XXXIX
LE MARIAGE DE VIOLETTA
Revenons en arrière, c'est-à-dire au moment même où Claude fut arrêté dans le logis de la Grève. Nous suivrons l'espion qui, depuis la rue des Barrés, s'était attaché aux pas de l'ancien bourreau.
Lorsque Claude eut été solidement lié et mis dans l'impossibilité de faire un seul mouvement, cet homme, cet espion, sortit du logis, s'élança rapidement vers le palais de Fausta, et, ayant été aussitôt introduit auprès d'elle, lui rendit compte de l'arrestation.
Fausta tenait donc en son pouvoir à la fois Farnèse et Claude,--les deux pères de Violetta, Mais ce que voulait surtout Fausta, c'était reprendre Violetta elle-même. Elle interrogea donc l'espion.
De l'ensemble des réponses de l'espion, et bien que celui-ci n'eût rien vu que Claude, il résulta dans l'esprit de Fausta que Violetta se trouvait dans l'hôtel de la rue des Barrés. Fausta, d'un geste, renvoya alors l'espion et se mit à réfléchir, avec qui la jeune fille se trouvait-elle, avec Pardaillan, sans aucun doute!
Il ne restait donc qu'à marcher à la rue des Barrès avec, des forces suffisantes pour s'emparer de Pardaillan et de son amante.
Fausta, une fois sa résolution prise, n'en remettait jamais l'exécution. Elle frappa donc pour donner des ordres. Le valet qui entra tenait un plateau d'or à la main. Sur le plateau il y avait une lettre.
--Un gentilhomme de Mgr de Guise, dit le valet en fléchissant le genou, vient d'apporter cette missive. Il attend.
Fausta prit la lettre, la décacheta, la lut et tressaillit. Voici ce quelle venait de lire;
«Madame, nous tenons le damné Pardaillan. Il est en l'auberge de la Devinière, sise rue Saint-Denis. que nous cernons de toutes parts. La bête est prise au piège, et j'ai pensé qu'il vous serait agréable d'assister à l'hallali. Je vous envoie donc un de mes fidèles, le sire de Maurevert, qui se mettra à vos ordres pour vous conduire sur le terrain de chasse.
La lettre n'était ni signée ni scellée. Mais Fausta reconnut l'écriture de Guise.
--Faites entrer ce gentilhomme, dit-elle.
Les déductions de Fausta se trouvaient bouleversées: Pardaillan n'était pas rue des Barrés avec Violetta. Pardaillan était cerné rue Saint-Denis par les hommes de Guise.
A ce moment, Maurevert entra. Et comme il savait qu'il était envoyé à une princesse, il ne put retenir un geste d'étonnement en voyant un page au pourpoint armorié de l'écu de Lorraine, là où il s'attendait à voir une femme. Fausta, en effet, ne s'était pas encore dévêtue du costume de page qu'elle avait pris pour aller sur la Grève.
--Monsieur, dit-elle, vous m'êtes envoyé par le duc de Guise?
--Oui, madame, dit Maurevert en s'inclinant avec un sourire; car, dans son esprit, cette femme habillée en page ne pouvait qu'être l'une des nombreuses amies de Guise.
--Madame, continua-t-il, mon seigneur duc m'envoie pour vous confirmer la nouvelle incluse dans son message. A savoir que le sire de Pardaillan va être pris comme un renard au gîte. S'il vous convient d'assister à cette partie de plaisir, veuillez me suivre, madame, sans retard. Car j'ai un certain intérêt à être moi-même présent à l'opération.
Fausta, depuis l'entrée de Maurevert, employait toutes les ressources de son esprit à jauger l'homme, à son geste, à sa voix. Lorsque Maurevert eut achevé de parler, elle comprit qu'une haine dévorante poussait cet homme qui dès lors cessait d'être à ses yeux un banal messager.
--Monsieur de Maurevert, fit-elle tout à coup avec un de ces sourires qui faisaient frissonner, j'ai non moins de hâte que vous de me rendre auprès du duc de Guise...
--Partons donc...
--Un instant. Je veux vous dire la cause de ma hâte, espérant que vous m'aiderez dans mon projet. Je veux que vous demandiez pour moi une grâce à M. de Guise. Sûrement, il ne me la refusera pas.
--Et quelle est cette grâce? fit Maurevert en tordant sa moustache avec une fébrile impatience.
--Pas grand-chose, dit Fausta: la vie et la liberté de M. de Pardaillan...
