XLII - L'OASIS
Ou étaient-ils?... Ils ne savaient pas. Quelle heure était-il?... Ils ne savaient pas. Ils respirèrent, essuyèrent la sueur qui inondait leurs visages livides.
A dix pas sur la gauche, il y avait une porte spacieuse. Près de la porte s'élevait une construction basse, une sorte de cabane.
L'esprit reposé, et rafraîchi, ils regardèrent autour d'eux et virent alors qu'il y avait une croix au-dessus de la porte. Ayant regardé par-dessus le mur, ils virent l'enclos plein de croix. Et ils comprirent.
L'enclos était un cimetière. La cabane, c'était le logis du fossoyeur.
Les Pardaillan avaient abouti au cimetière des Innocents.
Il pouvait être un peu plus de midi.
Alors ils tinrent conseil pour savoir par quel chemin ils traverseraient la Seine pour gagner l'hôtel Montmorency.
Finalement, le chevalier trouva un plan qui consistait à gagner le port aux plâtres, qu'on appelait aussi _port des Barrés_, et qui se trouvait derrière Saint-Paul La, ils sauteraient dans une barque et descendraient le cours du fleuve jusqu'au bac, où ils aborderaient non loin de l'hôtel du maréchal.
Comme ils allaient se mettre en route, ils virent venir à eux un petit enfant.
L'enfant marchait lentement, courbé sous un volumineux paquet enveloppé d'une serge.
--Où ai-je vu cet enfant-là? murmura le chevalier.
Et comme le porteur arrivait près d'eux:
Où vas-tu, petit?...»
L'enfant déposa son paquet avec précaution, désigna le cimetière et dit:
--Je vais là... Ah! Je vous reconnais bien... c'est vous qui m'avez parlé un jour, comme je travaillais près du couvent... et vous m'avez dit que mes aubépines étaient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles sont finies...
--Lestement, il défit son paquet et, avec un naïf orgueil, montra son ouvrage.
--C'est très beau, dit sincèrement le chevalier.
--N'est-ce pas?... C'est pour ma mère...
--Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier ému... Tu te nommes?...
--Jacques Clément, je vous l'ai dit. Voulez-vous me faire ouvrir la porte du cimetière.
Le chevalier alla heurter à la porte de la cabane. Le fossoyeur apparut, tremblant du tumulte qu'il entendait se déchaîner. Cependant, lorsqu'on lui eut expliqué de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina attentivement l'enfant, se frappa le front et dit:
--Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clément
--Oui-da.
--Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de ta mère...
Les deux Pardaillan étaient stupéfaits de cette reconnaissance. Mais le petit n'en paraissait pas étonné. Il reprit son paquet.
--Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier.
--Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal à passer, par exemple! Il y en a du monde dans les rues!
Il parlait posément, gravement même. Puis il suivit le fossoyeur. Le chevalier, machinalement, suivit et entra dans le cimetière.
Au moment où le groupe disparaissait parmi les tombes, deux moines arrivèrent par le même chemin qu'avait suivi Jacques Clément et s'arrêtèrent près de la porte d'entrée.
--Mon frère, dit l'un, soufflons un instant et laissons à nos hommes le temps de nous rejoindre.
--Et le temps à l'enfant de préparer le miracle, dit l'autre... Que de meurtres! Que de sang, frère Thibaut! Croyez-vous vraiment qu'il ne vaudrait pas mieux répandre du vin, bonum vinum?...
--Frère Lubin, ce sang est agréable à Dieu, songez-y!
--Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais mieux être à la Devinière, sans compter qu'une balle égarée...»
Pendant que les moines, l'un sévère et l'autre dolent, devisaient ainsi, le groupe formé par les deux Pardaillan, le fossoyeur et le petit Jacques Clément, s'arrêtait près d'une tombe où la terre était fraîchement remuée.
--C'est là!» dit le fossoyeur.
Une minute, l'enfant parut troublé. Il murmura:
--Ma mère... comment était-elle, quand elle vivait!
--Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas connue?
--Non... mais elle va être contente.
Alors il se mit à planter sur la tombe les touffes d'aubépine artificielle qu'il tirait de son paquet...
Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme si, par miracle, de l'aubépine se fût mise à fleurir en plein mois d'août.
Quelque chose comme une larme roula sur les joues du chevalier et tomba sur la terre... sur la tombe de la mère du petit Jacques Clément... la tombe d'Alice de Lux et de Panigarola!...
L'enfant, ayant levé les yeux, vit ces larmes et demeura tout saisi. Il s'approcha et, prenant la main du chevalier, il dit gravement:
«Vous avez pleuré sur ma mère, jamais je ne l'oublierai... voulez-vous me dire votre nom?
--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan...
--Le chevalier de Pardaillan...
--Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?...
--Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester ici... j'ai beaucoup de choses à dire à maman...
--Adieu, mon enfant...
--Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement Jacques Clément.
Le vieux routier prit le chevalier par le bras et l'entraîna.
Les deux moines, cependant, attendaient non loin de la porte du cimetière. Au bout d'une demi-heure, ils virent reparaître le petit Jacques Clément. Thibaut donna rapidement ses instructions à Lubin, qui gémit:
--Alors, il faut encore que je risque d'être tué dans la bagarre!
--Soyez prompt, soyez fort, frère Lubin... moi, je rentre au couvent, il faut accompagner l'enfant...
Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses joues trembla.
Thibaut avait pris Jacques Clément par la main. Il s'éloigna en disant:
--D'ailleurs, voici du renfort... _fratres ad succurrendum_!... allons, frère Lubin, c'est le moment!
Une cinquantaine d'individus à mine patibulaire s'approchaient du cimetière. En passant près d'eux, Thibaut leur fit un signe; puis il disparut rapidement, entraînant le petit.
--C'est égal, grommela Lubin, s'il s'était agi d'aller vider bouteille à la Devinière, frère Thibaut n'eût pas été si prompt à me confier aux soins de la Providence, tandis qu'il va se mettre à l'abri...
Et il pénétra dans le cimetière sans avoir l'air d'apercevoir la bande qui s'engouffra derrière lui et le suivit.
Frère Lubin marcha tout droit à la tombe d'Alice de Lux.
--Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubépine qui vient de fleurir?...
Et, tombant à genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant:
--Miracle! Miracle! Loué soit le Seigneur!
--Miracle! Miracle! hurlèrent les acolytes, comparses probablement inconscients de la comédie qui se jouait.
--C'est Dieu qui manifeste sa volonté.
--Mort aux hérétiques!
Ces cris se croisèrent pendant quelques secondes. Fuis frère Lubin entonna le _Te Deum_, repris en choeur par les gens qui l'entouraient. D'autres, entendant des clameurs, entraient dans le cimetière. Le bruit du miracle, rapidement colporté, se répandait dans tout le quartier; des gens accouraient, se pressaient parmi les tombes; au bout d'un quart d'heure, une foule énorme emplissait le cimetière, et chacun put se rendre compte qu'un magnifique buisson d'aubépine avait fleuri en plein mois d'août!...
Frère Lubin cueillit le buisson d'aubépine dont il eut soin de ne pas laisser une seule branche.
Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le placèrent sur leurs épaules; ce groupe fut étroitement entouré par les gens à mine patibulaire que Thibaut avait appelés des _fratres ad succurrendum_ (frères de renfort).
Et la procession s'organisa. Des prêtres surgirent Des moines en quantité affluèrent.
Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans ses bras le buisson du petit Jacques Clément fut promené à travers Paris; sur son passage, l'ardeur se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande tuerie devenait plus furieuse.
Tel fut le miracle de l'aubépine...