XIV
LE TIGRE A L'AFFÛT
A cette heure-là, l'hôtellerie de la Devinière était fermée. Closes également les boutiques d'alentour La rue était une solitude enténébrée. Le silence était profond. Il fallait être un brave et hardi cavalier pour s'aventurer seul dans les rues, qui dès le couvre-feu, devenaient le vaste et inextricable domaine des truands, gueux, mauvais garçons, capons, argotiers et francs bourgeois.
Henri de Montmorency s'était engagé sans hésiter dans la rue Saint-Denis. Sous son manteau, il tenait a la main une forte dague bien emmanchée.
Il marchait sans hâte, rasant les maisons à droite dans la direction de la Seine. Tout à coup, il s'arrêta net s'enfonça dans un angle obscur, s'immobilisa contre une borne.
A vingt pas, se dirigeant vers lui, il venait de distinguer un groupe confus qui, l'instant d'après, se dégagea des ténèbres et lui apparut, composé de quatre personnes.
--Des truands! songea le maréchal de Damville en assurant dans sa main le manche de sa dague.
Mais non. Ce ne pouvait être une bande de truands. Ces inconnus avaient cette démarche assurée qui indique des gens en parfaite amitié avec le guet et leur conscience. Ils causaient et le maréchal entendait leurs rires étouffés.
--Messieurs messieurs, disait à ce moment l'un d'eux, ne riez pas. Cette personne a un nom.
--La voix du duc d'Anjou! murmura sourdement Henri de Montmorency.
--Et ce nom, mon prince? reprenait un autre de la bande.
--Dans la rue Saint-Denis, on l'appelle Mme Jeanne, ou la Dame en noir.
--Nom à donner froid au dos!
--J'en conviens, messieurs. Mais qu'importe le nom de la mère si la fille est jolie. Et peut-on rien voir de plus ravissant que cette petite Loïse!... Ah! messieurs, vous allez voir la merveille, et je veux...
Mais le maréchal n'écoutait plus.
Le reste se perdit dans un murmure étouffé.
Au nom de Jeanne, il avait violemment tressailli. Au nom de Loïse, il avait étouffé un rugissement, et, presque sans prendre de précautions, s'était jeté à la poursuite du duc d'Anjou et de son escorte.
--Jeanne! Loïse!...
Ces deux noms avaient retenti en lui comme un coup de tonnerre. Qu'était cette Jeanne? Qu'était cette Loïse? Étaient-ce elles?... Oh! il voulait le savoir à tout prix! Dût-il interroger le duc d'Anjou! Dût-il provoquer le frère du roi!
Un instant, Henri de Montmorency s'arrêta suffoqué. Quoi! seize ans écoulés! Et ce nom qui pouvait ne pas la désigner, qui s'appliquait peut-être à une quelconque, ce nom déchaînait en lui la passion qu'il croyait éteinte.
--Jeanne! Jeanne!
Était-ce donc possible qu'il la revît, qu'il lui parlât! Était-ce possible que, vivante, elle lui apparût encore, alors qu'il la croyait morte, alors qu'il espérait avoir étouffé l'amour de jadis sous les cendres de ses ambitions!
Oui. Il aimait. Il aimait comme autrefois. Plus qu'autrefois peut-être...
La bande avait pris de l'avance.
En quelques bonds, il la rejoignit.
Et brusquement, une pensée terrible fulgura parmi les pensées tumultueuses qui assaillaient son esprit, comme un coup de foudre éclaire soudain un ciel chargé de nuées livides.
--Mais si c'est elle! Si elle est à Paris! Avec sa fille!... Si François l'apprend!... Si le hasard ou l'enfer les met en présence!... S'il connaît ma trahison!... Oh! mon frère se dressant devant moi, comme jadis, là-bas dans la forêt de châtaigniers!... François me demandant compte de l'imposture!... Que dirai-je?... Que ferai-je?...
Il essuya les grosses gouttes de sueur qui roulaient sur ses tempes. Et un rire silencieux, un rire terrible résonna, condensa les vapeurs de vengeance qui montaient à sa tête.
--Je n'attendrai donc pas qu'Henri de Guise soit roi de France pour devenir le chef de la maison de Montmorency! Et puisque François est de trop, qu'il meure!...
A ce moment, il vit que la bande s'était arrêtée devant l'hôtellerie de la Devinière.
Montmorency--ou Damville, si on veut lui donner le nom sous lequel il était connu,--se colla contre un mur, sous un auvent, et là, presque chancelant, la respiration rauque, il tâcha de voir, il tâcha d'entendre...
--Maurevert, la clef! dit la voix du duc d'Anjou.
--La voici, monseigneur!...
--Allons, messieurs!...
Les quatre s'avancèrent vers la porte de la maison qui faisait vis-à-vis à la Devinière...
--Oh! gronda Henri de Damville, par l'enfer, il faut que je sache!
