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Chapitre 1 UN DES PUISSANTS DE CE MONDE UN DES MAÎTRES DE L’OPINION

Du soleil et de la tradition. Une lumière éclatante et le ferme propos de ne pas se laisser éblouir, etc., etc.
Les symboles pourraient ne point limiter leur jeu à ce double balancement d’images. Mais un esprit pondéré ne va pas se jucher sur une escarpolette d’antithèse qui, dans ses plus hautes volées, ne dominerait que métaphores hasardeuses et promenades parsemées de ces pièges à loup où viennent se prendre non les grands carnassiers mais l’innocente course beige des biches.

Aujourd’hui, ici, la troupe des idées cabriolantes ne se trouverait pourtant guère menacée. La mélancolie aux dents de brouillard ne sait mordre que dans du clair de lune. Et nous sommes en plein midi. Voilà pour le temps. Quant au lieu, l’empire romain a passé par là. Il y est même demeuré, s’est incorporé au sol de cette colline, l’a discipliné, militarisé, métamorphosant une terre amorphe en terrasses.

Un des puissants de ce monde, un des maîtres de l’opinion dont le sens de l’ordre se plaît à évoquer le grand passé classique, non pour de vains regrets mais pour de très viriles résolutions, va son chemin, — qui n’a certes rien d’un petit bonhomme, — bien calé dans une auto digne de la route romaine. Cette voiture toute neuve est de marque française car, si, à l’époque des Césars, on en était, et pour quelque temps encore, à la locomotion hippomobile, il importe de témoigner, dans les achats de véhicules à moteur, d’une solidarité sinon française, du moins latine et, à la rigueur, européenne, mais alors strictement européenne, car, après tous les tours qu’ils nous ont joués, les fils de l’oncle Sam, leur armée de Bonus, leurs gangsters, leurs milliardaires krackants et krackés, n’ont qu’à aller se faire pendre ailleurs.

Une brise légère jouant avec les poils blancs de sa poitrine et ceux qui servent de nid à certain oiseau et à ses œufs septuagénaires (d’ailleurs frais comme l’œil, grâce à Voronoff), celui qui se plaît à s’entendre appeler le prince des journalistes savoure le bonheur de vivre.

Voici, au creux d’un vallon, une ruine qui servait à transporter de l’eau avant la naissance de Jésus-Christ. Donc, sur l’accompagnement paradoxal et quasi imperceptible d’un moteur tout-puissant, les pensées n’ont qu’à se laisser flotter. Elles ne seront pas longues à toucher aux rives de la rêverie. Elles n’y perdront d’ailleurs rien de leur mesure. Incapable d’oublier que, si Fragonard et Hubert Robert furent à la hauteur de cette campagne, tout esprit français digne de ce nom peut et doit, du plus grand désordre, de certains délabrements, du fouillis même, composer un jardin, à la française précisément.

Et dire que les grands barbares roux que, fort à la légère, chanta Verlaine, osent revenir dans nos campagnes, sur nos plages, prennent à partie nos stations thermales, parlent de la vieillesse de ce pays et même paient de leurs deniers les feuilles de chou qui insinuent, à chaque nouvelle entreprise du prince des journalistes, que, cette fois, il se pourrait que ce fût son chant du cygne. Or un chant de prince des journalistes conscient de ses droits et devoirs nationaux ne saurait être que le chant du coq. Du coq gaulois. Il a des clairons plein la tête. Il est toujours prêt à sonner la charge. Même ses songes sont dédiés à la patrie et, cette nuit encore, il a rêvé qu’il était la veuve du Soldat Inconnu. Ah, cette raideur cadavérique !

Mais avoir conscience de ses droits et devoirs de Français, c’est être d’abord libéral. Ainsi, lui, le prince des journalistes il a accepté de déjeuner aujourd’hui avec une Autrichienne. Archiduchesse, il est vrai. Et que, derrière la grande dame, d’autres de nos anciens ennemis moins nobles par la naissance ou les intentions essaient de se faufiler, il y mettra bon ordre. Et surtout, attention aux soi-disant philosophes, poètes et cinéastes de l’Europe Centrale. Chaque matin, le directeur d’un grand quotidien se doit de rappeler au rédacteur de sa rubrique Lettres et Arts que l’invasion intellectuelle ne manque jamais d’annoncer l’autre. Donc surveiller, fortifier toutes les frontières. Et les frontières de l’esprit non moins que celles du Nord et de l’Est. Défendre le patrimoine moral de la France, la culture française, culture de l’esprit français, des jardins français, des jardins à la française, des jardins de la Française, aux allées bordées de buis, le buis lui-même se taillant en œuf à repriser les chaussettes, car la propriétaire, la Française, la bourgeoise française (toute française digne de ce nom étant une bourgeoise), même carrément sportive ou un tantinet cérébrale est et demeurera, jusqu’à la consommation des siècles, assez économe pour surveiller le bas de laine familial et ses bas de soie individuels et les raccommoder dès qu’ils commencent à se percer.

