‹ Les Pardaillan, tome 3 : La FaustaChapitre 5 sur 52 · IV

IV

LE BOURREAU

Le soir de ce jour, sous la sérénité pâle du crépuscule Paris gardait encore de profonds tressaillements, il ne faisait plus jour, pas encore nuit; peu à peu les bruits s'éteignaient, et, du ciel, mêlées aux dernières clartés, tombaient les premières ombres qui allaient envelopper la silhouette capricieuse et tourmentée du vieux Paris.

Ce fut à cette heure indécise que quatre hommes portant une civière s'approchèrent de la voiture de Belgodère demeurée sur la place de Grève. Sur la civière, il y avait un cercueil vide.

Dans la roulotte une torche de résine était allumée; ses lueurs fuligineuses jetaient de vagues reflets rouges sur le corps de la Simonne, étendue toute raide sur sa couchette: Violetta agenouillée, affaissée, les yeux fixés sur la figure aimée de celle qu'elle appelait sa mère, ne pleurait pas, n'ayant plus de larmes... Près d'elle, debout, les bras croisés, la lèvre crispée par la haine satisfaite, Belgodère guettait.

Les quatre hommes entrèrent et déposèrent le cercueil au long de la morte.

--Voilà! fit l'un; nous venons enlever cette hérétique de Bohême...

--Bien entendu, ajouta un autre, il n y a pas de prêtre; la défunte s'en est passée pendant sa vie: elle s'en passera pour sa dernière promenade.

Violetta, secouée d'un long frisson, s'était jetée sur la Simonne, et doucement, à mots imperceptibles, brisés de sanglots, lui disait l'éternel adieu... Rudement, Belgodère l'arracha à la funèbre étreinte: Violetta se releva, le coeur défaillant. Lorsqu'elle osa regarder, la Simonne était dans le cercueil!... Alors l'enfant eut un grand cri.

La Simonne avait disparu à jamais. Et le secret que son agonie avait voulu crier, le secret de la naissance de Violetta, était cloué avec elle dans la bière!...

--Viens, dit alors Belgodère d'une voix étrange. Tu ne veux pas laisser ta mère s'en aller toute seule!... Allons, je te permets de l'accompagner...

Pour la première fois depuis de longues années, Violetta leva sur Belgodère un regard où il y avait une aube de reconnaissance étonnée...

Accompagner sa mère jusqu'au cimetière! Pour cette pauvre enfant, c'était une consolation...! Et les patrouilles qui sillonnaient Paris purent voir ce pauvre cercueil fleuri comme un cercueil de princesse, qui s'en allait par les rues déjà obscures, suivi lentement par une jeune fille qui marchait en pleurant...

Belgodère avait quitté la roulotte en disant à ses deux hercules assis sur les marches:

--Ramenez la voiture à l'auberge, peut-être ne rentrerai-je pas cette nuit... Et, quant à Violetta, ajouta-t-il plus sourdement, elle ne rentrera jamais!...

Il s'éloigna alors à grandes enjambées, et, d'assez loin, se mit à suivre Violetta qu'il couvait de son oeil luisant.

Au moment où Violetta se mit en marche derrière la lugubre civière, un homme, abrité sous l'auvent d'une maison de la place, la suivit d'un morne regard.

La victime est en route, murmura-t-il alors. Il me reste à prévenir le sacrificateur! Effroyable besogne! Pauvre infortunée! Le hideux bohémien te mène... et, là-bas, t'attend Fausta, l'implacable Fausta!...

Cet homme frissonna comme s'il eût fait grand froid. Alors il quitta le recoin d'où il avait guetté le départ de Belgodère et de Violetta et pénétra dans le dédale de la Cité.

· · ·

Près de la cathédrale, vers le milieu de la rue Calandre, dans un terrain vague en bordure du Marché Neuf achevé depuis deux mois, s'élevait une maison basse, honteuse, en quarantaine parmi les logis voisins.

Le jour, les hommes s'écartaient de cette demeure en grondant une imprécation. Les femmes pâlissaient et faisaient un signe de croix. En ce logis, dans une pièce froide, aux meubles sévères, aux murailles nues qui s'ornaient seulement d'une croix d'ébène, une sorte de colosse pensif était assis dans un large fauteuil, le front dans la main, tandis qu'une vieille servante allait et venait à pas furtifs.

--Vous ne mangez donc pas, maître Claude? demanda la femme en s'arrêtant.

Le géant fit un geste d'indifférence et de lassitude.

--Toujours ces affreux souvenirs de votre ancien métier, reprit-elle, au bout d'un silence.

--Non, dit sourdement Claude en secouant la tête.

Oh!... alors, c'est que vous pensez à l'enfant!...

--Toujours! soupira Claude comme s'il se fût parlé à lui-même. Les minutes où les spectres de mes victimes ne viennent pas m'assiéger sont encore, peut-être, les plus terribles pour moi... Car alors, c'est son image, à elle, qui se dresse devant mes yeux... Huit ans, dame Gilberte! huit ans écoulés presque jour pour jour depuis qu'elle disparut comme un beau songe qui s'évanouit...