Il eut un mouvement pour s'élancer.
Mais il s'arrêta court, se renfonça sous son auvent...
Devant la porte, un homme venait de se dresser soudain. Et cet homme disait sans raillerie, sans colère:
--Par Pilate et Barabbas, messieurs! Vous me forcez à désobéir aux ordres de monsieur mon père! Que cette faute retombe sur vous seuls!
--Quel est ce maître fou? dit le duc d'Anjou.
--Eh! pardieu, Maugiron, c'est notre homme de tantôt!
--C'est lui-même, ou Dieu me damne! s'écria Maugiron. Ah ça? mon digne propriétaire, vous montez donc la garde devant votre maison?
--Comme vous voyez, mon digne mignon, répondit Pardaillan. Le jour, la nuit, je suis toujours là!
--Ça! éclata le duc d'Anjou, finissons-en, monsieur le drôle; ôtez-vous de là!
--Ah! messieurs, fit Pardaillan d'une voix très calme, en s'adressant à Quélus et à Maugiron, recommandez donc à votre laquais de se tenir tranquille, ou il va se faire étriller, comme vous-mêmes, demain matin, sur le petit Pré aux Clercs, vous allez vous faire estafiler?
--Misérable! rugirent les gentilshommes. Ce n'est pas demain matin, c'est tout de suite que tu vas mourir.
Pardaillan tira son épée.
Maurevert, sans dire un mot, s'était précipité.
Mais il recula avec un hurlement de douleur et de rage.
Le chevalier avait tiré son épée, de ce grand geste ample et rapide qui faisait siffler Giboulée dans sa main. La lame décrivit un demi-cercle flamboyant, s'abattit à revers comme une cravache d'acier, et cingla la joue de Maurevert. Une longue éraflure sanguinolente marqua une trace rouge sur cette joue, et Pardaillan, du même coup, tombant en garde, se prit à dire posément:
--Puisque vous voulez que ce soit tout de suite, je le veux bien, moi! Mais, par Pilate! que dirait monsieur mon père, s'il me voyait ici? Ah! monsieur, je suis au désespoir de lui désobéir en vous portant ce coup de pointe!
Cette fois, ce fut Maugiron qui hurla et recula, le bras droit inerte laissant tomber son épée.
Quélus, à son tour, s'élança.
--Halte! fit la voix impérieuse du duc d'Anjou.
Le duc écarta vivement Quélus et s'avança, désarmé, jusqu'à Pardaillan, qui, baissant son épée, en appuya la pointe sur le bout de sa botte.
--Monsieur, dit le duc d'Anjou, je vous tiens pour un brave gentilhomme.
Pardaillan salua jusqu'à terre, mais son oeil ne perdit pas de vue un instant ses adversaires.
--Vous avez dit tout à l'heure des choses que vous regretteriez amèrement si vous saviez à qui vous parlez.
--Monsieur, dit Pardaillan, votre politesse me les fait déjà regretter, quelque basse et indigne que soit la conduite d'un gentilhomme, c'est aller un peu loin que de le traiter de laquais. Je m'excuse, et vous m'en voyez tout marri.
La phrase était si équivoque, si ambiguë, que le duc pâlit de honte. Mais il était résolu à passer outre et à feindre de tenir pour valable une excuse qui n'était qu'un nouvel affront.
--J'accepte vos excuses, dit-il en nasillant, ce qui lui arrivait quand il voulait se donner plus de majesté qu'il n'en avait en réalité. Et maintenant que nous nous sommes expliqués je dois vous dire que j'ai affaire dans cette maison.
--Ah! ah! Que ne le disiez-vous tout de suite!... Affaire! Diable! Vous avez affaire ici?
--Affaire d'amour, monsieur!
--Je ne m'en doutais pas, vraiment!
--Vous allez donc nous laisser le passage libre?
--Non! fit tranquillement Pardaillan.
--Ah! prenez garde, monsieur! On dit que la patience du roi est courte. Celle de son frère est encore plus courte!...
En parlant ainsi, le duc d'Anjou cherchait à redresser sa taille. Car il était assez petit et atteignait à peine à l'épaule de Pardaillan. Le chevalier feignit de n'avoir pas compris qu'Henri d'Anjou venait, en somme, de se nommer. Et, avec ingénuité, il répondit:
--Monsieur, au nom de cette amitié toute neuve dont vous avez bien voulu m'honorer, je vous supplie de ne pas insister: vous me désobligeriez cruellement...
La position devenait ridicule, c'est-à-dire terrible pour le duc d'Anjou. Il pâlit de fureur et, dans un tressaillement de rage, il leva la main.
Au même instant, il sentit sur sa gorge la pointe de l'épée de Pardaillan. Les trois gentilshommes jetèrent un cri et, saisissant le duc, le ramenèrent violemment en arrière.
--Chargeons! dit Quélus.
