‹ Les Pardaillan, tome 05 : Pardaillan et FaustaChapitre 10 sur 26 · X

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DON QUICHOTTE

Le cavalier, tout en poursuivant son chemin, songeait:

«Diable! s'il avait mieux calculé la portée, c'en était fait de M. l'ambassadeur et de sa mission.»

Et, avec un froncement de sourcils:

«Bussi-Leclerc et les autres m'ont attaqué en gentilshommes, épée contre épée... Celui-là tente de m'assassiner... Celui-là est à surveiller de près! Il me hait, m'a-t-il dit, mais pourquoi? Je ne le connais pas, moi...»

Il se retourna et aperçut Fausta et son escorte parvenus au bas de la montagne. Il hocha la tête, et:

«Me voici, une fois de plus, piqué de la tarentule de me mêler de ce qui ne me regarde pas!... Me voici, une fois de plus, jeté au milieu d'une partie où je n'avais que faire, et où ma présence vient tout brouiller... Et j'aurais la sottise de m'ébahir que des gens que je ne connais pas me veulent la malemort? Mais c'est précisément le contraire qui devrait m'étonner!...»

En monologuant de la sorte, il arriva à Madrid sans avoir aperçu une seule fois l'escorte de Fausta, et sans aventure digne d'être notée.

Au bord du Mançanarès, sur une éminence, à l'endroit même où se dresse aujourd'hui le palais royal, s'élevait alors l'Alcazar, résidence du roi.

Pardaillan s'y rendit tout droit. Le premier officier auprès duquel il se renseigna lui répondit:

--Sa Majesté a quitté Madrid, voici quelques jours.

--Et où le roi se rend-il?

--Le roi se rend à Séville à la tête d'un corps d'armée castillan pour soumettre les hérétiques: juifs, musulmans et bohèmes.

--C'est là une entreprise digne de ce grand roi, dit Pardaillan, avec son air figue et raisin.

Et, tournant bride, Pardaillan reprit sa course. Passé Cordoue, après avoir traversé de véritables forêts d'orangers et d'oliviers, en longeant les bords du Guadalquivir, dont le cours était barré par des milliers de moulins à huile, il arriva à Carmona, village situé à quelques lieues de Séville, où il fut tout surpris de voir l'armée royale occupée à dresser ses tentes.

Et il se remit en route encore une fois.

Vers le soir, il aperçut enfin l'escorte du roi, hérissée de piques et de bannières, qui déroulait lentement ses anneaux sur la route poudreuse.

Peu soucieux de la suivre à pareille allure, il se lança sous bois, où il eut tôt fait de la dépasser. Mais, alors, il s'arrêta, et:

«Mordieu! pendant que je le puis, voyons un peu de près la figure de ce valeureux prince!»

Montés sur des chevaux magnifiquement caparaçonnés, une centaine de seigneurs, bardés de fer et la lance au poing, précédaient une vaste et somptueuse litière traînée par des mules parées de housses aux couleurs éclatantes.

Dans un opulent et sévère costume de soie et de velours noirs, le roi était à demi étendu sur des coussins de velours broché.

Front chauve, joues creuses, barbe et cheveux courts et gris, oeil froid, d'une fixité peu ordinaire, taille plutôt petite, de la morgue hautaine plutôt que de la majesté, physionomie sombre et glaciale... un spectre!...

Tel fut le signalement que Pardaillan établit de S. M. Catholique Philippe II, alors âgé de soixante-trois ans.

Derrière la litière, deuxième rempart vivant de fer et d'acier.

«Cordieu! fit Pardaillan en s'éloignant à toute bride, la sombre figure que voilà!... Et c'est là le triste sire que Mme Fausta rêve d'imposer au peuple de France, si vivant, si joyeux!... Par Pilate! la seule vue de ce glacial despote suffirait à figer à jamais le rire sur les jolies lèvres des filles de France.»

Séville, capitale de l'Andalousie, était autrement importante que de nos jours. Située dans la plaine, dépourvue de toute défense naturelle, si ce n'est du côté du Guadalquivir, elle était protégée par une enceinte crénelée, et quinze portes gardaient l'entrée de la ville.

