XXVI
LES CONSPIRATEURS
L'ombrageuse fierté d'El Chico avait fait de lui un déclassé rebelle à toute autorité. Jusqu'à ce jour, une seule personne avait pu lui parler en maître: Juana. Or voici que, maintenant, dans son existence, surgissait un autre maître: Pardaillan. Il lui semblait que, de tout temps, celui-ci avait eu le droit de le commander et que lui n'avait rien de mieux à faire que de lui obéir comme il obéissait à Juana. Et, ce qui le confirmait dans cette pensée, c'était de constater que lui, qui s'était si longuement et si vigoureusement débattu pour échapper à cet ascendant, il l'acceptait sans conteste et lui obéissait non avec résignation, mais avec plaisir.
C'est que Pardaillan avait su faire naître en son esprit cette conviction que, grâce à lui, le rêve chimérique d'un amour partagé pouvait devenir une réalité. De ce fait, Juana lui apparaissait comme la madone, Pardaillan lui apparut comme Dieu lui-même.
En conséquence, Pardaillan ayant commandé de ramasser l'or de Fausta, le Chico obéit docilement.
Lorsque la petite fortune fut enfermée dans le coffre dûment cadenassé:
--En route, maintenant, il est temps! dit Pardaillan.
Le nain souffla sa chandelle, déclencha le ressort actionnant la plaque qui obstruait l'entrée de son réduit et, suivi du chevalier, il s'engagea dans l'escalier.
Ainsi qu'il l'avait brièvement expliqué, le Chico, ne suivit pas le chemin par où il était venu. En effet, Pardaillan, en rampant au besoin aurait pu parvenir jusqu'à la grille qui fermait le conduit aboutissant au fleuve. Mais, là, il n'aurait pu passer par l'ouverture que le nain avait pratiquée à sa taille.
Au reste, pourvu qu'il sortît enfin de ce lieu sinistre où l'implacable volonté de Fausta l'avait condamné à mourir par la faim, peu importait à Pardaillan par quel chemin. Il n'était pas autrement incommodé par l'obscurité, ses yeux y étant faits, et, à travers le dédale des voies souterraines multiples et enchevêtrées à plaisir, derrière le petit homme, il allait avec son insouciance accoutumée, notant soigneusement dans son esprit les explications de son guide, qui lui dévoilait complaisamment le mécanisme secret des nombreux obstacles qui leur barraient fréquemment la route.
Ils étaient maintenant dans un couloir sablé assez large pour leur permettre de passer de front sans se gêner mutuellement.
Et, tout à coup, Pardaillan eut un éblouissement. Il lui avait semblé, là, devant lui, en travers de cette muraille qui se dressait à quelques pas d'eux, il lui avait semblé voir scintiller des étoiles.
--Nous approchons de la sortie? demanda-t-il à voix basse.
--Pas encore, seigneur, répondit El Chico.
--Il m'avait semblé cependant... Morbleu! je ne me trompe pas! Voici que je vois de nouveau des étoiles.
Ils approchaient de la muraille et, devant eux, en effet, Pardaillan voyait scintiller non pas des étoiles, comme il l'avait cru de prime abord, mais des lumières assez nombreuses.
Son premier mouvement fut de mettre la dague au poing en murmurant:
--Tu avais raison, petit, je crois qu'il va falloir en découdre.
Le nain ne répondit pas. Il savait sans doute à quoi s'en tenir sur le compte de ces lumières, car, sans en avoir l'air, il poussait tout doucement Pardaillan, placé à sa gauche. Cette manoeuvre avait pour but de lui dérober la vue de ces lumières, en le poussant hors du rayon où elles étaient visibles. Mais l'attention de Pardaillan était éveillée maintenant, et rien ni personne au monde n'aurait pu le détourner. Cependant, comme s'il n'avait rien remarqué, le Chico voulait continuer son chemin en tournant sur sa gauche.
--Un instant, murmura Pardaillan. Je suis curieux, moi, si tu ne l'es pas. Je veux voir ce qui se passe là.
Les lumières jaillissaient d'une excavation placée devant lui. Pardaillan se pencha et regarda; mais, aussitôt, il se redressa, en faisant entendre un sifflement.
--Venez, seigneur, insista désespérément le Chico. Venez, vous verrez que, tout à l'heure, il sera trop tard!
D'un geste doux mais très ferme, Pardaillan lui imposa silence et, se penchant de nouveau, il se mit à regarder et à écouter avec une attention soutenue, pendant que le nain, voyant l'inutilité de ses efforts, se résignait et, le dos appuyé au mur, les bras croisés, attendait le bon plaisir de son compagnon.
Que voyait donc Pardaillan qui l'intéressait à ce point? Ceci:
On se souvient que Fausta était descendue dans les souterrains de sa maison, accompagnée de Centurion. Fausta avait déplacé une pierre de la muraille et avait ordonné à Centurion de regarder par ce trou afin de lui prouver que, par là, invisible, on pouvait assister à tout ce qui se passait dans cette étrange grotte aménagée en salle de réunion. Fausta avait négligé ou dédaigné de refermer l'ouverture et le hasard venait d'amener Pardaillan devant cette excavation par laquelle, et au travers de petits trous habilement ménagés du côté intérieur, filtraient les nombreuses lumières qui éclairaient présentement cette grotte. Sur les banquettes qui garnissaient la salle, Pardaillan vit une vingtaine de personnages. Sur l'estrade, assis dans les fauteuils, trois autres personnages, président et assesseurs de cette nocturne et occulte réunion, lui étaient aussi parfaitement inconnus.
Au moment où Pardaillan s'était penché pour la première fois sur l'excavation, le président de cette réunion, assis au milieu, s'était levé et, d'une voix que Pardaillan, aux écoutes, entendit distinctement, il dit:
--Seigneurs, frères et amis, j'ai l'insigne honneur de vous présenter une nouvelle recrue. Moi, votre chef élu, je m'efface humblement devant cette recrue et je salue en elle le seul chef vraiment digne de nous diriger, en attendant la venue de celui que vous savez.
Ces paroles produisirent dans l'assemblée étonnée une certaine rumeur suivie d'un vif mouvement de curiosité lorsqu'on s'aperçut que cette nouvelle recrue, saluée comme leur seul chef possible, était une femme.
Cette femme, Pardaillan la reconnut aussitôt, et c'est à ce moment qu'il eut ce léger sifflement que nous avons signalé. Cette femme, c'était Fausta. Lentement, avec cette majesté un peu théâtrale qui lui était particulière, elle monta sur l'estrade et se tint debout, face à ce public inconnu, qu'elle semblait dominer de son oeil de diamant noir, étrangement fascinateur.
Les trois personnages assis sur l'estrade, qui savaient sans doute ce que Fausta venait faire là, se levèrent alors d'un même mouvement. En un clin d'oeil, la table fut repoussée, un fauteuil fut placé presque au bord de l'estrade, dans lequel Fausta s'assit avec cette sérénité majestueuse si puissante chez elle. Dès qu'elle fut assise, les trois se placèrent debout derrière son fauteuil, dans l'attitude raide et compassée de dignitaires de cour.
Bientôt, soit qu'ils fussent entraînés par cet exemple, soit qu'ils fussent transportés par la souveraine beauté de celle qui surgissait inopinément au milieu d'eux, tous les assistants se levèrent comme un seul homme et, debout, attendirent respectueusement qu'il plût à ce nouveau chef de s'expliquer.
Avant d'avoir parlé, Fausta était assurée du succès.
Pardaillan eut la perception très nette de ce succès:
«Incomparable magicienne!» murmura-t-il.
Fausta, toujours maîtresse d'elle-même, n'avait rien laissé paraître de ses sentiments. Elle accepta l'hommage de ces inconnus comme une chose due et avec cette dignité bienveillante qu'elle savait prendre en de certains moments. Un instant elle laissa errer son oeil froid sur ces fronts qui se courbaient et, se retournant à demi, elle fit un signe à celui des trois qui l'avait présentée à l'assemblée. L'homme s'avança:
--Seigneurs, dit-il, voici la princesse Fausta. Souveraine en ce pays du soleil et de l'amour, ce pays béni qui s'appelle l'Italie, la princesse Fausta est fabuleusement riche. Elle connaît tout de nos projets et pourrait, je crois, vous nommer tous par vos noms, titres et qualités. Fausta étendit sa main et dit:
--Rassurez-vous, seigneurs, il n'y a pas de traîtres parmi vous. Sous un régime d'oppression sanglante pareil à celui sous lequel agonise votre beau pays d'Espagne, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner qu'une réaction devait se faire et que des hommes de coeur et de dévouement se trouveraient, qui tenteraient de secouer le joug de fer. Ceci posé, le reste n'était plus qu'un jeu pour moi. Et, quant à vos personnages, quant à vos projets, si je les connais, c'est que j'ai pu assister, invisible, à la plupart de vos conciliabules.
Cette déclaration loyale, faite sur un ton de suprême assurance, fit tomber les suspicions qui, déjà, se faisaient jour. Fausta perçut parfaitement ces impressions, mais elle n'en laissa rien paraître. Comme si, désormais, elle eût acquis le droit de commander, elle se tourna vers le personnage qui la présentait et dit d'un ton bref:
--Continuez, duc!
Celui à qui elle venait de donner ce titre de duc s'inclina profondément et reprit, se faisant l'interprète des pensées de plus d'un qui l'écoutait:
--Oui, seigneurs, la princesse vient de vous le dire, il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais de traître parmi nous. Et, cependant, la princesse Fausta nous connaît, nous et nos projets. Mais, alors quelle paraît trouver tout simple de nous avoir découverts, qu'elle me permette de dire ici que, pour nous avoir devinés, il faut être doué d'une perspicacité peu commune. Pour avoir osé s'aventurer parmi nous, il faut être doué d'une audace que bien des hommes n'auraient pas.
Un murmure approbateur se fit entendre.