Assise à sa fenêtre, une chanson aux lèvres, une fleur au corsage, mais jamais le feu au derrière, cette gardienne des traditions, près de la table ornée des fruits les plus savoureux de son verger, n’est-ce pas un vrai Chardin ? L’intérieur est digne du paysage, le dedans vaut le dehors…

Le prince des journalistes s’attendrit. Il fond. Et non seulement au soleil de la canicule mais à celui, combien plus émouvant de la mémoire. Il revoit son père, sa mère, les braves gens qui passèrent leur vie à devenir vieux. Ils ne le procréèrent qu’au déclin de leur âge, afin de compenser par une très solide expérience certains désavantages congénitaux et peut-être héréditaires. Les nobles cœurs, ils avaient bien tort de se mettre en peine. Leur fils, s’il est de petite taille et d’humeur vive, n’en apparaît pas moins droit comme un i et, au fond, toujours maître de ses réflexes. En vérité, il se trouve assez réussi, tant au moral qu’au physique, pour savourer, de toute sa reconnaissance, à travers le paysage actuel, le souvenir de la ruine que son père avait fait construire près d’un étang dont les eaux se limitaient d’exquises petites berges. Le sage vieillard, après avoir prié le valet qui ne le quittait jamais d’un pas de lui installer son pliant et de lui couvrir les épaules d’un plaid écossais, n’avait plus qu’à s’asseoir, viser, tirer (ne savait-il pas tout de la réfraction des rayons, ce pêcheur à la carabine ?) une, deux, trois, quatre fois. Il avait tué le père, la mère, le petit garçon, la petite fille ablette.

C’étaient les plus françaises des vertus qui avaient valu à ce pêcheur à la carabine d’être devenu une olympienne statue de chaudes étoffes, au bord des eaux de l’automne. Une telle majesté cachait son douloureux secret. La mère de notre pêcheur à la carabine, du temps qu’elle le portait, s’était trouvée attaquée au coin d’un bois et, sans même avoir eu le temps de dire « ouf », saillie et, qui pis est, du côté pile. Comment l’enfant à naître n’aurait-il pas subi le contrecoup de cette odieuse violence ? Prévoyant un péché originel supplémentaire et dont nul baptême ne pourrait laver son rejeton, le mari de la sodomisée malgré elle, grand ami de Cambronne, profita de ses relations pour s’engager sur-le-champ et se faire tuer en héros, à la tête de la petite troupe dont il n’avait pas été long à mériter le commandement.

À tout péché, même involontaire, miséricorde. Cette miséricorde, l’orphelin la paya, il est vrai, d’une épilepsie congénitale. L’enfance ne lui fut guère joyeuse. Du plus loin qu’il se rappelle, il voit un cercle de cousines moustachues, ni chair ni poisson, ni chèvre ni chou, mais poivre et sel et plus aigres que douces qui entouraient sa mère, la sodomisée malgré elle. Il s’agissait, à tout prix, d’éviter un nouvel accident. C’est pourquoi l’on habitait en pleine Beauce.

À l’horizon, nul bosquet qui pût servir de cache-satyre. Les blés atteignaient-ils certaine hauteur, la jeune veuve était consignée à la maison jusqu’au passage de la dernière glaneuse.

