‹ Les Pardaillan, tome 3 : La FaustaChapitre 36 sur 52 · XXXV - L'ÉPOPÉE

XXXV - L'ÉPOPÉE

Le duc de Guise et sa brillante escorte avaient mis pied à terre près de l'estrade qui avait été préparée pour eux: le flot de gentilshommes, dans le bruissement soyeux des manteaux de satin, monta les marches de l'estrade. Un page aux couleurs de Guise prit place parmi les pages du duc. Celui-ci, ayant salué une fois encore la foule immense qui l'acclamait, s'assit dans un fauteuil plus élevé que les sièges réservés aux gentilshommes. Derrière le fauteuil se rangèrent les huit pages, le poing sur la hanche. Ils ne témoignèrent aucune surprise à voir ce neuvième page se glisser parmi eux et prendre d'autorité la place d'honneur, c'est-à-dire se poster juste derrière le duc, de façon à toucher presque le dossier du fauteuil.

En arrière des pages prirent place Maineville, Bussi-Leclerc, Maurevert, et la foule des gentilshommes, escorte royale de ce chef qui n'osait être roi.

Tout à coup. Guise pâlit. Les gentilshommes de l'estrade frémirent et se levèrent. D'un groupe nombreux et discipliné, massé au pied de l'estrade, un cri nouveau venait de se lever. Et ce cri, on le poussait sur un signe que venait de faire le page inconnu placé derrière le fauteuil du duc. Et c'était hurlé d'une voix terrible, impérieuse:

--Vive le roi!...

--Vive le roi! Vive le roi! répéta la multitude exaltée.

Le page se pencha sur le dossier du fauteuil, et, tandis que Guise balbutiait d'indistinctes paroles, murmura d'une voix ferme:

--Roi de Paris, voici l'occasion d'être roi de France!...

Le duc se retourna vivement.

--Vous, madame! Vous, princesse Fausta! ici! sous ce costume!... dit-il plein d'émotion.

--Je suis où vous êtes, et peu importe le costume puisque je porte votre blason. Duc, agirez-vous aujourd'hui! Ce peuple, tout à l'heure, va vous porter sur ses épaules jusqu'au Louvre, si vous le voulez!...

--Oui! Eh bien, oui! fit le duc haletant, ébloui.

--Vous marchez sur le Louvre, duc!... Et ce soir, roi de France, vous couchez dans le lit d'Henri de Valois...

--Oui, oui, répéta le duc de Guise qui, à ce moment, se dressa tout debout et salua longuement comme s'il eût enfin accepté cette royauté que lui offrait tout un peuple.

Alors, sur l'estrade et autour de l'estrade, sur toute la place rugissante, ce ne fut qu'une énorme clameur, tandis que des milliers de bras frénétiques agitaient des chapeaux ou des écharpes et que de toutes les fenêtres tombait une pluie de fleurs.

--Vive le roi! Vive le roi!...

Fausta leva au ciel un regard flamboyant. A ce moment, du fond de la rue Saint-Antoine, arriva jusqu'à la place une rumeur sinistre.

--Les voilà! Les voilà!

Les cris de mort, dès lors, se mêlèrent aux acclamations.

--Vive le roi!... Mort aux huguenots!...

Les deux condamnées apparurent à l'encoignure de la place et furent saluées par un hurlement sauvage, immense, capable de donner le frisson.

Guise venait de reprendre place dans son fauteuil. Derrière, sur lui, se penchait à demi Fausta. Les yeux de Guise étaient braqués sur Madeleine Fourcaud qui, la première, faisait son entrée sur la place.

--Belle fille! dit Guise.

Autour de lui on se mit à rire. Elle était belle, en effet, avec ses longs cheveux noirs, sa peau brune et mate, dorée, semblait-il, comme si elle eût été la descendante de quelque gitane.

L'énorme hurlement funèbre se déchaîna plus violent, plus âpre, plus sauvage... Madeleine atteignit le bûcher qui lui était destiné!... Madeleine!... Flora.... la fille aînée de Belgodère.

Elle jeta autour d'elle un regard mourant qu'emplissait la suprême angoisse de la mort. Au même instant, elle fut saisie par les aides, accrochée par le cou, et une acclamation retentit: Madeleine Fourcaud, vêtue de sa longue tunique blanche, se balançait au bout de la corde...

Guise regardait et répétait:

--Belle fille, par ma foi! belle...