--Le pouvoir dont elle dispose en tant que souveraine, continua le duc, ses immenses richesses, son esprit supérieur, son courage viril, ses ambitions vastes, tout cela, la princesse Fausta le met au service de l'oeuvre de régénération que nous poursuivons.
Des acclamations saluèrent cette fois ces paroles. Le duc reprit d'une voix qui se fit plus forte:
--Tout ce que je viens de vous dire n'est rien à côté de ce qui me reste à vous révéler.
Le duc prit un temps, soit pour ménager ses effets, en orateur habile, soit pour permettre au silence de se rétablir, car ses paroles avaient soulevé un mouvement assez vif dans l'assemblée. Puis il reprit:
--Ce chef que nous cherchions vainement depuis de longs mois, le fils de don Carlos, la princesse le connaît... elle se fait fort de nous l'amener.
Ici, l'orateur dut s'arrêter, interrompu qu'il fut par les exclamations diverses, les trépignements, les manifestations les plus diverses d'une joie bruyante et sincère. Toutes ces clameurs se confondirent en un cri unanime de «Vive don Carlos! Vive notre roi!» jailli spontanément de toutes ces poitrines haletantes. Un geste du duc ramena instantanément le silence. Chacun redevint attentif.
--Oui, seigneurs, lança le duc. La princesse connaît le fils de don Carlos, et elle nous l'amènera. Mais il y a mieux encore. Écoutez ceci: la princesse sera, d'ici peu, l'épouse légitime de celui dont nous voulons faire notre roi. Épouse de notre chef, elle mettra à son service son pouvoir, sa fortune, et surtout son puissant génie. Elle fera de son époux non pas un roi de l'Andalousie, comme nous le souhaitons, mais, dépassant toutes nos ambitions, elle fera de lui, avec votre aide, le roi de toutes les Espagnes. C'est pourquoi, moi: don Ruy Gomès, duc de Castrana, comte de Mafalda, marquis de Algavar, seigneur d'une foule d'autres lieux, grand d'Espagne, dépouillé de mes titres et biens par l'infâme tribunal qui s'intitule «Saint-Office», je lui rends hommage ici et je crie:
--Vive notre reine!
Et le duc de Castrana mit un genou en terre. Et, comme l'étiquette très rigoriste de la cour d'Espagne interdisait de toucher à la reine, sous peine de mort, il se courba devant Fausta jusqu'à toucher du front les planches de l'estrade. Et un cri formidable retentit:
--Vive la reine!
Impassible comme à son ordinaire, Fausta reçut sans sourciller l'enthousiaste hommage. Sans doute s'était-elle blasée sur ce genre de manifestations, ayant reçu--alors qu'elle pouvait se croire la papesse--des hommages religieux faits d'adoration mystique, autrement grandioses. Cependant, elle daigna sourire.
Elle se leva vivement et, relevant le duc avec une grâce captivante:
--A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse un de nos plus fidèles sujets le front dans la poussière.
Et, lui tendant sa main à baiser dans un geste vraiment royal, elle reprit sa place dans son fauteuil.
--Duc, reprit-elle, quand notre époux sera sur le trône de ses pères, nous voulons que soient réformées les règles d'une étiquette étroite et mesquine. Nous sommes souveraine et nous ne l'oublions pas, mais nous sommes avant tout femme, et nous entendons le demeurer. Comme telle, nous voulons que nos sujets puissent nous approcher sans que cela leur soit imputé à crime.
Et, désignant d'un geste empreint d'une grâce hautaine les hommes qui venaient de l'acclamer:
--Ceux-ci auront été les premiers. Ils nous seront toujours les plus chers et les bienvenus auprès de nous.
Alors, ce fut du délire. Pendant un long moment, on n'entendit que les vivats les plus frénétiques. Puis ce fut la ruée au pied de l'estrade, chacun voulant avoir l'insigne honneur de toucher à la reine. Celui-ci baisant le bout de sa mule, celui-là le bas de sa robe, d'autres enfin--et c'étaient les mieux partagés, les plus heureux et les plus fiers aussi--effleurant le bout de ses doigts qu'elle leur abandonnait avec une grâce nonchalante, ayant aux lèvres un indéfinissable sourire.
Et Pardaillan, qui ne perdait pas un geste, pas un clin d'oeil, admirait aussi Fausta, réellement superbe en son abandon dédaigneux.
«Superbe, divine comédienne», murmura-t-il. En même temps, il plaignait les malheureux affolés par le sourire de Fausta. Enfin, il songeait à don César:
«Voyons, voyons, je ne comprends plus, moi. Cervantes m'a assuré que le Torero était le fils de don Carlos. M. d'Espinosa m'a demandé, de façon fort claire, de l'assassiner. C'est donc que, lui aussi, le croit le fils de don Carlos. Et il doit être bien renseigné, je présume, ce bon M. d'Espinosa. Or, le Torero est féru d'amour pour la Giralda, qui est bien la plus ravissante petite bohémienne que j'aie connue--à l'exception toutefois d'une certaine Violetta, devenue une duchesse. Le Torero ne connaît pas Fausta, du moins pas que je sache. Il est bien décidé à épouser sa bohémienne de fiancée. Donc, Mme Fausta ne peut devenir son épouse... J'ai peine à croire à la félonie de don César! Le mieux est d'écouter. Mme Fausta va peut-être me renseigner elle-même.»
Le calme s'était rétabli dans l'assistance. Chacun avait regagné sa place, heureux et fier de la faveur que le hasard lui avait octroyé. Le duc de Castrana déclara:
--Seigneurs, notre bien-aimée souveraine consent à s'expliquer devant vous.
Ayant dit, il s'inclina devant Fausta et reprit sa place derrière son fauteuil. A cette annonce du duc, un silence religieux s'établit comme par enchantement. Un instant, Fausta les tint sous le charme de son regard, et, de sa voix singulièrement prenante, elle dit:
--Vous êtes ici une élite. Catholiques ou hérétiques--comme on dit couramment--vous êtes tous des croyants sincères et, partant, respectables. Mais vous êtes aussi animés d'un esprit de large tolérance. Sous le sombre despotisme de cette institution justement anathématisée par des papes qui payèrent ce courage de leur vie, l'Inquisition, cet esprit a fait de vous des proscrits, déchus de leurs titres, ruinés, traqués, avec la menace du bûcher suspendue sur vos têtes, jusqu'au jour où la main du bourreau s'appesantira sur vous pour la réaliser, cette menace. Vous vous êtes souvenus que l'union fait la force, et, lassés de l'effroyable tyrannie qui pèse sur les corps et sur les consciences, vous vous êtes cherchés, concertés et finalement associés. Vous avez résolu de vous soustraire au joug de fer. Ayant fait le sacrifice de votre vie, vous avez réuni vos efforts et vous vous êtes mis bravement à l'oeuvre. Aujourd'hui, tous, ici, vous êtes des chefs occultes. Chacun de vous représente une force de plusieurs centaines de combattants qui attendent un ordre.
--Vous avez eu connaissance de la naissance mystérieuse d'un fils de don Carlos, par conséquent d'un petit-fils du despote sanguinaire sous la rude poigne duquel l'Espagne agonise. Vous avez pensé à faire de ce fils de l'infant votre chef suprême, espérant que Philippe accepterait le démembrement de ses États en faveur de son petits-fils. C'est bien cela, n'est-ce pas?
Les auditeurs répondirent affirmativement.
--Eh bien, reprit Fausta sur un ton tranchant, vous vous êtes trompés, gravement trompés, insista-t-elle.
Des protestations éclatèrent un peu partout.
--Pourquoi? crièrent plusieurs au milieu du tumulte.
Impassible, Fausta attendit, n'essayant pas de dominer le bruit. Lorsque le brouhaha se fut apaisé:
--Jamais, reprit-elle froidement, l'orgueil de Philippe ne consentira un tel démembrement. Il faudrait bien peu connaître le caractère intraitable du roi pour supposer que, vaincu, il acceptera sa défaite. Vaincu, le roi cédera. Mais tenez pour assuré que, dès le premier jour, il préparera dans l'ombre sa revanche et qu'elle sera implacable. Votre victoire sera le produit d'une surprise. Trop de forces resteront entre les mains du roi. Il ne lui faudra pas longtemps pour les rassembler. Alors il envahira votre État naissant, de tous les côtés à la fois, et mettra l'Andalousie à feu et à sang. Il n'aura pas grand-peine à vous écraser. Dans ce coin de terre qui représente à peine le dixième du territoire que vous avez laissé à Philippe, quelle résistance sérieuse pourrez-vous opposer à un ennemi dix fois supérieur? Vous n'aurez même pas la suprême ressource de chercher le salut sur mer, car vous serez bloqués par la flotte de Philippe qui vous affamera, et enfin vous barrera la route à coups de canon si vous cherchez à fuir.
Votre succès aura été éphémère. Votre entreprise mort-née.
Dans la salle, les conjurés se regardaient avec consternation. Cette femme, avec une franchise virile, audacieuse, leur avait fait toucher du doigt les points faibles de leur entreprise. De sa voix douée et chantante, elle leur avait montré combien téméraire était cette entreprise, à quel échec certain ils couraient. On conçoit que les paroles de Fausta étaient venues troubler étrangement leur quiétude feinte ou réelle.
Quelqu'un traduisit le sentiment général en demandant d'une voix hésitante:
--Est-ce à dire qu'il nous faut renoncer?
--Non, par le Dieu vivant! lança Fausta avec véhémence. Élargissez votre horizon. Ayez assez d'ambition pour vous transporter d'un coup jusqu'aux sommets... ou n'en ayez pas du tout!
Ceci était dit d'une voix cinglante, avec un air de souveraine hauteur, un dédain à peine voilé.
