‹ Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amourChapitre 8 sur 49 · VIII

VIII

GILLOT

Revenant en arrière, nous renouerons connaissance avec l'intéressant Gillot au moment même où, son oncle lui ayant proprement coupé les deux oreilles, il demeura étendu sans connaissance sur le sol humide des caves de l'hôtel de Mesmes.

On se souvient que le digne oncle Gilles avait demandé à Damville:

--Que ferons-nous de cet imbécile? Faut-il l'achever?

Et que le maréchal avait répondu:

--Non pas, car il peut nous servir.

Gillot demeura évanoui, mais ne tarda pas à revenir à lui.

Son premier mouvement fut de porter les deux mains à ses oreilles, comme s'il lui fût resté un vague espoir d'avoir rêvé. Mais ses mains ne rencontrèrent que les compresses, imbibées de vin et d'huile, que son oncle lui avait mises autour de la tête.

--Hélas! dit-il, je n'ai donc plus d'oreilles! De quel oeil vais-je être considéré? Je vais passer pour un monstre. Cependant, il me semble que je perçois le bruit de mes propres paroles...

Gillot se remit sur pied et constata qu'à part la violente douleur qu'il éprouvait, de chaque côté de la tête, il se portait, en somme, comme s'il n'eût subi aucune fâcheuse mutilation.

Il reprit donc courage et, tout affaibli qu'il était par la souffrance, il allait entreprendre l'ascension de l'escalier, lorsqu'au haut de cet escalier parut quelqu'un.

C'était l'oncle Gilles.

«Il vient m'achever, songea tristement Gillot. Sans doute le maréchal lui a donné l'ordre de m'exterminer!»

A sa grande stupéfaction, son oncle s'approcha de lui, avec un sourire des plus gracieux.

--Eh bien, mon pauvre ami, comment te sens-tu?

--Heu!... Bien mal, mon oncle.

--Courage... On te soignera, on te dorlotera, tu guériras.

--Ainsi, vous ne voulez pas me tuer?

--Pourquoi te tuerais-je? imbécile! Monseigneur te fait grâce. Et, non seulement il te fait grâce de la vie, mais encore il veut faire ta fortune.

--Ma fortune? balbutia Gillot.

--Oui, imbécile! A condition que tu lui obéisses pour lui faire oublier ta honteuse trahison.

--Ah! mon oncle, je m'en repens bien, je vous jure.

--Tant mieux, car, si tu es sincère, tu es en passe de devenir un homme riche.

On se souvient sans doute que l'avarice était le vice favori de maître Gillot, et que c'était même ce vice qui l'avait perdu.

--Parlez, mon digne oncle, dit-il d'une voix tremblante d'émotion. Je suis tout prêt à obéir. Qu'ordonne monseigneur?

--D'abord, de te guérir!

Et, soutenant son neveu par-dessous le bras, Gilles le conduisit dans sa chambre, le fit coucher dans son propre lit et commença à lui donner les soins les plus dévoués.

A peine fut-il dans le lit qu'une fièvre violente se déclara.

Gillot eut le délire pendant deux jours, c'est-à-dire qu'il passa ces deux jours à supplier son oncle de lui rendre ses oreilles.

Gilles, impatienté, finit par le menacer du bâillon. Au bout du sixième jour, la fièvre était tombée; au bout du dixième, les blessures étaient cicatrisées et Gillot pouvait se lever.

Le quinzième jour, Gillot put sortir.

Son premier soin fut de courir acheter un certain nombre de bonnets, capables de lui couvrir entièrement la tête, du front à la nuque.

Sur ce bonnet, il plaçait son chapeau ordinaire.

En se regardant dans un miroir, il trouva qu'il pouvait encore faire assez bonne figure.

Ce jour-là, Gillot eut avec son oncle une très longue conversation.

A la suite de cette conversation, il s'habilla de ses habits du dimanche, et Gilles lui dit:

--Va, maintenant, va, je te donne ma bénédiction...

--J'aimerais mieux quelques écus d'acompte, dit Gillot.

Gilles fit la grimace, mais s'exécuta.

--Réussiras-tu à entrer seulement? demanda-t-il d'un air offensant pour les capacités intellectuelles de son neveu.

--J'en réponds, dit Gillot: j'ai un moyen infaillible.

--Lequel?

--Mes oreilles!

Là-dessus, laissant son oncle abasourdi méditer cette réponse, le matois Gillot s'éloigna.

Nos lecteurs ont vu comment Gillot était entré à l'hôtel Montmorency. Il avait rencontré le vieux Pardaillan dans la loge du suisse. Et le routier l'avait emmené dans la chambre qu'il occupait.

Lorsqu'ils furent arrivés dans sa chambre, le routier s'assit à cheval sur une chaise à dossier de bois plein, allongea les jambes, plaça les coudes sur le dossier de la chaise et inspecta Gillot, qui prit une attitude digne, ferme et modeste.

