‹ Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amourChapitre 9 sur 49 · IX

IX

PANIGAROLA

Pendant toute cette période, le révérend Panigarola, qui s'était naguère signalé par la violence de ses attaques contre les huguenots, ne parut pas en chaire.

Il avait même renoncé à ses sinistres fonctions de «crieur des morts».

A quoi songeait-il? Que méditait-il?...

Deux jours après les funérailles royales qui furent faites à Jeanne d'Albret, vers la tombée de la nuit, une litière, de bourgeoise apparence, s'arrêta devant le couvent des Barrés.

Deux femmes en descendirent et entrèrent dans le parloir. Elles étaient voilées de noir.

Le frère portier leur ayant demandé ce qu'elles voulaient, la plus jeune répondit qu'elles désiraient parler à l'abbé lui-même.

Le moine ayant, répondu, en levant les bras au ciel, qu'on ne parlait pas ainsi au révérendissime abbé du couvent, la plus vieille, ou, du moins, celle qui paraissait telle, tira une lettre de son sein et la remit au portier.

--Portez cela à M. l'abbé, dit-elle... Et hâtez-vous, si vous ne voulez être châtié.

Cette femme parla d'un tel ton d'autorité que le moine, abasourdi, se hâta d'obéir. Il paraît que la visiteuse était femme de qualité, car, à peine l'abbé eut-il parcouru la lettre qu'il pâlit, se troubla et s'empressa de courir au parloir.

Que devint la stupéfaction du digne frère portier lorsqu'il vit son abbé s'incliner avec humilité devant la femme voilée de noir!

Et cette stupéfaction elle-même devint presque du scandale lorsque l'abbé, après quelques mots prononcés à voix basse, introduisit la femme dans le couvent et la guida à travers les longs couloirs déserts.

La plus jeune était demeurée au parloir.

L'abbé, suivi de la dame voilée, s'arrêta enfin devant une cellule.

Et cette cellule, c'était celle du révérend Panigarola. Les portes des cellules étaient toujours ouvertes.

--C'est là!» murmura l'abbé qui, aussitôt, se retira.

La femme entra.

Panigarola, en l'apercevant, se redressa soudain.

La femme laissa alors tomber son voile.

--La reine! murmura le moine.

En effet, c'était Catherine de Médicis!

--Bonjour, mon pauvre marquis, dit la reine en souriant. Il faut donc que ce soit moi qui vienne vous trouver au fond de ce hideux monastère. Sans compter que, pour y entrer, j'ai été obligée de me montrer à votre abbé, en sorte que, dans dix minutes, toute la communauté saura que la mère du roi est ici...

--Rassurez-vous, madame, dit Panigarola, le vénérable abbé est incapable de trahir un incognito de cette importance. Mais il y avait un moyen bien simple de vous éviter toute inquiétude en me faisant appeler. Je me fusse rendu au Louvre au premier ordre de la reine.

--Est-ce bien sûr?

--Par devoir, un homme de Dieu ne ment pas.

--Oui, mais j'ai connu un certain marquis de Pani-Garola qui n'en faisait qu'à sa tête.

--L'homme dont vous parlez est mort, madame.

Panigarola se redressa. Sa figure ravagée apparut blafarde et dure, avec un caractère d'étrange grandeur; dans les plis de sa robe blanche et noire, il se pétrifia comme une statue.

Catherine regarda autour d'elle, comme pour chercher un siège.

Panigarola, sans hâte, avança l'unique escabeau de la cellule.

--Non, fit Catherine en riant, ce serait trop dur; je n'ai pas encore fait de voeux, moi!

Et elle s'assit au bord du lit du moine.

--Asseyez-vous, marquis, reprit la reine, en désignant à son tour l'escabeau.

Panigarola refusa d'un signe de tête qui indiquait son respect des hiérarchies et de l'étiquette.

--Marquis, reprit la reine, convenons d'une chose, C'est qu'en ce moment je ne suis pas la reine, mais seulement une amie... une véritable et sincère amie... Mais comme vous avez donc changé, mon pauvre Pani! Est-ce bien vous que je revois si pâle, si amaigri, presque décharné?... Peut-être y a-t-il des remèdes au mal qui vous ronge...

Tandis que Catherine s'exprimait ainsi avec une sorte d'enjouement, le moine avait accentué la raideur de son maintien.