Le dernier mot s'étrangla dans sa gorge. Ses yeux exorbités venaient de se fixer sur la deuxième condamnée qu'on traînait à son bûcher.

--A l'autre! hurlait le peuple.

Et, cette autre. Guise la voyait! Cette autre, c'était celle qui hantait ses rêves, celle qu'il aimait enfin, c'était Violetta!...

Toute blanche dans sa robe blanche, auréolée de ses cheveux d'or, elle marchait, sans comprendre peut-être, et ses yeux d'un bleu presque violet erraient avec une douceur étonnée sur ce peuple qui hurlait à la mort. Tout à coup, elle vit le gibet! Elle vit le bûcher! Elle eut un geste d'indicible terreur et elle se raidit...

Guise poussa un rauque soupir. Comment Violetta était-elle là, près du bûcher, à la place de Jeanne Fourcaud! Il n'y avait plus en lui qu'une pensée: la sauver à tout prix! Il se souleva à demi, prêt à jeter un ordre...

--Qu'allez-vous faire? gronda à son oreille une voix.

Guise se tourna, hagard, vers Fausta, et incapable de prononcer un mot, d'un geste fou, lui montra Violetta.

--Je sais, dit Fausta avec une effrayante douceur. Elle est condamnée. Il faut qu'elle meure...

--Non, non! haleta Guise.

--Sauvez-la donc, si vous pouvez!... Insensé! Ne comprenez-vous pas que l'amour de ce peuple pour vous va se changer en haine! que, si vous lui arrachez une Fourcaude, vous n'êtes plus le fils de David, le pilier de l'Eglise! que vous devenez le champion de l'hérésie! qu'on ne vous portera pas au Louvre, mais à la Seine!...

Guise retomba sur son fauteuil!... Il ne jeta pas l'ordre sauveur!... Il retomba, pour sa royauté, pour sa vie!... Il baissa la tête et murmura seulement:

--Oh! c'est affreux! Je ne veux pas voir...

Et il ferma les yeux.

A cette seconde, des vivats, des applaudissements frénétiques éclatèrent dans la foule; une bande, impatiente sans doute de brûler la deuxième Fourcaude, venait de se ruer sur les gardes qui entraînaient Violetta... Fausta jeta un cri d'effroyable détresse...

A la tête de cette bande, elle venait de reconnaître un homme qui fonçait tête basse, entrait comme un coin dans la multitude, parvenait jusqu'à Violetta et la saisissait. Et cet homme, c'était Pardaillan!...

Le chevalier de Pardaillan et le fils de Charles IX s'étaient élancés de l'auberge de la Devinière, suivis de Picouic.

--Cher ami, disait Charles en courant près de Pardaillan, je me sens revivre, puisqu'elle vit. Mais où est-elle? Ah! pour la conquérir, je tiendrai tête à tout Paris!...

--Tant mieux, monseigneur, tant mieux! dit Pardaillan d'une voix singulière. Je ne sais si mon instinct me trompe, mais il me semble flairer une odeur de bataille...

--Nous allons donc nous battre?

Pour toute réponse, le chevalier grommela un juron et précipita sa marche. Que pensait-il? Que redoutait-il? Rien de précis. Il courait à la place de Grève parce que Fausta lui avait donné rendez-vous sur la place de Grève, en prononçant le nom de Violetta.

Lorsqu'ils débouchèrent, haletants et couverts de sueur, sur la place où roulait le flot tumultueux, Pardaillan, s'adressant au premier bourgeois venu:

--Que se passe-t-il?

--Ne le savez-vous pas? on va pendre et brûler les damnées Fourcaudes en présence de Mgr de Guise.

--Pauvres filles, murmura Pardaillan.

Et, se mettant à jouer des coudes et des épaules, il s'avança vers les bûchers surmontés de leurs potences.

--Bonjour, monsieur le chevalier, dit tout à coup près de lui une voix féminine.

Pardaillan considéra attentivement la jeune femme fardée qui venait si hardiment de le saisir par le bras.

--Où diable vous ai-je vue, mignonne?

--Quoi! vous ne vous souvenez pas de l'auberge de l'Espérance? La soirée où vous vîntes voir la bohémienne qui disait la bonne aventure?...

--Loïson! fit le chevalier avec un sourire.

--Ah! vous vous rappelez mon nom! s'écria gaiement la ribaude.

