‹ Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amourChapitre 48 sur 49 · XLVIII

XLVIII

SUÉE SANGLANTE

Si notre récit est terminé en fait, nous devons donner satisfaction aux curiosités qui ont pu s'éveiller sur certains de nos personnages.

Nous devons dire surtout ce que devinrent Jeanne de Piennes, Loïse, le chevalier de Pardaillan et François de Montmorency lorsqu'ils eurent enfin gagné le vieux manoir où s'est déroulée la première scène de cette histoire.

Mais, avant de revenir au château de Montmorency, jetons un dernier coup d'oeil sur quelques autres acteurs du drame.

Maurevert alla jusqu'à Rome porter la nouvelle de la destruction des hérétiques. En traversant la France, il put se rendre compte que la tache de sang s'élargissait jusqu'à couvrir tout le royaume. Maurevert demeura un an à Rome.

Que fit-il pendant cette année? Sans doute, il prépara sa fortune; probablement il s'aboucha avec certains personnages.

Le jour où il se mit en selle pour reprendre la route de Paris, ce qui arriva le Ier septembre de l'an 1573, une sombre satisfaction brillait dans ses yeux, et il murmura, en se touchant la joue que le chevalier avait cinglée:

«Et maintenant, Pardaillan, à nous deux!...»

Huguette et son mari, maître Grégoire, avaient pu demeurer cachés dans une cave chez une de leurs parentes; lorsque le calme se rétablit, Huguette voulut retourner à son auberge. Mais le timide Grégoire lui fit observer que Paris était un séjour encore bien dangereux, que tous les jours il y avait des processions ou les cris de mort retentissaient encore; que lui, Landry Grégoire, était, Dieu merci! excellent catholique, mais, enfin, qu'à défaut d'hérétiques on pourrait bien le pendre ou le tailler un jour pour avoir favorisé la fuite de Pardaillan. Huguette se rendit à ses raisonnements. Ils allèrent donc à Provins, pays natal d'Huguette, et y demeurèrent environ trois ans, au bout desquels maître Grégoire commença à se persuader que peut-être on l'avait oublié, et qu'il pouvait rentrer à Paris. C'est ce qu'il fit, non d'ailleurs sans répugnances.

Le 18 juin 1575, l'auberge de la Devinière, ainsi baptisée jadis par Rabelais, fut rouverte, et aussi achalandée que par le passé.

Jacques Clément continua à être élevé chez les Barrés jusqu'à l'âge de treize ans, époque de sa vie à laquelle il passa au couvent des Cordeliers.

Ruggieri, pendant les horribles journées de carnage, demeura enfermé dans son laboratoire, en tête-à-tête avec le cadavre embaumé du malheureux comte de Marillac.

Ruggieri fit venir d'Italie un superbe bloc de marbre qui fut taillé en forme de pierre tombale très simple.

Sur la pierre, il fit graver un seul mot,--le nom de l'infortuné jeune homme:

DÉODAT

Dès lors Ruggieri vécut misérablement, se tuant à la recherche de l'insoluble problème, passant des nuits entières en observation sur sa tour, et des jours en rêveries sombres pendant lesquels, assis au fond d'un fauteuil, il contemplait, d'un oeil morne et vitreux, un point dans l'espace.

Il paraît que Catherine eut peur de lui à un moment donné, car elle le fit impliquer dans le procès en sorcellerie intenté à La Môle et au comte de Coconasso. Peut-être la vieille souveraine eut-elle alors encore plus peur des révélations que Ruggieri pouvait faire. Car, après lui avoir pour ainsi dire montré de prés l'échafaud, elle le sauva et le garda près d'elle, et, sans doute, il lui rendit encore plus d'un mystérieux service.

Après les massacres de la Saint-Barthélémy, le duc de Guise rejoignît son gouvernement de Champagne, et le duc de Damville, son gouvernement de Guyenne. Henri de Guise comprenait que Catherine de Médicis, chaudement félicitée par Rome et par l'Espagne, triomphait pour l'heure. Mais, sans doute, il ne renonçait pas à ses projets car, en s'éloignant de Paris, il montra le poing au Louvre et gronda entre ses dents serrées:

--Tout n'est pas fini!...

Quant à Damville, lorsqu'il sut que son frère et Jeanne de Piennes avaient pu gagner Montmorency, il tomba dans un état de prostration qui faillit lui coûter la vie... Mais sa robuste constitution, la rage et le désir de vengeance furent plus forts que la mort. Il quitta Paris en disant lui aussi:

--Je reviendrai! Tout n'est pas fini, mon frère!