--Ce n'est pas l'Andalousie seule qu'il faut soulever, continua Fausta d'une voix vibrante, c'est l'Espagne tout entière. Comprenez donc qu'avec le roi et son gouvernement un arrangement est impossible, Tant que vous leur laisserez une parcelle de pouvoir, vous serez en péril. Ici il ne faut pas de demi-mesures. Il faut tout renverser si vous ne voulez être broyés.
Elle s'arrêta un instant pour juger de l'effet de ses paroles. Il était sans doute tel qu'elle le souhaitait, car elle eut un vague sourire et reprit:
--Jamais l'occasion ne fut aussi propice. L'oppression engendre la révolte. Or, vit-on jamais oppression comparable à celle que subit ce malheureux pays? Que des hommes courageux osent dire tout haut ce que tous pensent tout bas: le peuple se lèvera en foule!
Et, avec un sourire qui en disait long:
--Les foules sont crédules, elles sont féroces aussi... Il ne s'agit que de trouver les mots qui les convainquent et alors malheur à ceux sur qui on les a lâchées! Tout se résume à ceci: la disparition d'un homme. Avec lui, tout un système exécrable s'écroule. Est-il besoin de tant combiner quand il suffit d'un peu d'audace? Que quelques hommes résolus s'emparent de celui de qui vient tout le mal, et l'Espagne rentière poussera un soupir de délivrance, et ces hommes seront considérés comme des libérateurs.
Les conjurés, à ces paroles terriblement claires, furent secoués d'un frisson de terreur. Ils n'avaient jamais envisagé les choses sous cet aspect. Ah! ils étaient loin de la timide conspiration ébauchée! Et c'était une femme qui osait de telles conceptions, qui, en termes à peine voilés, leur proposait de toucher au roi; et quel roi? Le plus puissant de la terre! Ils en étaient blêmes.
Et, cependant, l'ascendant de cette femme était tel que la plupart se sentaient disposés à la lutte. Si formidable que leur parût l'aventure, ils décidèrent de la tenter. Un audacieux demanda:
--Le roi pris, qu'en fera-t-on?
--Le roi, dit Fausta de sa voix grave, touché de la grâce divine, à l'exemple de son père, l'empereur Charles, le roi demandera à se retirer dans un cloître.
--On sort du cloître.
--Le cloître est une manière de tombe. Les morts ne quittent pas leur tombeau.
C'était clair. Un seul eut le courage de manifester un soupçon de scrupule. Timidement, une voix dit:
--Un assassinat!...
--Qui a prononcé ce mot? gronda Fausta en foudroyant du regard l'imprudent contradicteur.
Mais celui-ci avait sans doute épuisé tout son courage, car il se tint coi. Violemment, Fausta reprit:
--Moi qui parle, vous tous qui m'écoutez, d'autres qui nous suivront, que faisons-nous? Nous sommes des centaines et des centaines qui risquons nos têtes contre une seule: celle du roi. Qui oserait dire que la partie est égale? Qui oserait nier qu'elle n'est pas tout à notre désavantage? Si nous la perdons, nos têtes tombent. Le sacrifice en est librement consenti d'avance. Si nous la gagnons, il est juste que le perdant la paie: et c'est sa tête qui roule à terre. Qui ose dire qu'il y à assassinat? S'il craint pour sa tête, celui-là, il peut se retirer.
L'argument de Fausta avait porté cependant.
--Je vais plus loin, continua-t-elle avec une violence qui allait grandissant, et je vous dis ceci: Philippe, roi, qui pourrait faire saisir, juger, condamner, exécuter le fils, de Carlos, son petit-fils--ce qui serait une manière d'assassinat légal--Philippe, j'en ai la preuve, a attiré son petit-fils dans un guet-apens et après-demain, lundi, à la corrida, sur un ordre, le fils de Carlos sera traîtreusement assassiné. L'exemple vient toujours d'en haut. Et maintenant je vous demande: laisserez-vous lâchement assassiner celui que vous avez choisi pour chef, celui dont vous voulez faire votre roi?
A cette révélation inattendue, le tumulte se déchaîna.
Pendant un moment, on n'entendit que des menaces horribles, Fausta étendit sa main pour réclamer le silence. Et le tumulte s'apaisa.
--Vous voyez bien qu'il nous faut frapper pour ne pas l'être nous-mêmes. L'heure de l'action a sonné. La laisserez-vous passer?
--Non! non! Nous sommes prêts! Mort au tyran! Sus à l'Inquisition! Sauvons notre roi d'abord! Mourons pour lui! Donnez vos ordres!
Toutes ces exclamations se heurtaient, se confondaient, éclataient, rebondissaient, furieuses, sauvages, animées d'une résolution farouche. Cette fois, ils étaient bien déchaînés. Fausta les sentit prêts à tout. Un signe et ils se rueraient sur la voie qu'elle leur désignerait.
--Je prends acte de vos engagements, dit-elle gravement quand le silence se fut rétabli. Nous sommes en présence de deux faits primordiaux: premièrement l'assassinat projeté de votre chef. Si nous voulons, pour la grandeur de ce pays, qu'il monte sur le trône, il faut nécessairement qu'il vive. Nous le sauverons, car lui seul peut succéder légitimement à l'actuel roi--dussions-nous périr jusqu'au dernier, lui sera sauvé. Comment? C'est un point que nous réglerons tout à l'heure.
--Secondement, la disparition de Philippe. Ceci est l'affaire d'un plan que j'ai établi et que je vous soumettrai en temps utile, plan dont je garantis la réussite et dont l'exécution nécessitera l'intervention d'un très petit nombre d'hommes. Si vous êtes, comme je le crois, des hommes de valeur et de courage, dix d'entre vous suffiront pour enlever le roi. Un fois en notre pouvoir, le reste me regarde.
Ici, nombreuses protestations de dévouement, offres spontanées de volontaires décidés à entreprendre l'expédition. Fausta remercia d'un sourire et continua:
--Ces deux points réglés, il ne reste plus qu'à faciliter l'accès du trône au roi de votre choix. Et tout d'abord, afin qu'il n'y ait point de malentendu, je jure ici, en son nom et au mien, de remplir fidèlement et scrupuleusement les conditions que vous aurez posées. Établissez vos demandes par écrit, messieurs, en vue du bien général. Ne craignez pas de trop demander. Nous souscrivons d'avance à vos demandes.
C'était lâcher les chiens à la curée. De telles paroles ne pouvaient passer sans soulever une légitime joie.
Ayant déblayé le terrain et semé l'allégresse parmi ses auditeurs, Fausta put revenir à ce qui l'intéressait directement: la réalisation de ses projets personnels, avec la certitude d'être approuvée et secondée par tous.
Elle reprit donc avec assurance:
--Vous avez cherché un chef qui fît vos idées siennes et vous l'avez trouvé. Je tiens à vous prouver que celui que vous avez choisi peut seul devenir roi et être accepté comme tel et de la noblesse, et du clergé, et du peuple. Accepté sans discussion, accepté avec joie. Ceci, messieurs, est d'une importance capitale. Ne croyez pas que la lutte m'effraie. Mais imposer un roi par la force est toujours une entreprise scabreuse. Sans compter que ce n'est pas toujours le droit qui triomphe.
Elle respira un instant et reprit avec une sorte d'exaltation mystique qui produisit une impression profonde sur ses auditeurs, déjà captivés:
--Dans le choix que vous avez fait, je vois la main de Dieu. Notre cause triomphera, j'en ai la ferme conviction, car il ne s'agit pas ici de renverser une dynastie, de soutenir et de pousser un usurpateur. Non. Il s'agit d'une succession régulière, normale, et, je vous l'ai déjà dit, légitime.
Le sentiment qui dominait maintenant était la curiosité poussée à son plus haut point.
«Voilà qui est particulier, se disait Pardaillan, en lui-même. Comment cette géniale intrigante va-t-elle s'y prendre pour justifier et légitimer, comme elle dit, ce qui apparaîtrait aux yeux de tout homme sensé et non prévenu comme une belle et bonne usurpation?»
Fausta continuait, au milieu d'un silence religieux:
--Notre futur roi est sauvé. J'en réponds. Le roi actuel est pris, avec votre aide. Il disparaît, et, tenez, ayons le courage d'appeler les choses par leur nom: le rpi actuel meurt. La succession royale est ouverte. Qui succède au roi Philippe? Qui lui succède de droit?
--L'infant Philippe! lança quelqu'un.
--Non! cria triomphalement Fausta. Voilà où est votre erreur: confondre un homme, un nom, avec un principe. Le successeur de droit, le successeur légitime, c'est le fils aîné du roi défunt! Or, le fils aîné du roi, le véritable aîné, le véritable infant, c'est celui que vous avez choisi, celui qui a été élevé à l'école du malheur, celui qui sera le roi de vos rêves. C'est celui que vous dites fils du défunt infant Carlos et que je dis, moi, fils aîné et successeur de son père Philippe Il. C'est celui-là qui sera de droit roi de toutes les Espagnes, roi de Portugal, des Pays-Bas, empereur des Indes, sous le nom de Charles, sixième du nom.
«Ouf! railla Pardaillan, que de couronnes! Je comprends maintenant que Mme Fausta se soit soudainement férue d'amour pour l'homme assez fortuné pour accumuler sur sa tête autant de titres pompeux!»
--Il faut, dès maintenant, concluait Fausta imperturbable, combattre de toutes vos forces et détruire à tout jamais la légende d'un fils de don Carlos et de la reine Isabelle. Il n'y a, il ne peut y avoir qu'un fils du roi Philippe, lequel fils, par droit d'aînesse, succède à son père. Cette vérité reconnue et admise, il n'y aura ni contestation ni opposition le jour où l'héritier présomptif montera sur le trône laissé vacant par son père.
Il faut rendre cette justice aux auditeurs de Fausta: nul ne protesta. Tous acceptèrent ces instructions. Avec une unanimité touchante, le plan de la future reine d'Espagne fut adopté. Chacun s'engagea à répandre dans le peuple les idées qu'elle venait d'exposer.
