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XIII

UNE CÉRÉMONIE PAÏENNE

Le soir commençait à tomber lorsque Pardaillan revint à la Devinière. Instinctivement, ses yeux se levèrent vers la petite fenêtre où tant de fois était apparu le charmant visage de Loïse. Mais la fenêtre était fermée.

Le chevalier poussa un soupir et se tourna vers le perron de la Devinière. A gauche de ce perron, il aperçut alors trois gentilshommes qui, le nez en l'air, semblaient examiner attentivement la maison où demeurait la Dame en noir.

--Vous dites que c'est bien là, Maurevert? fit l'un d'eux.

--C'est là, comte de Quélus. Au premier, la propriétaire, vieille dame bigote, sourde et confite en prière. Le deuxième est à moi depuis ce matin.

--Maugiron, reprit celui qu'on venait d'appeler comte de Quélus, conçois-tu ces bizarres passions de Son Altesse pour ces petites bourgeoises?

--Moins que des bourgeoises, Quélus. Lui qui a la cour!...

--Mieux que la cour, Maugiron: il a Margot!

Les deux jeunes gentilshommes éclatèrent de rire et continuèrent à causer entre eux sans s'occuper de Maurevert, pour lequel ils cherchaient à peine à déguiser un sentiment de mépris et de crainte.

Maurevert s'était éloigné en disant:

--A ce soir, messieurs!

Quélus et Maugiron allaient en faire autant lorsqu'ils virent se dresser devant eux un jeune homme qui, avec une politesse glaciale, mit son chapeau à la main et demanda:

--Messieurs, voulez-vous me faire la grâce de me dire ce que vous regardiez si attentivement dans cette maison?

Les deux gentilshommes échangèrent un coup d'oeil

--Pourquoi nous posez-vous cette question, monsieur? fit Maugiron avec hauteur.

--Parce que, dit Pardaillan, cette maison m'appartient.

--Et vous supposez, dit Quélus, que nous aurions envie de Racheter?

--Ma maison n'est pas à vendre, messieurs, fit Pardaillan.

--Alors, que voulez-vous?

--Vous dire simplement ceci: je ne veux pas qu'on regarde ce qui m'appartient, et surtout qu'on en rie.

--Vous ne voulez pas! s'écria Maugiron avec Colère.

--Viens, fit Quélus. C'est un fou.

--Messieurs, dit Pardaillan toujours impassible, je ne suis pas fou. Je vous répète que je hais les insolents qui regardent ce qu'ils ne doivent pas voir...

--Mordieu! Vous allez vous faire couper les oreilles!

--Et que j'ai l'habitude de châtier ceux dont le rire me déplaît, acheva Pardaillan. Allez rire ailleurs.

--Ah! ah! fit Quélus. Et où diable voulez-vous que nous allions rire?

--Mais, par exemple, dans le petit Pré aux Clercs.

--C'est bien. Et quand?

--Tout de suite, si vous voulez!

--Non pas. Mais demain matin, vers les dix heures, nous y serons, mon ami et moi. Et vous, Monsieur, tâchez de bien rire ce soir. Car, demain, vous ne rirez plus.

--J'y tâcherai, messieurs! dit Pardaillan qui salua d'un grand geste de sa plume de coq...

Quélus et Maugiron s'éloignèrent dans la direction qu'avait déjà prise Maurevert.

Pardaillan, inquiet et troublé, entra dans la salle de la Devinière, et s'attabla.

--Que diable faisaient là ces deux étourneaux?... Et l'autre, avec sa figure d'oiseau de mauvais augure!... Seraient-ils venus là pour elle?... Par les cornes de tous les enfers! Si cela était!...

Le raisonnement aidant, et aussi un bon flacon de vin d'Anjou, Pardaillan parvint à se rassurer, et, selon ses habitudes d'observateur, se mit à regarder autour de lui.

Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage dans l'auberge. Les servantes dressaient le couvert pour une forte tablée dans une pièce voisine. Maître Landry et ses queux agitaient force casseroles.

--Ah ça! demanda le chevalier à Lubin, qui le servait, il y aura donc belle et nombreuse société ce soir?

--Oui, monsieur. Et vous m'en voyez tout joyeux.

--Pourquoi joyeux?