Il avait à demi ramené son capuchon, qui retombait presque sur les yeux.

En sorte qu'on ne voyait plus rien de lui que le bas de son visage émacié, une bouche sans sourire.

--Madame, dit-il d'une voix grave, vous me demandez de la franchise. En voici. Lorsque je suis arrivé à la cour de France, vous vous êtes figurée que j'étais un émissaire des républiques italiennes et que je venais conspirer avec le maréchal de Montmorency. Vous avez supposé que j'étais porteur de redoutables secrets. Alors, pour m'arracher ces secrets, vous avez lancé sur moi une de vos espionnes. Cette femme n'a pas tardé à se convaincre que je ne songeais guère à conspirer. Dès lors, vous fûtes rassurée, et Votre Majesté daigna même, alors, me faire des offres que je fus obligé de décliner. Vous me proposiez en effet de devenir un homme de parti, alors que jeune, débordant de vie et de passion, je ne songeais qu'à aimer la vie dans toutes ses manifestations. Malgré mon refus, Votre Majesté voulut bien m'honorer en effet de son amitié... peut-être espériez-vous qu'un jour viendrait où, quelque grande catastrophe ayant fait dévier ma vie, je serais entre vos mains un instrument de politique plus complaisant... Daigne Votre Majesté ne pas s'offenser de la violence de ma franchise...

--Mais je ne me fâche pas, mio caro, dit Catherine en accentuant son sourire. Je me demande seulement comment vous avez su que j'avais soupçonné en vous un espion des princes italiens?

--De la façon la plus naturelle, madame: la femme que vous aviez lancée sur moi est tombée malade.

--Des suites de ses couches, je le sais... car vous êtes père, mon cher marquis.

Un effrayant sanglot râla dans la gorge du moine.

--C'est vrai, continua-t-il. Cette femme devint mère... Une nuit, elle m'avait volé mes papiers pour vous les remettre. C'est ainsi que j'appris qu'elle était une de vos créatures... Lorsqu'elle devint mère et qu'elle fut malade, dans son délire, elle m'instruisit de ce que vous aviez médité contre moi. Ce fut alors que je lui fis écrire cette lettre où elle s'accusait elle-même d'avoir tué son fils. Et moi, pour me venger, sachant l'usage que vous en feriez, je vous remis cette lettre.

--Ah! ah! vous aviez donc pensé que je ferais juger Alice et que le bourreau serait chargé de votre vengeance!...

--Non, madame; je vous avais observée, je vous connaissais... C'est vous dire que je vous savais incapable d'un acte aussi peu profitable que de tuer une femme, d'un seul coup. Je pensais qu'armée de cette lettre vous obligeriez cette femme à devenir votre esclave; je pensais qu'un jour viendrait où elle aimerait; je pensais que vous n'auriez pas la générosité de couvrir son passé; je pensais que, ce jour-là, elle souffrirait ce que j'avais souffert, et que je serais vengé... Vous m'avez demandé de la franchise, madame...

--Oui. En voilà, et de la vraie! Mais, je ne vous en veux pas, au contraire! Vous êtes un homme supérieur, marquis!

--Ah! madame, s'écria le moine avec un sombre accent de désespoir, bénie serait la minute où, pour vous avoir offensée, vous me livreriez au bourreau! Car, je serais alors délivré de cette existence que je n'ai pas le courage de terminer! Quant à tirer parti de moi... regardez-moi, je ne suis plus qu'une loque humaine... J'ai eu un moment l'espoir qu'à force de tourmenter mon cerveau j'en arriverais à croire en Dieu...

--Et vous ne croyez pas?

--Non, madame.

--Je vous plains, dit Catherine.

--J'ai fait ce que j'ai pu; mes prédications furieuses contre les hérétiques, l'audace de mes attaques contre le roi, votre fils, avaient fini par m'exalter... mais je suis retombé dans mon néant...

--Pourquoi? demanda vivement la reine.

--Parce que j'ai rencontré cette femme; parce que l'amour que j'avais cru étouffé s'est réveillé plus violent que jadis!...

Les yeux de Catherine lancèrent un éclair.

«Je le tiens!» songea-t-elle.

Il y eut quelques minutes de long silence, pendant lesquelles Catherine se garda de faire le moindre geste.

