‹ Les Pardaillan, tome 3 : La FaustaChapitre 39 sur 52 · XXXVIII

XXXVIII

LE TRIBUNAL SECRET

Lorsqu'il revint à lui, il se sentit ranimé par une impression de fraîcheur, en même temps qu'il éprouvait des secousses de cahots. Où le conduisait-on?...

Par qui, pour qui avait-il été saisi? Le sac jeté sur sa tête le mit sur la voie; c'était là une manoeuvre familière aux gens de Fausta. Il frémit. Non pour lui-même... Que pouvait Fausta?... Le tuer? Il était décidé à se tuer lui-même!... Mais Violetta?... Est-ce que l'infernale Fausta n'avait pas retrouvé sa trace, à elle aussi?...

Tout à coup le véhicule qui le transportait s'arrêta. Claude fut saisi par une douzaine d'hommes qu'il ne voyait pas. Il entendit résonner un marteau de bronze sur une porte, et il frissonna. Il comprit dans quel antre on l'entraînait: il était bien le prisonnier de celle qu'il avait appelée sa Souveraine!...

Claude, porté à bras, sentit qu'on s'arrêtait encore et qu'on ouvrait une porte verrouillée, puis qu'on le déposait précipitamment sur un tapis... Alors, il entendit un cri d'étonnement... Une main rapide trancha les liens qui l'entravaient, le sac fut enlevé. Celui qui venait de le délivrer et qui se trouvait à genoux près de lui eut une sourde exclamation.

--Claude! Vous! Vous ici!...

Les yeux de Claude, éblouis, s'étaient fermés.

--Le cardinal prince Farnèse!...

Le cardinal était agenouillé près de lui.

--Où sommes-nous? râla Claude.

--Ne vous en doutez-vous pas! dit Farnèse d'une voix sombre. Où sommes-nous, sinon chez celle qui passe, semant la mort!

--Fausta! gronda Claude qui parvint à se mettre debout. Mais vous êtes donc prisonnier, vous aussi?

--J'ai été saisi au moment où je quittais le logis de la place de Grève... Ma fille! haleta Farnèse.

--Sauvée! Je voulais vous conduire près d'elle...

Farnèse baissa la tête devant le bourreau qui le considérait d'un regard empli d'une ineffable sérénité.

--Vous étiez le père, murmura Claude. Et, pour le bonheur de l'enfant, il lui fallait un père qui ne fût pas le bourreau.

Deux larmes brûlantes s'échappèrent des yeux de Farnèse.

--Voyons, dit-il d'une voix tremblante, vous disiez qu'elle est sauvée... répétez-le... vous disiez cela...

--Oui, je vous raconterai en détail toute l'aventure; pour le moment, il faut songer à sortir d'ici... Avant tout, il faut que je reprenne des forces; donnez-moi à manger!

--A manger? balbutia Farnèse en passant la main sur son front.

--Oui, je meurs de faim... et surtout de soif...

Farnèse saisit le bras de Claude.

--Je suis ici depuis ce matin, cette porte de chêne ne s'est ouverte que tout à l'heure lorsqu'on vous a jeté ici, presque dans mes bras... Il n'y a ni à manger ni à boire.

A ce moment, la lampe suspendue très haut au plafond s'éteignait subitement, grâce à quelque mécanisme manoeuvré du dehors.

Un léger déclic se fit entendre; une faible lumière éclaira soudain l'obscurité profonde, et alors un fantastique spectacle de rêve leur apparut...

Tout un panneau de la pièce où ils étaient enfermés semblait avoir disparu!... A la place de ce panneau, une grille se montrait. Et, de l'autre côté de cette grille, c'était une pièce de vastes dimensions, éclairée par de rares flambeaux qui projetaient autour d'eux une lueur triste. Au milieu de cette salle, le cardinal et le bourreau virent une mise en scène fabuleuse...