--D'abord parce que messieurs les poètes sont fort généreux... ils boivent bien, et me font boire.

--Ce sont donc des poètes qui vont venir?

--Comme tous les mois, le premier vendredi, monsieur le chevalier. Ils se réunissent pour dire des poésies qui me feraient rougir, si je n'étais trop occupé à boire pour écouter.

--Bon. Ensuite?... Ton autre motif de joie?

--Ah oui! Eh bien, c'est que frère Thibaut va venir.

--Le moine? Est-il donc aussi poète?

--Non. Mais... excusez-moi, monsieur le chevalier, voici justement... une plume rouge...

Et, sans finir sa phrase, Lubin, qui paraissait fort embarrassé, se précipita au-devant d'un cavalier qui venait d'entrer dans la salle. Ce cavalier avait une plume rouge à sa toque. Il s'enveloppait soigneusement de son manteau qu'il relevait jusqu'au nez. Mais, si bien qu'il dissimulât son visage, Pardaillan aperçut un instant ce visage.

--M. de Cosseins! murmura-t-il.

Cosseins était le capitaine des gardes de Charles IX, c'est-à-dire le premier personnage militaire du Louvre.

--Qu'est-ce que cette société de poètes dont font partie le capitaine des gardes et le moine Thibaut? songea le chevalier. Pourquoi est-ce Lubin cet ancien moine qui a quitté son couvent et qui s'est fait garçon d'hôtellerie par amour de la bonne chère et non maître Landry qui va au-devant d'un pareil personnage?

Et, avec une curiosité surexcitée, il suivit des yeux le manège de Lubin et de Cosseins. Landry, occupé à ses fourneaux dans la rôtisserie, n'avait pas fait attention au nouveau venu, bien que, de la cuisine située à gauche de la grande salle, il pût voir par une large baie ce qui se passait dans l'auberge.

Or, Lubin et le capitaine pénétrèrent dans la salle où les servantes dressaient le couvert.

--C'est ici qu'aura lieu le banquet, messire poète, fit Lubin en essayant vainement de dévisager l'homme à la plume rouge.

--Allons plus loin! dit Cosseins.

La salle suivante était vide et donnait dans une quatrième salle également vide, mais où des sièges étaient préparés.

A gauche de cette salle s'ouvrait un cabinet noir. Cosseins y entra.

--Qu'est-ce que c'est que cette porte? demanda le capitaine.

--Elle ouvre sur l'allée qui longe les quatre salles et aboutit à la rue.

--Nul ne peut entrer par ici?

Lubin sourit et montra les deux énormes verrous qui maintenaient la porte massive.

--C'est bien. Où se tiendra le moine?

--Frère Thibaut? Dans la grande salle, devant la porte du banquet. Oh! personne n'entrera, et vous pourrez à l'aise vous débiter vos sonnets et vos ballades.

--C'est que, vous comprenez, il y a tant de jaloux qui seraient bien aises de s'emparer de nos productions!

Cosseins, satisfait sans doute de son inspection, retraversa les salles, gagna la porte du salon et disparut.

--Que diable va-t-il se passer ce soir à la Devinière? se demanda Pardaillan.

Le chevalier n'était pas homme à perdre son temps en méditation. Il connaissait l'hôtellerie de fond en comble.

Il se leva donc sans affectation, appela Pipeau d'un claquement de langue, et pénétra dans la salle du banquet où trois servantes effarées achevaient de mettre le couvert. Il passa rapidement, et entra dans la pièce vide en refermant derrière lui la porte. Puis il atteignit la pièce où étaient rangés des sièges, et enfin le cabinet noir qui donnait sur l'allée.

Ce cabinet n'était d'ailleurs qu'une sorte de caveau aux murailles en pierre humide, et tout tapissé de toiles d'araignées. Il communiquait avec l'allée par la lourde porte que nous avons signalée, et avec la pièce aux sièges par une porte percée d'un judas.

Or, ce caveau, c'était l'antichambre des caves de maître Landry. Dans le fond s'ouvrait une trappe que fermait un couvercle à anneau de fer.

Pardaillan, toujours suivi de son fidèle Pipeau, s'enfonça dans l'escalier qui descendait aux caves, les visita soigneusement, et, n'ayant remarqué rien d'anormal, revint s'installer dans le cabinet noir en laissant ouverte la trappe des caves.