Elle avait, de son aventure, gardé un penchant à la mélancolie. L’automatisme doux et désespéré de certains gestes indéfiniment répétés lui valait de s’entendre traiter d’originale et même de maniaque par ses gardiennes. Ainsi passait-elle des jours à se caresser les cheveux qu’elle avait naturellement ondulés mais qu’on lui défrisait chaque matin. Elle n’ouvrait pour ainsi dire jamais la bouche. Un soir que, par exception, elle parlait d’abondance, le regard réprobateur d’une des vieilles lui fit-il peur ? Toujours est-il qu’elle bondit, prit son élan. Comme une des geôlières venait de s’assurer que portes et fenêtres étaient bien fermées à clef, nulle d’entre elles ne se donna la peine de la suivre. Et d’ailleurs la jeune femme n’alla pas loin, pas plus loin que la salle à manger, mais là, d’un candélabre hollandais, elle arracha une bougie violacée (tout était deuil et demi-deuil dans son charmant petit intérieur) puis en effleura d’un baiser pieux la cire, plus douce que la plus douce peau humaine.

À ce contact, une frénésie s’était répandue par les muqueuses de son palais jamais visité et, profitant de l’occasion, sa langue de veuve avait offert sa route d’extase, une route qui n’allait point s’arrêter là dès les premiers contreforts des amygdales, mais continuer plus loin, toujours plus loin. Déjà le soir tombait. Celle des cousines qui, le matin même, de ses propres mains avait garni le candélabre, se hâtait, avide de la petite féerie scintillante. Et voilà qu’une bougie manquait à l’appel. Cette bougie, elle avait émigré dans la bouche de la jeune femme étendue immobile sur le tapis. Toute couleur avait déjà déserté son visage. Le cylindre de cire n’en apparaissait que plus noir, démesuré, scandaleux.

Soixante ans de virginité ne purent empêcher de sourdre les eaux de l’instinct ni leur poussée d’avoir raison du granit des meilleures intentions, du roc de la plus irréprochable conduite.

La vieille demoiselle hurla une phrase à faire rougir le cadavre. Ses compagnes d’accourir et de constater que les lèvres de la sodomisée malgré elle n’étaient plus qu’une alliance passée au doigt d’elles ne savaient quel monstre de virilité meurtrière.

Réduit au rôle passif d’orphelin épileptique, le père du prince des journalistes put admirer la présence d’esprit, la solidarité familiale dont firent preuve ses parentes au cours des cérémonies mortuaires. Elles commencèrent par refuser l’entrée de la chambre où la pauvre petite, comme elles disaient, dormait son dernier sommeil avec, toujours entre les dents, la chandelle que la contraction cadavérique n’avait point permis d’extraire.

Comme ils ne pouvaient rien tirer des vieilles, les curieux, — qui entendaient ne pas en être pour leurs frais de déplacement, — posaient des questions insidieuses à l’enfant, mais lui se conformait aux instructions et répondait, quoi qu’on lui demandât : « Ma mère est morte d’un transport au cerveau. »

Déçus, les visiteurs se faisaient ironiques. Ils avaient un mauvais sourire, des haussements d’épaules à peine pitoyables, sifflaient « sincères condoléances » et, sous prétexte de le caresser, pinçaient de toutes leurs forces le cou de l’orphelin.

Lorsqu’il imagine l’enfance de son père, le prince des journalistes ne peut s’empêcher de le comparer à ce jeune Spartiate qui, nous rapporte l’histoire, se laissa dévorer l’abdomen par un renard plutôt que d’avouer qu’il cachait cet animal sous sa chlamyde. Mais, de même que le petit Lacédémonien avait payé de sa peau du ventre et de ses boyaux son héroïque mutisme, ainsi le vaillant garçonnet épileptique dut-il, par la suite et toute sa vie, subir les ravages du mot transport. Ces deux syllabes inoffensives pour le reste de l’humanité avaient, en lui, commencé leur travail de cannibale le jour de l’enterrement.

