‹ Les Pardaillan, tome 3 : La FaustaChapitre 6 sur 52 · V

V

LA MAISON DE LA CITÉ

La Simonne fut enterrée dans le plus proche cimetière, c'est-à-dire aux Innocents. Lorsque le cercueil eut été mis en terre, et que le fossoyeur commença à rejeter les premières pelletées, Belgodère saisit Violetta par la main et l'entraîna. La jeune fille le suivit sans résistance. Elle marchait sans se rendre compte du trajet qu'elle accomplissait. Pourtant au fond de son coeur rayonnait doucement une image consolatrice qui semblait lui murmurer qu'elle n'était pas seule au monde.

Ce jeune seigneur au regard limpide, à la voix caressante... reviendrait-il? Elle ignorait jusqu'à son nom...

Oui, il reviendra! puisqu'il l'a dit!... Demain matin, elle le reverra!... Et les presque dernières paroles de la Simonne murmurant à son coeur une consolation:

«Ce jeune homme... ce sera ton sauveur... car il t'aime!...»

Tout à coup, elle s'aperçut que Belgodère ne se dirigeait ni vers la place de Grève ni vers la rue de la Tissanderie où se trouvait l'auberge de l'Espérance.

--Où me conduisez-vous? balbutia-t-elle.

Le bohémien, sans rien dire, serra plus fort la main de Violetta et marcha plus vite. Il passa entre la double rangée des maisons d'un pont, et, le fleuve franchi, tourna à gauche.

A l'est, derrière Notre-Dame et le palais archiépiscopal, se dressaient côte à côte deux constructions pareilles à deux soeurs se tenant par la main... mais deux soeurs dont l'une était mignonne créature et l'autre un monstre de hideux.

Belgodère, tenant toujours Violetta par la main, marcha droit au formidable portail de la construction monstrueuse.

--Où sommes-nous? bégaya Violetta en jetant autour d'elle un regard éperdu.

Belgodère ne répondit pas. Il heurta le lourd marteau de bronze. La porte de fer s'ouvrit sans bruit. Violetta voulut se rejeter en arrière; le bohémien la harponna solidement: dans la seconde qui suivit, elle se vit dans un vaste vestibule dallé, aux hautes murailles nues, faiblement éclairé, où se tenaient deux hommes masqués, la dague nue à la ceinture.

--Voici la petite que moi, Belgodère, devais amener. C'est bien ici? fit le bohémien.

--C'est ici! dit l'un des deux gardes.

Au même instant, cet homme jeta sur la tête de Violetta un sac de toile noire qu'il serra au cou par un cordon. Sans un cri, sans un souffle, paralysée, Violetta se sentit soulevée, entraînée, emportée elle ne savait où!... L'autre géant masqué tendit à Belgodère une bourse bien gonflée:

--Voici les cent ducats que tu as demandés... Un instant, l'ami: si tu veux avoir la langue arrachée, si tu veux être écorché vif, tu n'as qu'à souffler à âme qui vive un mot de ce que tu viens de faire...

Le bohémien s'inclina jusqu'à terre, avec un sourire narquois, et sortant à reculons s'évanouit dans la nuit.

Dix heures sonnèrent à Notre-Dame. Belgodère avait disparu depuis longtemps. Ce fut à ce moment que maître Claude s'approchant à son tour de la terrible maison, heurta le marteau de bronze. Encore une fois la porte de fer s'ouvrît sans bruit. Après la victime, le bourreau! Sans doute les deux hommes masqués le reconnurent, car l'un d'eux, lui faisant signe de le suivre, se mit à le précéder dans l'intérieur de la maison.

Dès le vestibule franchi, cette maison hideuse devenait un fabuleux palais, une succession de pièces ornées avec magnificence, aboutissant à une salle immense au fond de laquelle, sous un dais, s'élevait un trône d'or, merveille de sculpture.

Dans la salle du trône, douze torchères en or massif supportant chacune douze flambeaux de cire rosé, des colonnes alternativement de jaspe et de marbre, d'énormes vases de porphyre, des tapisseries d'Arabie, soixante fauteuils aux dossiers très hauts, tous surmontés d'une tiare sculptée, tous portant une F brodée sous laquelle se croisaient deux clefs symboliques que semblaient garder vingt-quatre hommes d'armes vêtus d'acier, silencieux, immobiles, hallebardes au poing.