Nous prierons maintenant le lecteur de se transporter au château de Vincennes, résidence et prison royales. C'est par une magnifique matinée d'été. Nous sommes au 30 mai de l'an 1574, c'est-à-dire exactement vingt et un mois et six jours après ce dimanche de la fête de Saint-Barthélémy où le roi Charles IX avait laissé massacrer ses hôtes.

Près de deux ans, donc, se sont écoulés depuis l'abominable forfait.

Entouré d'intrigants qui guettaient sa mort et l'escomptaient ouvertement, Charles vécut retiré, laissant le gouvernement à sa mère. Il voyait bien qu'autour de lui tous, sa mère, ses frères, ses courtisans, trouvaient qu'il avait trop vécu. Et pourtant, il n'avait que vingt-trois ans. Brantôme dit qu'au moment de se retirer au château de Vincennes Charles s'écria amèrement:

--Ah! c'est trop m'en vouloir! Au moins, s'ils eussent attendu ma mort!...

A Vincennes, sous les beaux ombrages du bois, il retrouva quelque tranquillité. Mais ses nuits étaient terribles. Dès qu'il s'endormait, il se voyait entouré de spectres auxquels il demandait grâce. Il ne parvenait à dormir un peu que lorsque sa nourrice, assise près de son lit, lui racontait de vieilles histoires de chevalerie, comme on fait aux enfants peureux pour les endormir.

Il faisait aussi de la musique, se mêlait aux choeurs qu'il organisait, faisait venir des musiciens avec lesquels il discutait fiévreusement pendant des heures. Mais souvent, au milieu d'un choeur, on le voyait s'arrêter tout à coup, pâlir et trembler de tous ses membres. Et alors, ceux qui pouvaient l'approcher de très près l'entendaient murmurer:

--Que de sang! que de meurtres! O mon Dieu, pardonne-les-moi et fais-moi miséricorde!...

Puis il se mettait à pleurer, et généralement se déclarait alors une crise qui le laissait abattu, mortellement triste... Plusieurs fois par semaine. Marie Touchet venait le voir secrètement.

Le 29 mai, Charles IX passa une journée effrayante, suivie d'une nuit de délire pendant laquelle, malgré les soins de sa nourrice, il se débattit contre d'affreuses visions. Il pleura, sanglota, supplia des spectres et ne retrouva un peu de repos qu'au matin du 30 mai.

C'est en ce matin-là que nous introduisons le lecteur dans la chambre du roi.

Charles se promenait lentement, courbé, voûté, les joues creuses, les yeux caves, brûlants de fièvre; ce jeune homme paraissait un vieillard brisé par l'âge...

--Charles, à chaque instant, allait à la fenêtre, soulevait le rideau et balbutiait:

--Oh! elle ne vient pas!... Nourrice, elle ne vient pas!...

--Sire, le cavalier est parti à sept heures, il est à peine huit heures et demie... elle va venir...

--Et Entraigues? L'as-tu mandé?... Est-il là?

--Il est là, sire... Vous n'avez qu'à ouvrir cette porte...

François de Balzac d'Entraigues était un jeune gentilhomme profondément dévoué à Charles qui, deux jours avant cette scène, l'avait nommé gouverneur d'Orléans.

Orléans! le pays natal de Marie Touchet!

Que rêvait donc Charles IX?... Nous allons le savoir.

A neuf heures la porte de la chambre s'ouvrit et Marie Touchet parut. Elle portait son enfant dans ses bras. Une joie intense brilla dans les yeux du roi. Marie déposa l'enfant dans les bras de la vieille nourrice de Charles et s'avança vers le roi. Elle avait bien maigri. Elle était bien pâlie. Mais elle était toujours belle de cette beauté douce et comme effacée qui était son grand charme.

En voyant les ravages que le mal avait faits sur la figure du roi depuis sa dernière visite, elle ne put retenir ses larmes. S'asseyant, elle prit son amant sur ses genoux comme elle faisait dans leur maison de la rue des Barrés, et elle l'étreignit sans pouvoir prononcer une parole.

Cette fois, ce fut Charles qui s'efforça de consoler Marie. Il semblait avoir repris une dernière lueur d'énergie.

--Marie, écoute-moi... je suis condamné, je vais mourir, demain, dans quelques jours, aujourd'hui peut-être...

--Charles, mon bon Charles, tu ne mourras pas! Ce sont les regrets qui te donnent ces tristes idées!... Ah! maudits soient ceux qui t'ont conseillé, et que ce sang versé retombe sur leur tête...