--Ainsi, dit Pardaillan, tu peux nous rendre service?

--Je le crois, monsieur;

--Très bien, Gillot. Nous allons voir ce qu'on peut tirer de toi. Seulement, avant tout, il faut que je te dise une chose.

--Laquelle, monsieur?

--Si jamais je surprends chez toi la moindre velléité de trahison... Si je te surprends à écouter aux portes...

--Eh bien, monsieur?

--Eh bien, je te coupe la langue.»

Gillot demeura plus d'une minute suffoqué par cette perspective. Quoi? Après les oreilles, la langue!

--Mais enfin, monsieur, s'écria-t-il, quelle rage avez-vous de me vouloir ainsi découper vif?

--Que veux-tu? C'est ma manière, à moi. Il paraît que c'est aussi celle de ton oncle. Mais, pour en revenir à ta langue, sois assuré que, si jamais j'apprends que tu as raconté à qui que ce soit ce qui se passe ici, eh bien, je te la couperai!

Cette menace donna la chair de poule à Gillot, qui se demanda aussitôt s'il ne ferait pas mieux de s'en aller. Mais il réfléchit que la colère de l'oncle serait terrible. D'autre part, la récompense promise n'avait pas été sans lui inspirer quelque courage.

--Pendant qu'on me découpe, songeait-il, un peu plus, un peu moins... J'en serai quitte pour ne plus parler.

Seulement, Où s'arrêtera ce découpage? Car, enfin, si, après les oreilles, on me coupe la langue, il faudra bien un jour que mon nez y passe, et puis peut-être la tête...»

--Que penses-tu? demanda Pardaillan.

--Je pense, monsieur, à ce que je pourrais bien dire pour vous persuader de ma bonne foi. Pendant que j'ai encore une langue, je voudrais m'en servir pour vous jurer obéissance et fidélité...

--Voyons donc. Quel genre de services peux-tu nous rendre?

--Eh bien, monsieur, je n'ai pas été sans m'apercevoir qu'il existe quelque inimitié entre vous et monseigneur de Damville. Je crois que, si vous pouviez occire ce digne seigneur, vous n'hésiteriez guère. Et je puis vous affirmer que, si vous tombiez aux mains de mon ancien maître, au bout de cinq minutes, vous vous balanceriez dans le vide, une bonne corde au cou.

--Continue, Gillot. Sais-tu que tu parles bien?

--Merci, monsieur. Je suppose que vous soyez, tenu au courant des faits et gestes de monseigneur de Damville. Voilà, je pense, qui vous permettrait de vous défendre?

--Mais tu es vraiment moins bête que tu n'en as l'air!

--C'est-à-dire que mon petit plan vous convient?

--Oui, mais comment ferai-je pour savoir ce que veut entreprendre le maréchal, puisque tu ne peux plus rentrer à l'hôtel de Mesmes?

--C'est vrai que je n'y peux plus rentrer sous peine de mort. Car, monseigneur et mon oncle m'ont déclaré que je serais pendu si je reparaissais jamais en leur présence.

--Alors? Comment feras-tu?

--Monsieur, avez-vous jamais entendu dire que, ce que femme veut, Dieu le veut? Eh bien, il y a une femme, ou plutôt une jeune fille, à l'hôtel de Mesmes. Elle s'appelle Jeannette.

--Ah! ah! fit Pardaillan qui se rappela ce que le chevalier lui avait raconté.

--Or, continua Gillot, Jeannette m'aime et nous devons nous marier. Je peux lui faire faire tout ce que je voudrai. Et, comme c'est une fine mouche, elle saura, si je veux, tout ce qui se dit, se fait et se pense dans l'hôtel de Mesmes.

--Admirable!...

--Mon plan vous convient donc?

--Il me convient. Et que demandes-tu pour me servir ainsi?

--Je vous l'ai dit: de m'aider à me venger de mon oncle, qui m'a coupé les oreilles.

--Bon! je te promets de te livrer ce vieux Satan pieds et poings liés, et tu en feras ce que tu voudras. Voyons, que lui feras-tu?

--Monsieur, je lui rendrai la pareille!

--Bravo!... Et quand commenceras-tu à entrer en campagne?

--Dès le plus tôt...

--C'est bon. Maintenant, songe que, si je suis content de toi, non seulement tu seras vengé de ton avare d'oncle, mais encore tu auras des écus à n'en savoir que faire.

Gillot prit aussitôt un air de jubilation qui acheva de persuader entièrement le vieux routier.

C'est ainsi que le plus fin renard peut parfois se laisser prendre.

Il faut dire aussi que Gillot, matois et retors comme son oncle, avait admirablement joué son rôle. Quoi qu'il en soit, il fut installé dans l'hôtel Montmorency, qui abrita dès lors un traître.