Il fut entendu que, si le roi protestait, l'infant aurait été écarté par suite d'on ne savait quelle aberration. La même, sans doute, qui lui avait fait écarter le premier infant, don Carlos, qu'il avait fini par faire arrêter et condamner. Et, en exploitant habilement ces deux abandons aussi inexplicables qu'injustifiés, on pourrait parler de folie. Si le roi n'avait pas le temps de protester, c'est-à-dire s'il était doucement envoyé _ad patres_ avant d'avoir pu élever la voix, le futur Charles VI aurait été enlevé au berceau par des criminels, qu'on retrouverait au besoin. Le roi, naturellement, n'aurait jamais cessé de faire rechercher l'enfant volé. Et l'émotion, la joie d'avoir enfin miraculeusement retrouvé l'héritier du trône, auraient été fatales au monarque affaibli par la maladie et les infirmités, ainsi que chacun le savait.
Ces différents points étant réglés:
--Messieurs, dit Fausta, préparer l'accès du trône à celui que nous appellerons Carlos, en mémoire de son grand-père, l'illustre empereur, c'est bien. Encore faut-il qu'on ne l'assassine pas avant. Il nous faut parer à cette redoutable éventualité. Je vous ai dit, je crois, que l'assassinat serait perpétré au cours de la corrida qui aura lieu demain lundi, car nous voici maintenant à dimanche. Tout a été lentement et savamment combiné en vue de ce meurtre. Le roi n'est venu à Séville que pour cela. Il faudra donc vous trouver tous à la corrida, prêts à faire un rempart de vos personnes à celui que je vous désignerai et que vous connaissez et aimez tous, sans connaître sa véritable personnalité. Amenez avec vous vos hommes les plus sûrs et les plus déterminés. C'est à une véritable bataille que je vous convie, et il est nécessaire que le prince ait autour de sa personne une garde d'élite uniquement occupée de veiller sur lui. En outre, il est indispensable d'avoir sur la place San Francisco, dans les rues adjacentes, dans les tribunes réservées au populaire et dans l'arène même, le plus grand nombre de combattants possibles. Les ordres définitifs vous seront donnés sur place. De leur exécution rapide et intelligente dépendra le salut du prince et, partant, l'avenir de notre entreprise.
Ces dispositions causèrent une profonde surprise aux conjurés. Il leur parut évident qu'il n'était pas question d'une bagarre sans importance, mais bien d'une belle et bonne bataille comme elle l'avait dit. La perspective était moins attrayante. Mais on n'obtient rien sans risques.
Puis, pour tout dire, si ces hommes étaient pour la plupart des ambitieux sans scrupules, ils étaient tous des hommes d'action, d'une bravoure incontestable.
--Il ne s'agit pas, dit encore Fausta, d'échanger stupidement des coups. Il s'agit de sauver le prince. Il ne s'agit que de cela pour le moment, entendez-vous? Et solennellement: Jurez de mourir jusqu'au dernier, s'il le faut, mais de le sauver, coûte que coûte. Jurez!
--Nous jurons! crièrent les conjurés en brandissant leurs épées.
--Bien! dit gravement Fausta. A lundi donc, à la corrida royale.
Elle sentait qu'il n'y avait pas à douter de leur sincérité et de leur loyauté. Mais Fausta ne négligeait aucune précaution. De plus, elle savait que, si grand que soit un dévouement, un peu d'or répandu à propos n'est pas fait pour le diminuer, au contraire.
D'un air détaché, elle porta le coup qui devait lui rallier les hésitants, s'il y en avait parmi eux, et redoubler le zèle et l'ardeur de ceux qui lui étaient acquis.
--Dans une entreprise comme celle-ci, dit-elle, l'or est un adjuvant indispensable. Parmi les hommes qui vous obéissent, il doit s'en trouver à coup sûr un certain nombre qui sentiront redoubler leur audace et leur courage lorsque quelques doublons seront venus garnir leurs escarcelles. Répandez l'or à pleines mains. On vous l'a dit, nous sommes fabuleusement riches. Que chacun de vous fasse connaître à M. le duc de Castrana la somme dont il a besoin. Elle lui sera portée à son domicile demain. La distribution que vous allez faire se rapporte exclusivement au combat de demain. Par la suite, il sera bon de procéder à d'autres largesses. Et, maintenant, allez, messieurs, et que Dieu vous garde.
Fausta omettait volontairement de leur parler d'eux-mêmes. Elle savait bien qu'ils ne s'oublieraient pas, et elle put lire sur tous les visages devenus radieux combien son geste généreux était apprécié à sa valeur.
Ayant dit, elle les congédia d'un geste de reine et fit un signe imperceptible au duc de Castrana, lequel alla incontinent se placer près de l'ouverture par laquelle ils étaient bien obligés de sortir tous.
Le départ se fit lentement, un à un, car il ne fallait pas éveiller l'attention en se montrant par groupes dans les rues de la ville, non encore éveillée.
Le duc de Castrana recueillait et notait le chiffre que lui donnait chacun avant de s'éloigner. Il échangeait quelques mots brefs avec celui-ci, faisait une recommandation à celui-là, serrait la main de cet autre et chacun se retirait ravi de son urbanité car personne ne doutait que, sous le nouveau régime, il ne deviendrait un puissant personnage, et chacun aussi s'efforçait de se concilier ses bonnes grâces.
Pendant ce temps, Fausta, demeurée seule sur l'estrade, n'avait pas bougé de son fauteuil et semblait surveiller de loin la sortie de ces hommes qu'elle avait su faire siens grâce à son habileté et à sa générosité.
Pardaillan ne la quittait pas des yeux, et sans doute avait-il appris à lire sur cette physionomie indéchiffrable, car il murmura:
«La comédie n'est pas finie, ceci me fait l'effet d'un temps de repos et je serais fort étonné qu'il n'y eût pas une deuxième séance. Attendons!»
Ayant ainsi décidé, il se retourna vers le Chico.
Le nain avait attendu très patiemment. Ce qui se passait derrière ce mur le laissait parfaitement indifférent, et même il se demandait quel intérêt pouvait trouver son compagnon à écouter ces sornettes de conspirateurs.
Donc, en attendant que le dernier conjuré se fût éloigné, Pardaillan se mit à causer avec le Chico, non sans animation. Et sans doute s'était-il avisé de demander quelque chose d'extraordinaire, car le nain, après avoir montré un ébahissement profond, s'était mis à discuter vivement comme quelqu'un qui s'efforce d'empêcher de commettre une sottise.
Sans doute Pardaillan réussit-il à le convaincre, et obtint-il de lui ce qu'il désirait, car, lorsqu'il se mit à regarder par l'excavation, il paraissait satisfait et son oeil pétillait de malice. Fausta maintenant était seule.
Tout à coup, sans que Pardaillan pût dire par où elle était venue, une ombre surgit de derrière l'estrade et vint silencieusement se placer devant Fausta. Puis une deuxième, une troisième, jusqu'à six ombres surgirent de même et vinrent se ranger, debout, devant Fausta.
Pardaillan, parmi ceux-là, reconnut le duc de Castrana et aussi le familier qu'il avait jeté hors du patio: Cristobal Centurion, dont il savait le nom maintenant.
«Par Dieu! murmura-t-il, je savais bien que tout n'était pas fini.»
--Messieurs, commença Fausta de sa voix grave, j'ai demandé à M. le duc de Castrana de me désigner quatre des plus énergiques et des plus décidés d'entre vous tous. Il vous connaît tous. S'il vous a choisis, c'est qu'il vous a jugés dignes de l'honneur qui vous est réservé.
Les quatre désignés s'inclinèrent profondément et attendirent. Fausta reprit en désignant Centurion:
--Celui-ci a été choisi directement par moi parce que je le connais. Il est à moi corps et âme.
--Vous tous, ici présents, vous serez les chefs des chefs qui viennent de sortir. A part don Centurion qui reste attaché à ma personne, vous recevrez les ordres de M. le duc de Castrana, votre chef suprême.
--Vous composerez notre conseil et vous aurez chacun la haute main sur dix chefs et sur leurs troupes. A dater de maintenant, vous faites partie de notre maison et je pourvoirai à tous vos besoins. Pour le moment, je tiens à vous dire ceci: je compte sur vous, messieurs, pour que vos hommes n'oublient pas un instant que, ce qui importe avant tout, c'est de sauver le prince dont nous ferons un roi. A vous je dis, séance tenante, ce prince, vous le connaissez. Il est célèbre dans l'Andalousie. On le nomme don César.
--Le Torero! s'exclamèrent les cinq.
--Vous connaissez l'homme. Pensez-vous qu'il soit à la hauteur du rôle que nous voulons lui faire jouer?
--Oui, par le Christ! C'est une vraie bénédiction du Ciel que ce soit justement celui-là le fils de don Carlos. Nous ne pouvions rêver chef plus noble, plus généreux, s'écria le duc de Castrana, avec enthousiasme.
--Bien, duc. Vos paroles me rassurent, car je vous sais très réservé dans vos admirations. Je dois vous avouer que je connais peu le prince. Je sais qu'on parle de lui comme d'une manière de Cid dont on se montre très glorieux. Mais je me demandais s'il aurait assez d'intelligence pour me comprendre, assez d'ambition pour adopter mes idées et les faire siennes.
Avec un peu plus de perspicacité, le duc et les cinq hommes qui l'entouraient eussent pu se demander comment cette princesse avait pu parler de son mariage avec un homme qu'elle ne connaissait même pas.
Ils n'y pensèrent pas. Et le duc se contenta de dire:
--Le Torero, c'est un fait connu, a des idées qui se rapprochent sensiblement des nôtres. Pour ce qui est de vos inquiétudes, je crois fermement qu'elles seront dissipées dès que vous aurez eu un entretien avec le prince.