Une rafale de hurlements interrompit Loïson... C'était Guise qui, à ce moment, débouchait sur la place.

--Et que fais-tu ici? reprit Pardaillan attendri par le regard de gratitude admirative de la ribaude.

--Dame, fit Loïson, je cherche aventure.

--Avec ton ami le Rougeaud? dit le chevalier en riant.

Une nouvelle rafale de clameurs plus exaspérées passa sur la Grève et empêcha Loïson de répondre. Cette fois, c'était les Fourcaudes, les condamnées qui apparaissaient.

A ce moment, Charles d'Angoulême était à quelques pas de Pardaillan. Il tournait le dos au côté de la place par où arrivaient les Fourcaudes.

Son regard flamboyant s'était fixé sur le duc de Guise dont il appelait le regard; sa main tourmentait la garde de sa rapière; des pensées de folie envahissaient son cerveau; il méditait l'acte insensé: bondir sur cette estrade, braver et provoquer le duc, le ravisseur de Violetta et l'assassin de Charles IX!

Ce fut à ce moment que la ribaude Loïson, se haussant sur la pointe des pieds pour voir, elle aussi, les condamnée, vit venir Madeleine... La ribaude esquissa le signe de croix, car elle était bonne catholique. Mais sa main s'arrêta soudain dans le geste qu'elle commençait. A cet instant même, elle venait d'apercevoir la deuxième condamnée... celle qu'on appelait Jeanne Fourcaud...

--Oh! murmura-t-elle, voilà qui est étrange!

Pardaillan, lui aussi, venait d'apercevoir la condamnée. Pardaillan n'avait jamais vu Violetta. Mais il tressaillit et jeta un rapide regard du côté de Charles. Les paroles de Fausta résonnèrent à ses oreilles... ce rendez-vous sur la Grève à dix heures... dix heures sonnaient à la grande horloge de l'hôtel des prévôts. Et ce fut dans cette seconde où un doute effroyable traversait l'esprit de Pardaillan que la ribaude Loïson murmura:

--Oh! voici qui est vraiment étrange!... Je connais cette jeune fille!...

--Tu la connais! haleta Pardaillan.

--Certes!... Elle était à l'auberge de l'Espérance avec le bohémien, avec les deux grands escogriffes, avec la diseuse de bonne aventure que vous avez emmenée... Ils l'appelaient Violetta...

Le visage de Pardaillan se transfigura. Un sombre désespoir le convulsa. D'un rapide regard circulaire, il embrassa la Grève et cette foule énorme, pareille à un océan démonté. Et ce regard s'emplit d'une immense pitié lorsqu'il se posa sur Charles d'Angoulême.

--Allons, dit-il à haute voix, tentons l'impossible...

Loïson avait suivi pour ainsi dire la pensée du chevalier.

--Il aime la condamnée! se dit-elle. C'est elle qu'il venait chercher à l'Espérance! Il va mourir pour elle!

Et à son tour, dans le même instant, Loïson s'élança, fonça à travers les groupes de bourgeois, si haletante, si furieuse et si échevelée qu'on s'écartait avec des cris d'effroi et d'étonnement. Pardaillan atteignit Charles. Celui-ci se retourna et vit le chevalier tout blanc, qui étendait le bras vers la condamnée... Jeanne Fourcaud... A ce moment elle n'était plus qu'à vingt pas du bûcher, et, d'une voix étrange dont le calme éveillait des échos terribles, Pardaillan disait:

--C'est là qu'il faut regarder!...

Charles eut un chancellement soudain et un cri farouche. En même temps, il s'élança, suivant Pardaillan qui se ruait dans un élan furieux. Pardaillan avait tiré sa puissante rapière. Il la tenait par la lame et se servait de la lourde garde de fer comme d'une masse. Il bondissait. Si on ne s'écartait pas, il assommait. Le pommeau de fer frappait à coups sourds, et des hommes tombaient à droite, à gauche... La foule s'ouvrait, éventrée... ceux qui étaient devant lui, se retournant aux cris de douleur et d'épouvanté, fuyaient à gauche, fuyaient à droite. Des remous formidables entraînaient des paquets d'hommes et Pardaillan passait, effrayant à voir avec son terrible sourire figé au coin de la lèvre. En un instant inappréciable, il y eut un large espace vide entre Pardaillan et les archers qui entraînaient Violetta.

