‹ Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amourChapitre 7 sur 49 · VII

VII

PREMIER COUP DE FOUDRE

Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui, après avoir quitté Catherine de Médicis, était rentre dans les salons où se déployait la fête des fiançailles.

Ainsi, toute la douleur accumulée dans son âme se fondait sous les paroles de Catherine; il retrouvait une mère douloureuse dans cette reine, qui avait été, à ses yeux, l'implacable ennemie.

Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour lui dire, à elle la première, combien il avait été heureux--sans dire le motif de ce bonheur imprévu, puisqu'il avait juré de se taire. Ensuite, s'il n'était pas trop tard, il irait chez Alice.

A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa d'une sorte de farandole. Dans la bande, le plus joyeux était le duc d'Anjou.

--Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le duc d'Anjou.

--Mon frère..., songea le comte, qui eut un sourire où parut toute l'affection qui débordait de son âme.

--Mort-Dieu! messieurs de la Réforme, il faut s'amuser! reprenait Anjou.

--Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je n'ai eu joie pareille.

--A la bonne heure!

Et toute la bande entourant Marillac, chercha à l'entraîner. Et il sembla au comte que les seigneurs catholiques, qui s'amusaient ainsi, cherchaient à le rendre ridicule. Un flot de sang monta à son visage, et, en quelques bourrades, il se dégagea. La bande s'enfuit en riant.

Alors, le comte s'aperçut que la fête prenait étrange tournure.

Les seigneurs catholiques s'étaient organisés par petites bandes de cinq ou six, et chacune d'elles entourait un gentilhomme huguenot. Sous prétexte de liesse et d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de moqueries.

Dans une salle, Henri de Béarn, saisi ainsi par la bande de Guise, servait de balle que les gentilshommes catholiques se renvoyaient l'un à l'autre. Pâle et inquiet, le rusé Béarnais n'en riait que plus fort.

Dans une autre salle, le prince de Condé tenait tête à une dizaine de catholiques, mais, moins patient que son roi, il rendait coup pour coup et bourrade pour bourrade. En sorte que, là, les rixes sonnaient la fête.

Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore à mal et faisaient preuve d'une bonne grâce endurante, qui excitait les brocards et les lazzi des gentilshommes catholiques.

Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par la main, laissant voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient en montrer, les yeux brillants, les lèvres ouvertes aux baisers, ces jeunes filles, disons-nous, se ruèrent à travers l'immense salon doré où venait d'avoir lieu un ballet sylvestre, dans lequel elles avaient joué un rôle.

--L'escadron volant de la reine! s'écria Guise. Nous allons rire.

Le mot était bien trouvé; il fit le tour des salles. Pontus de Thyard déclara qu'il fallait des chevaux pour un pareil escadron, et, s'offrant en exemple, saisit l'une des bacchantes au vol, la plaça à califourchon sur ses épaules.

En un instant, une rumeur de folie secoua la fête, chacune des bacchantes se trouva à cheval sur quelque seigneur; mais, à part Pon tus qui était catholique, tous ces chevaux humains se trouvèrent être des huguenots; en effet, chacune des bacchantes s'était accrochée à un huguenot, et, bon gré mal gré, poussée, hissée par des catholiques, enfourchait ses épaules, et le huguenot, moitié riant, moitié scandalisé, se laissait faire.

Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transformé en bête de somme, fut saisi par les mains par deux catholiques qui l'entraînèrent.

Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles à cheval sur des épaules huguenotes; le tout forma une longue file qui, parmi les tonnerres des vivats, les cris, les rires, commença à cavalcader.

En tête de cette cavalcade courait le duc de Guise, qui criait:

«Place aux centauresses! Place à l'union des sexes et des religions!»

Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes belles filles, toutes demoiselles de haute noblesse, agitant leur jambes nues, comme pour donner des coups d'éperon, dépoitraillées, se démenant, gesticulant, les centauresses proclamaient la grande victoire de la messe...

Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est-à-dire les demoiselles que Catherine avaient asservies et dressées aux besoins de sa politique et de sa police, pendant que les filles de la reine s'emparaient des huguenots, en même temps, une scène identique se produisait, les seigneurs catholiques s'emparaient des dames huguenotes et les obligeaient à participer à une sorte de sarabande affolée.

Ce fut dans ce moment que le roi parut

Les rires s'éteignirent d'un coup.

Les huguenots retrouvèrent leurs femmes et les catholiques se placèrent en masse sur le passage de Charles IX.

Celui-ci aperçut Coligny qui, impassible et les sourcils froncés, avait assisté, pâle et muet, aux scènes que nous venons d'esquisser d'un trait. L'amiral salua profondément le roi; mais celui-ci, s'avançant vers lui, le saisit dans ses bras, l'embrassa tendrement et lui dit:

--Eh bien, mon bon père, vous vous divertissez?