Ce fut le moine qui revint le premier. Il fixa sur la reine un regard interrogateur.

--Vous voulez savoir ce que je suis venue faire ici? demanda Catherine.

--J'ai le devoir d'écouter Votre Majesté, mais non le droit de l'interroger.

--Eh bien, je vais donc faire comme si vous m'aviez interrogée et vais répondre à la question que je lis dans vos yeux. Rassurez-vous, je ne viens pas vous demander d'être mon confesseur...

Le moine avait repris son attitude de statue. Rien ne paraissait frémir ou vivre en lui.

--C'est un cas de conscience que je veux vous exposer. Je pense que vous êtes, comme moi, intéressé à sa solution. Dites-moi, marquis, ne pensez-vous pas que vous êtes assez vengé, et qu'Alice a assez souffert?

Cette fois, les paupières baissées du moine se relevèrent lentement et son regard se fixa sur la reine, avec épouvante.

--Vous me parliez d'une lettre, reprit-elle, de cette lettre qu'elle a écrite sous votre dictée et que vous m'avez remise; je vais vous dire, marquis. Cette lettre, je veux la rendre à la malheureuse. Moi, je trouve que c'est assez. Et vous?

--Je suis de l'avis de Votre Majesté, dit Panigarola d'une voix morne.

«Ah! ah! songea la reine. Joue-t-il au plus rusé?... Non, par la Madone, il n'est que trop sincère!»

Et elle ajouta:

--Je suis heureuse de ce que vous me dites là, car la lettre... eh bien, je l'ai déjà rendue à Alice.

Panigarola dit d'une voix paisible--trop paisible pour l'oreille exercée de Catherine:

--En sorte que la voilà libre? Je veux dire: délivrée de vous, madame.

--Et de vous, mon révérend père.

--Je ne l'ai jamais menacée.

--Allons, marquis, vous êtes encore un enfant. Faut-il vous dire que j'ai assisté à la scène de la confession d'Alice dans Saint-Germain-l'Auxerrois? A l'entrevue que vous avez eue avec elle, chez elle? J'ai tout vu, tout entendu, sinon par mes yeux et mes oreilles, du moins par des yeux et des oreilles qui m'appartiennent. Je sais que vous aimez Alice. Je sais que vous avez ravalé votre noble élégance au hideux métier de crieur des trépassés pour pouvoir, la nuit, aller rôder et sangloter autour de sa maison. Vous l'adorez encore, vous dis-je.

--Vous ai-je dit que je ne l'aimais pas? fit le moine.

Et cette fois la statue parut s'animer.

--Je l'aime! continua-t-il. Et j'éprouve une joie affreuse à dire tout haut ce que je me répète tout bas dans le silence de mes nuits sans sommeil. Oui, ma pensée a sombré dans un océan de désespoir et, lorsque, éperdu, je lève les yeux au ciel, je n'y découvre pas l'étoile qui pourrait me ramener à l'apaisement. Dieu, espoir suprême! je t'ai cherché: tu n'es que néant... En moi, madame, il ne reste plus rien; je suis une ombre, moins qu'une ombre... Et pourtant, lorsque j'entre dans les obscures profondeurs de ma conscience, parfois, dans la nuit de mon deuil, je vois luire l'aube incertaine d'un sentiment nouveau...

--Quel est donc ce sentiment? demanda Catherine étonnée.

--La pitié, répondit le moine. Ah! madame, je sais que je vous parle en ce moment une langue ignorée de vous, inconnue des hommes de ce temps... Et pourtant il m'arrive de me dire que la pitié sauvera le monde.

--Folie! murmura Catherine. Rêves insensés d'un esprit aux abois! Allons, je n'ai rien à faire ici.

Le moine entendit ou n'entendit pas. Mais il continua:

--Voilà ce que parfois je songe, Majesté... Alors je sens mes douleurs s'apaiser. Alors je renonce à rôder autour de la femme que j'aime. Alors je m'enferme dans cette cellule, et c'est de la pitié qui s'élève de mon coeur vers cette malheureuse qui me fit souffrir, mais qui souffre plus que moi peut-être...

--Vous êtes de bonne composition, marquis..., dit Catherine en se levant.

Panigarola s'inclina lentement comme s'il n'eût eu; plus rien à dire.