Violetta, dans cet instant où, hagarde, folle d'horreur, elle avait la hideuse vision du bûcher enflammé au-dessus duquel se balançait le corps de Madeleine, aperçut Pardaillan qui accourait comme une trombe... et aussitôt, près de lui, elle vit Charles. Elle tendit les bras. Un ineffable sourire d'extase illumina son visage.

Charles, sans un cri, se jeta en avant. Alors les gardes croisèrent leurs armes et Violetta apparut derrière une ceinture de hallebardes et de piques. Alors aussi, la foule, un moment affolée, se ressaisissait... l'espace vide se remplissait d'ombres furieuses... et de là-haut, de l'estrade, des vociférations:

--A mort! A mort!...

Un immense rugissement de la multitude roula la clameur mortelle comme un tonnerre. La foule d'une part, les gardes de l'autre, se resserrèrent comme les dents d'un étau formidable entre lesquelles Pardaillan et Charles allaient être écrasés, aplatis, déchiquetés... A ce moment, dix, quinze, vingt hommes à la figure sinistre se ruèrent le poignard à la main; des gens tombèrent, la fuite recommença, et ces inconnus hurlèrent:

--Pardaillan! Pardaillan!

Devant la soudaine, la fantastique ruée des truands ameutés par Loïson, la foule refluait, éperdue.

Guise, debout, rugissait de rage. Maineville, Bussi, cent autres s'élançaient, l'épée au poing... Fausta, flamboyante de fureur, levait sur le ciel un regard chargé d'imprécations, et, quand ce regard retombait sur Pardaillan, il était chargé d'une admiration surhumaine...

Voici ce qui se passait: tout ce que Paris comptait de coupe-bourses avait été attiré sur la Grève par la certitude de fructueuses opérations dans une multitude trop occupée de crier à la mort pour surveiller ses poches.

Ceux d'entre eux qui avaient vu le chevalier à l'auberge de l'Espérance et en avaient gardé un souvenir de terreur et d'admiration le reconnurent dès l'instant où il s'élança sur les archers. Foncer sur les agents de l'autorité a toujours été un plaisir pour la tourbe des gens de sac et de corde.

En quelques instants, une centaine de ces malandrins, surgis de toutes parts, s'étaient massés derrière le chevalier, adoptant aussitôt le cri de ralliement:

--Pardaillan! Pardaillan!

Un choc se produisit. Cette masse, emportée comme une trombe, fit la trouée à travers la foule culbutée, et se heurta soudain aux gardes, piques croisées.

Le choc fut effroyable et, dans le même instant, une vingtaine d'hommes, gardes ou truands, tombèrent, morts ou blessés. Pardaillan, les habits déchirés par les coups de piques, sanglant, hérissé, formidable, Pardaillan franchit comme un boulet les rangs des archers.

--Arrière, hurlèrent les deux gardes qui maintenaient Violetta.

La rapière du chevalier se leva, tourbillonna, le pommeau de fer atteignit l'un des gardes à la tempe; il tomba comme une masse; l'autre recula; au même instant, le chevalier saisit dans ses bras Violetta expirante et, se retournant, il apparut à ceux de l'estrade...

--Tuez-le! tuez-le! vociférait Guise.

--Je suis vaincue! Je suis maudite! gronda Fausta.

La mêlée entre les gardes et les truands se faisait des plus violentes; des gentilshommes dévalaient de l'estrade et couraient sur Pardaillan, la dague levée. Pardaillan jeta la jeune fille dans les bras de Charles. Celui-ci, déchiré lui-même, ses forces centuplées par la frénésie de cette minute, reçut Violetta qui à ce moment ouvrit les yeux.

Il y eut entre yeux un regard qui eut la durée d'un éclair... Et ce fut dans le tumulte déchaîné, dans la fumée qui montait du bûcher de Madeleine, ce fut la confirmation de leur amour.

--En avant! rugit Pardaillan. Vers les chevaux!

Les montures de l'escorte étaient massées près de l'estrade.

Il saisit sa rapière par la poignée. Et il se mit en marche vers les chevaux. Il ne courait pas. Ce n'était plus la ruée de tout à l'heure. La rapière tourbillonnait, pointait, frappait, sifflait; sur la route sanglante, des gens tombaient... et Pardaillan blessé, pareil à une statue rouge-, éclaboussé de sang du front aux pieds, marchait, couvrant de son prodigieux moulinet Charles et Violetta.