Nous reviendrons dans la grande salle de l'auberge.

Là, vers neuf heures, apparurent trois hommes très enveloppés et portant à leurs toques des plumes rouges.

Lubin courut au-devant de ces mystérieux personnages et les introduisit dans la salle du banquet.

Dix minutes plus tard, deux autres cavaliers, puis enfin trois nouveaux, tous ayant une plume rouge à la toque, entrèrent à la Devinière et furent conduits par Lubin qui, alors, murmura:

--Huit plumes rouges. Le compte y est!

A ce moment, un moine a barbe blanche, aux yeux sournois, à la figure rubiconde, franchit à son tour le seuil.

--Frère Thibaut! s'écria Lubin en s'élançant à la rencontre du moine.

--Mon frère, dit celui-ci à voix basse, nos huit poètes sont-ils arrivés?

--Ils sont là, répondit Lubin.

--Très bien. Veuillez donc m'écouter, mon cher frère. Il s'agit de choses graves. Vous comprenez. Ce sont des poètes étrangers qui viennent discuter avec les nôtres.

--Mais, mon frère, comment se fait-il que vous soyez mêlé à des questions de poésie?

--Frère Lubin, fit sévèrement le moine, si notre révérend et vénérable abbé, Mgr Sorbin de Sainte-Foi, a permis que vous quittassiez le couvent pour venir faire ripaille et bombance en cette auberge... Si le révérend, prenant en pitié votre soif inextinguible, vous a donné une preuve aussi extraordinaire de sa mansuétude, ce n'est pas qu'il vous tolère par surcroît le péché mortel de la curiosité! Vous n'avez pas de questions à poser. Ou sinon, vous rentrez au couvent!

--Miséricorde! Je vous jure, mon frère...

--C'est bien. Maintenant, dressez-moi une petite table là, devant la porte de cette salle, car je me sens quelque appétit.

--Que vous donnerai-je à dîner, mon cher frère?

--La moindre des choses: une moitié de poularde, une friture de Seine, un pâté, une omelette et des confitures, avec quatre bouteilles de vin d'Anjou...

--Le moine s'installa donc devant la porte, de façon que nul ne pût entrer sans sa permission.

Lorsque Lubin eut apporté sur la table les éléments du repas modeste demandé par frère Thibaut, celui-ci reprit:

--Maintenant, frère Lubin, écoutez-moi bien. Vous connaissez l'allée qui aboutit au cabinet noir? Eh bien, vous allez vous mettre en sentinelle à la porte de cette allée, sur la rue, jusqu'à ce que je vous en relève.

Lubin, qui voyait s'évanouir tous ses rêves gastronomiques et bachiques, poussa un soupir qui eût attendri un tigre. Mais frère Thibaut ne parut pas s'en apercevoir.

--Si quelqu'un veut entrer dans l'allée, continua-t-il, vous vous y opposerez. Si ce quelqu'un persiste, vous pousserez un cri d'alarme. Allez, mon cher frère, hâtez-vous...

Force fut à Lubin d'obéir.

Alors, frère Thibaut attaqua consciencieusement sa demi-poularde.

La demie de neuf heures sonna. A ce moment, six nouveaux personnages firent leur entrée dans l'auberge.

--Voici les mécréants! grogna frère Thibaut. Je suis comme frère Lubin, moi. Je ne comprends pas pourquoi on me force à garder la porte pour des faiseurs de phébus comme ce Ronsard, ce Baïf, ce Rémy Belleau, ce Jean Dorât... ce Jodelle et ce Pontus de Thyard!

En grommelant ainsi, frère Thibaut dévisageait successivement les six poètes et se rangeait pour les laisser entrer dans la salle du banquet.

Il va sans dire que l'arrivée des poètes et leur disparition étaient passées inaperçues. Et pour se rendre un compte exact de cette scène, notre lecteur doit se figurer la grande salle de la Devinière pleine de soldats, d'écoliers, d'aventuriers, de gentilshommes; Ça et là, quelques ribaudes; au milieu de la salle, un bohémien qui fait des tours de passe-passe; les éclats de rire, les chansons, les cris des buveurs, le fracas des pots d'étain et des gobelets qui s'entrechoquent.