Le bourreau passa parmi ces merveilles sans un frémissement, suivant son conducteur muet. Il parvint ainsi, de salle en salle, jusqu'à une pièce nue, froide, humide, avec des murs en pierre grise, sans un meuble; seulement, au long des murailles, il y avait des chaînes accrochées à des anneaux de fer.

Là se tenait une femme vêtue de noir, la tête couverte d'une mantille en dentelle noire. On ne voyait pas son visage; mais à sa main étincelait un anneau pareil à celui du prince Farnèse. Seulement, tandis que l'anneau du cardinal était en fer, celui qui brillait à cette main de femme était en or pur; et les caractères du chaton étaient tracés par des diamants qui fulguraient dans la pénombre.

Cette femme, c'était Fausta!

Alors Claude frissonna et tomba à genoux en murmurant:

«La souveraine!...»

Fausta prononça avec une étrange et glaciale solennité:

--Bourreau! Nous, grande prêtresse de l'Ordre auquel vous avez juré obéissance, avons jugé et condamné à mort une créature humaine de qui la vie était une menace pour les projets sacrés dont nous sommes la dépositaire. Bourreau! vous avez accepté d'être l'exécuteur de secrètes sentences qui ne relèvent que de la divine justice... Entrez donc dans la chambre des exécutions où la condamnée attend et accomplissez votre oeuvre...

Claude releva le front et tendit les mains vers Fausta.

Vous avez à Nous parler!... Nous vous le permettons..., dit Fausta.

--Souveraine, dit Claude avec un tremblement convulsif, j'ose adresser une supplique à l'éblouissante Majesté aux pieds de laquelle je me prosterne...

--Parlez, bourreau: Nous sommes sur cette terre pour punir, mais aussi pour consoler.

--Consoler!... Oui! C'est de consolation dont j'ai besoin... Le vent qui passe m'apporte les larmes et les malédictions de ceux que j'ai tués... En vain je me crie que je fus seulement un instrument de la justice humaine! En vain j'implore le Dieu tout-puissant de rendre un peu d'apaisement à mon coeur! J'ai peur de mourir sans cette absolution suprême qui me fut promise par votre envoyé!... Depuis deux ans que j'ai juré obéissance, par trois fois j'ai dû venir ici exercer mon terrible ministère... et la Seine n'a redit à personne le secret des trois cadavres que je lui ai jetés!... J'ai imploré la pitié de plus de cent prêtres; et aucun n'a voulu tracer sur ma tête le signe rédempteur qui m'eût rendu le repos!... A votre envoyé. Souveraine, j'ai refusé l'or qu'il m'offrait... mais, lorsqu'il m'a promis la sainte absolution, j'ai signé le pacte!... Par trois fois, j'ai obéi, Souveraine! Maintenant, je ne peux plus. Souveraine, ayez pitié de moi!...

--Vous avez bien fait de m'ouvrir votre âme, dit Fausta d'un accent de douceur pénétrante. Bourreau, l'épreuve est terminée. Allez demain dans Notre-Dame. Après la messe, vous serez entendu en confession générale, mais par un prince de l'Eglise, muni, à votre intention, des pleins pouvoirs de Sa Sainteté...

Et d'une voix de commandement suprême:

--Maintenant bourreau, va! Éteins cette vie encore!... A ce prix, demain, tu seras absous de tous tes meurtres, et délivré de tous tes spectres...

Claude se releva d'un bond, le visage resplendissant d'une épouvantable extase.

--Vous dites, gronda-t-il, que je serai absous de tout mon passé?...

--Tu seras absous!...

--Et que cette exécution est la dernière... qu'après cette femme je ne tuerai plus personne?...

--Cette femme sera ta dernière victime!

--Qu'elle meure donc, rugit maître Claude, en se dirigeant vers la chambre des exécutions.

C'était une large pièce au plancher mal équarri, au milieu duquel apparaissaient les rainures d'une trappe fermée. Il y avait un anneau à cette trappe. Une corde y était adaptée; elle montait droit au plafond, puis, par un système de poulies, descendait le long d'une paroi où elle était fixée à un gros clou par un noeud. Il n'y avait qu'à défaire ce noeud: la corde glissait dans ses poulies, et le couvercle de la trappe, n'étant plus soutenu par elle, s'abaissait, retombait...