--Non pas! répondit le duc qui frémissait de honte. Remettons la partie, messieurs. Maugiron est hors de combat. Maurevert n'y voit plus. Quant à moi, je ne puis décemment pas me commettre avec ce truand. Rengaine, Quélus! Rengaine, mon ami, nous reviendrons en nombre.
Et, s'adressant à Pardaillan qui, l'épée en garde, appuyé de la main gauche à la porte, attendait, immobile, silencieux:
--Au revoir, monsieur. Vous aurez de mes nouvelles...
--Je souhaite qu'elles soient bonnes, monsieur! répondit le chevalier.
L'instant d'après, la bande avait disparu.
Pendant plus d'une heure, Pardaillan demeura à la même place, l'oreille au guet, l'épée au poing.
Mais la rue demeura dès lors déserte et silencieuse.
Le chevalier, certain qu'il n'y aurait plus de nouvelle attaque, du moins pour cette nuit, cogna du poing à la porte basse de la Devinière, se fit ouvrir, et monta à sa chambre.
Alors, sous prétexte de se rassurer encore, il ouvrit sa fenêtre et plongea sur la chaussée un regard perçant. Mais, de cette hauteur, il ne voyait plus rien, ou, s'il voyait quelque chose, ce n'était que la petite fenêtre d'en face vers laquelle ses yeux se trouvèrent invinciblement ramenés. La fenêtre était d'ailleurs obscure. Loïse et sa mère dormaient.
Nous devons dire que Pardaillan demeura tout d'abord atterré de ce qu'il venait de faire. Il avait parfaitement reconnu le duc d'Anjou. Et maintenant que le feu de l'action était tombé, il comprenait l'énormité de son acte.
Le frère du roi, héritier de la couronne, était en effet une figure populaire à Paris.
Pardaillan était badaud comme tout bon Parisien; et le visage du duc d'Anjou lui était familier. Donc, malgré la nuit, il l'avait reconnu. Et, comme nous l'avons dit, il en était atterré. Il constata avec amertume qu'une sorte de fatalité le poussait à se mêler de ce qui ne le regardait pas, et que, fils dénaturé, rebelle aux voeux sacrés de son père, il prenait justement le contre-pied de ses sages conseils, que pourtant il se jurait chaque matin d'observer religieusement.
Finalement, il eut ce haussement d'épaules qui lui était familier et qui signifiait:
--Allons! le vin est tiré, il faudra bien le boire! Et au surplus, nous verrons bien!
En attendant, il se promit d'être prudent et de ne pas se rendre le lendemain au Pré aux Clercs où il avait rendez-vous avec Quélus et Maugiron.
--J'ai servi de mon mieux l'un de ces gentilshommes, songea-t-il. Quant à l'autre, je chercherai une occasion de lui rendre raison. Mais quant à aller au Pré aux Clercs, ce serait me jeter dans les bras des sbires que le duc d'Anjou ne manquera pas d'aposter et qui me conduiraient tout droit à la Bastille.
Content d'avoir ainsi arrangé les choses, il se coucha en rêvant à Loïse.
En bas, dans la rue, le maréchal de Damville avait assisté à toute la scène sans reconnaître Pardaillan, qu'il avait à peine entrevu dans cette nuit sombre, il y avait plusieurs mois de cela, et dont il ignorait le nom comme la figure.
Sans bouger de la place où il s'était immobilisé, il avait vu l'intervention soudaine du jeune homme, le départ du duc d'Anjou et de ses acolytes, et enfin la rentrée de Pardaillan à l'auberge de la Devinière.
Lorsqu'il fut certain que la rue serait désormais paisible, il quitta son poste d'observation et, longeant les boutiques fermées, vint se placer devant la maison dans laquelle le duc d'Anjou avait voulu pénétrer.
Alors la question se posa de nouveau en lui:
--Quelle est cette Jeanne? Quelle est cette Loïse?...
Elles! c'est certain! Coïncidence pour un nom, passe! Mais coïncidence pour les deux noms! Est-ce possible? Non, non! ce sont elles!... C'est elle qui est la!... Oh! il faut que je le sache, que je m'en assure!... Je reviendrai au jour... Oui, mais si, d'ici là, elle disparaît?... Non, il faut que je demeure ici jusqu'à ce que je sache!...
Ses yeux levés interrogeaient, fouillaient, scrutaient fiévreusement le visage muet de la maison.
Le jour se leva.
Peu à peu, les boutiques s'ouvrirent; la rue s'anima; les marchands ambulants passèrent et virent avec étonnement cet homme pâle qui tenait ses yeux fixés sur la maison...
Henri de Montmorency ne bougeait pas.
Parfois un frisson l'agitait.
Tout à coup, là-haut, une fenêtre s'ouvrit, une tête de femme se montra l'espace d'une seconde; mais cette seconde avait suffi. Henri de Montmorency étouffa un cri en reconnaissant Jeanne de Piennes!...