--J'en accepte l'augure. Mais, duc, n'oubliez plus qu'il n'y a pas, qu'il ne peut y avoir de fils de don Carlos. Il ne peut y avoir qu'un fils légitime du roi. Don César est ce fils! Pour convaincre les incrédules, il n'est rien de tel que de paraître sincère et convaincu soi-même. Cette sincérité, vous l'obtiendrez en vous habituant à considérer, vous-mêmes, comme une vérité absolue, ce que vous voulez faire pénétrer dans l'esprit des autres.
--C'est vrai, madame. Soyez assurée que nous n'oublierons pas vos recommandations.
--Pour l'exécution de vastes desseins, il me faut des hommes d'élite et c'est pourquoi je vous ai pris à part.
--Sur ce point, madame, je crois pouvoir vous affirmer que vous aurez toute satisfaction avec nous, fit le duc au nom de tous.
--Je le crois, dit froidement Fausta. Mais, en même temps, il faudra que ces hommes consentent à rester entre mes mains des instruments passifs.
Les cinq conspirateurs se regardèrent quelque peu déconfits. Évidemment ils ne s'attendaient pas à semblable exigence.
Fausta devina leur pensée. Elle reprit:
--Évidemment, cela est dur, surtout pour des hommes de votre valeur. Il est nécessaire pourtant qu'il en soit ainsi. J'entends rester le cerveau qui pense. Si vous acceptez, la destinée qui vous attend dépassera en splendeur ce que vos rêves les plus fous auront à peine osé concevoir. S'il en est parmi vous qui hésitent, ils peuvent se retirer, il en est temps encore.
On ne pouvait pas être d'une franchise plus brutale. Cette main blanche et parfumée, cette main aux ongles rosés, serait une poigne de fer à l'étreinte de laquelle on ne saurait tenter de se soustraire, une fois qu'elle se serait abattue sur vous.
Mais aussi quel prestigieux avenir entrevu!
Le duc et ses amis furent dominés comme l'étaient, en général, tous ceux qui approchaient de près cette femme extraordinaire.
--Nous acceptons, madame. Disposez de nous comme d'esclaves, dit le duc au nom de tous.
--J'accepte cet engagement, dit Fausta d'une voix grave. Et, soyez tranquilles, vous monterez si haut que peut-être en serez-vous éblouis vous-mêmes. Je compte sur vous pour établir une discipline sévère et maintenir vos hommes dans des idées d'obéissance passive. Nous rêvons de grandes choses. Je me sens la force de mener à bien cette oeuvre colossale. Celui que nous avons choisi dominera le monde, grâce à vous.
Fausta revint vite au sentiment de la réalité.
--Ces rêves de puissance et de grandeur, dit-elle, reposent sur une tête menacée; si cette tête tombe, c'en est fait de ces rêves!
--On ne touchera pas un cheveu du prince. Dussions-nous périr tous, il sera sauvé. Vous avez notre parole de gentilshommes.
--J'y compte, messieurs. Don Centurion vous fera parvenir, demain, mes instructions précises. Allez, maintenant.
Le duc et ses quatre amis ployèrent le genou devant celle qui leur avait fait entrevoir un avenir prodigieux et, s'enveloppant de leurs manteaux, ils se disposèrent à sortir. Alors Pardaillan se redressa et fit un signe. Le Chico se mit aussitôt en marche, guidant le chevalier qui, jugeant la séance terminée, se décidait, sans doute, à quitter les souterrains de la maison des Cyprès.
Si Pardaillan ne s'était tant hâté, il eût entendu une conversation qui n'eût pas manqué de l'intéresser.
Fausta était restée songeuse. Quand elle vit que le duc et ses amis s'étaient retirés, elle descendit de l'estrade et, s'adressant à Centurion d'une voix brève:
--Cette bohémienne, cette Giralda, peut être un obstacle à nos projets. Elle me gêne. Il faut qu'elle disparaisse dans la bagarre de demain.
Elle eut l'air de réfléchir un instant en surveillant Centurion du coin de l'oeil et elle décida:
--Prévenez votre parent Barba Roja. Lui seul, je crois, pourra m'en débarrasser.
--Quoi! madame, fit Centurion d'une voix étranglée, vous voulez!...
--Je veux, oui! dit Fausta avec un imperceptible sourire.
Sur un ton douloureux, le bravo dit:
--Vous m'avez promis cependant...
--Que faudrait-il donc que je fasse pour arriver à vous persuader qu'on ne me prend pas pour dupe?
--Madame, bégaya Centurion interloqué, je ne comprends pas.
--Vous allez comprendre. Vous m'avez dit que vous étiez amoureux de Giralda, au point que vous parliez de l'épouser. Eh bien soit, j'y consens, épousez-la.
--Ah! madame! je vous devrai la fortune et le bonheur! s'émerveilla Centurion, radieux.
--Épousez-la, répéta Fausta avec nonchalance. Seulement il est une petite chose, sans grande importance pour un amour, aussi désintéressé que le vôtre. Dans le nouvel ordre de choses que nous allons instaurer, vous serez un personnage en vue. On s'étonnera peut-être que le personnage que vous allez être ait pour épouse une humble bohémienne.
--L'amour sera mon excuse. Nul ne pourra médire sur le compte de ma femme. La Giralda, malgré qu'elle ne soit qu'une bohémienne, est connue comme la vertu la plus farouche de l'Andalousie. Cela est l'essentiel.
Fausta eut un mince sourire, et, comme si elle n'avait pas entendu, elle continua:
--On s'étonnera surtout que ce personnage ait été assez oublieux de son rang et de sa dignité pour épouser une jeune fille du peuple. Car la famille de la Giralda est connue maintenant. Elle est, cette petite, de la plus basse extraction.
Centurion chancela sous le coup qui était rude, affreux. L'amour qu'il avait affiché pour la Giralda n'était qu'une comédie. Il s'était imaginé, par suite d'on ne savait quels indices, que la bohémienne était issue d'une illustre famille. Il avait conçu ce plan: avec l'assistance de Fausta, évincer Barba Roja, écarter le Torero, Débarrassé de ces deux obstacles, lui Centurion, déjà riche, en passe de devenir un personnage, consentait à épouser cette fille sans nom.
Une fois le mariage consommé, un heureux hasard lui ferait connaître à point nommé la filiation de son épouse. Il devenait du coup l'allié d'une des plus illustres familles du royaume. Et si, plus tard, devenu roi, le Torero s'avisait de rechercher son ancienne amante, lui, Centurion, savait trop quels bénéfices un courtisan complaisant peut tirer d'un caprice royal.
Tel avait été le plan de Centurion. Et c'est au moment où il voyait ses affaires marcher au mieux de ses désirs qu'il apprenait brutalement qu'il s'était trompé, que la Giralda, dont il avait rêvé de faire le pivot de sa fortune, n'était qu'une pauvre fille de basse extraction.
Ce coup l'assommait.
Le voyant muet d'hébétude, Fausta acheva:
--Hé! quoi! Ne le saviez-vous pas? Auriez-vous commis cette faute, impardonnable pour un homme de votre force, de prêter une oreille crédule aux propos de cette fille qui se croit issue d'une famille princière?
Cette fois, il n'y avait pas à douter, la raillerie était flagrante, cruelle: elle savait certainement.
--Épargnez-moi, madame! supplia-t-il, honteux.
Fausta le considéra une seconde et, haussant dédaigneusement les épaules:
--Êtes-vous enfin convaincu qu'il est inutile d'essayer de jouer au plus fin avec moi?
--Que faut-il dire de votre part à Barba Roja? demanda-t-il, jetant le masque et résolument cynique.
--De ma part, dit Fausta avec un suprême dédain, rien. De la vôtre, à vous, dites-lui que la bohémienne ne manquera pas d'assister à la corrida, puisque son amant doit y prendre part. Don Almaran, placé à la source même des informations, ne doit pas ignorer qu'il se trame quelque coup de traîtrise, lequel sera mis à exécution pendant que se déroulera la corrida. Il doit savoir que le coup préparé par M. d'Espinosa avec le concours du roi n'ira pas sans tumulte. A lui de profiter de l'occasion et de s'emparer de celle qu'il convoite. Quant à vous, comme J'ai besoin d'être tenue au courant de ce qui se trame chez mes adversaires, il vous faut éviter à tout prix d'éveiller des soupçons. En conséquence, vous aurez soin de vous mettre à sa disposition pour ce coup de main et de le seconder de telle sorte qu'il réussisse. Tout le reste vous regarde à la condition que la Giralda soit perdue à tout jamais pour don César, et sans que j'y sois pour rien. Vous me comprenez?
--Je vous comprends, madame, et j'agirai selon vos ordres, dit le bravo, heureux de se tirer d'affaire.
Très froide, elle dit:
--Je vous engage à prendre toutes les dispositions utiles pour mener à bien cette affaire. Vous avez beaucoup à vous faire pardonner, maître Centurion.
Le bravo frémit. Il comprenait le sens de la menace. La situation dépendait de sa réussite. Il réussirait donc coûte que coûte:
--La bohémienne disparaîtra, j'en réponds, dussé-je la poignarder de mes mains, dit-il avec assurance.
--Partons, dit alors Fausta très paisiblement.
Centurion s'en fut chercher son flambeau, qu'il avait dissimulé sous l'estrade, et l'alluma.
Il n'y avait qu'une porte visible dans cette salle: celle par où les conjurés s'étaient dispersés et lui donnait sur une galerie souterraine, laquelle aboutissait hors du mur d'enceinte de la maison.
Cependant le duc de Castrana et ses amis étaient revenus et s'étaient retirés par une issue qu'on ne voyait pas. Fausta elle-même était entrée par une troisième porte qu'on ne voyait pas davantage.
Son flambeau allumé à la main. Centurion demanda:
--Quel chemin prenez-vous, madame?
--Celui du duc.
