XVI
L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite)
Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la première journée des fêtes données en l'honneur du grand acte qu'avait été le mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de France, cette première journée s'achevait dans une joie sans mélange.
Au-dehors, tout était silence et ténèbres.
A dix heures du soir, l'église Saint-Germain-l'Auxerrois était plongée dans une profonde obscurité.
Cependant, l'une des chapelles latérales s'éclairait faiblement, grâce à quatre flambeaux qui brûlaient sur l'autel.
Dans ce coin de l'église, un étrange spectacle eût frappé le visiteur qui fût entré à ce moment-là, si toutefois quelqu'un eût pu entrer: chose difficile, car les portes étaient fermées, et à chacune de ces portes, au-dehors, dissimulés dans l'ombre, trois ou quatre hommes montaient la garde.
Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine façon convenue, ils devaient ne pas s'en inquiéter: on ouvrirait à ce quelqu'un, du dedans. Ces nocturnes veilleurs avaient mission de se saisir de toute autre personne qui se serait approchée.
Au-dedans, près de chaque porte, deux femmes attendaient ces personnes inconnues qui devaient venir.
Dans la chapelle latérale que nous venons de signaler, se trouvaient rassemblées une cinquantaine de femmes.
Elles étaient assises autour de l'autel, en demi-cercle, sur cinq ou six rangs, et causaient entre elles à voix basse; il en résultait un murmure confus qui n'était pas un murmure de prières.
Parfois, un éclat de rire étouffé jaillissait de ce murmure.
Parfois aussi, un éclat de voix dominait soudain les conversations.
Ces femmes étaient toutes d'une extrême jeunesse: la plus vieille n'avait pas vingt ans.
Elles étaient richement vêtues; toutes étaient belles; elles avaient des yeux hardis, hautains, et même durs.
Telles qu'elles étaient, cependant, plus d'une de ces femmes était souverainement belle, de cette beauté qui inspire de tragiques amours.
Toutes ces jeunes filles portaient à leur corsage une dague.
Toutes ces dagues, sorties évidemment de chez le même armurier, étaient cachées dans d'uniformes fourreaux de velours noirs.
Uniformément aussi, la poignée de ces dagues formait une croix.
Et chacune de ces poignées, c'est-à-dire chacune de ces croix, portait pour unique ornement un beau rubis.
Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrustés à la croix de ces poignards attachés aux corsages de ces femmes, jetaient de rouges lueurs.
Dix heures sonnèrent...
Le murmure des voix féminines s'arrêta soudain.
Tout à coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre, les jeunes filles tournèrent la tête vers le maître-autel...
«La reine! Voici la reine!»
Toutes alors se levèrent et demeurèrent silencieuses, courbées, frissonnantes.
Catherine s'avança lentement, arrivant du fond de l'église, probablement de la sacristie.
Elle était entièrement vêtue de noir. Le long voile des veuves l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tête, une couronne royale en or vieilli jetait de vagues reflets.
Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel.
Toutes s'agenouillèrent.
Puis le fantôme se releva et monta les trois marches de l'autel.
Alors Catherine, rejetant sur ses épaules le voile qui couvrait son visage, se tourna vers les jeunes femmes qui, debout maintenant, muettes, violemment impressionnées, la regardaient avec une sorte de crainte superstitieuse.
La reine jeta un long regard sur ces filles.
Catherine de Médicis fut satisfaite de ce qu'elle vit.
Ces cinquante visages de jeunes femmes tournés vers elle étaient comme pétrifiés par l'angoisse de cette mise en scène. Et elle-même, à la sourde émotion qui la faisait palpiter, elle si forte, elle comprit tout l'effet qu'elle avait dû produire.
Oui, la reine était émue!
Un souvenir traversa son esprit.
Elle se revit à la bataille de Jarnac, trois ans auparavant, dansant au son des violes sur le champ de bataille avec ces mêmes filles qui étaient devant elle; elle entendit les éclats de rire de ses femmes lorsqu'il leur arrivait de marcher sur un blessé, ou de laisser traîner le bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa tête le son des violes se mêlait au son du canon: pendant qu'elle dansait, on bombardait les huguenots en déroute.
Du sang et des danses!
Des cadavres et des jeunes filles qui rient!
De la mort et de l'amour!
L'esprit de Catherine était fait de ces antithèses exorbitantes, de ces formidables contrastes.
Sous ses yeux, maintenant, dans l'église noire, emplie de silence, l'escadron volant était là, non pas au complet: sur les cent cinquante filles de noblesse qu'elle surexcitait, transformant les unes en ribaudes, les autres en espionnes, elle n'avait fait venir que celles dont elle était très sûre.
Celles-ci lui étaient soumises, lui appartenaient corps et âme. Leur admiration pour la souveraine maîtresse tenait de l'adoration.
Ribaudes, guerrières, espionnes, hystérisées par les passions, par les plaisirs orgiaques, surmenées de jouissance et de superstition, dans un couvent elles eussent été des possédées. Elles l'étaient en effet: l'âme de Catherine les brûlait...