Les six poètes de la Pléiade (Joachim du Bellay, le septième, était mort en 1560) entrèrent donc sans avoir éveillé la moindre curiosité, et passèrent dans la salle du festin.

Là, Jean Dorât arrêta d'un geste ses confrères, et leur dit;

--Nous voici donc, une fois encore, unis dans la célébration de nos mystères. Je puis dire que nous sommes ici la fleur de la poésie antique et moderne, et que jamais assemblée de plus fiers docteurs en l'art sublime ne fut plus digne de monter au Parnasse pour y saluer les dieux tutélaires. Je vous ai parlé, il y a huit jours, de ces quelques étrangers qui désirent assister à la célébration d'un de nos mystères.

--Sont-ce des poètes tragiques? demanda Jodelle.

--Nullement. Et même ils ne sont pas poètes. Mais je réponds que ce sont d'honnêtes gens. Ils m'ont confié leurs noms sous le sceau du secret. Maître Ronsard approuve leur admission.

--Mais s'ils nous trahissent? observa Rémy Belleau.

--Ils ont juré le silence, répondit vivement Dorât. D'ailleurs, messieurs, ils repartent dès demain, il est vraisemblable qu'ils ne reviendront jamais à Paris.

Pontus de Thyard, qui était mangeur et buveur d'élite, Pontus qu'on appelait le--Grand Pontus à cause de sa taille herculéenne, Pontus dit alors:

--Moi, je trouve qu'on dîne de mauvaise humeur et qu'on digère mal quand...

--Ces nobles étrangers n'assisteront pas à notre agape! interrompit Dorât.

Alors, les six poètes entonnèrent en choeur une chanson bachique. Et ce fut aux accents de cette chanson qu'ils firent leur entrée dans la salle du fond où se trouvaient déjà les huit inconnus aux plumes rouges.

Ils étaient assis sur deux rangées, comme des gens venus au spectacle. Tous étaient masqués.

Les six poètes eurent l'air de ne pas les avoir vus.

A peine furent-ils entrés que leur chanson bachique se transforma en une mélopée au rythme bizarre qui devait être une invocation.

En même temps, ils se rangèrent sur un seul rang devant le panneau du fond de la salle qui faisait vis-à-vis à la porte du cabinet noir par où on accédait aux caves.

Aussitôt, Jean Dorât ouvrit la porte d'un vaste placard qui occupait tout le panneau.

Ce placard s'évidait profondément en forme d'alcôve.

Et voici ce que les huit spectateurs virent alors.

Au fond de cette alcôve se dressait une sorte d'autel antique. Cet autel, qui était en granit rosé, affectait la forme primitive et rudimentaire des grandes pierres qui, jadis, au temps des mystères, servaient aux sacrifices. Mais son soubassement était orné de sculptures et de médaillons; l'un de ces médaillons représentait Phébus ou Apollon, dieu de la poésie; dans un autre, c'était Cérès, déesse des moissons; un troisième figurait Mercure, dieu du commerce et des voleurs, en réalité, dieu de l'ingéniosité.

A gauche et à droite de l'autel, étaient accrochées des tuniques blanches et des couronnes de feuillage.

Enfin, par un incroyable mais véridique caprice ou peut-être par un mélange de paganisme et de religion chrétienne, d'où certainement était banni tout esprit de profanation, ou peut-être enfin par un singulier oubli, en arrière de l'autel, un peu à gauche, accrochée au mur, très étonnée sans doute de se trouver là, c'était une enluminure représentant la Vierge qui écrasait un serpent!...

A peine la porte de l'alcôve fut-elle ouverte que Jean Dorât y entra, décrocha les tuniques blanches et les couronnes et les tendit à ses amis. En un instant les six poètes furent habillés comme des prêtres de quelque temple de Delphes et couronnés de feuillage et de fleurs entrelacés.

Alors, ils se placèrent à gauche de l'autel, et commencèrent, en grec, un couplet modulé sur une musique primitive; le couplet terminé, ils évoluèrent en file et vinrent se placer à droite de l'autel où eut lieu, sur la même musique, la reprise d'un deuxième couplet, figurant sans aucun doute l'antistrophe, tandis que le premier avait figuré la strophe.