Soudain la formule lui était restée dans le gosier. Les lettres durcies par la répétition lui avaient vrillé le palais, s’étaient insinuées par un trou d’abord minuscule mais que leur insistance avait peu à peu élargi. Ainsi s’était ouverte une voie triomphale à la lourde mâchoire qui servait de tête au mot transport. Les deux syllabes, l’une en guise de corps, l’autre de figure, n’avaient qu’une insuffisante peau de voyelle collée à des os de consonne. Mais il faisait si chaud dans la cervelle de l’orphelin que squelette et boîte crânienne du substantif se mirent à fondre pour, assez promptement, se coaguler, gélatine elle-même vite scindée en deux tronçons, le premier (qui était le dernier, comme dans l’Évangile) lourdement écraseur. Transport. Port. Transe. Port. Port se retournait comme un ver, devenait trop et cela donnait trop de transes. Mais trop, lui-même réversible, reprenait sa forme initiale, et, avec le remords supplémentaire de voir l’orthographe violée, le garçonnet constatait la pesante naissance, derrière son front, d’un porc qui s’appelait trans. « Les petits cochons n’ont jamais mangé les gros » affirme la sagesse des nations. Et pourtant, sa tête de laquelle est né le porte-groin a pris feu, tant et si bien que sa cervelle déjà bouillante n’a plus qu’à fondre et devenir le lait dont se nourrit justement tout petit cochon dit de lait. Et l’orphelin de s’évanouir pour ressusciter, quelques minutes plus tard, dans les bras des cousines, aux cahots d’une haute et pompeuse voiture de deuil dont il s’entend dire qu’elle et d’autres semblables transportent la famille au cimetière. Mais, si la conséquence d’un prétendu transport au cerveau est un transport au cimetière, comment échapper au mot ennemi ?

Ce rongeur pas même grand de dix lettres ne perdit jamais une occasion de l’assaillir par l’œil, par l’oreille. Ainsi, le jour de sa majorité, quand le notaire lui eut remis sa petite fortune, l’orphelin déjà se réjouissait de voir son patrimoine en grande partie constitué par des actions de la Compagnie des Omnibus. Soudain, il lut ce sous-titre : Transports en commun. Alors, malgré un sens inné de l’économie, il jeta tout le paquet au feu. Sacrifice héroïque mais inutile. Un cannibale de deux syllabes peut valoir en férocité ceux de deux mètres. Il leur est toujours supérieur par la souplesse et la ruse. Le lendemain de son mariage avec une délicieuse petite bossue, du haut d’un perron harmonieusement déployé devant le ravissant petit castel qu’elle lui avait apporté en dot, notre épileptique, les pouces dans les entournures du gilet, ses autres doigts voletant sur les revers de son veston, tels les pigeons de la place Saint-Marc, à Venise, attendait ses meubles et effets qui ne pouvaient tarder d’arriver, quand, justement, les deux percherons qui tiraient la précieuse cargaison apparurent. Déjà, il en était à de poétiques remarques sur le contraste entre le sable admirablement ratissé et les roues grossières qui le marquaient. La puissance des braves bêtes de somme ne faisait-elle pas ressortir la délicatesse d’une façade où le gothique se mariait si joliment à des souvenirs romans, à quelques constatations Renaissance, à une découverte algérienne et à deux hypothèses extrêmement orientales ? Des oiseaux chantaient autour du grand toit Mansard qui venait s’achever sur la véranda de la salle à manger par ses volants de tuiles vernissées dont les Chinois recouvrent leurs pagodes. La vie était belle. Après un demi-tour où les percherons avaient mis toute leur coquetterie de grands costauds bonasses, on commençait à décharger les meubles. Alors, sournoisement, le sort mit sous les yeux du jeune marié une inscription dont les lettres gigantesques couvraient toute la voiture : Transports et déménagements.

Pour que le transport au cerveau ne fût pas contesté, l’on avait laissé entendre dans la famille que, plusieurs mois avant sa mort, la sodomisée malgré elle s’était mise à déménager. Transport et déménagement… Un grand diable va droit devant soi, écarte tout et tous, pour faire un chemin plus glorieux au chandelier hollandais de sinistre mémoire, lequel, avec sa garniture de sombres bougies complétées on ne sait comment, semble quelque insolite ostensoir destiné à une messe, certes, ni blanche, ni bleue, ni rose.

Une crise d’épilepsie n’est jamais une petite affaire. À plus forte raison du haut d’un perron. Le malheureux descendit les marches, la tête la première, pour venir labourer, de toute sa gesticulante personne, le sable impeccable. Il y laissa un talon, deux ongles de la main droite, le fond de son pantalon et la peau qui correspondait à la surface du morceau d’étoffe arraché.

En dépit de leur naturel flegmatique, les percherons se cabrèrent, chacun d’eux voulant s’enfuir d’un côté opposé, si bien que, tirée à hue et à dia, la voiture cause de tout ce drame se disloqua, ne laissant d’elle-même et des meubles dont elle était pleine, qu’un enchevêtrement de planches, de vieux tessons, de soies en lambeaux, sur quoi les percherons qui s’y étaient pris les pattes finirent par tomber, déchirant leurs poitrails affolés.