L'estrade n'était pas appuyée contre le mur. Centurion contourna cette estrade et ouvrit une petite porte secrète qui se trouvait là, habilement dissimulée. Puis, sans se retourner, convaincu qu'elle le suivait, il s'engagea dans la galerie étroite qui aboutissait à cette porte et attendit que Fausta le rejoignît. Celle-ci s'était mise en marche.
Elle avait contourné l'estrade et allait disparaître à son tour, lorsqu'elle demeura clouée sur place.
Une voix vibrante, qu'elle connaissait trop bien, venait de lancer sur un ton railleur:
--La restauratrice de l'empire de Charlemagne daignera-t-elle accorder une minute de son temps si précieux au pauvre routier que je suis?
Fausta s'était arrêtée net, sans se retourner. Son oeil eut une lueur sinistre et, dans sa pensée éperdue, elle hurla:
--Pardaillan! L'infernal Pardaillan!... Ainsi il a échappé à la mort, comme il l'avait dit! Il est sorti de la tombe où je croyais bien l'avoir emmuré vivant!
Elle leva vers le ciel un regard fulgurant comme si elle eût voulu sommer Dieu de lui venir en aide.
Et voici qu'en abaissant les yeux elle vit dans l'ombre Centurion qui se livrait à une pantomime effrénée dont la signification lui était très claire:
«Retenez-le un moment, disaient les gestes de Centurion, je cours chercher du renfort, et cette fois nous le tenons!»
Elle abaissa plusieurs fois de suite ses cils pour montrer qu'elle avait compris, et alors elle se retourna.
Tout ceci, qui nous a demandé un temps très long à expliquer, s'était produit en un temps inappréciable.
En tenant compte de la surprise à laquelle elle n'avait pu échapper, si maîtresse d'elle-même qu'elle fût, Pardaillan put croire que rien d'anormal ne s'était passé, qu'elle était bien seule et qu'elle s'était retournée à son appel. Son visage était si calme, son oeil si limpide, son attitude empreinte d'une telle sérénité, que Pardaillan, qui la connaissait bien pourtant, ne put se tenir de l'admirer.
Elle s'avança vers lui avec la grâce d'une grande dame qui, pour honorer un visiteur de marque, le conduit elle-même vers le siège qu'elle lui destine.
Et Pardaillan dut reculer devant elle, contourner des banquettes et s'asseoir là où elle voulait qu'il s'assît.
Nous avons dit qu'il n'y avait qu'une porte visible: elle était à droite. Au centre se trouvait l'estrade.
Derrière l'estrade était située la porte secrète par où Centurion venait de sortir, courant chercher du renfort. Devant l'estrade, il y avait un espace vide au bout duquel se trouvait le mur qui faisait face à l'estrade.
Dans ce mur étaient percées l'excavation par où Pardaillan avait regardé et écouté, et un peu plus loin, la porte invisible par où il était entré--du moins Fausta avait tout lieu de croire qu'il était entré par là. A droite et à gauche de l'estrade se trouvaient les banquettes sur lesquelles les conjurés s'étaient assis.
La manoeuvre de Fausta, amenant Pardaillan à s'asseoir sur la dernière des banquettes placées à gauche de l'estrade, avait eu pour but de l'acculer sur le seul côté de la salle où il n'y avait aucune porte, visible ou invisible, de cela Fausta était sûre.
Quant à la porte visible, au coeur de chêne, jamais Pardaillan, malgré sa force et sa bravoure, ne pourrait traverser cette salle encombrée pour arriver jusqu'à elle. Et même s'il parvenait à accomplir ce miracle, il n'en serait pas plus avancé, la porte étant fermée à triple tour.
Pardaillan était bien pris cette fois.
Que pourrait sa courte dague contre les longues et bonnes rapières dont il allait être menacé?
Pardaillan s'était prêté avec une bonne grâce, dont lui seul était capable en pareil moment, à la petite manoeuvre de Fausta. Il serait certes téméraire d'affirmer qu'il n'avait rien remarqué de ces dispositions inquiétantes. Mais Fausta le connaissait bien. Elle savait qu'il n'était pas homme à reculer, sur n'importe quel terrain. Et, sans scrupule comme sans remords, elle exploitait habilement ce qu'elle considérait comme une faiblesse.
Donc Pardaillan s'assit sur la dernière banquette, à la place même qu'elle désignait. Elle-même s'assit sur une autre banquette, en face de lui. Ils se regardèrent en souriant. On eût dit deux amis heureux de se retrouver.
Cependant son sourire, à lui, avait on ne sait quoi de narquois, d'insaisissable pour tout autre qu'elle. Ces deux antagonistes, exceptionnellement doués, avaient en certaines circonstances à leur disposition des sens spéciaux qui leur permettaient de percevoir ce qui échappait à leurs sens ordinaires.
Ne percevant rien d'anormal, elle se rassura.
Alors, d'une voix très calme, douce et chantante, un sourire aux lèvres, comme on s'informe de la santé d'une personne qui vous est chère, elle dit:
--Ainsi vous avez pu échapper au poison dont l'air de votre cachot était saturé?
Et lui, souriant aussi, soutint son regard sans provocation, sans arrogance, mais avec fermeté et assurance:
--Ne vous avais-je pas prévenue? dit-il d'un air indéchiffrable.
--C'est vrai. Vous aviez bien vu!
Un long moment elle le considéra en silence et elle reprit:
--Ce poison n'était qu'un narcotique. A vrai dire, j'en avais le soupçon. Ce qui m'étonne, c'est que vous ayez pu sortir de ce cachot où vous étiez emmuré comme dans une tombe. Comment avez-vous fait?
--Cela vous intéresse-t-il vraiment?
--Rien de ce qui vous touche ne me laisse indifférente, croyez-le bien.
On eût dit qu'elle se réjouissait de le voir sain et sauf. Et peut-être, dans le désarroi où se débattait sa pensée, se réjouissait-elle en effet.
Il répondit, en s'inclinant gracieusement:
--Vous me comblez, vraiment! Prenez garde! vous allez me rendre outrecuidant et fat. Vous me voyez tout confus de l'intérêt que vous voulez bien me porter.
--Ce qui vous paraît très simple paraît prodigieux à d'autres, dit-elle. Tout le monde ne peut pas avoir votre rare mérite, ni votre modestie plus rare encore.
--De grâce, madame, ménagez cette modestie! Vous tenez donc à savoir?
Elle fit «oui!» doucement de la tête.
--Soit. Vous savez qu'une partie du plafond de ce cachot s'abaisse au moyen d'un mécanisme.
--Je sais.
--Vous ignorez sans doute que dans le cachot même un ressort caché permet de faire descendre ce plafond qui remonte ensuite automatiquement?
--Je l'ignorais, en effet.
--Eh bien, c'est par là que je suis sorti. Ma bonne fortune m'a fait trouver ce ressort sur lequel j'ai appuyé de façon tout à fait fortuite. Le plafond est descendu, à mon grand ébahissement. Cela constituait un petit plateau sur lequel je me suis placé. Le pla fond, en remontant, m'a ramené dans la chambre d'où j'avais été précipité. Vous voyez que c'est très simple.
--Mais comment avez-vous eu l'idée de descendre dans les souterrains?
--Toujours le hasard, dit-il de son air le plus naïf. J'ai trouvé toutes les portes ouvertes. Je ne connaissais pas la maison. Sans savoir comment, je me suis retrouvé dans les caves. Je suis assez observateur, vous le savez. J'ai pensé qu'une maison que vous aviez choisie devait posséder plus d'une issue secrète semblable à celle par où j'étais sorti. Et, toujours favorisé par le hasard, j'ai été amené dans un couloir ou mon attention a été sollicitée par quelques lumières qui transparaissaient à travers le mur. Est-il nécessaire de vous en dire plus long?
--C'est inutile. Je comprends maintenant.
--Ce que je ne comprends, pas, c'est qu'une femme telle que vous ait commis cette faute impardonnable de laisser sa maison déserte, toutes portes ouvertes.
Le dialogue entre ces deux adversaires prenait des allures de duel. Jusqu'ici ils n'avaient fait que se tâter. Maintenant ils se portaient des coups. Et, comme toujours, c'était Pardaillan qui chargeait le premier.
Fausta se contenta de relever le reproche d'imprudence. Elle expliqua:
--Si j'ai laissé toutes portes ouvertes, j'avais des raisons. Vous n'en doutez pas, puisque vous me connaissez... Que vous soyez arrivé à point nommé pour bénéficier de cette apparente négligence, c'est un malheur... réparable. En ce qui concerne cet oeil secret qui vous a permis d'assister à mon entrevue avec les gentilshommes espagnols, je conviens que le reproche est mérité. J'aurais dû en effet le fermer. J'ai péché par trop de confiance. C'est une leçon. Tenez pour certain qu'elle ne sera pas perdue.
Elle disait cela paisiblement, comme s'il se fût agi d'une chose de médiocre importance. Mais, après avoir confessé son erreur, elle revint à ce qui lui paraissait autrement important, et avec un sourire aigu comme celui de Pardaillan quand il lui faisait remarquer les conséquences de son imprudence:
--Mais vous-même, croyez-vous que vous ayez été bien inspiré en entrant ici? Vous parlez d'imprudence? Il vous était si facile de tirer au large!
--Mais, madame, fit Pardaillan avec son air le plus naïf, j'ai eu l'honneur de vous dire que j'avais absolument besoin d'avoir un entretien avec vous!
--Il faut donc que ce que vous avez à me dire soit bien grave pour que vous vous exposiez ainsi après avoir échappé miraculeusement à la mort?
--Bon Dieu! madame, où prenez-vous que je m'expose, et qu'ai-je à craindre en tête-à-tête avec vous?
--Croyez-vous donc que je vous laisserai sortir d'ici aussi facilement que vous y êtes entré? Vous vous dites que ce n'est pas moi qui vous barrerai la route... Vous avez raison. Mais sachez que dans un instant vous allez être assailli. Vous allez vous trouver seul et sans arme, dans cette salle bien gardée.