Maurevert bondit.
--Voilà ce que vous voulez que je demande au duc? fit-il d'une voix altérée. Voilà près de dix-huit ans que je connais... Pardaillan. Et voilà dix-huit ans, madame, que j'attends une occasion pareille à celle de ce jour. Si mon père faisait un geste pour sauver Pardaillan, je tuerais mon père. Si le duc de Guise vous accordait la grâce de Pardaillan, je tuerais le duc, quitte à être déchiré sur place par ses gardes! Si vous demandiez cette grâce devant moi, je vous tuerais vous-même!...
En disant ces mots, Maurevert, la main crispée sur le manche de sa dague, paraissait en effet prêt à se ruer sur Fausta. Pourtant il reprit rapidement son sang-froid, et s'inclinant:
--Adieu, madame. Pardonnez-moi de ne pouvoir vous escorter, sachant ce que vous allez demander...
--Je le demanderai pourtant, dit Fausta en se levant.
--Heureusement, je n'en serai pas réduit au meurtre d'une aussi belle créature que vous êtes, madame, car je crois que le duc lui-même vous tuerait de ses mains, quelque regret qu'il en puisse éprouver ensuite, plutôt que de vous accorder la vie et la liberté de son plus mortel ennemi.
--Il me l'accordera pourtant! dit Fausta avec cet accent d'irrésistible autorité qui courbait devant elle les fronts les plus orgueilleux. Je parle ainsi, parce que, si vous obéissez à Guise, si Paris obéit à Guise, c'est à moi que Guise obéit! Parce que je suis celle qui a révolutionné le royaume et chassé Henri III! Celle qui échafaude le trône de votre roi de demain; parce que je suis celle qui est envoyée pour rétablir l'ancien ordre des choses, parce que je suis Fausta!...
--Fausta! murmura Maurevert en frissonnant.
Et, dans son esprit éperdu, s'évoqua la mystérieuse légende de puissance infinie qui escortait ce nom comme l'éclair escorte la foudre. Ce nom chuchoté avec terreur dans l'entourage du duc, ce nom qui faisait pâlir Guise lui-même, frappa Maurevert d'une sorte d'effroi superstitieux.
Il jeta un rapide regard sur cette femme. Ses genoux se plièrent. Il se prosterna. Fausta dédaigna ce triomphe.
--Maurevert, dit-elle d'une voix calmée, je connais ta haine contre Pardaillan. Et, maintenant que tu sais qui je suis, je te demande: Veux-tu me donner la vie et la liberté de cet homme?...
Un vertige s'empara de Maurevert. L'idée lui vint de se ruer sur Fausta, de la frapper à mort... mais, derrière ces portes, il devina les gardes qui veillaient, prêts à accourir au premier cri. Il poussa un rauque soupir et, convenant aussitôt avec lui-même de remettre sa vengeance à plus tard, il murmura:
--Que votre volonté soit faite!... Ma haine était toute ma vie: je remets ma vie entre vos mains...
Fausta, alors, invita Maurevert à s'asseoir en lui désignant un siège.
«Voilà un homme qui est sur le point de me haïr, songea Fausta; et il faut que, dans un instant, il soit prêt à m'adorer. Monsieur de Maurevert, reprit-elle tout haut, en me faisant le sacrifice volontaire de votre haine, vous avez acquis des droits à ma reconnaissance. Je veux vous offrir une récompense digne de vous. Tout d'abord, sachez que votre haine aura toute satisfaction.
--Que voulez-vous dire? s'écria ardemment Maurevert.
--Que Pardaillan mourra! Que non seulement je ne demanderai pas sa grâce au duc, mais encore que je vous le livrerai, à vous, dès qu'il sera pris!
Maurevert étouffa un rugissement.
--Madame, fit-il, tout à l'heure je vous ai dit que je remettais ma vie entre vos mains; maintenant je vous dis que, le jour où vous me demanderez cette vie, vous me trouverez prêt à mourir pour vous...
«Maintenant il est à moi! songea Fausta. On obtient donc tout de la haine et rien de l'amour des hommes! Monsieur de Maurevert, reprit-elle gravement, je retiens vos paroles et m'en souviendrai dans l'occasion.
--Que cette occasion vienne donc, et vous me verrez à l'oeuvre. Mais, madame, ne vous semble-t-il pas qu'il est temps pour moi de rejoindre le duc de Guise?...