Au moment où le soleil se couchait dans un flamboiement de pourpre et d'or, Pardaillan fit son entrée par la porte de la Macarena, située au nord de la ville. Avisant un cavalier dont la physionomie lui plut de prime abord, le chevalier le pria de lui indiquer une hôtellerie convenable près du palais royal.

Le cavalier fixa sur lui un oeil pénétrant et le considéra un moment avec une attention et une insistance qui eussent fait bondir Pardaillan s'il n'avait reconnu dans le regard et le sourire de cet inconnu une sympathie manifeste, et comme une sorte d'admiration.

Si bien que Pardaillan, qui n'était pourtant pas d'un naturel très patient, voyant qu'il ne répondait pas, reprit doucement, et avec un sourire:

--Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous prier de m'indiquer une auberge.

L'inconnu sursauta, et:

--Oh! excusez-moi, seigneur... Une hôtellerie?... dans les environs de l'Alcazar? Eh bien, mais... l'hôtellerie de la Tour me paraît tout indiquée... Elle est très confortable et l'hôtelier est un de mes amis... Mais, vous êtes étranger, seigneur. Français?... Oui, je le vois!... Si vous voulez bien me le permettre, j'aurai l'honneur de vous conduire moi-même à l'hôtellerie de la Tour et de vous recommander aux bons soins de l'hôte.

--Monsieur, je vous rends mille grâces, répondit le chevalier qui, à son tour, détailla son guide d'un coup d'oeil rapide.

C'était un homme qui paraissait un peu plus de quarante ans. Il était grand et maigre: il avait un front superbe, le front vaste d'un penseur, surmonté d'une chevelure abondante, naturellement bouclée, re jetée en arrière, légèrement grisonnante aux tempes; des yeux vifs, perçants; un nez long et crochu; les pommettes saillantes, les joues creuses, une petite moustache brune, relevée sur les côtés, et une barbiche taillée en pointe.

Le chevalier remarqua que son costume, quoique râpé, était d'une propreté méticuleuse; que l'inconnu paraissait se servir péniblement de son bras gauche. Enfin, il portait au côté une large et solide rapière.

Ils se mirent en route côte à côte, et, chemin faisant, avec une complaisance inlassable et une compétence qui frappa Pardaillan, l'inconnu lui fournit des renseignements clairs et précis sur tout ce qu'il pensait devoir intéresser un étranger.

En approchant du fleuve, il lui dit en désignant une tour encastrée dans l'enceinte du palais royal:

--L'hôtellerie de la Tour, où je vous conduis, se dénomme ainsi à cause de son voisinage avec cette tour, qui s'appelle la tour de l'Or... C'est le coffre où notre sire le roi enferme les richesses qui lui viennent d'Afrique.

--Peste! le coffre est de taille! A ce compte-là, je me contenterais d'un coffret! fit Pardaillan.

--Je me contenterais de moins encore! Vous pouvez le voir à ma mise, répondit l'inconnu en riant aussi.

--Monsieur, dit gravement Pardaillan, peu importe là mise et que l'escarcelle soit vide... Je vois à votre air que vous possédez ce que votre roi ne pourra jamais acquérir avec tous ses trésors.

--Diable! seigneur, fit l'inconnu d'un air narquois, qu'ai-je donc de si précieux, selon vous?

--Vous avez ceci et cela, répondit Pardaillan en posant son doigt tour à tour sur son front et sa poitrine.

L'inconnu dédaigna de jouer la modestie, ce qui confirma Pardaillan dans la bonne opinion qu'il commençait à s'en faire. Il se contenta de murmurer, mais, cette fois, le chevalier l'entendit:

--Merveilleux! Tout comme don Quichotte!

Et, arrêtant son cheval, le chapeau à la main, très gravement, il dit:

--Seigneur, je m'appelle Miguel de Cervantes de Saavedra, gentilhomme castillan, et je me tiendrai pour honoré au-dessus de tout si vous me permettez de me proclamer votre ami.