--Non, Marie! Je suis perdu, je le sais! Peut-être à ta prochaine visite ne me trouveras-tu pas. Ne pleure pas. Ecoute-moi. Je veux que tu sois heureuse encore et que tu vives... ne fût-ce que pour apprendre à cet enfant à ne pas exécrer ma mémoire...

--Charles! Tu me déchires le coeur!...

--Je sais, mon doux ange bien-aimé... il le faut pourtant. Je t'ai appelée ce matin pour te donner mes dernières instructions, mes ordres... Oui, s'il le faut, ce seront les ordres de ton roi!...

--Charles! mon amant! mon roi! ta volonté m'est sacrée!...

--Donc, pour la tranquillité de mes derniers jours, pour toi, ma chère Marie, et aussi pour ce pauvre innocent, tu vas me jurer de m'obéir par-delà ma mort...

Elle se prit à sangloter et, espérant le calmer, répondit:

--Je te le jure, mon bon sire.

--Très bien, dit le roi. Je te sais femme à tenir parole, même quand tu sauras ce que je vais te demander. Écoute, Marie. Quand je serai mort, si tu es seule, tu seras en butte à mes ennemis qui voudront te faire payer le seul bonheur que j'aie connu en ce monde...

--Qu'importe! s'écria la jeune femme, alarmée par ce qu'elle prévoyait. J'aime mieux souffrir, pourvu que je sois seule. Et puis, pourquoi songerait-on à persécuter une pauvre femme qui ne demande que d'élever son enfant!

--Ah! Marie, tu ne les connais pas. Peut-être te ferait-on grâce, à toi... Mais l'enfant!... On redoutera les prétentions de ce pauvre petit qui est de sang royal, on voudra l'écarter... et la meilleure manière d'écarter les gens, vois-tu, c'est de les tuer!...»

Marie Touchet eut un cri de terreur et demeura toute tremblante.

--On le tuera, Marie! si loin que tu ailles, si bien que tu te caches, on l'empoisonnera... on l'égorgera.

--Tais-toi! oh! tais-toi!...

--La seule manière de le sauver, c'est de placer près de toi et de lui un homme fidèle, brave et bon qui veillera sur vous deux parce qu'il en aura le droit, parce qu'il sera ton mari!... Parmi tant de traîtres qui m'entourent, il est un gentilhomme que j'aime et que tu estimes à sa valeur: c'est Entraigues... ce sera ton époux...

--Sire!... Charles!...

--C'est mon désir suprême, dit le roi.

--O mon cher bien-aimé! dit Marie d'une voix brisée.

--C'est ma volonté royale!...

--J'obéirai, dit Marie dans un souffle. Oui, pour l'enfant, pour ton fils... J'obéirai!...

Le roi fit un signe à la nourrice qui ouvrit une porte.

François d'Entraigues parut.

--Approche, mon ami, dit Charles IX. Je veux te demander si tu es disposé à tenir le serment que tu me fis hier.

--Je l'ai juré, sire, et je ne suis pas de ceux qui jurent par deux fois.

--Tu me promis d'épouser la femme que je te désignerais, d'adopter son enfant comme la chair de ta propre chair...

--Sire, dit Entraigues, dès ce moment j'ai compris que vous me demandiez de veiller sur la vie de votre fils en devenant aux yeux du monde, sinon en fait, l'époux de Mme Marie... est-ce bien cela, sire?

--Oui, mon ami...

--J'ai juré, sire, que je tiendrai parole: je donnerai mon nom à celle que vous avez aimée; je la couvrirai du blason de ma famille; la force de mon bras et les ressources de mon esprit je les emploierai à la protéger envers et contre tous ainsi que l'enfant royal qui m'est confié...

Marie Touchet avait couvert ses yeux de son mouchoir et pleurait.

Le gentilhomme se tourna vers elle et ajouta:

--Ne craignez rien, madame... jamais je ne me prévaudrai de mon titre d'époux, qui ne me donnera qu'un seul droit: celui de vous rendre la vie douce et de vous faire un rempart contre les desseins des méchants...

C'était un redoutable engagement que prenait là ce jeune homme--en toute sincérité.

Peut-être l'avenir allait-il échafauder sur ce serment des complications dramatiques...

Charles IX, dans un mouvement de joie profonde, saisit la main de Marie Touchet et la plaça dans celle d'Entraigues.

--Mes enfants, dit-il,--et ce mot, dans la bouche de ce mourant, n'était pas déplacé--mes enfants, soyez bénis tous deux!