Ronsard s'avança vers un brûle-parfum et y jeta le contenu d'une cassolette qu'il venait de prendre sur l'autel. Aussitôt, une fumée blanche et légère s'éleva dans les airs, emplissant l'alcôve de la salle d'une odeur subtile de myrrhe ou de cinname.

Alors, il y eut une reprise en choeur sur une mélopée plus lente. Puis, tout se fut de nouveau.

Les poètes s'étaient débarrassés de leurs tuniques blanches, mais avaient gardé sur leurs têtes leurs couronnes de fleurs.

La porte de l'alcôve fut soudain refermée.

Et les poètes, attaquant le chant bachique qui avait servi d'entrée à cette étrange scène de paganisme, se mirent en file et disparurent dans la salle du festin, où aussitôt on entendit le choc des verres, le bruit des conversations et des éclats de rire.

--Voilà de bien grands fous, ou de dignes philosophes! grommela le chevalier de Pardaillan.

Nos lecteurs n'ont pas oublié, en effet, que le chevalier s'était introduit dans le cabinet noir, prêt à s'engouffrer dans la trappe de la cave au moindre danger d'être découvert.

Après la disparition des poètes, les huit hommes masques se levèrent.

--Sacrilège et profanation! gronda l'un d'eux qui ôta son masque.

--L'évoque Sorbin de Sainte-Foi! murmura Pardaillan, qui étouffa une exclamation de surprise.

--Et l'on m'oblige, moi, reprit Sorbin, à assister à de telles infamies! Ah! la foi s'en va. L'hérésie nous étouffe! Il n'est que temps d'agir!...

--Que voulez-vous, monseigneur! s'écria un autre qui retira également son masque. Dorât est des nôtres. Il nous couvre. Il surveille cette réunion. Où voulez-vous aller? Chez vous? Dans une heure, nous étions tous arrêtés. Partout, la prévôté fait bonne surveillance. Ici, nous sommes en sûreté!

Et, dans celui qui venait de parler ainsi, Pardaillan reconnut Cosseins, le capitaine des gardes du roi!

Il n'était pas au bout de ses surprises.

Car, les six autres s'étant démasqués à leur tour, il reconnut avec stupéfaction le duc Henri de Guise et son oncle, le cardinal de Lorraine!

Quant aux quatre derniers, il ne les connaissait pas.

--Ne nous occupons pas, dit le cardinal de Lorraine, de la comédie de ces poètes. Plus tard, nous verrons à étouffer cette hérésie nouvelle... Plus tard, quand nous serons les maîtres. Cosseins, vous avez étudié les lieux?

--Oui, monseigneur.

--Vous répondez que nous y sommes en sûreté?

--Sur ma tête!

--Eh bien, messieurs, parlons de nos affaires, dit alors le duc de Guise d'un ton d'autorité. Calmez-vous, monsieur l'évêque, les temps sont proches. Lorsqu'il y aura sur le trône de France un roi digne de ce nom, vous prendrez votre revanche. Je vous ai juré que l'hérésie serait exterminée; vous me verrez à l'oeuvre. Où en sommes-nous? Parlez le premier, mon oncle.

--Moi, dit le cardinal de Lorraine, j'ai fait les recherches nécessaires, et je puis maintenant prouver que les Capétiens ont été des usurpateurs et que ceux qui leur ont succédé n'ont fait que perpétuer l'usurpation. Par Luther, duc de Lorraine, vous descendez de Charlemagne, Henri.

--Et vous, maréchal de Tavannes? dit Henri.

--J'ai mille fantassins prêts à marcher.

--Et vous, maréchal de Damville?

Pardaillan tressaillit. Le maréchal de Damville! Celui qu'il avait tiré des mains des truands! Celui qui lui avait donné Galaor!...

--J'ai quatre mille arquebusiers et trois mille gens d'armes à cheval, dit Henri de Montmorency. Mais je tiens à rappeler mes conditions.

--Voyez si je les oublie, fit Henri de Guise avec un sourire: votre frère François saisi, vous devenez le chef de la maison de Montmorency, et vous avez l'épée de connétable de votre père. Est-ce bien cela?

Henri de Montmorency s'inclina.

Et Pardaillan vit luire dans ses yeux une rapide flamme d'ambition ou de haine.

--A vous, monsieur de Guitalens! reprit le duc de Guise.