La reine fit deux pas vers la porte.

Tout à coup une idée soudaine la fit s'arrêter court.

Elle se retourna à demi vers le moine, courbé dans une attitude où il y avait plus de politesse pour la femme que de respect pour la reine.

--Je vous félicite, dit-elle sans ironie apparente. Alice sera donc heureuse, puisque la voilà délivrée de vous, délivrée de moi et qu'elle partagera ce divin bonheur avec l'homme qu'elle aime.

--L'homme qu'elle aime! murmura Panigarola livide.

--Eh! oui: monsieur le comte de Marillac, ami fidèle du roi de Navarre. Ce digne huguenot épousera son Alice dès que les noces du Béarnais seront accomplies, il l'emmènera là-bas dans son pays et, comme la paix régnera dans le royaume, rien ne viendra troubler le parfait bonheur des jeunes époux.

Ce que Panigarola souffrit dans cet instant, lui seul eût pu le dire. L'infernale Catherine venait d'un seul mot de réveiller en lui tous les démons de la jalousie. Marillac!... Il avait fini par l'oublier! A force de s'hypnotiser dans la pensée d'Alice, à force de supputer ce qu'elle avait dû souffrir, oui, il avait eu pitié d'elle...

Des rêves de pardon l'avaient hanté, aussi.

Qui savait si, un jour, il ne conduirait pas auprès d'Alice le petit Jacques Clément?

--Vous avez assez payé votre crime, lui dirait-il, embrassez votre enfant!

Dans ces rêves heurtés, dans cette sombre recherche de l'apaisement, le comte de Marillac n'existait plus.

Un mot de Catherine de Médicis le fit revivre dans l'esprit du moine.

La passion devait être la plus forte! S'il pardonnait à l'amante malheureuse, il ne pardonnait pas au rival heureux!

Peut-être à ce moment haïssait-il Marillac autant qu'il aimait Alice.

--L'homme qu'elle aime! avait répété Panigarola.

--Vous avez pitié de celui-là aussi? dit Catherine. Je vous jure que lui n'aurait pas pitié de vous.»

Et, brusquement, le moine comprit qu'il voulait tuer Marillac.

Il comprit le sens de ce qu'il appelait sa pitié: Alice ne devait être à personne! Et Marillac devait disparaître!

--Que la femme vive! gronda-t-il. Qu'elle vive en paix, autant, que la paix peut descendre en elle! Mais l'homme!... ah! l'homme! C'est autre chose!...

--Allons donc! dit Catherine. Que pouvez-vous contre lui?

--Rien! fit le moine, qui grinça des dents. Mais vous pouvez tout, vous!

--C'est vrai. Mais que m'importe? Que Marillac épouse Alice de Lux, qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent, qu'ils s'en aillent, enfin, qu'est-ce que tout cela peut me faire?...

--Qu'êtes-vous venue faire ici? éclata le moine. Vous êtes la reine! Je dis la reine la plus puissante de la chrétienté! Les instructions que j'ai reçues de Rome vous indiquent comme la maîtresse absolue des destinées catholiques! Reine, je vous ai parlé sans respect; chef des catholiques, je vous ai crié que je n'ai ni foi ni croyance! Et vous ne me faites pas saisir pour me jeter en quelque cachot, pour offrir ma mort en exemple aux hérétiques! Pourquoi m'écoutez-vous avec tant de mansuétude?... Madame, vous avez besoin de moi pour assouvir une vengeance que j'ignore, pour servir de ténébreux projets! Eh bien, soit. Je me donne à vous!

--Enfin, je vous retrouve! dit gravement Catherine. Tout ce que vous avez dit, je l'oublie. Je suis venue vous trouver parce que j'ai besoin de vous. Et je comptais sur votre aide parce que je connaissais votre haine pour Marillac.

--Parlez donc! Parlez, madame! Délivrez-moi de cette jalousie, et prenez mon âme!

--Je la prends! dit Catherine avec un calme étrange.

Panigarola avait enfoncé ses mains sous sa robe et ensanglantait ses ongles sur sa poitrine.

Pitié, amour, douleur, tout disparaissait de lui.

Il était seulement l'homme qui hait.