Maître Claude, qui semblait l'incarnation de la force animale, reprit avec une étrange douceur:

--Il paraît que je n'étais pas fait pour tant de bonheur, et que j'étais condamné aux solitudes maudites!

--Allons, allons, maître Claude, fuyez ces souvenirs!

--Avec quel enivrement, continua Claude sans entendre, je courais à Meudon!... La bonne Simonne venait au-devant de moi... Et l'enfant? Ah! la voici! Elle accourt, elle me serre le cou, elle grimpe sur mes épaules en riant et en criant comme une petite folle: Mère Simonne! voici papa!... Ah! quel bon rire... Maître Claude couvrit son visage de ses deux mains... Il pleurait doucement, sans bruit...

--Un matin... jour d'épouvanté! C'était un jeudi... il faisait beau... j'arrive à Meudon, j'appelle... pas de réponse... J'entre dans le jardin! Pas de Simonne! Encore moins d'enfant! Je pénètre dans la maison... tout est bouleversé comme par une lutte... je me sens devenir fou... je sors, je crie... rien, toujours rien!... L'effroyable journée! Je tombe, le soir, sans connaissance... et, lorsque je reviens à moi, je vois une femme qui me soigne... Mon enfant! Où est mon enfant?... Nul ne sait!... Tout ce qu'on sait dans le voisinage, c'est que, la veille, on a vu passer une troupe de bohémiens... Comment ne suis-je pas mort!

Un coup frappé à la porte réveilla de longs échos dans la maison. Gilberte demeura immobile, saisie de stupeur...

--Depuis huit ans, nul n'a frappé à cette porte! gronda Claude. Qui cela peut être, sinon le malheur qui passe?...

Un deuxième coup plus rude du heurtoir retentit sourdement. Maître Claude fit un signe impérieux à la servante qui sortit. Tout à coup, dans l'encadrement de la porte, un homme parut, la tête couverte d'une cape noire... Claude se leva, et, d'un ton raide et craintif à la fois, demanda:

--Qui êtes-vous?... Que voulez-vous de moi?...

L'inconnu demeura une minute sans parler; puis, d'une voix basse et rauque, il prononça:

--Maître, je viens requérir les services de ta profession...

Claude fut secoué d'un tressaillement et dit:

--Du temps que j'exerçais mon sinistre métier, l'Official et le grand prévôt seuls pouvaient me requérir. Vous n'êtes ni l'Official ni le grand prévôt... sans quoi vous sauriez que, depuis huit ans, je me suis fait relever de mes fonctions...

L'inconnu demeura une minute sans parler; puis, d'une voix rauque, il laissa tomber ces mots:

--Pour moi, pour celle à qui tu dois obéissance, tu es encore le bourreau... regarde!

Alors il sortit de dessous son manteau sa main droite. Au médius de cette main, il y avait un large anneau couronné par un énorme chaton de fer sur lequel étaient tracés des signes mystérieux. Claude jeta un coup d'oeil sur ces signes. Alors un frémissement le fit chanceler!

--Tu obéis?... demanda l'inconnu.

--J'obéis, monseigneur!...

--Bien. Rends-toi à la maison du bout de l'île, derrière Notre-Dame. L'exécution est pour dix heures... Y seras-tu?

--J'y serai, monseigneur!... fit Claude dans un soupir qui ressemblait à un râle. Mais dites à ceux qui vous envoient de ne plus compter sur moi... cette exécution sera la dernière!

--La dernière! fit l'homme. Soit!... Maintenant, Claude, je vais te montrer ce visage que tu sembles me reprocher de tenir caché...

D'un geste rapide, il fit tomber, sa cape et son visage apparut, pâle, d'une pâleur spectrale. Claude recula haletant et murmura avec un indicible accent:

--L'évêque!... Le prince Farnèse!... Le père de de l'enfant!...

--De l'enfant que tu me volas! gronda Farnèse.

--Oui, c'est moi! Moi qui t'ai maudit! Moi qui viens de te maudire encore, puisque tu n'as pas eu pitié de mon malheur! Ou plutôt, non! je ne te maudis pas. C'est en suppliant que je viens... Ecoute! dis-moi la vérité! Sois homme une fois dans ta vie!

Claude hésita un instant... puis secoua la tête.

--La vérité! gronda enfin Claude. Je vous l'ai dite le jour que vous êtes venu, il y a près de quinze ans! Elle est morte! Morte trois jours après que je la recueillis au pied du gibet...

Le cardinal-prince Farnèse ne dit plus rien. Il ramena sa cape sur sa tête et, avec un lugubre gémissement, se dirigea vers la porte. Claude, rapidement, jeta un manteau sur ses épaules, suivit Farnèse et le rejoignit au moment où il mettait le pied dans la rue.

--Vous ne m'avez pas dit qui je dois exécuter ce soir!...

--J'ignore!... dit Farnèse, morne et glacé.

--Est-ce un homme?... Une femme?...

--Une femme!.. Une jeune fille!...

Le bourreau essuya la sueur qui inondait son front... Et il s'élança vers l'extrémité de l'île, vers la mystérieuse maison de la princesse Fausta, en grondant:

«La dernière exécution... La dernière victime!...»

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