--Moi, en ma qualité de gouverneur de la Bastille, mon rôle m'est tout tracé. Qu'on m'amèn le prisonnier en question, et je réponds qu'il ne sortira pas vivant.

Qui était le prisonnier en question?...

--A vous, de Cosseins! dit Henri de Guise.

--Je réponds des gardes du Louvre. Les compagnies sont à moi. Au premier signal, je le saisis, je le mets dans une voiture et le conduis à M. de Guitalens!...

--A vous, monsieur Marcel.

--Moi, maître Le Charron m'a supplanté dans mon poste de prévôt des marchands. Mais j'ai le peuple avec moi. De la Bastille au Louvre, tous les quarteniers et dizainiers sont prêts à faire marcher leurs hommes quand je voudrai.

--A vous, monsieur l'évoque.

--Dès demain, dit Sorbin de Sainte-Foi, je commence la grande prédication contre Charles, protecteur des hérétiques. Dès demain, je lâche mes prédicateurs, et les chaires de toutes les églises de Paris se mettent à tonner.

Henri de Guise demeura une minute rêveur.

--Et le duc d'Anjou? Qu'en ferons-nous? demanda tout à coup Tavannes. Et le duc d'Alençon?

--Les frères du roi! murmura Guise en tressaillant.

--La famille est maudite! répondit âprement Sorbin de Sainte-Foi. Frappons d'abord à la tête; les membres tombent en pourriture!

--Messieurs, dit alors Henri de Guise, à chaque jour suffit sa tâche. Nous nous sommes vus. Nous savons maintenant sur quoi nous pouvons compter pour mener à bien notre grande oeuvre. Messieurs, vous pouvez compter sur moi... non seulement pour l'action, mais pour ce qui doit suivre l'action. Un pacte me lie à chacun de vous; je le tiendrai religieusement. Vous recevrez le mot d'ordre. D'ici là, que chacun reprenne ses occupations ordinaires. Maintenant, messieurs, séparons-nous.

Alors, tous, l'un après l'autre, vinrent baiser la main de Guise, hommage royal que le jeune duc accepta comme une chose vraiment naturelle.

Puis ils sortirent, en s'espaçant de quelques minutes.

Alors, la trappe de la cave se souleva et la tête de Pardaillan apparut. Le chevalier était un peu pâle de ce qu'il venait de voir et d'entendre. C'était un formidable secret qu'il venait de surprendre, un de ces secrets qui tuent sans rémission. Et Pardaillan, qui n'eût pas tremblé devant dix truands, Pardaillan qui avait tenu tête à un peuple déchaîné, Pardaillan frissonna de se sentir maître--ou l'esclave!--d'un tel secret. Devait-il assister, spectateur impuissant, à la tragédie qui se préparait? Non! mille fois non! Une haine lui venait contre ces conspirateurs... Pardaillan n'aimait pas le roi... Charles IX lui était indifférent.

Quel que fût le roi de France, lui était son propre roi... Mais vraiment, ces gens lui apparaissaient bien vils! Tous, tous, ils devaient au roi leurs places, leurs emplois, leurs honneurs... Tous faisaient partie de sa cour, l'encensaient, l'adulaient! Et par-derrière ils voulaient le frapper!

Alors, quoi?... Les dénoncer?... Jamais, ah! jamais cela, par exemple! Il n'était pas l'homme de ces basses besognes.

Ces réflexions passèrent comme un éclair dans l'esprit du chevalier. Et comme la contemplation n'était guère son fait, il se couvrit soigneusement le visage de son manteau et s'élança dans l'allée, juste au moment où Lubin se dirigeait vers lui pour refermer la porte laissée ouverte par Montmorency.

Lubin, à qui frère Thibaut avait fait la leçon, savait que huit poètes devaient sortir par l'allée. Il avait compté, tout joyeux à l'idée d'aller tenir compagnie à frère Thibaut.

--Holà! cria-t-il en apercevant ce neuvième personnage qui dérangeait son calcul, que faites-vous ici?

Mais la stupéfaction de Lubin se changea instantanément en terreur. Car il achevait à peine de parler qu'il reçut une violente bourrade, laquelle l'allongea de tout son long dans l'allée. Pardaillan sauta lestement par-dessus le gémissant Lubin, et aussitôt il se trouva dans la rue.

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