Au milieu de cette salle s'élevait une estrade tendue de velours incarnat et surmontée d'un dais de soie brochée à reflets rouges. Les tentures de ce dais retombant en arrière de l'estrade en plis chatoyants formaient un fond d'un rouge de flamme sur lequel ressortait en un étrange relief la sombre beauté de Fausta... Fausta, immobile sur un trône d'ivoire incrusté d'or, vêtue de ses habits pontificaux, le front ceint de la tiare d'or, les pieds posés sur un vaste coussin de satin blanc, Fausta, sculpturale, hiératique, éclatante de majesté, tandis qu'au pied de l'estrade six robes rouges de cardinaux, douze robes violettes d'évêques s'alignaient dans une immobilité de saints de cathédrale, tandis qu'à droite et à gauche de la salle le double rang d'hommes d'armes couverts d'acier et appuyés sur les hallebardes semblait un alignement de cariatides étincelantes.

Papesse!...

Elle était la papesse formidable et glorieuse qui daignait, dans cette lueur confuse des candélabres, se montrer en toute sa splendeur. Une quarantaine de gentilshommes, tous debout, le chapeau bas, se tenaient en arrière de son trône. Et il régnait sur cette assemblée un silence terrible...

Soudain, la statue blanche s'anima... Son regard se tourna vers l'un des six cardinaux rangés au pied de l'estrade, et elle fit un geste de sa main pâle où rutilait l'anneau, le symbolique anneau pareil à celui que Sixte-Quint portait à son doigt.

Le cardinal à qui Fausta avait fait un signe tenait un papier. Il s'avança de quelques pas, s'agenouilla devant Fausta, se prosterna, puis, se relevant, se tourna vers la grille face aux deux prisonniers. Et il prononça:

--Êtes-vous Jean Farnèse, évêque de Parme, cardinal lié à nous par le traité accepté et signé par vous devant le conclave réuni dans les Catacombes de Rome?

--Je suis celui que vous dites, cardinal Rovenni... Que me voulez-vous?... répondit Farnèse glacial.

Celui qui s'appelait cardinal Rovenni se tourna vers Claude et dit;

--Êtes-vous maître Claude, bourgeois, ancien bourreau juré de Paris! Êtes-vous Claude qui avez accepté les fonctions de bourreau dans notre association?

--Je le suis! répondit sourdement Claude.

La voix du cardinal Rovenni se fit solennelle:

«Cardinal Farnèse et vous maître Claude, écoutez. Vous êtes tous deux accusés de crimes capitaux contre la sûreté de notre association sacrée. Ces crimes ont été exposés devant notre tribunal secret qui les a jugés en toute conscience. Je dois donc vous transmettre la sentence sans appel dont chacun de vous est frappé... Cardinal Farnèse, continua-t-il en dépliant et en lisant le parchemin qu'il tenait, vous êtes accusé d'avoir laissé un sentiment humain dominer votre coeur et vous pousser à la désobéissance puis à la rébellion. Vous êtes accusé et convaincu d'avoir essayé de soustraire à la mort votre fille condamnée par notre tribunal parce qu'elle est un obstacle, parce que sa vie est un danger pour notre société.»

Farnèse, peu à peu, avait repris son sang froid et, regardant Fausta en face:

«Madame, dit-il, j'ai été le premier à étayer votre souveraineté; le premier j'entre en rébellion. J'étais venu à vous parce que Sixte me semblait être la Tyrannie dans l'Eglise libre. Je me suis séparé de vous parce que j'ai vu que vous étiez l'incarnation de la Perversité. Je ne reconnais plus votre sainteté, ni votre souveraineté. Je sais que vous allez me tuer.

Mais, avant de mourir, laissez-moi vous dire que je vous ai regardée jusqu'au fond de l'âme et que ce que j'ai vu me cause un vertige d'horreur.

Farnèse recula en se croisant les bras. Un silence de mort accueillit ces paroles. Pas un frisson de vie ne courut sur le visage de cette statue qu'était Fausta... Alors le cardinal Rovenni reprit, s'adressant cette fois à Claude:

«Maître Claude, vous êtes accusé et convaincu de rébellion; vous êtes accusé et convaincu d'avoir tenté de soustraire au supplice la fille païenne nommée Violetta; vous êtes accusé et convaincu d'avoir refusé ici même d'exercer votre office contre cette fille qui vous était livrée.»

