargé de diverses missions qui me demanderont du temps.

--Bon. En ce cas, votre logement est tout trouvé; vous vous installez ici.

--Mille grâces, chevalier. Je suis attendu chez quelqu'un qui... Mais que dis-je là?... Fi! J'aurais un secret pour un homme tel que vous! Je suis attendu chez M. de Téligny, qui est secrètement à Paris.

--Le gendre de l'amiral Coligny?

--Lui-même. Et c'est à l'hôtel de l'amiral, rue de Béthisy, que vous devriez me venir demander, si ma bonne étoile voulait jamais que vous eussiez besoin de moi. Mais il vous suffira de frapper trois coups à la petite porte bâtarde. Et quand on aura tiré le judas, vous direz: Jarnac et Moncontour.

--A merveille, cher ami. Mais à propos de Téligny, savez-vous ce qui se dit assez couramment?

--Que Téligny est pauvre? Qu'il n'a pour tout apanage que son intrépidité et son esprit? Que l'amiral eut grand tort de donner sa fille à un gentilhomme sans fortune?

--On dit cela. Mais on dit aussi autre chose. On, c'est un certain truand, homme de sac et de corde qui a été employé à plus d'une besogne et qui a vu beaucoup. On m'a donc affirmé que, la veille du mariage de Téligny, un gentilhomme de haute envergure se serait présenté chez l'amiral pour lui dire qu'il aimait sa fille Louise.

--Ce gentilhomme, interrompit Déodat, s'appelle Henri de Guise. Vous voyez que je connais l'histoire. Oui, c'est vrai. Henri de Guise aimait Louise de Coligny. Il vint représenter à l'amiral que l'union de la maison de Guise et de la maison de Châtillon représentée par Coligny mettrait fin aux guerres religieuses; enfin, l'orgueilleux gentilhomme plia jusqu'à pleurer devant l'amiral, en le priant de rompre le mariage projeté et de lui accorder Louise.

--C'est bien cela. Et que répondit l'amiral?

--L'amiral répondit qu'il n'avait qu'une parole et que cette parole était engagée à Téligny. Il ajouta que d'ailleurs ce mariage était voulu par sa fille qui, en somme, prétendit-il, était le premier juge en cette affaire. Henri de Guise partit désespéré. Téligny épousa Louise de Coligny. Et, de chagrin, Guise se jeta à la tête de Catherine de Clèves, qu'il vient d'épouser il y a dix mois.

--Laquelle Catherine, assure-t-on, aime partout où elle peut, excepté chez son mari!

--Elle a un amant, fit Déodat.

--Qui s'appelle?

--Saint-Mégrin. Le connaîtriez-vous?

--Je le connais depuis ce matin. Mais cher ami, laissez-moi vous apprendre une nouvelle: Henri de Guise est à Paris.

--Vous êtes sûr? s'exclama Déodat, qui tressaillit.

--Je l'ai vu de mes yeux. Et je vous réponds que le bon peuple de Paris ne lui a pas ménagé les acclamations!

Déodat boucla rapidement son épée, et jeta son manteau sur ses épaules:

--Adieu, fit-il d'un ton bref, soudain redevenu sombre. Laissez-moi vous embrasser, ajouta-t-il. Je viens de passer une heure de joie paisible comme j'en ai connu bien peu dans ma vie.

--J'allais vous proposer la fraternelle accolade, répondit le chevalier.

Les deux jeunes gens s'embrassèrent cordialement.

--N'oubliez pas, dit Déodat; l'hôtel Coligny... la petite porte...

--Jarnac et Moncontour. Soyez tranquille, cher ami. Le jour où j'aurai besoin qu'on vienne se faire tuer près de moi, c'est à vous que je penserai d'abord.

--Merci! dit simplement Déodat.

Et il s'éloigna en toute hâte. Quant à Pardaillan, son premier soin fut de courir chez un fripier pour remplacer ses vêtements. Il choisit un costume de velours gris tout pareil à celui qu'il quittait, avec cette différence que celui-ci était entièrement neuf. Puis il fixa l'agrafe de rubis à son chapeau neuf pour y maintenir la plume de coq. Puis il alla chez le Juif Isaac Ruben pour lui vendre le beau diamant du duc de Guise, dont il eut cent soixante pistoles.

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