Quand le calme fut revenu et qu’on eut débarrassé la scène du drame, les jeunes mariés, pour réduire au minimum, sinon au néant les mauvaises chances, décidèrent de ne jamais franchir les murs du parc, à l’intérieur desquels, fidèles à leur parole, ils se recueillirent trente années durant, avant de procréer celui qui, aujourd’hui reconnu prince des journalistes, évoque, plein de gratitude, les deux êtres rares dont l’existence, toute de sagesse et de méditation, consentit à n’être que le prologue sédentaire d’une activité qui devait le conduire, lui, au faîte des honneurs.

De l’enterrement d’une sodomisée malgré elle, à l’enterrement d’un président de la République, pourrait-on écrire en titre à l’histoire de cette famille bien française, telle qu’elle se déroula, tour à tour abominable, paisible, glorieuse.

Les cérémonies mortuaires ne sont-elles pas, entre toutes, significatives de notre civilisation ? Il serait donc juste que le récit décrivît d’abord une église quelconque où, après un service convenable mais modeste, des parentes dévouées et un orphelin souffrent d’avoir un secret à garder. En matière d’épilogue, la douloureuse mais héroïque apothéose de Notre-Dame. Des rois, des princes, des ministres, des archevêques plein la nef, des haut-parleurs qui vont porter à domicile les chants liturgiques. Mais dans ce chemin parcouru, aussi bien du point de vue national que familial, à travers les changements de régime, comme dans les moindres détails intimes dont le folklore de tout honnête foyer assure la transmission, quelle admirable ligne de continuité ! Le prince des journalistes a pris soin de ne jamais cesser de la suivre. C’est pourquoi, dans un temps où pullulent les « défaitistes du capitalisme » (l’expression est de lui et il y tient) il exhorte, au moins une fois par semaine, ses lecteurs à l’exercice des vertus bourgeoises, telles qu’elles n’ont cessé de se trouver pratiquées, au long des siècles derniers en dépit de l’adversité et de ses coups.

Pour lui, il a beau ne pas aimer se vanter, il doit bien reconnaître que sa vie sert de conclusion à l’histoire d’une famille si symboliquement française. La sodomisée malgré elle, mais c’est la France de 1870, envahie, meurtrie, la France qui devait, elle aussi, essayer de se suicider sans, grâce à Dieu, y parvenir, lors de la séparation de l’Église et de l’État. Une sagesse parfois douloureuse mais promise au triomphe final, parallèlement à celle dont firent preuve l’épileptique et la bossue, réussit à réparer les dégâts et amener le règne du prince des journalistes, dont l’ère glorieuse, chronologiquement du reste, coïncide avec l’épopée de 1914-1918.

Aujourd’hui, s’il sent ses idées s’enchaîner avec la joyeuse célérité qui, si paradoxal que cela puisse sembler, ne se révéla dans tout son rythme et toute son allégresse qu’à la messe d’enterrement du président de la République, c’est, constate-t-il, que la structure de ce pays témoigne du sens de la grandeur dans l’ordonnance qui fit du service funèbre à Notre-Dame « une fête de l’intelligence malgré le deuil du cœur », ainsi, du reste, qu’il l’a spécifié entre guillemets, au cours d’un de ses articles, avec un tel bonheur qu’on a repris cette trouvaille pour l’en frustrer et en attribuer la maternité à la poétesse Synovie.

… Le prince des journalistes revoit la nef de Notre-Dame. Les grandes orgues jouent. Le cardinal-archevêque officie avec un instinct des robes à traîne qui lui vaudra les compliments de la grande coquette nationale.

Un des puissants de ce monde, un des maîtres de l’opinion, que peut-il contre le trouble qui l’envahit, quand la petite sonnette de l’enfant de chœur plie dans un même recueillement tant de têtes, parmi lesquelles s’en trouvent de couronnées ?