Alors il prit dans ses bras son fils, pauvre petit être autour duquel déjà se tramaient peut-être dans l'ombre des projets de mort; il le serra sur sa maigre poitrine, l'embrassa, et le rendit enfin à Marie Touchet.

--Marie, dit-il alors, je sens que mes jours sont comptés; mon enfant, fais-moi la grâce de revenir ici tous les matins à partir d'aujourd'hui.

--Certes, mon bon Charles! Si je pouvais demeurer en ce château... te soigner, te veiller... ah! je te guérirais!

Le roi secoua la tête...

--Entraigues, dit-il, accompagne-la... Car voici l'heure où madame ma mère me vient voir.

Marie se jeta dans les bras du roi.

--A demain, dit Charles IX.

--A demain, répondit Marie Touchet.

Après un dernier baiser, un dernier regard à son amant, elle sortit, accompagnée d'Entraigues.

Comme Marie Touchet était montée dans sa voiture fermée, et comme Entraigues se mettait en selle, il vit venir au loin un groupe de cavaliers au galop.

La voiture de Marie Touchet s'ébranla.

Entraigues demeura un moment sur place pour voir quels étaient ces cavaliers si pressés qui accouraient dans un nuage de poussière. En tête de ce groupe, en avant de plus de cinquante pas, galopait un homme qu'Entraigues ne tarda pas à reconnaître.

Il pâlit et murmura:

--Le roi de Pologne ici[2]!... Ah! maintenant je vois bien que Charles va mourir, puisque les corbeaux accourent!

[Note 2: Le duc d'Anjou. On sait qu'Henri d'Anjou, frère de Charles, était monté, peu après la Saint-Barthélémy, sur le trône de Pologne. On sait que, prévenu en toute hâte par Catherine de Médicis, de la fin prochaine de Charles IX, il quitta secrètement la cour de Pologne et arriva à Vincennes juste à temps pour voir mourir son frère, et recueillir sa couronne sous le nom de Henri III.]

Alors, d'un temps de trot rapide, il rejoignit la voiture de Marie Touchet et rentra avec elle dans Paris.

Charles IX était demeuré avec sa nourrice.

--Comme il ferait bon vivre! murmura-t-il. Oh! vivre dans la paix des champs, n'être plus roi, n'être plus le misérable que je suis, ne plus deviner les poignards dans l'ombre, ne plus redouter le poison dans le pain que je mange. Oh! mon rêve de roi!... Vivre! oh! vivre encore!... Seigneur! un peu de paix, par pitié!...

Deux larmes coulèrent le long de ses joues amaigries.

--Madame la reine ne vient pas? demanda-t-il.

Non, Catherine de Médicis ne venait pas, ce matin-là! Sans doute, elle devait être fort occupée, depuis que le cavalier aperçu par Entraigues était entré au château.

--Couche-moi, nourrice, reprit Charles au bout d'un moment.

La vieille nourrice obéit. Bientôt, le roi fut installé dans son grand lit. Elle le borda maternellement. Il ferma les yeux.

--Il va mieux, songea la nourrice.

Lorsqu'il comprit qu'il était seul, Charles IX ouvrit les yeux.

--Seul! murmura-t-il. Tout seul! Autour de moi, le silence, l'abandon! plus de courtisans, plus de gardes! On sait que je vais mourir...

La solitude, en effet, était profonde autour du roi. C'était bien le silence de l'abandon. Seule, la vieille nourrice venait de temps à autre se pencher sur lui...

Pourtant, en prêtant l'oreille, il semblait à Charles qu'il entendait dans le château des bruits inaccoutumés, un mouvement de va-et-vient de gens empressés, une rumeur joyeuse, eût-on dit! cette rumeur d'une foule de courtisans qui s'empresse autour d'un roi...

Quelle était donc cette Majesté qu'on saluait ainsi, tandis que lui demeurait seul, tout seul en présence de la mort?...

Les heures s'écoulèrent.

La nourrice elle-même ne venait plus: peut-être l'avait-on écartée afin qu'elle ne pût renseigner le roi.

Vers le soir, Charles voulut se lever, il frappa sur un timbre. Il appela. Personne ne vint.

Alors il voulut se lever seul, sans aide.

Mais il retomba sur son lit, et constata avec épouvante que ses forces, depuis le matin, s'en étaient allées.

Il demeura faible, baigné d'une sueur froide, pris d'une angoisse terrible. Il voulut crier, et ses lèvres ne rendirent qu'un son rauque, à peine intelligible.

