‹ Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amourChapitre 43 sur 49 · XLIII

XLIII

«...QUE DES CHIENS DÉVORANTS SE DISPUTAIENT ENTRE EUX....

Les deux Pardaillan avaient essayé de mettre à exécution leur projet de gagner le port aux Barrés pour descendre la Seine en s'emparant de l'une des nombreuses barques attachées à quai.

Mais à peine furent-ils sortis de cette sorte d'oasis que formait la tranquillité du cimetière et des environs qu'ils furent repris par les tourbillons des foules déchaînées: ils voulaient remonter le fleuve, un coup d'aile de le tempête humaine les renvoya vers le Louvre.

Et soudain, au milieu de ce torrent, ils se trouvèrent à l'entrée du Pont de Bois, puis sur le pont, puis sur la rive gauche...

Ce fut ainsi qu'ils passèrent la Seine.

Le torrent tournait vers la gauche

Alors ils entrèrent dans le dédale des rues qui les conduirait à l'hôtel de Montmorency.

Là les clameurs de mort, le hurlement des cloches, les plaintes des victimes s'entrechoquaient comme sur la rive droite dans les airs embrasés.

La tête perdue, ils allaient, guidés seulement par une sorte d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'épique ruée à travers le carnage, dans le sang et les flammes, tragiques, effrayants.

Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit son fils par le bras, l'arrêta net et lui désigna quelque chose qui devait être effroyable, car le chevalier fut saisi d'un frisson convulsif.

Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait grondé:

--Orthès! Orthès d'Aspremont... Damville rôde par ici!

--Malédiction! râla le chevalier.

--C'était Orthès, le premier lieutenant de Damville! son âme damnée!

A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison voisine, bondit échevelée, hagarde, ses vêtements en lambeaux, presque nue, en criant d'une voix déchirante: Grâce!

Une douzaine de forcenés la poursuivaient.

La femme, jeune et belle, alla heurter Orthès, tomba à genoux et pantela, les mains tendues:

--Grâce! Ne me tuez pas! Pitié!

Un effroyable sourire contracta les lèvres d'Orthès. Il leva un fouet et toucha la femme, puis, à grands coups, il fit claquer son fouet en hurlant:

--Taïaut, Pluton! Taïaut, Proserpine! Taïaut! Pille! Pille!...»

Au même instant, deux chiens énormes, à la gueule rouge de sang, se jetèrent sur la femme; elle eut une horrible clameur d'épouvante et tomba à la renverse, les deux chiens sur elle.

Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la gueule de Proserpine s'implanta sur un des seins, pendant quelques secondes, les Pardaillan, pétrifiés par l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes d'où fusaient des jets de sang, n'entendirent que les grognements sourds des deux chiens occupés à l'horrible besogne.

Alors, le chevalier, pâle comme un mort, la lèvre soulevée par l'étrange sourire qu'il avait à de certaines minutes épiques, la moustache hérissée, tremblante marcha sur Orthès.

Orthès, levant les yeux, aperçut les deux Pardaillan et poussa un hurlement de joie infernale... il commença un geste, ce geste ne s'acheva pas... le chevalier venait de le saisir par un poignet, celui qui tenait le fouet le hurlement de joie devint un cri de terreur: le chevalier lui arracha le fouet, continua à tenir l'homme par le poignet.

Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit sur Orthès...

Une large zébrure rouge balafra la face du tigre humain.

Une deuxième fois, le fouet se leva, le fouet des chiens s'abattit sur la face d'Orthès, puis encore, et encore!...

D'un effort désespéré, Orthès s'arracha à l'étreinte et, les yeux sanglants, vociféra à ceux qui le suivaient:

--Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine, taïaut! taïaut!...

Les deux chiens lâchèrent les restes sanglants de la femme et se dressèrent, tout hérissés, les babines retroussées, l'un devant le vieux Pardaillan, l'autre devant le chevalier...

Orthès, délirant de rage et de souffrance, râla encore:

--Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues!

Il tomba soudain renversé, en proférant une horrible imprécation un chien, non l'un des siens, un chien de berger a poil roux, maigre et subtil, avait bondi sur lui... Pipeau! C'était Pipeau! Pipeau; l'amant de Proserpine, qui avait suivi sa maîtresse d'étape en étape.

D'un coup sec, d'un seul coup, les mâchoires de fer de Pipeau entrèrent dans la gorge d'Orthès.

Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tué net près des restes sanglants de la femme... les deux Pardaillan n'avaient rien vu de cette scène...

Pluton s'était dressé devant le vieux Pardaillan.

Proserpine, devant le chevalier...

Ils hésitèrent pendant un laps de temps inappréciable, puis, ensemble, avec un aboi sauvage, ils bondirent, cherchant la gorge...

Dans le même instant, Pluton retomba en arrière, éventré par le coup de dague du vieux routier...

Proserpine avait sauté sur le chevalier...

Au moment où elle avait bondi, lui, des deux mains» l'avait empoignée au cou; il serra frénétiquement, de ses dix doigts convulsés par l'effort; la chienne râla, sa voix s'éteignit...

Dix secondes ne s'étaient pas écoulées depuis l'instant où les Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur la huguenote.

Ils jetèrent autour d'eux des regards flamboyants, ne voyant même pas Pipeau qui bondissait autour d'eux, délirant de joie, ne voyant que les visages des compagnons d'Orthès, de la foule qui houlait, roulait autour d'eux, aboyant à la mort.

--En route! dit le chevalier.

Et sa voix avait une prodigieuse intonation.

Il ramassa le fouet... le fouet à chiens.

Et ils s'avancèrent, flamboyants, étincelants, tragiques, souples, grandis, paraissait-il, plus grands que ne sont les hommes, marchant d'un pas rude qui talonnait le pavé derrière eux, comme s'ils eussent foncé sur le génie des tempêtes d'enfer...

Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des tumultes déchaînés.

--Arrière, chiens!... Fils de chiennes!... Arrière, chiens!...

A droite, à gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait...

Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait, sifflait...

--Arrière, les chiens! Au chenil, la meute!

Tout à coup, il aperçut Pipeau et dit:

--Pardon, ami! je t'ai insulté...

Devant le fouet, devant cette lanière vivante prodigieuse, la foule s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les carnassiers rampèrent, se culbutèrent, se bousculèrent a droite et à gauche sur la petite place.

Une ruelle déserte s'ouvrait devant le chevalier: il s'y engouffra.