Alors, le chapeau installé avec le plus grand soin, sur un prie-Dieu qui paraissait de tout repos tombe, roule, soumis malgré le frein des bords en saillie à un mouvement que la forme cylindrique et la matière très lisse accélèrent. Et il serait allé jusqu’au parvis si, par miracle, le voisin aussi jeune que blond et aussi blond que complaisant n’avait, juste à temps, rattrapé le fugitif. Mais comme le prince des journalistes lui-même s’était déjà baissé, deux fronts se cognent, deux crânes prennent feu et deux systèmes artériels se changent en ruisseaux de phosphore. Ces images ne doivent, certes, pas donner à penser au lecteur que les apparences cessèrent une seconde de demeurer sauves. Non, personne ne put soupçonner quel incendie subit et réciproque avait éclaté dans le secret des figures composées et des gilets croisés, des jaquettes cérémonieuses et surtout des pantalons à raies claires sur fond noir. À faire plus capiteuse toute chaleur, l’encens, de son souffle mystique, attisait ces deux corrects brasiers. C’était de l’huile sur le feu, la sueur de cette foule en vase clos dont l’immense cathédrale de Paris n’était plus que le trop étroit contenant. Ne se trouvait-on point d’ailleurs entre gens bien élevés et plutôt soignés de leur personne ? L’élément mâle était composé de ces hommes toujours tirés à quatre épingles et qui n’oublient jamais de se vaporiser de l’eau de Cologne sous les bras avant de se rendre aux cérémonies officielles.

Les mieux éprouvés des gardiens de la tradition, professeurs de faculté, officiers supérieurs et dignitaires du haut clergé qu’on ne saurait soupçonner de prodigalité hydrothérapique, tous, soit la veille au soir, soit le matin même, avaient, sans exception, pris des bains, à tel point unanime et absolue était la volonté d’honorer le représentant de la France, de toutes les Frances, la libérale, la colonisatrice, l’administrative, la conservatrice, l’hypothécaire, la franc-maçonne, la religieuse, la familiale.

L’évêque recteur de l’Institut catholique avait même poussé le scrupule jusqu’à se poncer le nombril, en l’honneur de celui qu’il appelait un saint laïc et qui ne le cédait en rien aux saints religieux, puisqu’il avait payé sa place à l’Élysée de quatre fils tués à la guerre. Oui, quatre fois celui pour qui l’on avait drapé, illuminé la cathédrale, avait consenti à la patrie le sacrifice qu’Abraham se contenta d’esquisser une seule fois à la gloire de son Dieu jaloux. Et dire qu’on avait assassiné le père admirable, le Père. Parmi tous ceux qui se trouvaient assemblés derrière son catafalque et que le culte national de l’éloquence rendait pourtant difficiles en fait de discours, il n’en était pas un qui ne redît avec émotion les syllabes désormais historiques où le moderne patriarche avait mis son âme entière, sa grande âme, quand il s’écroula blessé à mort. « Oh là, là, tout de même ! » avait soupiré le héros. C’était simple mais ça partait droit du cœur pour aller droit au cœur des plus mâles officiels.

Quant aux femmes, la fine fleur des élégances aristocratiques, politiques, industrielles, artistiques, littéraires, même celles dont les réputations de coquettes impavides semblaient les plus inébranlables, au scintillement des cierges, les yeux leur brûlaient d’astres douloureux. Elles ne pouvaient retenir des larmes qui se frayaient un chemin au long des joues dont elles entraînaient la poudre de leurs torrents jusqu’aux commissures des lèvres. Les petits bâtons de rouge sortaient des sacs. Des mains qui ne savaient plus s’empêcher de trembler traçaient, en manières de digues, un accent circonflexe à l’endroit, un accent circonflexe à l’envers et, ainsi, chaque bouche défendue par un maquillage onctueux et imperméable, sous le ruissellement qui la perlait, devenait, à elle seule, tout un bouquet de géraniums mieux odorants que jardins après l’orage. Les parfums fondus, délayés se complétaient en gammes pénétrantes où éclatait parfois (car, hélas ! on ne peut compter sur la discrétion olfactive de certaines parvenues du monde ou du demi-monde) le hurlement d’un mouchoir trempé dans une de ces essences plutôt composées pour exaspérer les narines au cours de fêtes charnelles que pour rendre, par un matin funèbre, les derniers honneurs au chef de l’État.