Pardaillan atteignit les chevaux au moment où une vingtaine de gentilshommes se ruaient sur lui tous ensemble. Il mit son épée en travers de ses dents, empoigna Charles, tenant Violetta, et les souleva tous deux d'un terrible effort: Charles se trouva à cheval, Violetta assise devant lui, sur l'encolure, l'enlaçant d'un de ses bras.

--Tue! Tue! rugirent les assaillants...

Ils étaient sur lui... Les truands décimés avaient fui!... La foule revenait à la charge avec une clameur sauvage.

Pardaillan vit qu'il était seul!...

Seul contre deux ou trois cents gentilshommes... Seul contre cinq ou six cents gardes!.. Seul contre vingt mille furieux qui couvraient la Grève...

Pardaillan sourit...

--O vous que j'aime, murmura Charles, que ma dernière parole soit une parole de bonheur... je vous aime!...

--O mon beau prince, dit Violetta extasiée, je vous aime, et mon bonheur est grand de mourir dans vos bras...

A cet instant, l'immense clameur de mort et de joie affreuse devint de nouveau une clameur d'épouvante... Les gentilshommes fuyaient, les gardes fuyaient, le peuple fuyait... Et, seule maintenant sur l'estrade, Fausta, haletante, rugissait une suprême imprécation de rage... Que se passait-il?...

Les chevaux de l'escorte, pris de folie sans doute, s'étaient débandés... Près de quatre cents chevaux lâchés, furieux, hennissant, ruant, affolés encore par les cris de détresse, renversant des groupes, les écartant, les culbutant de leurs poitrails, d'autres se heurtant, se mordant, tombant, se relevant et reprenant leur course insensée...

Comment?... Pourquoi cette folie soudaine?

A la seconde où les truands furent dispersés, où les gardes se reformèrent, où les gentilshommes se ruèrent, où Charles fut placé, jeté à cheval avec Violetta, Pardaillan bondit sur le laquais le plus proche de lui, et l'envoya rouler sur le sol d'une furieuse poussée; en même temps, il se mit à cravacher les chevaux de sa rapière: la rapière transformée en cravache cingla des croupes, fouetta des naseaux, zébra d'estafilades sanglantes des poitrails et des encolures...

Et les chevaux, fous de douleur, se cabrant, se dressant, se mordant et ruant, se précipitèrent en une galopade éperdue. Pardaillan s'élança sur un deuxième groupe; même manoeuvre, mêmes cinglements, même fuite enragée des bêtes affolées...

Maintenant, c'étaient les chevaux eux-mêmes qui faisaient sa besogne!...

Charles d'Angoulême, fou de stupéfaction devant ce prodigieux spectacle, entendit tout à coup une voix éclatante:

--En avant, par tous les diables!

Il vit Pardaillan près de lui... Pardaillan monté sur un cheval qu'il venait d'arrêter par la bride... Pardaillan ruisselant de sang et de sueur, terrible, flamboyant, qui s'élança vers le pont de Grève où il n'y avait plus personne, c'est-à-dire vers le fleuve, la foule ayant redouté d'être poussée à l'eau, et ayant fui partout par les rues. Charles suivit...

--Fuyez, dit Pardaillan. Gagnez votre hôtel et attendez-moi là...

--Et vous? haleta le jeune duc.

--On nous poursuit. Je vais tâcher de les entraîner, Si nous fuyons ensemble on saura où nous sommes!

Pardaillan, levant sa rapière, cingla la croupe du cheval de Charles, qui partit à fond de train. Quant à lui, il demeura sur place, immobile, regardant d'un oeil étrange la tunique blanche de Violetta qui s'envolait, et bientôt disparut au loin... Charles était sauvé!... Violetta était sauvée!

A ce moment, tout près de lui, un long hurlement venant de la place de Grève retentit.

Guise et Fausta étaient demeurés seuls, près de l'estrade.

Il n'était plus question de marche triomphale vers Notre-Dame et vers le Louvre!...

Cependant, en quelques minutes, une cinquantaine des chevaux furent arrêtés enfin. Une troupe se forma, qui s'élança à la poursuite de Pardaillan. Ils étaient presque sur lui. Alors, Pardaillan piqua son cheval d'un furieux et double coup d'éperon. La bête hennit de douleur et bondit, enfilant une ruelle étroite, dans laquelle se précipitèrent les poursuivants.

