XVII
LE MOINE
Vingt minutes s'écoulèrent. Les rafales qui mugissaient autour de la vaste église, dans le cloître, donnaient plus de profondeur au silence de l'intérieur. Car la tempête qui avait menacé toute la soirée, paraissait alors sur le point d'éclater.
Onze heures sonnèrent.
Puis la demie.
A ce moment, un homme s'approcha du maître-autel et d'une main tremblante, alluma quatre cierges, deux à droite, deux à gauche du tabernacle. Cet homme était blême. Il vacillait sur ses jambes. Il se retourna et vit la reine prosternée dans une attitude de recueillement.
--Madame..., balbutia-t-il.
Et, comme elle ne répondait pas, il la toucha à l'épaule et murmura:
--Catherine!...
La reine releva la tête; cette tête était effrayante.
--René, demanda la reine dans un souffle, tout est-il prêt?
Ruggieri joignit les mains:
--Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un rêve atroce. Oh vous lui ferez grâce, n'est-ce pas? Grâce, ma reine! Pitié pour mon fils!
La reine s'était mise debout.
--René, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous écoute, je te jure que j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interrogé Alice... j'ai surpris la vérité... Elle est terrible, cette vérité! Non seulement Déodat sait qu'il est mon fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connaît le secret.
Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parlé?... Qui sait ce qu'à eux deux ils pourraient faire de ce secret si je les laissais fuir?... Non, René, il n'y a pas de pitié possible. Et, toi-même, ne l'as-tu pas condamné? Ne l'as-tu pas vu mort, le sein percé?
--Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri, dont les dents claquaient. Grâce, madame!... Tenez... je partirai avec eux... je les surveillerai...
--Tais-toi, René... Voici le signal... là... à cette porte...
--Non! c'est le tonnerre qui gronde!
--Va ouvrir, te dis-je!...
--Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La chair de votre chair! Vous n'en aurez pas pitié!...
La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et, comme dans ce moment ses forces étaient décuplées, d'un mouvement irrésistible, elle le releva.
--Misérable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie honneur, gloire, puissance, royauté, à ta faiblesse indigne? Prends garde toi-même!
Ruggieri leva les bras vers les voûtes obscures.
--Va ouvrir! commanda la reine.
Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux aspérités des piliers massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un homme, un moine, lui apparut.
Son capuchon était rabattu sur ses yeux.
Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard, les cheveux hérissés, le regardait de ses yeux fous.
--Où dois-je aller? demanda lentement le moine.
Ruggieri étendit le bras vers le maître-autel et, d'une voix rauque, sans expression humaine, gronda:
--Là!... C'est là qu'elle t'attend!... Va... bourreau!...
Le moine tressaillit longuement.
Ruggieri, les yeux tournés vers lui, recula, le bras tendu, et franchit la porte. Alors, le moine entendit une plainte déchirante que couvrait le roulement d'un coup de tonnerre, et, à la lueur de l'éclair, il vit l'homme qui s'en allait, se sauvait en trébuchant, les deux poings dans ses cheveux, grondant de sourdes imprécations.
Alors il ferma lui-même la porte et, laissant retomber son capuchon sur ses épaules, se dirigea vers le maître-autel.
Catherine le vit venir sans faire un pas à sa rencontre.
--Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidèle au rendez-vous. Fort dans l'amour. Fort dans la mort. Soyez le bienvenu.
Panigarola tourna la tête vers la porte qu'il venait de fermer et songea:
«Pourquoi cet homme m'a-t-il appelé bourreau?...»
--Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grâce à vous, Paris est en ébullition. Grâce à vous, les paroisses sont autant de foyers d'incendie. Il n'y manque que l'étincelle qui mettra le feu à tant de passions. Merci mon révérend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un instant, vous allez voir celle que vous aimez...
--Alice! frémit le moine dans un frisson de tout son être.
--Elle est à vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la donne. Et quant au rival, l'homme exécré, voici pour le tuer!....»
La reine tendit au moine un papier plié en quatre
--La lettre d'Alice! rugit Panigarola en saisissant le papier. Ah! je comprends! Ah! vous êtes grande et terrible!... Oui, il l'aime, il l'adore, et cette lettre peut le tuer plus sûrement qu'une balle au coeur!
--Ainsi, nous sommes d'accord?... Vous montrez la lettre a Marillac?... Vous la lui faites lire?
--Oui, oui!...
--Et alors, vous emmenez Alice. Ce sera à vous de la consoler... elle ne demande qu'à vous croire... je l'ai interrogée, marquis... soyez sûr qu'elle ne vous hait pas! Une voiture vous attend... Vous l'avez vue, je pense?
--Mais lui! lui! Il va donc venir ici?...
--Il va venir. Là est l'essentiel. Et si, malgré la lettre, il veut garder Alice pour lui? S'il la veut infâme et couverte d'opprobre comme vous allez la lui montrer? Si son amour survit à cette révélation, comme votre amour à vous a survécu à ses trahisons?...
--Madame! Madame! râla le moine.
--Il faut tout prévoir, poursuivit Catherine d'une voix effroyablement calme. Si Marillac vous dispute Alice...
D'un geste violent, le moine écarta sa robe.
Sous cette robe, il apparut vêtu en gentilhomme, d'un costume d'une rare magnificence. Il apparut «tel qu'il était jadis, l'élégant marquis au pourpoint de soie, à la collerette de dentelles précieuses, une chaîne d'or au cou, une forte dague à la ceinture.
Farouche, il tira la lame courte, épaisse, trapue et, d'une voix sifflante, haleta:
--Voilà qui décidera!