--Moi, monsieur, je suis le chevalier de Pardaillan, gentilhomme français, et j'ai vu, du premier coup, que nous étions faits pour nous entendre à merveille. Touchez là donc, monsieur, et croyez bien que, si quelqu'un se trouve honoré, c'est moi.

Et les deux nouveaux amis échangèrent une franche étreinte.

Cependant, ils étaient arrivés à l'auberge, et avant de mettre pied à terre:

--Monsieur de Cervantes, dit Pardaillan, ne vous semble-t-il pas que nous ne pouvons en rester là, et que la connaissance ainsi ébauchée ne peut dignement continuer qu'à table, et en choquant nos verres?

--C'est aussi mon avis, seigneur, dit Cervantes en souriant.

--Vraidieu! monsieur, vous me réjouissez l'âme! Vous ne sauriez croire combien cela repose de rencontrer de temps en temps un homme qui fait fi des simagrées, et avec qui on peut parler en toute loyauté de coeur.

--Oui, dit Cervantes, rêveur. Je vois que ce plaisir doit être plutôt rare pour vous. C'est que, pour apprécier une nature aussi simple et aussi droite que la vôtre, il faut être doué soi-même d'un coeur très simple et très droit. Or, chevalier, en notre époque effroyablement tortueuse et compliquée, la droiture et la simplicité sont considérées comme des crimes impardonnables. Le malheureux affligé de cette tare monstrueuse, qui commet l'imprudence de la montrer, voit aussitôt les honnêtes gens dont se compose l'immense troupeau de ce que l'on est convenu d'appeler la société, se ruer sur lui le fer à la main, prêt à le déchirer; et, le moins qui puisse lui arriver, c'est de passer pour un fou... J'ai idée que vous devez en savoir quelque chose...

--C'est, par Dieu! vrai. Je n'ai, jusqu'à ce jour, rencontré que des loups qui m'ont montré les crocs... Mais vous voyez que je ne m'en porte pas plus mal.

En devisant de la sorte, ils pénétrèrent dans l'auberge, et il faut croire que la recommandation de Cervantes n'était pas sans valeur, car l'hôtelier se montra très accueillant, et s'empressa de préparer le festin que Pardaillan voulait offrir à son nouvel ami.

--Nous causerons; à table, avait-il dit à Cervantes, et en buvant des vins de mon pays. Vous me direz qui vous êtes, je vous dirai qui je suis.

En attendant que le dîner fût à point, ils s'attablèrent dans le patio, au milieu d'autres consommateurs assez nombreux, devant une bouteille de vieux Xérès. La nuit étant venue, le patio était éclairé par une demi-douzaine de lampes à huile posées sur des appliques en fer forgé.

--Vous voyez, chevalier, dit Cervantes, le jour, lorsque le soleil darde trop violemment ses rayons, on peut s'étendre à l'abri sous les arcades que supportent ces minces colonnettes.

Enfin, le dîner fut servi par une délicieuse jeune fille de quinze ans, la propre fille de l'hôtelier, que son père envoyait pour honorer ses hôtes de marque.

Et, tout en dévorant à belles dents, tout en entonnant force rasades de vins du Bordelais alternés avec les meilleurs crus d'Espagne, ils causaient; et Cervantes ayant raconté son histoire:

--Ainsi donc, disait Pardaillan, après avoir été soldat et vous être vaillamment battu à cette glorieuse bataille de Lépante, d'où vous êtes revenu à peu près estropié, si j'en juge par votre bras gauche dont vous vous servez si péniblement, vous voilà maintenant commis au gouvernement des Indes, et piqué du désir de vous immortaliser, en écrivant quelques impérissables chefs-d'oeuvre. Mordieu! vous l'écrirez, ce chef-d'oeuvre!

--Voulez-vous que je vous dise. Chevalier? Eh bien, jusqu'ici, j'étais en proie aux affres du doute. Maintenant, je crois qu'en effet j'écrirai, sinon le chef-d'oeuvre dont vous parlez, du moins une oeuvre digne d'être remarquée.

--Là! j'en étais sûr!... Mais, dites-moi, pourquoi ne doutez-vous plus, maintenant?

