XXXVI
BELGODÈRE
Belgodère, on l'a vu, s'était élancé vers la porte Montmartre pour courir à l'abbaye. Il trouva la porte fermée: sur l'ordre du duc de Guise, nul ne pouvait sortir de Paris.
«A cette heure, se dit-il, la fille de Claude doit être en cendres. Le tour est joué. Que pense-t-il?... Il pleure.»
L'image qui s'évoquait dans son esprit, Violetta pendue au-dessus du bûcher, et Claude mourant de désespoir, appela l'image de sa propre fille que lui-même avait vue dans les flammes. Un long frisson le secoua.
«Flora est morte, gronda-t-il. Mais Violetta est morte. Et il me reste Stella. Que reste-t-il à Claude?»
Il pâlit à la pensée que Claude chercherait sans doute à se venger sur Stella. Alors en toute hâte il revint à la porte.
--Laissez-moi passer, dit-il au chef de poste, je paierai ce qu'il faudra.
Cet homme couvert de sueur, hagard, haletant, les yeux exorbités, éveilla les soupçons du sergent d'armes. Il fit un signe: cinq ou six gardes se jetèrent sur Belgodère et le poussèrent dans la rue. Le bohémien courut à la porte voisine, mais s'y heurta à la même consigne.
Tout à coup, il eut un cri de joie et se reprit à courir.
«Comment n'y ai-je pas songé tout de suite? Elle me fera sortir, elle!»
Il partit en courant, et bientôt frappait au palais Fausta.
Fausta venait de rentrer.
Elle reçut Belgodère dès qu'il demanda à la voir. Et, certes, jamais le bohémien n'eût pu soupçonner quels orages se déchaînaient à ce moment dans l'esprit de cette femme. C'est à peine si elle était un peu plus pâle que d'habitude.
--Que me veux-tu? demanda-t-elle.
--Un sauf-conduit pour franchir les portes de Paris, dit le bohémien.
--Tu veux donc me quitter?
--Non, madame. Aujourd'hui, moins que jamais. Car, grâce à vous, une de mes filles est vivante. Vous savez que mes deux filles Flora et Stella furent, après l'arrestation des miens, confiées à un chrétien. Ce chrétien-là, madame, c'était le procureur Fourcaud! Ainsi, celle qui a été pendue et brûlée, c'était ma fille aînée. Celle que vous avez sauvée, c'est Stella. Sur votre ordre, je l'ai conduite et laissée à l'abbaye de Montmartre. Et les portes de Paris sont fermées. Vous comprenez qu'il me faut un sauf-conduit!
--Je comprends, dit Fausta. Et tu vas avoir satisfaction.
Fausta tira en effet un papier d'un petit meuble et le remit au bohémien en lui disant:
--Garde ceci précieusement; ce papier te permet en tout temps de passer partout; ce soir tu me rendras ce parchemin.
Belgodère saisit le parchemin qui portait la signature et le sceau de Guise. Il s'élança au-dehors sans songer à remercier Fausta. A peine fut-il parti que Fausta, ayant tracé en hâte quelques mots sur une feuille, appela et dit:
--Un cavalier pour l'abbaye. Cet ordre à Mme de Beauvilliers. Il est nécessaire que le cavalier arrive avant l'homme qui sort d'ici.
Belgodère avait repris le chemin de la porte Montmartre. Lorsqu'il y arriva, c'était encore le même sergent qui était de garde. Il reconnut le bohémien. Et il s'apprêtait cette fois à le faire saisir lorsque Belgodère exhiba son papier. A peine le sergent y eut-il jeté un coup d'oeil qu'il regarda Belgodère avec stupéfaction, puis s'inclina.
Dès que la porte lui eut été ouverte, Belgodère se précipita au-dehors, franchit le pont et s'élança vers l'abbaye. Tout en montant au pas de course, il ruminait:
«Comment vais-je apprendre la chose? Elle croit qu'elle s'appelle Jeanne Fourcaud. Pas du tout. Elle s'appelle Stella. C'est ma fille. Me croira-t-elle seulement? Oui. Nous partirons.»
Il riait nerveusement en grommelant ainsi, et il avait une effrayante figure.
Il atteignit l'abbaye et trouva plus expéditif de passer par la brèche. Il marcha vers l'enclos, et, quand il n'en fut plus qu'à cent pas, il vit que la porte en planches était ouverte. Belgodère fronça les sourcils, mais aussitôt il songea:
«C'est moi qui l'aurais laissée ouverte cette nuit...»