--Ne craignez rien. Aucune tentative ne sera commencée contre l'auberge de la Devinière sans mon ordre. Et c'est vous qui porterez l'ordre. Maintenant, écoutez-moi. Je sais que vous êtes pauvre. Je sais que le duc compte assez sur votre fidélité pour ne vous réserver que des emplois subalternes. Voulez-vous devenir riche? Voulez-vous acquérir à la fois l'argent et la haute situation à laquelle votre esprit libre peut prétendre?... Cent mille livres vous sont assurées dès demain si vous m'obéissez; et, dans l'avenir, un emploi important à la cour de France, quelque chose, par exemple, comme la capitainerie générale des gardes.
--Que faut-il faire? palpita Maurevert ébloui, subjugué...
Vous le saurez ce soir. Soyez ici à onze heures. Maintenant vous pouvez aller rejoindre le duc. Voici mes ordres en ce qui concerne votre ennemi... Pardaillan: le prendre vivant et le conduire à la Bastille Saint-Antoine. Ajoutez que je veux être prévenue dès que l'homme sera capturé.
--Vous serez prévenue par moi-même, dit Maurevert qui s'inclina, tout étourdi de ce qui lui arrivait.
Fausta fit un geste de hautaine bienveillance, et Maurevert, s'éloignant, sortit de la maison et reprit en toute hâte le chemin de la rue Saint-Denis. Quant à Fausta, si elle avait semblé conduire toute cette scène sans effort apparent, l'effort n'en était pas moins considérable, car, après le départ de Maurevert elle pencha la tête et la laissa tomber dans une de ses mains comme si elle eût été un moment accablée du poids de ses pensées.
«Pardaillan est pris, murmura-t-elle. Pris!... Conduit à la Bastille!... Est-ce de la joie ou de la terreur qui fait palpiter mon sein?... Pardaillan mourra sans que je l'aie revu...»
Et, secouant la tête comme pour se débarrasser dune pensée qui la gênait à ce moment, car elle avait une admirable méthode de travail dans ses conceptions:
«Mais qui se trouve, alors, dans l'hôtel de la rue des Barrés?... Où est Violetta?...»
Ayant ainsi parlé, son visage un instant bouleversé par la passion reprit toute sa sincérité. Elle appela ses femmes qui lui apportèrent un costume de gentilhomme qu'elle revêtit, mit un masque de velours noir sur son visage, et bientôt, montant à cheval elle prit le chemin de la rue des Barrés, escortée d'un seul domestique.
Ce domestique, c'était l'espion qui avait suivi maître Claude. Lorsqu'ils furent arrivés rue des Barrés, l'espion prit les devants et s'arrêta devant l'hôtel d'où il avait vu sortir Claude. Fausta mit pied à terre et souleva elle-même le marteau. Au bout de quelques instants, le guichet de la porte s'ouvrit. Une figure d'homme parut derrière le guichet.
--Que voulez-vous? demanda l'homme qui jeta dans la rue un regard rapide et soupçonneux.
Fausta répondit:
--Je viens de la part de M. le chevalier de Pardaillan, de maître Claude et de Mgr Farnèse.
A peine Fausta eut-elle parlé que la porte s'ouvrit précipitamment et l'homme dit:
--Entrez, monseigneur vous attend...
--Monseigneur! songea Fausta en tressaillant.
Et elle entra sans hésitation apparente; mais sa main s'assura que la dague et le pistolet passés à sa ceinture pouvaient être facilement et rapidement saisis.
--Venez, venez, monsieur! dit le serviteur.
Si vite que Fausta eût traversé l'antichambre, elle n'en étudia pas moins d'un regard l'ensemble des choses qui l'entouraient. Sur un panneau de mur, elle vit un portrait de jeune femme d'une délicate et mélancolique beauté. Au-dessous du portrait, une tapisserie portait en broderie d'or cette devise qui se répétait sur d'autres panneaux: «Je charme tout.»
«Marie Touchet! La maîtresse du roi Charles IX!...»
Fausta sourit et murmura:
«Je suis dans l'hôtel de Marie Touchet!... Et l'ami de Pardaillan... celui à qui Violetta a été confiée... c'est celui qui a insulté Guise sur la place de Grève... c'est Charles de Valois, duc d'Angoulême... et le voici...»
En effet, à ce moment, une porte s'ouvrait et Charles d'Angoulême s'avançait rapidement:
--Soyez le bienvenu, monsieur, dit-il avec émotion, vous qui venez au nom de trois hommes qui, en cette heure, occupent ma pensée tout entière...