Quiconque se trouvait alors sur ce couvercle était précipité... En bas, la Seine coulait avec de sourdes lamentations, des clapotis pareils à des malédictions.

En entrant, le bourreau aperçut au milieu de la salle, dans la livide clarté diffuse, celle qu'il allait tuer. Elle était étendue sur le plancher, évanouie de terreur sans doute.

Il frissonna longuement. Puis il se dirigea vers le clou auquel était accrochée la corde qui soutenait la trappe!... Mais, pour y aller, il fit un long détour, sans regarder la victime... La sueur coulait à grosses gouttes sur son visage... Et ce fut ainsi qu'il atteignit la corde. Sans oser se retourner, il porta une main tremblante sur le noeud, qu'il commença à défaire... A ce moment, la condamnée, la victime, poussa un soupir.

«Elle se réveille... Il faut que je la tue avant de la précipiter... Elle pourrait se sauver!.. Et puis... elle souffrirait trop... je dois tuer, non faire souffrir!...» ajouta-t-il grelottant.

Alors il se retourna, bondit jusqu'à la condamnée, et s'agenouilla ou plutôt s'accroupit près d'elle disposant les cordelettes de l'étranglement!...

La victime fit un mouvement... Des paroles à peine bégayées parvinrent jusqu'à l'oreille du bourreau.

«Adieu, mère... ma mère chérie... Père! Où es-tu?...»

«Elle appelle sa mère, haleta le bourreau. Comme sa voix est douée et comme elle me remue le coeur!...»

Une irrésistible curiosité s'emparait de lui! Voir! oh! voir le visage de cette victime... Lire peut-être sur sa figure le crime qui la condamnait. Il résistait encore à la tentation que, déjà, ses doigts avaient délié le cordon qui maintenait le sac noir autour du cou. Déjà lui apparaissait l'adorable visage de Violetta... Il la contempla une longue minute, avec un indicible effarement.

Puis, à force de la regarder, il sentit comme un battement sourd et profond de son coeur, un bouleversement de son âme.

«Ah ça! gronda-t-il en saisissant sa crinière de ses deux mains crispées, mais je deviens fou, moi!... Que vais-je imaginer là!... Vais-je sombrer dans la folie!... ce visage... il me rappelle... non!... c'est insensé!... l'enfant aurait cet âge-là! oh si je pouvais voir ses yeux! Si c'était elle!... Ma fille! hurla-t-il dans un cri terrible!... Violetta! Violetta!...

Violetta ouvrit les yeux, les posa, timides et craintifs, sur le bourreau... Elle tendit les bras et murmura:

--Mon père!... Bon, bon petit papa Claude!...

Claude jeta une déchirante clameur:

--Seigneur Dieu! c'est elle! c'est mon enfant!...

Il se redressa et recula, ses mains énormes, secouées d'un tremblement convulsif, se tendaient vers elle. Il riait et pleurait.

Puis, avec une sorte de rudesse, il empoigna la jeune fille dans ses bras puissants, l'emporta dans l'angle le plus éloigné de la trappe, s'assit sur le plancher, et la mit sur ses genoux.

Il pleurait à grosses larmes, bégayant des choses incompréhensibles, et il y avait sur son visage monstrueux une irradiation de bonheur. Violetta souriait et répétait:

--Mon père... mon bon père Claude... c'est vous!...

Et, quand elle pût comprendre quelques mots de ce qu'il balbutiait, elle l'entendit qui disait:

--Oui... c'est ça... appelle-moi encore ainsi... encore... Ah ça! que s'est-il passé? Non, tais-toi, tu me diras ça plus tard... Dire que c'est toi?... Je ne rêve pas, dis!... Ah ça! fit-il en riant avec délices, rentrons chez nous...

--Oh! père... qu'est-ce donc, ici... murmura Violetta reprise d'épouvante.

Claude répéta en grelottant d'angoisse:

--Ici!... Nous sommes ici!...

--Père, père! quelle horrible angoisse vous saisit! Oh! j'ai peur! Qu'est-ce donc que cette maison?...

--Ce que c'est! gronda Claude. Oh!... je me souviens!...