«Bon! grommela le chevalier, les voilà dépistés.»

Derrière lui la rumeur de mort grondait: après une ruelle, une autre. Il franchissait d'un bond la rue Saint-Antoine, renversait des gens; des clameurs saluaient au passage l'infernale cavalcade...

Les premiers des poursuivants étaient sur lui; il entendait le souffle rauque des bêtes épuisées; il courait, labourait les flancs de son cheval quand il faiblissait, et lui demandait un suprême effort... Où allait-il? L'instinct seul le guidait à ce moment...

«Les portes de Paris sont fermées», avait-il pensé. Et il était rentré au coeur de la ville... Mais la meute avait volé, elle aussi. Plusieurs étaient tombés en route. Mais ils étaient encore une trentaine...

Que voulait Pardaillan? Espérait-il les épuiser, et, se retournant à la fin, demander son salut à quelque tentative insensée?... Mais il voyait bien que, dès qu'il s'arrêterait, la foule se ruerait sur lui... Dans les rues qu'il parcourait, un tumulte effroyable se déchaînait. Les imprécations, les malédictions éclataient contre cet homme qui était poursuivi...

Où aller?... Son cheval faiblissait; il rendait du sang par les naseaux; ses flancs ruisselaient de sang. Et lui-même, tout sanglant, tout déchiré, sa rapière nue en travers de la selle, les yeux flamboyants, penché sur l'encolure écumante, passait comme une foudroyante vision!...

Où allait-il?... Où aboutirait-il?... Il ne savait pas!...

Mourir!... mourir sans avoir frappé Maurevert!...

Pardaillan jeta autour de lui des yeux hagards ou pourtant, même en cette tragique seconde, il y avait encore une ironie... Il allait mourir! Et Maurevert pour qui il avait vécu, Maurevert, l'assassin de Loïse...

Maurevert allait vivre désormais sans terreur!

Il regarda autour de lui et, dans cette course vertigineuse, il lui sembla reconnaître des détails, des maisons déjà, une rue connue... Une lueur d'espoir s'alluma dans son esprit: cette rue, c'était la rue Saint-Denis!... C'était l'auberge de la Devinière... une retraite possible!...

Derrière lui, la troupe des cavaliers galopait éperdument; il n'avait comme avance que deux ou trois longueurs de chevaux. Sa bête épuisée ne donnait plus que le galop raidi qui précède la chute. Pardaillan vit le perron de la Devinière, et se prépara: il abandonna la bride sur l'encolure et déchaussa les étriers; en même temps, passant la jambe par-dessus l'encolure, il se trouva assis sur la selle, A cet instant, il atteignit la Devinière: il sauta!...

En même temps qu'il sautait, il cinglait le cou de son cheval d'un dernier coup de sa rapière. La bête, affolée de douleur, bondit avec une nouvelle vigueur et continua son galop furieux pour aller s'abattre enfin plus de cinq cents pas plus loin... Le peloton des poursuivants, lancé au galop de charge, passa comme une trombe...

Les premiers, seuls, avaient vu la manoeuvre de Pardaillan et tentèrent de s'arrêter. Alors, ce fut une mêlée affreuse. Les cavaliers qui accouraient par-derrière, lancés en une course frénétique, vinrent heurter ceux des premiers rangs comme des catapultes vivantes.

Cependant le chevalier avait gagné le perron de la Devinière au moment même où tout ce qui était à l'auberge, buveurs, garçons et servantes, se précipitait dehors pour voir quel cyclone passait dans la rue. Ces gens virent Pardaillan qui montait. Et ils s'écartèrent, pris d'épouvante. Pardaillan avait une si terrible figure qu'ils tremblèrent.

Pardaillan entra, jeta sa rapière et chancela un instant. Par un puissant effort, il réagit; et, apercevant un gobelet plein de vin qu'un buveur avait laissé pour courir au perron, il le vida d'un trait. Alors, il ferma la porte et les fenêtres. Puis, avec tranquillité, il se mit à barricader l'auberge; entre la première fenêtre et la porte, il y avait un bahut chargé de vaisselle; Pardaillan se mit à pousser le bahut et vint le placer devant la porte...

«Bonne idée, grommela-t-il, qu'a eue jadis maître Grégoire de placer des barreaux aux fenêtres; cela m'épargne de la besogne, et vraiment je n'en puis plus...»