--Admirablement, sire, ces messieurs de votre cour ont des façons que je n'oublierai de ma vie...

--Peut-être, fit le roi, eussiez-vous préféré un autre amusement, comme, par exemple, de courir au roi, comme on courre le cerf...

Ces paroles résonnèrent comme un couo de tonnerre; pourtant Charles IX les avait prononcées en souriant.

--Sire, dit l'amiral froidement, j'espère que Votre Majesté voudra bien m'expliquer sa pensée...

--Eh! mort-Dieu! commença le roi.

Il était devenu livide, ses yeux lancèrent un double éclair, et, peut-être se fût-il abandonné à sa fureur, peut-être eût-il laissé échapper les secrets que sa mère venait de lui révéler, lorsqu'il vit le visage pâle de Catherine sortir, pour ainsi dire, de l'ombre. La reine s'avança rapidement et, toute souriante, s'écria:

--Eh! monsieur l'amiral, puisque vous vous préparez à courre le duc d'Albe, il faudra bien vous décider à courre le roi d'Espagne!

Un soupir de soulagement échappa aux huguenots, tandis qu'un murmure désappointé se faisait entendre parmi les catholiques.

--Sire! reprit alors Coligny rayonnant, j'avoue en effet qu'il m'intéresserait davantage de me divertir aux Pays-Bas, bien que la fête de Votre Majesté soit des plus magnifiques...

--Oui, mon digne père, vous êtes homme de camp plutôt qu'homme de cour, je le sais, fit le roi qui, sous les regards de sa mère, s'était promptement ressaisi. Mais je ne vois pas mon cousin de Béarn...

--Le voici, dit Catherine, et si parfaitement heureux qu'il serait dommage de troubler son bonheur.»

En effet, Henri de Béarn passait à ce moment, donnant la main à Marguerite, et paraissant très occupé à lui conter fleurette.

Charles IX, alors, fit un signe, et la fête reprit de plus belle, quoique avec un peu plus de modération apparente.

En même temps, il prit Coligny par le bras et l'emmena en disant:

--Voyons, mon père, où en sommes-nous de l'expédition aux Pays-Bas?... Pâques-Dieu, savez-vous qu'il se fait là-bas de grands carnages et que le duc d'Albe a fait occire dix-huit mille huguenots?

--Hélas! sire... je ne le sais que trop; mais, grâce à la haute générosité du roi de France, j'espère qu'avant peu nous pourrons arrêter l'affreux massacre...

--Faites vite, monsieur l'amiral, car il se pourrait que d'autres pays, fussent tentés d'imiter ces tueries.

Charles IX marchait vers un trône qu'on lui avait élevé dans le salon central. En route, il rencontra le poète Ronsard, et son visage parut s'éclairer. Il l'emmena aussi. Puis, s'asseyant sur son trône pour voir la fête, il obligea Coligny à s'asseoir à droite, honneur extraordinaire qui arracha aux huguenots des trépignements d'enthousiasme.

En même temps, sur un signe du roi, Ronsard prenait place à sa gauche; le poète, rouge de plaisir, se confondait en salutations.

--Ronsard, dit gaiement Charles IX. pendant que nos gens s'amusent et que mon bon père l'amiral songe à la guerre, faisons des vers, veux-tu?

Ronsard, comme on sait, était parfaitement sourd.

Il répondit donc le plus naturellement du monde en faisant allusion à la place qu'il occupait près du roi:

--Sans aucun doute, sire, et c'est là un honneur dont je me souviendrai toute la vie.

--Ecoute, reprit le roi, veux-tu que je te dise le dernier sixain que j'ai fait? Tu le corrigeras:

Toucher, aimer, c'est ma devise...

Mais, à peine le roi achevait-il le premier vers de son sixain qu'une rumeur soudaine s'éleva de la grande salle voisine où, une heure plus tôt, avait été joué le grand ballet des nymphes et des dryades.

--La reine se meurt!...

Voici ce qui se passait:

Nous avons vu le comte de Marillac se mettre à la recherche de Jeanne d'Albret. Il finit par la trouver à peu près au moment où Charles IX s'asseyait sur son trône, entre Ronsard et Coligny. Ce moment était celui aussi où Catherine de Médicis, entourée d'une escorte de gentilshommes, se dirigeait lentement, le sourire aux lèvres, vers la reine de Navarre.

Grave et pensive, Jeanne d'Albret assistait à cette fête donnée en l'honneur de son fils. A deux ou trois reprises, les dames d'honneur et les gentilshommes qui, autour d'elle, formaient une cour, l'avaient vue pâlir; puis une rougeur, ardente comme une flamme, avait remplacé cette pâleur.

Cependant, elle ne prêtait qu'une médiocre attention à ces symptômes d'un mal qu'elle ne pouvait prévoir.