--Parce que j'ai enfin trouvé le modèle que je cherchais, répondit Cervantes, avec un sourire énigmatique.

--Le patio s'était vidé peu à peu. Il ne restait plus qu'un groupe de consommateurs assez bruyants, réunis à la même table, à l'autre extrémité de la cour, Cervantes, d'un coup d'oeil circulaire, s'était assuré qu'on ne pouvait les entendre, et, baissant la voix:

--Et vous, seigneur, dit-il, vous m'avez parlé d'une mission... Excusez-moi, et ne voyez, dans la question que je veux vous poser, rien autre que le désir de vous être utile...

--Je le sais, fit Pardaillan. Voyons la question.

--Cette mission, donc, vous mettra-t-elle en contact avec le roi?

--En contact... et en conflit! dit nettement Pardaillan, en le regardant en face.

Cervantes soutint le regard du chevalier, puis, se penchant sur la table, à voix basse:

--En ce cas je vous dis: gardez-vous, chevalier, gardez-vous bien!... Si vous êtes venu ici dans l'intention de contrarier la politique du roi, laissez de côté cette loyauté qui éclate dans vos yeux... Si vous êtes venu en ennemi, ne vous fiez pas à votre force, à votre courage, à votre intelligence!... Tremblez, chevalier; et regardez non devant vous, mais à droite, à gauche, derrière, derrière surtout, car c'est derrière que vous serez frappé.

--Diable, mon cher, vous m'impressionnez. Il appela la servante. Dites-moi, ma belle enfant, comment vous appelez-vous?

--Juana, seigneur.

--Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher de ces gelées d'oranges que vous avez emportées, elles sont délicieuses, par ma foi!...

Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table les confitures et se retirait de son pied léger.

--Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantes?... dit Pardaillan en étalant soigneusement sa confiture sur un gâteau de miel.

Cervantes le considéra une seconde avec ébahissement et hocha doucement la tête.

--Savez-vous ce que c'est que le roi Philippe? reprit Cervantes, toujours à voix basse.

--Je l'ai vu passer dans sa litière, il n'y a pas bien longtemps, et, ma foi, l'impression qu'il m'a produite n'est guère à son avantage.

--Le roi, chevalier, c'est l'homme qui a fait trancher la tête à un de ses ministres, coupable d'avoir osé parler devant lui avant d'y être invité... C'est l'homme qui note minutieusement l'ordre dans lequel il laisse ses papiers sur la table de travail afin de s'assurer que nulle main indiscrète n'est venue les toucher... C'est l'homme qui poursuit d'une haine implacable la femme qu'il a cessé d'aimer et la laisse lentement mourir dans le cachot où il l'a fait jeter... C'est l'homme qui vient ici à la tête d'une armée pour meurtrir d'inoffensifs savants, de paisibles commerçants, coupables seulement d'adorer un autre dieu que le sien... et dont le véritable crime est de posséder d'immenses richesses, bonnes à confisquer... C'est l'homme enfin qui, par jalousie, a fait saisir et mourir dans les tortures son propre fils, l'infant don Carlos! Voilà ce que c'est que le roi d'Espagne contre lequel vous venez vous heurter, vous, chevalier de Pardaillan.

--Dans ma carrière, déjà longue, dit paisiblement Pardaillan, il m'a été donné de combattre quelques monstres... J'avoue, toutefois, n'en avoir jamais rencontré d'aussi magnifique dans sa hideur que celui dont vous venez de me tracer le portrait. Celui-là manquait à ma collection, et tout ce que vous me dites me donne une furieuse envie de le voir de près... dusse-je être broyé.

--Exactement ce que dirait don Quichotte! fit Cervantes avec admiration. Et, pourtant, s'il n'y avait que le roi seul... ce ne serait rien...

--Comment! cher monsieur, il y a pis encore?...

--L'Inquisition! dit Cervantes dans un souffle.

--Bah! fit Pardaillan en éclatant de rire... Fi! vous, un gentilhomme, vous tremblez devant des moines!

--Hé! chevalier, ces moines font trembler le roi et le pape lui-même!