Même les voiles de crêpe, drapeaux de l’austère douleur, s’ils se dégommaient sous l’action des pleurs des dames de la famille, c’était, non pour sentir, comme d’habitude, le chiffon parfumé au chien mouillé, mais afin que leur empois devînt la farine liant cette sauce d’amères voluptés. Ajoutez encore que la fatalité voulut que le prince des journalistes effleurât du dos de sa main, le pantalon du complaisant jeune homme. Et la fatalité voulut que ce complaisant jeune homme laissât voir qu’il n’était point fâché. Drelin, drelin. Le cardinal-archevêque descend de l’autel au catafalque. Il se tire mieux des marches de Notre-Dame que, de ses escaliers, la vedette emplumée d’une revue à grand spectacle.

Grand-croix de la Légion d’honneur, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, président de l’Œuvre pour le relèvement de la jeunesse pervertie, le prince des journalistes ne songe certes point à compromettre sa carrière par le scandale qui peut résulter de quelque attouchement furtif. La gloire conseille prudence.

Mais, aujourd’hui, à Notre-Dame, l’assistance est triée sur le volet. Ce serait folie que de suspecter un professionnel du chantage dans la personne de cet adolescent aussi distingué que bien tourné, à l’aura d’ingénuité, de thé au citron, de lavande et de tabac anglais.

Voyez comme le désir peut rendre poète. Et puisque ce jeune homme aux manières d’attaché d’ambassade ne demande qu’à se laisser explorer, eh bien cinq doigts habiles à manier le porte-plume vont voir de quoi il retourne. Quel bon gros stylo et comme l’encre doit en être sympathique…

Le maître des cérémonies a ordonné de se lever, de quitter les chaises. Le défilé commence. On se met en branle, sans jeux de mots, mais avec jeux de mains.

Jeux de mains,

Jeux de vilains, se plaisait à dire l’épileptique. Paix à son âme. Paix à toutes les âmes. On jette de l’eau bénite sur le catafalque. Le prince des journalistes suit le courant. Il sent un souffle sur sa nuque. Sa main droite s’agite et, vlan et vlan, la foule est si compacte qu’on peut fourrager tout à son aise, à s’en donner une crampe au poignet. Mais, en dépit de la chaude humidité qu’il ne tarde point à percevoir au travers de l’étoffe et des frémissements d’une chair pantelante et qui demande grâce, il ne consent point à lâcher sa proie.

Ses doigts ne se desserreront que venu leur tour de prendre le bâton asperseur. Mais encore, le pouce et l’index se livreront-ils à un jeu de titillation tel qu’il retiendra le regard de la duchesse de Monte Putina, une ancienne beauté, à ses débuts, ma foi, fort peu farouche, mais dont au cours d’une vie assez aventureuse, par un phénomène de transsubstantiation, les facultés putassières sont devenues spécifiquement mondaines, sociales et politiques. Personne n’a comme la Monte Putina le sens de la chose à dire. Si elle a conquis un à un ses galons de demi-mondanité, c’est qu’elle a su, en temps opportun, prendre un petit air distingué, sans répugner parfois même, aux manières évanescentes et au langage quelque peu amphigourique. Maintenant que la voici mariée avec un duc authentique, elle n’hésite pas à lâcher, si besoin en est, pour avoir l’air d’une vraie aristocrate, des mots plus gros qu’elle (qui n’est pas maigre).

Aussi, à la sortie de la messe d’enterrement, a-t-elle fait froid dans le dos au prince des journalistes, rien qu’à lui chuchoter ces mots : « Alors Voronoff a si bien réussi notre petite opération qu’on fait des papouilles aux goupillons, maintenant ? »

La diablesse s’est-elle aperçue de quelque chose ? Avec elle on ne sait jamais. Pour calmer son inquiétude, le prince des journalistes n’a eu, il est vrai, qu’à se dire qu’elle a le sens de la solidarité. Il sait d’expérience qu’on peut compter sur sa discrétion. N’a-t-elle point, quinze années durant, sans trahir jamais le mystère de leurs chastes relations, fait comme si elle était sa maîtresse ? Certes, elle avait vu, au premier coup d’œil, qu’il n’était pas homme à badiner sur le décorum. D’ailleurs, ils ont l’un et l’autre joué franc jeu ; il n’a point lésiné sur les appointements mais il en a eu pour son argent et elle n’a point boudé à l’ouvrage. Elle n’a jamais pris pour une sinécure la fonction de pseudo-amante que lui avait valu un tact qui n’a jamais couru les rues du petit monde des femmes entretenues.