Et elles étaient jeunes, belles, oui, belles à inspirer autour d'elles d'effroyables passions...
Tel était l'escadron volant de la reine.
--Mes filles, dit Catherine, l'heure approche où vous allez délivrer le royaume. Vous allez entrer dans la gloire de la suprême victoire... J'ai voulu la paix avec les hérétiques: Dieu m'en punit. Je suis frappée dans ce que j'ai de plus cher au monde, c'est-à-dire en vous qui êtes mes véritables filles selon mon coeur.
Les auditrices s'entre-regardèrent avec ce vague sentiment de terreur que l'accent, plus encore que les paroles de la reine, semblait distiller. Elle continua: «Parce que vous êtes toute ma joie, toute ma consolation, toute ma force, parce que vous m'aidez dans la terrible lutte que j'ai engagée, parce que vous êtes les plus implacables ennemis que Dieu ait suscités aux hérétiques, parce que vous êtes enfin les guerrières de Dieu, on a résolu votre perte. Dans une même nuit, vous devez être égorgées. Si ce malheur arrivait, si l'horrible hécatombe s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait la perte du royaume. Or, mes filles, tout est prêt. Cinquante gentilshommes, cinquante monstres, cinquante huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi à dimanche, assassiner les cinquante fidèles de la reine dont chacune aura été attirée dans un guet-apens.
Les cinquante filles, d'un même geste, dégainèrent leurs dagues.
Elles frémissaient de rage autant que d'épouvanté.
Un geste de la reine calma cet orage.
Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilatées, elles écoutèrent.
--Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie d'autant plus que la trahison vient de ceux à qui j'avais donné toute ma confiance. Parmi les huguenots, il en était un qui m'avait inspiré une sorte d'affection. Parmi vous, il en était une que j'aimais plus que toutes. C'est celle-là qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-là qui a agencé, combiné, fomenté le massacre qui doit me laisser seule, sans appui, sans amis, puisque vous serez toutes égorgées!»
La reine parlait sans colère.
Cette fois, les filles demeurèrent silencieuses, stupéfiées d'horreur.
--Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua la reine, vous a désignées. Ah! elle ne s'est pas trompée! Elle a choisi parmi mes cent cinquante amies les plus résolues, les plus fidèles, les plus guerrières, vous toutes ici présentes. L'abominable traîtresse s'appelle Alice de Lux.
--La Belle Béarnaise! hurlèrent plusieurs voix.
Et la tempête se déchaîna: tempête de vociférations, de menaces sur ces bouches convulsées, bras levés, mains frénétiques, agitant les poignards, tempête que Catherine, livide dans ses voiles noirs, immobile et raide, dominait comme le génie du mal. Puis les hurlements s'apaisèrent.
--L'homme qui, sur les indications de la Béarnaise, a combiné le massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui avait su m'inspirer une véritable amitié: le comte de Marillac!... A partir de cette nuit, dès que vous sortirez d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel hôtel et vous y logerez jusqu'à dimanche. Pas une de vous, d'ici là, ne se hasardera à sortir: car elle serait impitoyablement frappée. Dimanche, tout danger sera écarté. Vous verrez comment. Vous serez donc sauvées. Mais ce n'est pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et Marillac seront ici.
Un silence effrayant accueillit cette déclaration et Catherine sourit.
Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais écoutez-moi d'abord. Un saint homme doit venir ici. Il est au courant de la trahison. Il s'est chargé de punir les deux traîtres. Frappés par lui, ils seront frappés par la main de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu le veut! Le révérend Panigarola, instrument du Seigneur, va vous venger. Vous, pendant l'exécution, massées contre la grande porte, invisibles, vous ne vous montrerez pas. Je le veux. Mais si Panigarola hésitait... si sa main tremblait... si la Belle Béarnaise et Marillac se défendaient trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez... et vous feriez le reste. Ce signal...
Catherine dégaina sa dague et la leva comme une croix.
--Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba pesamment dans le silence plein de frissons. Et je crierai: Dieu le veut!
Elle prononça ce mot d'un accent si rude, si sauvage que les cinquante filles en eurent un recul d'épouvante.
Mais aussitôt, entraînées comme dans une formidable rafale de haine, soulevées par la vengeance, elles tendaient leurs bras, leurs poignards en croix et un seul hurlement gronda, funèbre et sourd:
«Dieu le veut!...»
Un grand souffle de superstition courba toutes les êtes... L'obscurité se fit soudain complète... Les cierges de l'autel s'éteignirent... Quand les filles de la reine se redressèrent, elles virent Catherine qui, ayant éteint les flambeaux, descendait les marches de l'autel.
Frémissantes, agitées de sentiments où la rage, la vengeance, l'épouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient, les cinquante se glissèrent à la place qui leur avait été désignée.
Et, le poignard à la main, elles attendirent.