--Bon! Qu'est-ce que votre roi?... Une façon de faux moine couronné... Qu'est-ce que le pape? un ancien moine mitré!... D'ailleurs, le pape, et même la papesse--vous ignorez sans doute qu'il y a eu une papesse--je les ai tenus dans la main que voici, et je vous jure qu'ils ne pesaient pas lourd!... et j'ai dédaigné de la fermer, cette main, sans quoi ils eussent été broyés!...

--Merveilleux! s'exclama Cervantes en frappant dans ses mains, vous parlez tout à fait comme don Quichotte!

--Je ne connais pas ce don Quichotte, mais, s'il parle comme moi, c'est un homme sage, mordieu, à moins que ce ne soit un fou...

--Ah! chevalier, dit Cervantes assombri, ne plaisantez pas!

--Et, avec un accent de sourde terreur:

--Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que cet effroyable tribunal qu'on appelle le Saint-Office... car tout est saint dans cette redoutable institution de bourreaux... Vous ne savez pas que ce pays, si magnifiquement doté par la nature, naguère encore débordant de vie, resplendissant de la gloire de ses artistes et de ses savants que l'on massacre en masse, ce pays, aujourd'hui, agonise lentement, sous l'impitoyable étreinte d'un régime d'épouvante... et l'épouvante est telle que, devenus déments, oui, fous de peur! des milliers de malheureux sont allés se dénoncer eux-mêmes, se livrer eux-mêmes aux flammes des autodafés!... Et c'est à ce monstre que vous voulez vous heurter?... Prenez garde! vous serez brisé, comme je brise cette coupe!

Et, d'un coup sec, Cervantes brisait la coupe placée devant lui.

--Juana! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez une autre coupe à M. de Cervantes.

Et, quand la coupe fut remplacée et remplie, Pardaillan se tourna vers Cervantes et:

--Mon cher ami, dit-il de cette voix spéciale qu'il avait dans ses moments d'émotion, vous me voyez ravi et tout ému de la belle amitié que vous voulez bien témoigner à l'étranger que je suis. Quand vous me connaîtrez mieux, vous saurez que j'ai dû déjà être brisé, je ne sais combien de fois dans ma vie, et, au bout du compte, j'ai toujours vu que ce sont ceux qui pensaient me pulvériser qui ont été brisés.

--Ce qui veut dire que, malgré ce que Je vous ai dit, vous persistez?

--Plus que jamais! dit simplement Pardaillan. Je dois à votre amitié une explication. La voici: tout ce que vous venez de me dire, je le savais aussi bien que vous, mais, une chose que vous ignorez peut-être et que je sais, c'est que mon pays est menacé de ce double fléau: Philippe II et son Inquisition... et je sais encore qu'il est impossible que la France soit lentement étranglée comme votre malheureux pays.

--Pourquoi?

--Parce que je ne le veux pas! dit froidement Pardaillan.

--Vous parlez encore comme don Quichotte! exulta Cervantes qui, à de certaines réponses de Pardaillan, perdait la notion de la réalité.

--S'il en est ainsi, ce don Quichotte dont vous me rebattez les oreilles, votre ami don Quichotte est fou!

--Fou? Peut-être bien!... oui... c'est une idée que vous me donnez là... Il faudra voir... murmura Cervantes.

Et, tout à coup, revenant à la réalité, il se leva, s'inclina profondément devant Pardaillan ébahi, et:

--En tout cas, dit-il, c'est un brave homme et un brave... Et je veux vous faire une proposition, chevalier.

--Voyons la proposition, fit Pardaillan, qui le considérait avec un commencement d'inquiétude.

--C'est, dit Cervantes, l'oeil pétillant de joyeuse malice, de porter avec moi la santé de l'illustre chevalier don Quichotte de la Manche!

--Mordieu! fit Pardaillan qui se leva avec un soupir de soulagement, je le veux de tout mon coeur, bien que je ne connaisse pas ce digne seigneur...

--A la gloire de don Quichotte! dit Cervantes avec une émotion étrange.

--A l'immortalité de votre ami don Quichotte! renchérit le chevalier en choquant son verre contre celui de Cervantes, qui mit la main sur son coeur en signe de remerciement.

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