--Mon Dieu! mon Dieu! râla-t-il. Est-ce que je vais mourir?

Il se souleva subitement, ses dents se mirent à claquer... la crise, la redoutable crise qui l'avait si souvent terrassé, s'abattait sur lui...

Les ombres du crépuscule envahissaient la chambre.

Charles, assis sur son lit, les jambes pendantes, d'un geste d'horreur, repoussait de la main droite les spectres qui, peu à peu, envahissaient la chambre, tandis que, de la main gauche, il cherchait à remonter la couverture jusqu'à son cou, comme pour se cacher.

--Du sang! gronda-t-il. Qui a répandu tant de sang?... Grâce! Qui donc crie grâce et pitié?... Qui êtes-vous? Est-ce toi, Coligny? Et toi, Clermont, que veux-tu? Et toi. La Rochefoucauld? Et toi Chavaignes? Et toi, La Force? Et toi, Pont? Et toi, Ramus? Et toi, Briquemaut? Et toi, La Trémoille? Et toi, La Place? Et toi, Rohan? Que me voulez-vous? Et, vous tous, pourquoi entrez-vous ici? Oh!... la chambre se remplit... il y en a partout, partout, dans le couloir, dans la galerie, dans le château, dans la cour... Ils montent! Ils viennent tous! Qui êtes-vous? Que voulez-vous? A moi! A moi! Oh! c'est affreux! Quoi! vous me voulez tuer?... Quels effroyables gémissements! Quels cris d'agonie! Que sont ces mugissements par les airs? Les cloches! Les cloches! Cela hurle dans ma tête! Cela rugit! Assez! Arrêtez! Grâce!...

Charles IX se tut subitement. Sa voix, qui, peu à peu, s'était enflée, se termina par une plainte affreuse.

Alors, il prit sa tête à deux mains et pleura. Il murmurait:

--Mon Dieu! Mon Dieu! pardonnez-moi!

Tout à coup, il tendit ses bras décharnés vers cette foule de fantômes qui l'entouraient.

--Pardon! oh! pardon!... Que de malédictions sur moi!

La nuit devenait sombre au-dehors. Mais la chambre s'était éclairée de flambeaux.

En effet, maintenant, des êtres se glissaient vers ce lit où hoquetait l'épouvantable agonie.. non pas des fantômes, mais des vivants... des courtisans... le duc d'Anjou... et, toute noire, sinistre, effrayante, Catherine de Médicis!...

La vieille reine se pencha sur le lit et murmura:

--Mon fils...

De sa main glacée, elle toucha le roi au front.

Charles IX jeta une stridente clameur d'épouvante, chercha à repousser cette main, se souleva, les yeux hagards, fou de terreur, fou de remords, il rejeta les couvertures...

Il eut un râle, un souffle:

--Du sang!...

Et, cette fois, ce n'était pas une illusion!...

Il y avait réellement du sang dans ce lit! Les draps étaient piqués de petites taches rouges! Et c'était du sang! Une affreuse transpiration d'agonie et de délire coulait sur le corps du mourant. Et c'était du sang! Charles IX suait du sang[3]. Sa poitrine était à nu. De ses ongles, il avait lacéré sa chemise. Ses bras se tordaient, tordus par la crise.

[Note 3: Historique.]

Et tous ceux qui étaient là se regardèrent avec des yeux d'épouvanté et d'horreur!

Cette poitrine était rouge! Ces bras étaient rouges! Rouges de sang!...

Catherine eut un recul terrible et ferma les yeux.

Deux secondes, un silence mortel pesa sur cette scène.

D'un râle plus rauque, d'une voix plus rude, Charles répéta son cri:

--Du sang!...

Et, tout à coup, sa bouche se convulsa, ses lèvres se crispèrent, et son rire, le rire terrible, le rire funèbre qui jetait l'épouvante dans les âmes, ce rire semblable à un hurlement grinça, fusa, éclata, se gonfla, toujours plus fort, toujours plus sinistre...

Soudain, Charles se renversa... Mort!...

La reine se pencha, posa sa main sur la poitrine de Charles. Et cette main devint toute rouge.

Alors, lentement, elle se releva, se tourna vers le duc d'Anjou, livide, et, d'une étreinte farouche de sa main sanglante, elle empoigna la main de son fils bien-aimé, la main d'Henry d'Anjou... et, d'une voix éclatante, d'une clameur de triomphe qui s'entendit au loin, cria:

--Messieurs!... Vive le roi!...