Seulement, elle cherchait des yeux son fils Henri et, quand elle l'avait trouvé, elle le suivait d'un regard inquiet.

Ce fut sur ces entrefaites qu'elle aperçut tout à coup le comte de Marillac qui, faisant effort pour percer le cercle de courtisans, tâchait de s'approcher d'elle.

Elle sourit et tendit la main.

Aussitôt, les courtisans s'écartèrent et le comte, rayonnant de bonheur, comme nous avons dit, s'avança vivement pour saisir et baiser la main qui lui était tendue.

Mais, au même instant, la reine retira cette main et la porta à son front, puis à sa gorge. En même temps, elle se renversa en arrière, livide, le front baigné de sueur.

--De l'air! De l'air! cria Marillac, en pâlissant. La reine se trouve mal...

Aussitôt, cris, affolement des femmes, tumulte.

--Oh! mon Dieu, dit une voix douce et tremblante d'émotion, qu'a donc notre chère cousine?...

Et l'on vit Catherine de Médicis s'approcher précipitamment, se pencher sur Jeanne d'Albret, avec tous les signes d'un violent chagrin.

--Vite! Vite! ordonna-t-elle. Qu'on cherche maître Paré...

Vingt courtisans se précipitèrent vers le médecin du roi. Mais déjà, grâce à un flacon que lui faisait respirer Catherine, la reine de Navarre reprenait ses sens et balbutiait:

«Ce n'est rien... la chaleur... l'émotion... C'est vous, mon cher enfant?...

--Oui, madame, répondit Marillac d'une voix bouleversée. Plaise au Ciel de prendre ma vie plutôt que la vôtre!...

A ce moment, Ambroise Paré se penchait sur la reine et l'examinait attentivement.

--A moi! râla tout à coup Jeanne d'Albret... Mon fils! Je veux voir mon fils! Oh! je brûle! Mes mains brûlent...

Paré saisit les mains de la reine, tandis qu'on courait chercher Henri de Béarn.

Jeanne d'Albret, pour la deuxième fois, perdit connaissance. Et, cette fois, le flacon de sels fut impuissant. Henri arrivait à ce moment. Il vit sa mère mourante. Il pâlit affreusement et, saisissant le médecin par le bras, lui dit d'une voix basse et terrible:

--La vérité, monsieur! Au nom du Dieu vivant, la vérité!...

Paré. bouleversé lui-même, la tête perdue, murmura imprudemment:

--Elle va mourir!

Alors, Henri se jeta à genoux, saisit sa mère, se cramponna à elle, et les sanglots de ce roi, qui paraissait si jovial, furent effrayants. Effrayante aussi fut la douleur de Marillac qui, ayant reculé quelque peu, s'adossait à une colonne pour ne pas chanceler.

Catherine avait porté les mains à ses yeux et s'écriait:

--O mon Dieu! Quel affreux malheur!...

Et, de salle en salle, de groupe en groupe, étouffant les rires, chassant la joie, se propagea la sinistre rumeur parmi les huguenots:

--La reine se meurt!...

Coligny accourait à son tour. Condé, d'Andelot, les principaux huguenots se plaçaient autour de la reine de Navarre, comme s'ils eussent compris vaguement que ce malheur qui les frappait était peut-être un mystérieux avertissement de mort pour chacun d'eux.

Cependant, Charles IX avait appris en pâlissant la nouvelle.

Il allait s'écrier, s'étonner, lorsque, comme tout à l'heure, il vit les yeux de sa mère fixés sur lui.

Et ces yeux lui recommandaient si impérieusement le silence, ils étaient d'une si formidable éloquence, que Charles IX comprit sans doute! Il baissa la tête et dit tout haut:

--Allons, la fête est finie!

Vingt minutes plus tard, toutes les lumières étaient éteintes au Louvre et tout paraissait dormir.

Dans l'oratoire, Catherine et Ruggieri, pâles tous deux et suant le crime, causaient à voix basse.

--Que disait-elle? demandait l'astrologue.

--Qu'elle brûlait... partout... et surtout aux mains...

Ruggieri hocha la tête et dit:

--La chose s'est faite par les gants...

--Ah! mon ami, ton coffret est une merveille...

--La merveille, dit Ruggieri, c'est que vous ayez fait accepter le coffret à Jeanne d'Albret, sans éveiller ses soupçons.

Le lendemain matin, le bruit se répandit dans Paris que la reine de Navarre était morte d'un mal foudroyant, d'une sorte de fièvre inconnue. Et, à ceux qui s'étonnaient de cette mort imprévue, on répondait généralement qu'après tout, cela faisait une hérétique de moins et que cela n'empêchait pas les Parisiens de se régaler des grandes fêtes qui auraient lieu pour le mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de France.