Gillot ne perdit pas son temps.

Il passa le restant de la soirée et la journée du lendemain à étudier le plan de l'hôtel Montmorency.

Le surlendemain, il sortit après avoir dit à Pardaillan qu'il allait voir Jeannette et s'entendre avec elle. Le drôle se rendit à l'hôtel de Mesmes, en s'assurant tous les cent pas qu'il n'était pas suivi.

--Eh bien? lui demanda l'oncle Gilles.

--Eh bien, mon oncle, je suis dans la place S»

Gilles regarda son neveu avec une certaine admiration. Puis il alla chercher une feuille de papier, une plume, de l'encre, installa Gillot devant une table et lui dit:

--Explique...

Et Gillot expliqua. C'est-à-dire qu'il commença par tracer un plan de l'hôtel Montmorency qui, tout grossier qu'il était, n'en devait pas être moins précieux.

--Là, à gauche, mon oncle, voyez-vous, c'est un grand bâtiment pour les hommes d'armes et les chevaux.

--Combien d'hommes?

--Vingt-cinq, mon oncle, armés de bonnes arquebuses.

--Bon. Continue...

--Voyez, mon oncle, ce bâtiment est placé en arrière de la loge du suisse... en face la loge, ce carré que je dessine représente un autre bâtiment, pareil à celui des gens d'armes.

--Et que contient-il?

--Il sert de logis à une dizaine de gentilshommes dévoués au maréchal.

--Vingt-cinq et dix, cela fait trente-cinq hommes.

--Justement; mais ce n'est pas tout; et même cela n'est rien...

--Comment, il y aurait donc une autre garnison?

--Il y a M. le chevalier et son père... le coupeur de langues! dit Gillot en frémissant.

--Que veux-tu dire, imbécile?

--Rien, mon oncle, sinon que les deux damnés Pardaillan valent peut-être à eux seuls les vingt-cinq gens d'armes et les dix gentilshommes.

--C'est possible. Et où sont-ils logés, ces deux enragés?

--Attendez, mon oncle. Le deuxième étage du bâtiment aux gentilshommes est occupé par les laquais, au nombre d'une quinzaine. Bon. Maintenant, vous voyez que le bâtiment des écuries et gens d'armes et le bâtiment des gentilshommes sont séparés par ce carré qui représente une cour pavée. Au fond de ce carré, se dresse l'hôtel lui-même, c'est-à-dire l'habitation du maréchal. Vous voyez que ce logis ne touche pas aux deux autres constructions, en sorte que l'hôtel est complètement isolé. En arrière, il y a un jardin.

--Je vois. Parle-moi donc de ce logis isolé.

--C'est là, je vous dis, qu'habite le maréchal; c'est là, dans des appartements ayant vue sur le jardin, que logent les deux dames; c'est là, aussi, que sont logés les deux Pardaillan.

Le maréchal de Damville connaissait parfaitement l'hôtel de Montmorency. Le plan de Gillot ne devait donc pas lui servir; mais, ce plan indiquait comment étaient disposées les forces de l'hôtel, et cela pouvait lui être précieux.

L'oncle Gilles ne marchanda pas les éloges à son neveu, mais il ajouta:

--Il faut maintenant que nous soyons tenus au courant de ce qui se passe là-bas. Il faut donc que tu trouves le moyen de venir ici, tous les deux ou trois jours...

--Ce moyen est tout trouvé, dit paisiblement Gillot.

--Explique-moi cela!

--Dame! M. de Pardaillan croit que je viens ici pour vous espionner; oui, je lui ai fait croire cela!

Gilles répondit:

--Gillot, jamais plus je ne t'appellerai imbécile! Encore quelques efforts et tu auras conquis le fameux coffre qui, à ce que tu m'as assuré toi-même, t'avait tant ébloui.

Gillot quitta donc l'hôtel de Mesmes, radieux et convaincu que sa fortune était faite.

--Que vais-je bien raconter au Pardaillan? réfléchit-il, chemin faisant.

Il eut soudain un tressaillement.

--Mais, s'écria-t-il en lui-même, puisque je vais avoir un trésor pour dire ce qui se passe à l'hôtel de Montmorency, pourquoi n'en aurais-je pas un autre, en racontant ce qui se passe à l'hôtel de Mesmes?

Trahir des deux côtés, c'était recevoir des deux mains; et il résolut de trahir son oncle auprès de Pardaillan, comme il trahissait Pardaillan auprès de son oncle.

Gillot résolut de faire double fortune.

Aussi, lorsqu'il rentra à l'hôtel de Montmorency, s'empressa-t-il de dire à Pardaillan:

--Ah! monsieur, j'en ai de belles à vous raconter. Je viens de voir Jeannette, et je suis sûr que je vais vous intéresser.

«Décidément, songea Pardaillan, j'ai fait là une précieuse acquisition!»