Catherine, sûre désormais d'avoir conquis le moine, reprit avec une simplicité d'accent qui eût pu paraître plus terrible que les cris d'angoisse du moine:

--En somme, que voulez-vous? Qu'Alice ne soit pas la femme du seul homme qu'elle ait jamais aimé? Vous voulez tuer cet homme? Et vous voulez aussi qu'Alice ne sache pas que le meurtrier c'est vous? Car vous aimez, car vous espérez encore! Eh bien, tout cela est facile si vous me donnez en échange l'aide que je suis venue vous demander.

--Je suis prêt, dit Panigarola dans un souffle.

--Écoutez. Par votre éloquence emportée et sauvage, vous êtes devenu l'homme qui peut bouleverser Paris. Pourquoi, tout à coup, avez-vous gardé le silence? C'est votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis: remontez dans la chaire, parcourez les églises de Paris, parlez, parlez encore comme vous parliez...

--Que m'importent les prédications, maintenant!

--Insensé! Oubliez-vous que Marillac est huguenot?

Panigarola poussa un effroyable soupir.

--La paix est faite, reprit Catherine avec un livide sourire. Et j'espère qu'elle sera maintenue. Mais il y a parmi ces huguenots une centaine de mauvaises têtes que jamais je ne pourrai réduire à la raison. Il s'agit de les faire disparaître. M'entendez-vous? Un procès est impossible. Le procès de cent huguenots serait le signal de nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour de colère, tue ces hommes, s'ils disparaissent dans une tourmente, et que le roi désavoue ces meurtres, que je les désavoue aussi, la paix est à jamais consolidée. Or, que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve, lui montrer ses victimes!... Pour cela, il faut votre terrible éloquence!...

Le moine ne répondit pas tout de suite.

Une fièvre l'exaltait. Avec sa brûlante imagination, il se voyait décrétant la mort des huguenots.

Et c'était un rêve étrange, d'une tragique ampleur, que de décréter la mort, de traverser la ville comme un météore dévastateur, de faire naître sous ses pas les incendies, de marcher dans des fleuves de sang, et d'arriver enfin à Alice en lui disant:

--Voyez! Paris brûle! Paris meurt! Pour tuer Marillac, j'ai égorgé Paris!...»

Panigarola presque délirant, l'oeil en feu, le visage bouleversé, effroyable à voir, saisit la main de Catherine.

--Demain, madame, je prêcherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois.

--Ne vous inquiétez donc plus du reste! dit-elle rapidement. Et même, tenez, marquis... je vous réponds que des miracles vont s'accomplir, et, que le premier de ces miracles, c'est que vous serez aimé!

--Moi! rugit-il avec un accent de désespoir indescriptible.

--Vous!... Aimé d'Alice!... Je la connais!... Elle méprise vos larmes; couvert de sang et d'horreur, vous lui apparaîtrez comme un dieu!... Nous, nous serons prêts...

--Comment?

--Les maisons des cent condamnés seront marquées une nuit. Au matin, ces maisons brûleront. Et leurs habitants...

--Vous savez où il habite, lui?

--Soyez donc tranquille! Sa maison sera la première brûlée, puisqu'il faut que Coligny soit le premier tué! Tout est prévu, tout est prêt; le jour est fixé...

--Quel jour?

--Le dimanche 24 août, jour consacré à saint Barthélémy.

--Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais méditer sur ce que je vais dire au peuple de Paris!

En parlant ainsi, Panigarola, écumant, donnait réellement une impression de hideur et de force qui se déchaîne. Catherine de Médicis comprit qu'il était inutile de le pousser plus loin. Elle se retira, dit quelques mots à l'abbé qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au parloir la femme qui l'avait accompagnée et monta avec elle dans sa litière.

La jeune femme qui avait accompagné Catherine dans cette expédition demeurait silencieuse.

--Eh bien, fit tout à coup la reine avec une sorte de gaieté qui eût pu paraître macabre, tu ne me demandes pas ce qu'il a dit?

La jeune femme laissa retomber son voile, et la pâle figure d'Alice de Lux apparut.

--Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger Votre Majesté?

--Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh bien! je vais faire comme si tu m'avais interrogée... Il te pardonne!

Alice de Lux eut un frémissement.

--Madame...

--Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh bien! je la lui ai remise... Et il veut te la rendre lui-même... Et ce n'est pas tout!... Il veut que tu sois heureuse, jusqu'au bout: tu reverras ton enfant. Alice, et tu pourras l'emmener.

Alice pâlit affreusement.

--Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais plus!... Il ne faut pas que le comte sache l'existence de cet enfant... Eh bien, tu en seras quitte pour ne pas l'emmener...

Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en fût, continuait sa route, le moine, à travers les couloirs et les escaliers du couvent, se dirigeait vers les jardins.

Panigarola marcha machinalement vers un coin où il y avait un banc de pierre et où il se promenait d'habitude.

Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tête dans une de ses mains.

A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit tout à coup quelqu'un qui s'asseyait près de lui. Ce quelqu'un, c'était l'abbé du couvent des Carmes, personnage considérable, jouissant d'une haute influence et considéré comme un saint.

--Vous travaillez, mon frère? demanda l'abbé... Restez assis... Ne vous levez pas.

--Monseigneur, dit Panigarola en cédant au geste bienveillant de l'abbé, je travaillais en effet... je prépare un sermon...

--C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez, mon digne frère... moi je vais prévenir les curés et leurs vicaires qu'ils aient à venir vous entendre demain à Saint-Germain-l'Auxerrois... en même temps, j'écris à Rome que les temps sont proches... Laissez-moi vous faire une recommandation, mon frère.

--Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur.

--Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez pas vos auditeurs mondains ordinaires; l'église sera remplie de prêtres; or, vous connaissez le peu d'intelligence de nos curés; il s'agit donc de leur remontrer nettement leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez que vous leur portez un mot d'ordre.

--Votre Révérence peut se rassurer, dit Panigarola. Je ferai de mon mieux.

--Si cela est vrai, dit l'abbé en se levant, de grandes choses s'accompliront. Mon fils, recevez ma bénédiction...

Panigarola se courba sous le geste.

Quand il se redressa, il vit l'abbé qui s'en allait.

Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent où se trouvaient logés un certain nombre d'employés laïques, et qui était séparée du monastère proprement dit par un mur percé d'une porte. Le moine franchit cette porte, traversa une cour, entra dans un bâtiment isolé et pénétra enfin dans une chambrette où dormait un enfant.

Panigarola n'alluma pas de flambeau.

Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla l'enfant, comme s'il eût vu clair dans la nuit.

Et qui se fût trouvé près de lui l'eût entendu murmurer dans un sanglot:

--O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu pouvais me faire reconquérir ta mère!...

Le lendemain soir, le révérend Panigarola prêcha dans Saint-Germain-l'Auxerrois.

L'archevêque de Paris assista à ce sermon. Les évêques Vigor et Sorbin de Sainte-Foi, prédicateur ordinaire du roi, le chanoine Villemur à la tête du chapitre de son église, les curés, doyens et vicaires de toutes les paroisses près de trois mille prêtres emplissaient la vaste nef. Les portes étaient fermées Une vingtaine de laïques furent seuls admis. En outre, un certain nombre de capitaines des milices bourgeoises, des centainiers, et même quelques simples dizainiers se massèrent à l'intérieur, près des portes, et purent entendre le sermon.

Le discours du révérend fut entendu dans le plus grand silence.

Seulement, quand ce fut fini, un frémissement terrible parcourut cette assemblée, surtout parmi les curés.

Puis, tout ce monde s'écoula.

Alors une femme, qui, cachée dans une des loges, avait tout vu, tout entendu, se leva à son tour et sortit. A la porte, elle retrouva quelques gentilshommes qui escortèrent sa litière jusqu'à l'hôtel de la reine.

En effet, c'était Catherine.

Et Catherine, au moment où le sermon se finissait, s'était penchée; son regard, chargé d'une haine avide, s'était appesanti sur le duc de Guise, et elle avait murmuré:

«Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!... Ce sera bien étonnant si, dans la bagarre, quelques bonnes arquebuses huguenotes ou autres ne me débarrassent de vous en même temps! Quant au roi, ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le tuer: il meurt. O mon Henri, tu régneras!»

Dès le lendemain de cette mémorable soirée, de furieuses prédications éclatèrent à la fois dans toutes les églises de Paris. Et, à la suite de chacun de ces prêches, le peuple se répandait dans les rues avec des menaces et des imprécations contre les réformés.