Il se releva d'un bond, saisit la jeune fille terrifiée... A ce moment la porte s'ouvrit. Fausta parut, voilée de noir.

Fausta fixa sur Violetta un regard d'ardente curiosité.

--C'est donc là, murmura-t-elle, l'enfant que recueillit le bourreau! C'est donc la fille de Farnèse! Nouvelle raison plus puissante encore pour qu'elle disparaisse!...

Claude s'était arrêté, pétrifié. Fausta tendit les bras et dit avec une funèbre simplicité:

--Qu'attendez-vous?...

Claude eut un recul de bête sauvage à l'instant de regorgement. Fausta, de sa même voix affreusement simple, répéta:

--Qu'attendez-vous?

Alors Claude repoussa derrière lui Violetta comme pour une protection suprême. Puis il joignit ses mains énormes et, la tête perdue, balbutia d'une voix très basse:

--Madame, c'est mon enfant... Je l'avais perdue... et je la retrouve ici... Vous ne voudriez pas, n'est-ce pas? maintenant que vous savez. Allons... laissez-nous passer...

--Bourreau, dit Fausta, qu'attends-tu pour exécuter la condamnée?

A ce mot de bourreau, un cri d'angoisse et d'horreur jaillit de la gorge de Violetta.

--Mon père!... Bourreau!... Mon père est bourreau!...

Claude entendit ce cri. Alors, il se tourna vers la jeune fille. Une sublime expression de désespoir s'étendit sur sa physionomie. Et d'un accent indiciblement navré:

--Ne t'effraie pas... je ne te toucherai plus, si tu veux... je ne te parlerai plus... je ne t'appellerai plus ma fille... mais ne t'effraie pas. Je t'en supplie, n'aie pas peur... Madame, gronda-t-il soudain en se retournant vers Fausta, vous venez de commettre un crime; vous avez brisé le lien d'affection qui rattachait cette enfant à l'infortuné que je suis. Et je vous le déclare: prenez garde, maintenant...

--Prends garde toi-même, bourreau! interrompit Fausta sans colère, Es-tu en rébellion? Obéis-tu?

--Obéir! Ah ça! Je vous dis que c'est ma fille!... Ne crains rien, ma petite Violetta. Sortons d'ici!

--Bourreau! dit Fausta d'une voix éclatante, choisis: de mourir avec elle, ou d'obéir!...

--Obéir, moi! hurla Claude d'un accent sauvage. Assassiner ma fille, moi!... Vous êtes folle, ma Souveraine! Place! place, par l'enfer! Ou ta dernière heure est venue!..

De son bras gauche, il entoura la taille de Violetta qu'il emporta... Et, levant son bras, balançant dans l'espace son poing formidable, il marcha sur Fausta...

Fausta vit venir sur elle l'homme, effroyable. Elle ne recula pas, mais d'un sifflet qu'elle portait à la ceinture elle tira un son bref et aigu... A l'instant même, quinze gardes armés d'arquebuses firent irruption dans la funèbre salle.

Claude, portant Violetta à demi évanouie dans ses bras, recula en grondant:

--Venez-y donc! Touchez-la, si vous osez...

Mais les gardes n'avançaient pas: sans doute, Fausta leur avait donné ses ordres avant d'entrer. Ils n'avançaient pas!... Mais Claude les vit apprêter leurs armes!

--Attention! commanda une voix rude.

A cet instant, les quinze gardes entendirent un hurlement, ils virent une ombre géante qui bondissait; dans la même seconde, ils firent feu! Le tonnerre des quinze arquebuses éclata! La sinistre chambre s'emplit d'une fumée noire!... Et les gardes, alors, sortirent...

Fausta demeura seule, immobile, un mystérieux sourire aux lèvres. Lentement, les volutes de fumée se dissipèrent... Alors, elle chercha les cadavres de Claude et de Violetta... Et elle ne les vit pas!... Violetta et Claude avaient disparu!...

Les yeux de Fausta errèrent, fouillèrent les coins sombres... et enfin... s'arrêtèrent sur la trappe, au milieu de la pièce... la trappe était ouverte!...

Fausta s'approcha, se pencha, écouta et demeura là, inclinée sur ce gouffre noir, au fond duquel, sans doute, tournoyaient maintenant les cadavres enlacés...

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