--Mon Dieu, fit tout à coup une voix tremblante, que se passe-t-il?... Qui êtes-vous?... Que faites-vous là?...

--C'est moi, ma chère Huguette. rassurez-vous! fit Pardaillan qui, en se retournant, venait d'apercevoir l'hôtesse.

--Vous, monsieur le chevalier!... Seigneur!... comme vous voilà fait!... Oh! mais il se trouve mal!...

Pardaillan venait de tomber lourdement sur un escabeau; le sang perdu, l'affolement de cette course infernale à travers Paris, toutes ces causes combinées le terrassaient enfin. Huguette s'élança, et, soutenant dans ses bras la tête pâle du chevalier, elle le contempla un instant avec une profonde expression de tendresse où il y avait l'émoi d'une amante et une pitié maternelle.

Au-dehors les hurlements se rapprochèrent soudain.

--Mathieu! Lubin! appela Huguette. Et vous Jehanne, Gillette, accourez!... Vite, donnez-moi ce cordial!...

La salle commune était parfaitement vide. Il n'y avait plus personne dans l'auberge. Pardaillan se mit à rire.

--Pardieu, je les ai laissés dehors, en me barricadant!...

Dans la rue, devant l'auberge, c'était la rumeur de mort qui montait; les gentilshommes de Guise se préparaient à l'attaque.

--Il faut défoncer cela, dit l'un d'eux.

--Un instant! fit une voix rauque.

Tous se retournèrent et virent Maurevert. Ils ne purent s'empêcher de frémir à voir la haine qui éclatait sur ce visage.

--Je connais l'homme, cria-t-il. Soyez sûrs que, s'il s'est gîté là, il doit avoir le moyen de se défendre. Donc, il ne faut rien livrer au hasard. La prise est trop importante. Il faut prévenir le duc!

--Je m'en charge, dit un gentilhomme en s'élançant.

Huguette et le chevalier n'avaient rien entendu de ces paroles qui se perdirent dans le tumulte. Mais Huguette entendait parfaitement les cris de mort.

--Est-ce donc à vous que s'adressent ces cris? demanda-t-elle en pâlissant.

--A qui voulez-vous que ce soit? fit Pardaillan.

--Hélas! reprit Huguette qui tremblait, que va-t-il vous arriver, chevalier!

Le mot était sublime. Car Huguette, malgré son angoisse, s'oubliait. Pardaillan la considéra un instant avec une admiration attendrie.

--Vous savez bien, ma chère hôtesse, qu'à la Devinière il ne m'est jamais rien arrivé de fâcheux.

Un étrange tumulte éclatait dans la rue, à ce moment. Et ce n'était pas le tumulte d'une attaque: des bruits sourds résonnaient, et ce n'était pas les bruits d'une porte qu'on essaie de défoncer. Ce tumulte, c'était celui d'une foule qui s'écarte précipitamment. Ces bruits, c'était, eût-on dit, ceux de meubles qui, tombant de très haut, se brisaient à grand fracas sur le perron et sur la chaussée. En même temps, de rauques vociférations descendaient du haut d'une fenêtre, comme une pluie d'imprécations. Dehors Maurevert s'écriait:

--Je le savais bien que le damné Pardaillan avait rassemblé ici son armée de truands!

Et Pardaillan disait à Huguette:

--Ah ça! mais nous avons des défenseurs?

Il s'élança vers les étages supérieurs et, guidé par le bruit formidable, atteignit le deuxième et dernier étage. Là, il constata que les vociférations venaient de la chambre où il avait dormi la nuit précédente...

--Ils sont au moins quinze là-dedans, songea-t-il. A la bonne heure! Je commence à croire qu'on va pouvoir donner du fil à retordre à messieurs les guisards.

Et il ouvrit la porte en criant:

--Holà, camarades, ne jetez pas tout à la fois! De la méthode, que diable! Organisons une défense, et...

Il s'arrêta court, ébahi par le spectacle imprévu qui s'offrait à ses yeux.

Dans sa chambre, il n'y avait plus de meubles: les chaises, les deux fauteuils, la table, le bahut, le lit même, démonté sans doute pièce à pièce, avaient été précipités par la fenêtre grande ouverte. Il n'y avait plus qu'une horloge, une de ces grandes horloges enfermées dans une gaine de bois sculpté.

Et celui qui, à ce moment-là, faisait des efforts pour lui faire prendre le chemin des autres meubles...

C'était... Croasse.

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