Pourquoi lui disait-elle cela, alors qu'elle était seule encore avec lui? Elle savait bien que, s'il lui plaisait de mettre à profit l'avertissement qu'elle lui donnait, il n'avait que quelques pas à faire pour sortir. Pensait-elle qu'il ne trouverait pas le ressort qui actionnait la porte secrète? Ou plutôt ne pensait-elle pas qu'en l'avertissant il se croirait obligé de rester?
Très tranquillement, il répondit:
--Vous voulez parler des braves que ce sacripant d'inquisiteur est allé chercher, tout courant?
--Vous saviez...
--Sans doute! De même que j'ai bien remarqué votre petit manège qui consistait à m'acculer dans ce coin de la salle.
Fausta ne put s'empêcher de l'admirer. Mais, en même temps que l'admiration, l'inquiétude pénétrait en elle. Elle se disait que, si fort qu'il fût, Pardaillan ne pouvait s'être exposé à un aussi formidable danger sans avoir la certitude de s'en tirer indemne.
Une fois encore, elle jeta autour d'elle un coup d'oeil soupçonneux et ne découvrit rien. Elle étudia encore la physionomie du chevalier et le vit si confiant en sa force, que ses soupçons se dissipèrent, et elle se dit:
«Il pousse la bravade aux plus extrêmes limites!»
--Sachant que vous alliez être attaqué, dit-elle tout haut--et je vous préviens qu'une vingtaine d'épées vont vous assaillir--, sachant cela vous êtes resté. Vous comptez donc passer sur le corps aux vingt combattants que vous allez avoir sur les bras?
--Leur passer sur le corps serait trop dire. Mais, ce que je sais, c'est que je m'en irai d'ici sans blessure sérieuse, parce que mon heure n'est pas venue... Parce qu'il est écrit que je dois vous tuer.
--Pourquoi ne me tuez-vous pas tout de suite, en ce cas?
Elle prononça ces mots avec bravade et comme si elle l'eût défié de mettre sa menace à exécution.
Très naturellement, il dit:
--Votre heure n'est pas venue, à vous non plus.
--Ainsi, selon vous, je dois échouer dans toutes les tentatives que je dirigerai contre vous?
--Je le crois, dit-il très sincèrement. Récapitulons un peu les différents moyens que vous avez employés dans l'unique but de m'occire: le fer, la noyade, l'incendie, le poison, la faim et la soif... et me voici devant-vous, bien vivant. Dieu merci! Tenez, vous faites fausse route en cherchant à me tuer. Renoncez-y. C'est dur? Vous tenez absolument à m'expédier dans un monde qu'on prétend meilleur? Oui!... Mais puisque vous ne pouvez y parvenir! Que diable! il n'est pas besoin de tuer les gens pour s'en débarrasser. On cherche. Les moyens ne manquent pas qui font qu'un homme, vivant encore, n'existe plus pour ceux qu'il gênait.
Il plaisantait.
Malheureusement, dans l'état d'esprit où elle était, sous l'influence de la superstition qui lui suggérait qu'en effet il était invulnérable, elle he pouvait pas comprendre qu'il osât plaisanter sur un sujet aussi macabre. Et, dans sa superstition, elle se persuada que, nouveau Samson, il livrerait lui-même le secret de sa force.
--Comment? demanda-t-elle naïvement.
Il eut un imperceptible sourire de pitié.
--Eh! le sais-je? plaisanta-t-il.
Et, avec une lueur de malice dans les yeux, en mettant son doigt sur son front:
--Ma force est là... Essayez de me frapper là.
Elle le considéra longuement. Il paraissait très sérieux. Il eût frémi s'il eût pu lire ce qui se passait dans son cerveau et quelle pensée infernale il venait de faire germer en elle par une simple plaisanterie.
Elle demeura un instant pensive, cherchant à comprendre le sens de ses paroles et le parti qu'elle pourrait en tirer, et dans son esprit obstinément tendu vers ce but: la suppression de Pardaillan, en un éclair, elle entrevit la solution cherchée et elle pensa:
«Le cerveau!... le frapper au cerveau!... le faire sombrer dans la folie!... Et c'est lui qui m'indique ce moyen... Il a raison, cela vaut mille fois mieux que la mort... Comment n'y ai-je pas pensé?»
Et, tout haut, avec un sourire sinistre:
--Vous avez raison. Si vous sortez d'ici vivant, je ne chercherai plus à vous tuer. J'essaierai autre chose.
Quoi qu'il en eût, Pardaillan ne put réprimer un frisson. Cette intuition merveilleuse qui le guidait lui fit deviner qu'elle avait combiné quelque chose d'horrible, suggéré par sa plaisanterie. Mais il n'était pas homme à rester longtemps sous cette impression pénible. Il se secoua et, de sa voix railleuse:
--Mille grâces! dit-il.
Il lui apparut si calme, si maître de lui, que, de nouveau, elle l'admira. Et, d'une voix vibrante:
--Vous avez entendu ce que j'ai dit à ces Espagnols? Encore ne leur ai-je point dévoilé ma pensée tout entière. Vous m'avez, en raillant, saluée du titre de restauratrice de l'empire de Charlemagne. L'empire de Charlemagne ne serait rien comparé à celui que je pourrais créer si je m'appuyais sur un homme tel que vous. Cet avenir prestigieux ne vous tente-t-il pas? Que ne ferions-nous pas tous les deux! Nous pourrions voir l'univers entier soumis à notre loi. Dites un mot, un seul, ce prince espagnol disparaît, vous seul demeurez maître de celle qui n'eut jamais d'autre maître que Dieu. Et nous marchons à la conquête du monde.
Glacial, il répondit:
--Je croyais vous avoir dit une fois pour toutes mon sentiment sur ces rêves d'ambition. Excusez-moi, madame, mais nous ne pouvons pas nous entendre.
Elle comprit qu'il était inébranlable. Elle n'insista pas et se contenta d'approuver de la tête.
Pardaillan reprît d'une voix mordante:
--Que vous fassiez assassiner le roi Philippe, comme il y a quelques mois vous avez fait assassiner Henri de Valois, c'est affaire entre vous et lui. Je n'ai pas à prendre la défense de Philippe qui, du reste, me paraît de taille à se défendre lui-même. Que vous mettiez, dans un but d'ambition personnelle, ce pays à feu et à sang, comme vous l'avez fait en France, ceci encore est affaire entre vous et Philippe ou son peuple. Si les moyens que vous employez étaient avouables, je dirais même que je n'en suis pas fâchée, car, en soulevant l'Espagne contre son roi, vous donnerez assez d'occupation à celui-ci pour le mettre dans l'impossibilité de poursuivre ses projets sur la France. Par cela même, mon malheureux pays, sous la conduite d'un roi rusé mais brave homme, tel que le Béarnais, aura le temps de réparer en grande partie les calamités que vous aviez déchaînées sur lui. Sur ces deux points, madame, si je n'approuve pas vos idées et vos procédés, du moins, vous ne me trouverez pas devant vous.
--C'est beaucoup, chevalier, dit-elle franchement; et, si vous n'avez pas des exigences inacceptables en échange de cette neutralité, je suis assurée du sucès.
Pardaillan eut un sourire réservé et il reprit:
--Faites ce que bon vous semblera ici, cela vous regarde. Mais ne jetez pas les yeux sur mon pays. Je vous l'ai dit, la France a besoin de repos et de paix. Ne cherchez pas à y fomenter la haine et la discorde comme vous l'avez déjà fait, vous me trouveriez sur votre route. La nouvelle entreprise que vous tentez ici est appelée à un échec certain. Elle aura le même sort qu'ont eu vos entreprises en France: vous serez battue.
--Pourquoi?
--Je pourrais vous dire: parce que ces entreprises sont fondées sur la violence, la trahison et l'assassinat. Je vous dirai plus simplement: parce que vos rêves d'ambition reposent sur la tête d'un homme loyal et simple, le Torero, qui n'acceptera pas les offres que vous voulez lui faire. Parce que don César est un homme que j'estime et que j'aime, moi, et que je vous défends, vous entendez bien, je vous défends de vous attaquer à lui. Et, maintenant que je vous ai dit ce que j'avais à vous dire, vous pouvez faire entrer vos assassins.
En disant ces mots, il se leva et se tint debout devant elle, rayonnant d'audace. Et, comme s'ils eussent entendu son ordre, au même moment, les assassins se ruèrent dans la salle avec des cris de mort.
Fausta s'était levée aussi. Elle ne répondit pas un mot. Sans se presser, elle se retourna, s'éloigna majestueusement et alla se placer à l'autre extrémité de la salle, désireuse d'assister à la lutte.
Si Pardaillan avait voulu, il n'aurait eu qu'à étendre le bras, abattre sa main sur l'épaule de Fausta, et le combat eût été terminé avant que d'être engagé. Aucun des assistants n'eût osé ébaucher une menace en voyant leur maîtresse aux mains de celui qu'ils avaient pour mission de tuer sans pitié.
Mais Pardaillan n'était pas homme à employer de tels moyens. Il la regarda s'éloigner sans faire un geste.
Centurion avait bien fait les choses. Il avait été un peu long, mais il savait qu'il pouvait compter sur Fausta pour garder le chevalier autant de temps qu'il serait nécessaire. Il amenait avec lui une quinzaine de sacripants qui le suivaient dans toutes ses expéditions avec Barba Roja.
En plus de cette troupe, le familier amenait avec lui les trois ordinaires de Fausta: Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, lesquels avaient bien consenti à suivre Centurion parlant au nom de la princesse.
Les deux troupes réunies formaient un total d'une vingtaine d'hommes, armés de solides et longues rapières et de bonnes et courtes dagues.