Claude ne répondit pas. Il restait sous le coup de cette stupéfaction qui l'avait saisi dès le premier instant et qui paralysait ses facultés. Le cardinal Rovenni attendit un instant. Et, alors, d'une voix sourde, il se mit à lire le parchemin:

«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Au nom de notre Souveraine élue et choisie pour monter sur le trône de Pierre et y exercer le pontificat sous le nom de Fausta, Première du nom, en notre âme et conscience avons déclaré Jean Farnèse, cardinal, coupable de haute trahison envers la Souveraineté pontificale; et Claude, bourreau-juré, coupable de rébellion et trahison envers la Société. En conséquence, moi, François Rovenni, cardinal par la grâce de Dieu, ai donné lecture aux condamnés de la sentence de mort, ai respectueusement supplié Sa Sainteté, notre Souveraine pontificale, de prononcer sur le genre de supplice applicable aux condamnés.»

La papesse ne fit pas un mouvement. Seulement ses yeux noirs étincelaient dans la demi-obscurité. Et sa voix sans accent humain, sans pitié, sans haine, prononça:

«Nous, Fausta Ière, souveraine par l'élection du conclave secret, vu la sentence qui condamne à mort Jean Farnèse, cardinal, et Claude, bourreau-juré, vu le malheur des temps qui commande encore le secret, arrêtons:

«Que les deux condamnés ne soient pas ostensiblement exécutés;

«Que la Faim et la Soif soient les exécutrices de la sentence.»

Tous les personnages qui entouraient le trône s'agenouillèrent alors. Une éclatante lumière, jaillie de vingt-quatre lampes soudain démasquées, inonda le trône d'ivoire, les trompettes sonnèrent une fanfare aux accents larges et lents, que soutenaient les mugissements d'un grand orgue, dissimulé derrière le trône... et, sur ce trône, Fausta, debout, leva le bras, étendit la main droite, et les trois doigts s'ouvrirent pour la bénédiction pontificale...

Soudain cette fantastique vision disparut en un instant... Farnèse et Claude se retrouvèrent plongés dans une profonde obscurité. Lorsque la lampe du plafond se ralluma, grâce à quelque invisible mécanisme, au lieu de la grille, ils virent la muraille telle qu'elle était d'abord.

--Quel affreux cauchemar!... balbutia Claude.

--Quelle réalité sinistre! répondit Farnèse de sa voix glaciale. Vous n'avez pas rêvé!

--Quoi!... Nous sommes condamnés à mourir...

--De faim et de soif!.. Oui!...

Claude voulait mourir, mais non de cette épouvantable mort. Il jeta autour de lui un regard de feu.

--Cette fenêtre! gronda-t-il.

En un clin d'oeil, il eut placé un escabeau sur la table, approché la table du fond de la pièce et atteint la fenêtre qui surplombait la Seine. Un souffle d'humidité venu de la rivière fouetta son visage. La fenêtre était défendue par des barreaux monstrueux... mais Claude sourit!... il se sentait assez fort pour arracher les barres de fer. Il redescendit, saisit Farnèse par le bras et haleta:

--Nous ne mourrons pas ici... nous fuirons par cette fenêtre avant deux heures.

Farnèse eut un imperceptible haussement d'épaules.

--Nous ne fuirons pas, nous mourrons ici..., murmura-t-il.

A ce moment, et, comme pour confirmer cette certitude qu'exprimait le cardinal d'une voix morne, un volet se rabattit violemment de l'extérieur et mura la fenêtre... C'était un volet de fer de trois pouces d'épaisseur, et il eût fallu un mois de travail à Claude pour l'arracher, après avoir descellé les barreaux.

Alors, les cheveux hérissés, en proie au vertige de l'épouvante, il recula jusque dans un angle de ce tombeau, s'y accula, et, farouche, haletant de la soif qui le brûlait, il se mit à calculer combien d'heures il avait à vivre!...

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