D'un bond, il fut dans le logis. Il était vide...
--Il se mit à courir comme un insensé, appelant, sanglotant et mêlant ses appels de tendresse de jurons terribles. Quand il fut bien sûr que Stella n'était plus ni dans le pavillon, ni dans l'enclos, il courut au monastère, monta l'escalier en bousculant un homme qui à ce moment le redescendait, et frappa violemment à la porte de l'abbesse.
--Stella! où est Stella? gronda-t-il lorsqu'il se trouva en présence de Mme de Beauvilliers; la prisonnière!
--Ne l'avez-vous pas emmenée? conduite à la Bastille?
--Je ne parle pas de Violetta. Je veux dire celle que j'ai ramenée...
--Ah! vous aviez donc ramené une autre prisonnière?
Belgodère saisit sa dure chevelure à deux mains. Il se rappelait maintenant qu'il n'avait prévenu personne. A mots entrecoupés, il fit le récit de ce qui s'était passé pendant la nuit, et comment, ayant conduit Violetta à la Bastille, il avait ramené Jeanne Fourcaud.
--Vous avez eu tort de ne pas m'informer, dit Claudine de Beauvilliers. Si la princesse demande compte de cette nouvelle prisonnière c'est vous seul qui en êtes responsable. Je conçois votre émotion...
Mais déjà Belgodère n'écoutait plus. Il secoua la tête et, s'élançant au-dehors, il retourna à l'enclos. Là, il s'assit sur une pierre, la tête entre les mains. Ce désespoir farouche dura deux heures, au bout desquelles le bohémien commença à mettre un peu d'ordre dans son esprit.
Il songea d'abord à la facilité avec laquelle il était arrivé auprès de l'abbesse. Il eût été attendu qu'il n'eût été ni plus vite, ni mieux reçu. Car l'abbesse lui avait parlé avec une politesse et une douceur à laquelle il n'était pas accoutumé.
Alors, il alla étudier de près la porte de la pièce ou Stella avait été enfermée. La serrure était intacte; elle n'avait pas été brisée ni forcée. La conclusion sautait aux yeux: Stella n'avait pas ouvert; on lui avait ouvert du dehors!
Mais qui?... Qui pouvait avoir eu un intérêt a délivrer cette jeune fille?... Fausta!... Fausta et les cavaliers qui lut avaient servi d'escorte!...
Belgodère, alors, se rappela cet homme qu'il avait croisé dans l'escalier tout à l'heure. Quand il eut rassemblé dans son esprit toutes les circonstances, Belgodère quitta l'abbaye et se mit à descendre lentement les pentes de Montmartre. Sa rude figure à ce moment, paraissait calme. Seulement, ses lèvres étaient blanches, ses yeux étaient striés de fibrilles rouges. Voici ce qu'il songeait:
«Fausta savait que j'allais à l'abbaye reprendre mon enfant. Fausta a expédié un cavalier qui m'a dépassé et a enlevé mon enfant. Bien. Très bien. Que veut-elle? Je ne sais pas. Mais, si elle se doute de ce que je pense, elle fera mourir ma fille... C'est bon... Je m'attache à elle!»
Un geste menaçant compléta la pensée dû bohémien. Quand, dans la soirée, se jugeant assez calme pour maîtriser son émotion, il reparut devant Fausta. celle-ci fut la première à demander:
--Ma prisonnière?...
--Elle a disparu, dit froidement Belgodère.
--Nous la retrouverons, dit Fausta, sans émotion. Tu peux te retirer en paix, Belgodère, non toutefois sans m'avoir rendu le sauf-conduit que je t'ai confié.
--Ce papier! s'exclama le bohémien en se fouillant vivement. Par le diable, où est-il?... Je ne l'ai plus...
--Tu l'as perdu?...
--Oui, dit Belgodère en regardant fixement Fausta, j'ai dû le perdre...
--Cela n'a pas d'importance, après tout. Va, Belgodère, et attends mes ordres. A moins que tu ne veuilles quitter mon service, auquel cas je t'enverrais à mon trésorier?
--A moins que vous ne me chassiez, dit le bohémien, je préfère rester.
--C'est bien aussi ce qu'il me semble, à moi, dit Fausta.
Et elle accompagna d'un sourire aigu le bohémien qui, après une humble salutation, se retirait. Belgodère grondait en lui-même:
«Maintenant, je suis tout à fait sûr que c'est elle qui a fait enlever Stella. Par l'enfer, signora mia, non seulement je n'ai pas fini avec vous, mais cela ne fait que commencer!...