Les assaillants, avons-nous dit, s'étaient rués avec des cris de mort. Mais, si la précaution qu'avait eue Fausta de placer Pardaillan au fond de la salle était bonne, car elle l'acculait dans un coin et le mettait dans la nécessité d'enjamber un nombre considérable d'obstacles et de passer sur le ventre de toute la troupe pour atteindre la sortie, cette précaution devenait mauvaise car, pour atteindre leur victime, les hommes de Centurion devaient d'abord, eux aussi, enjamber ces mêmes obstacles, ce qui ralentissait considérablement leur élan.
Pardaillan les regardait venir à lui avec ce sourire railleur qu'il avait dans ces moments.
Il avait dédaigné de tirer sa dague, seule arme qu'il eût à sa disposition. Seulement, il s'était placé derrière la banquette, sur laquelle il était assis l'instant d'avant. Cette banquette était la dernière de la rangée. Pardaillan avait placé son genou gauche sur cette banquette, et, ainsi placé, les bras croisés, l'oeil aux aguets et pétillant de malice, il attendait qu'ils fussent à sa portée.
Fausta, qui le surveillait de sa place, et qui, devant cette froide intrépidité, sentait le doute l'envahir de plus en plus, se disait:
«Il va les battre tous! c'est certain! c'est fatal!»
Cependant Pardaillan avait reconnu les ordinaires, et, de sa voix railleuse:
--Bonsoir, messieurs!
--Bonsoir, monsieur de Pardaillan, répondirent poliment les trois.
--C'est la deuxième fois aujourd'hui que vous me chargez, messieurs. Je vois que vous gagnez honnêtement l'argent que vous donne Mme Fausta. Seulement je suis confus de vous donner tant de mal.
--J'espère que nous serons plus heureux cette fois-ci, dit Chalabre.
--C'est possible! fit paisiblement Pardaillan, d'autant que, vous le voyez, je suis sans arme.
--C'est vrai! dit Montsery, en s'arrêtant. M. de Pardaillan est désarmé!
--Nous ne pouvons pourtant pas le charger, s'il ne peut se défendre, dit tout bas Montsery.
--D'autant qu'ils sont assez nombreux pour mener à bien la besogne, ajouta Sainte-Maline en désignant du coin de l'oeil les hommes de Centurion.
--Puisque vous n'avez pas d'arme, dit-il tout haut à Pardaillan, nous nous abstenons, monsieur. Que diable! nous ne sommes pas des assassins!
Pardaillan s'inclina gracieusement, et:
--En ce cas, messieurs, écartez-vous et regardez...
A ce moment, sept ou huit des plus vifs parmi les assaillants n'avaient plus que deux rangées de banquettes à franchir pour être sur lui. Posément, avec des gestes mesurés, Pardaillan se courba et saisit à pleins bras la banquette sur laquelle il appuyait son genou.
C'était une banquette longue de plus d'une toise, en chêne massif et dont le poids devait être énorme.
Pardaillan la souleva sans effort apparent et, quand les premiers assaillants se trouvèrent à sa portée, il balaya l'espace de sa banquette tendue à bout de bras, en un geste large, foudroyant de force et de rapidité.
Un homme resta sur le carreau, trois se retirèrent en gémissant, les autres s'arrêtèrent interdits. Pardaillan se mit à rire doucement et souffla un moment.
Mais le reste de la bande arrivait et poussait les premiers rangs, qui durent avancer malgré eux. Pardaillan, froidement, méthodiquement, recommença le geste de la mort. Trois nouveaux éclopés durent se retirer.
Ils n'étaient plus que treize, en omettant les trois ordinaires qui assistaient, béants d'admiration, à cette lutte épique d'un homme contre vingt. Les hommes de Centurion s'arrêtèrent, quelques-uns même s'empressèrent de reculer, de mettre la plus grande distance possible entre eux et la terrible banquette.
Pardaillan souffla encore un moment et, profitant de ce qu'ils se tenaient en groupe compact, il souleva de nouveau l'arme formidable que lui seul peut-être était capable de manier avec cette aisance: il la balança un instant et la jeta à toute volée sur le groupe pétrifié.
Alors ce fut la débandade. Les hommes de Centurion s'enfuirent en désordre et ne s'arrêtèrent que dans l'espace libre devant l'estrade. Avec Centurion, qui avait eu la chance de s'en tirer avec quelques contusions sans importance, bien qu'il ne se fût pas ménagé, ils n'étaient plus que six hommes valides.
Cinq étaient restés sur le carreau, morts ou trop grièvement endommagés pour avoir la force de se relever. Les autres, plus ou moins éclopés, geignant et gémissant, étaient hors d'état de reprendre la lutte.
Pardaillan passa sa main sur son front ruisselant de l'effort soutenu, et, en riant, du bout des lèvres:
--Eh bien, mes braves, qu'attendez-vous? Vous savez bien que je suis seul et sans arme!
Mais, comme, en disant ces mots, il plaçait son pied sur la banquette qui se trouvait à sa portée, les autres, malgré les objurgations de Centurion, restèrent cois.
Alors, Pardaillan se mit à rire plus fort, et, s'apercevant que plusieurs rapières s'étalaient à ses pieds, il se baissa tranquillement, ramassa celle qui lui parut la plus longue et la plus solide, et, la, faisant siffler, de son air railleur, il leur lança:
--Allez, drôles! le chevalier de Pardaillan vous fait grâce!
Et, se tournant vers Fausta, sans plus s'occuper d'eux:
--A vous revoir, princesse! lui cria-t-il.
Il fit un demi-tour méthodique, et lentement, sans se retourner, il se dirigea vers la muraille qui fermait le fond de la salle, dans ce coin où il avait plu à Fausta de le placer, certaine qu'il n'y avait là aucune issue.
Arrivé au mur, il frappa dessus trois coups du pommeau de la rapière qu'il venait de ramasser.
La muraille s'ouvrit d'elle-même.
Avant de sortir, il se retourna. Centurion et ses hommes, revenus de leur stupeur, se lançaient à sa poursuite. Les trois ordinaires eux-mêmes, le voyant armé, chargeaient de leur côté. Le rire clair de Pardaillan fusa plus ironique que jamais. Il lança:
--Trop tard!
Quand la bande hurlante et menaçante arriva, elle se heurta à la muraille qui s'était refermée d'elle-même.
Honteux, furieux, ils se mirent à frapper le mur à coups redoublés. Trois hommes de Centurion soulevèrent péniblement une de ces banquettes que le chevalier avait maniée avec tant de facilité et s'en servirent de bélier sans réussir davantage à ébranler le mur.
Exténués, ils se résignèrent à abandonner la poursuite, et, piteux, ils se rangèrent autour de Fausta. Centurion surtout était très inquiet. Il s'attendait à des reproches sanglants. Sainte-Maline, Chalabre, Montsery n'étaient pas très rassurés non plus.
A la grande surprise de tous, Fausta ne fit aucun reproche. Elle savait, elle, que Pardaillan devait sortir vainqueur de la lutte. Donc elle se contenta de dire:
--Ramassez ces hommes, qu'on leur donne les soins que nécessite leur état. Vous distribuerez à chacun cent livres à titre de gratification. Ils ont fait ce qu'ils ont pu, je n'ai rien à dire.
Une rumeur joyeuse accueillit ces paroles. En un clin'd'oeil les éclopés furent enlevés.
Demeurée seule, Fausta resta immobile sur la banquette où elle s'était assise, cherchant, combinant, mettant en oeuvre toutes les ressources de son esprit si fertile en inventions de toutes sortes. Que voulait-elle? Peut-être ne le savait-elle pas très bien elle-même. Toujours est-il que, de temps en temps, elle prononçait un mot, toujours le même:
--La folie!...
Enfin, ayant sans doute trouvé la solution tant cherchée, elle se leva, rejoignit ses gardes du corps et remonta dans ses appartements.
Tandis que les ordinaires, sur un signe d'elle, s'installaient dans le vestibule, elle pénétra dans son cabinet, suivie de Centurion à qui elle donna des instructions claires et minutieuses, ensuite de quoi le bravo quitta la maison des Cyprès et rentra dans Séville. Fausta attendit dans son cabinet. Une demi-heure après, sa litière l'attendait devant le perron. Elle y monta. Autour caracolaient ses gardés ordinaires: Montsery, Chalabre, Sainte-Maline, et derrière venait une imposante escorte de cavaliers armés jusqu'aux dents.
La litière pénétra dans l'Alcazar et s'arrêta devant les appartements réservés à Mgr le grand inquisiteur.
Quelques instants plus tard, Fausta était introduite auprès d'Espinosa, avec qui elle eut une longue et secrète conversation. Sans doute ces deux puissants personnages arrivèrent-ils à s'entendre, sans doute Fausta obtint-elle ce qu'elle voulait, car, lorsqu'elle sortit, un sourire de triomphe errait sur ses lèvres et une lueur de contentement rendait ses yeux noirs plus brillants [1].
[Note 1: L'épisode qui termine ce récit a pour titre _Les Amours du Chico_.]
TABLE
I.--La mort de Fausta II.--Le grand inquisiteur d'Espagne III.--La vieillesse de Sixte-Quint IV.--Le réveil de Fausta V.--La dernière pensée de Sixte-Quint VI.--Le chevalier de Pardaillan VII.--Bussi-Leclerc VIII.--Trois anciennes connaissances IX.--Conjonction de Pardaillan et de Fausta X.--Don Quichotte XI.--Don César et Giralda XII.--L'ambassadeur du roi Henri XIII.--Le document XIV.--Les deux diplomates XV.--Le plan de Fausta XVI.--Le caveau des morts vivants XVII.--Où Bussi-Leclerc verse des larmes XVIII.--Don Cristobal Centurion XIX.--Le souper XX.--La maison des Cyprès XXI.--Centurion dompté. XXII.--Le nain à l'oeuvre XXIII.--El Chico et Juana XXIV.--Suite des aventures du nain XXV.--Où le Chico se découvre un ami XXVI.--Les conspirateurs