Aujourd’hui qu’elle est adoptée par le gratin, elle n’a plus de précautions à prendre. Elle peut souffler, jouir de son triomphe sans retenue, tailler, rogner, se taper sur les cuisses, dire ce qui lui passe par la tête. Elle n’en montre pas moins, en toute circonstance, assez d’à-propos pour que les plus pincées des douairières ne manquent jamais de constater avec un sourire très indulgent : « Notre chère Espéranza, elle fait la folle, mais elle ne perd pas le Nord… »

… « Et mon Nord est plus chaud que votre Sud, vieilles biques », pense tout bas Espéranza qui, peu satisfaite de son mari caduc mais pleine de respect pour le nom qu’elle lui doit, n’envisage même pas une possibilité d’adultère et n’a d’autre ressource que de se repaître du spectacle des amours d’autrui. « Espéranza se mettrait en quatre pour ses amis », a-t-on encore coutume de dire d’elle. Et, de fait, quelques jours après la remarque sur le parvis de Notre-Dame, le prince des journalistes rencontre chez elle le complaisant jeune homme dont la blondeur, il est vrai, s’accommodait mieux d’un gothique funèbre et ténébreux que des beiges variés du salon où Espéranza, pour se délasser du palais romain qu’elle habite, depuis son mariage, les trois quarts de l’année, s’est donné le paradoxal plaisir de combiner le cubisme (un cubisme apprivoisé s’entend, et dont les angles s’excusent à coups de velours prudents) et le style Biedermeier.

Le complaisant jeune homme, rien que par sa manière de ne pas répondre à ces pourtant très discrets tressaillements de paupière dont le prince des journalistes sollicitait sa mémoire, a laissé deviner sa nationalité anglaise. Et, à partir de ce flegme britannique, le prince des journalistes a tôt fait de reconnaître dans le sauveteur de son chapeau haut-de-forme le fils d’une Londonnienne, jadis célèbre par sa beauté, la marquise of Sussex, lady Primerose, la divine lady, comme on l’appelait, à cause de sa ressemblance avec lady Hamilton, dans la haute société cosmopolite sur laquelle son mariage avec un vieux gentleman des mieux nés lui avait valu de régner, en dépit d’une origine humble, sinon misérable.

Elle avait d’ailleurs vite quitté les capitales pour une solitude, d’abord florentine, puis provençale. Mais, quand elle sut par son fils, venu la rejoindre sur son coteau, que le prince des journalistes allait venir passer quelque temps sur la côte, elle se réjouit à la pensée de renouer des relations avec celui qu’elle se rappelait petit français piaffant, au jarret d’ailleurs mieux tendu que le reste. Elle n’avait pas oublié une malheureuse expérience, vieille déjà de trente années, mais, entre temps, elle avait eu d’autres soucis. De piquante blondinette, n’avait-elle pas voulu se métamorphoser en beauté classique ? Elle avait commencé par le nez dont elle avait un tel désir qu’il devînt grec. Mais la paraffine injectée ne sut garder son équilibre et tomba en avalanche entre derme et épiderme, jusqu’à cette fossette de sa joue droite qu’Édouard VII, du temps qu’il n’était encore que prince de Galles, avait appelée puits d’amour. Du coup, le puits d’amour se trouva comblé, et même au-delà, jusqu’à ne plus se signaler que par une boursouflure contre laquelle nul chirurgien n’osa rien tenter.

Après avoir longuement caché sa beauté saccagée, la marquise of Sussex éprouvait une telle joie de renouer avec le monde qu’elle s’était interdit regret et rancœur. Elle avait mis un soin bien touchant à organiser le déjeuner où était convié le prince des journalistes. Elle avait d’ailleurs pris autant de plaisir à inviter le maître de l’opinion, l’ami de jadis, que lui en avait eu à l’être. Donc, optimisme, espoir, confiance de part et d’autre.

Comme la Monte Putina sera de la fête on pourra envoyer une carte postale à Mussolini. Et pourquoi pas une autre au Pape ? car elle a ses grandes et ses petites entrées au Vatican, notre Espéranza, depuis que la voilà devenue grande dame romaine. Si le Duce compte sur elle, le successeur de saint Pierre qui l’admire d’avoir si bien mener sa barque, ne dédaigne ni ses conseils, ni ses influences, et il lui a lui-même demandé de mettre un charme consacré par des années de haute galanterie et le grand mariage au service des intérêts et des biens temporels de l’Église.

Le prince des journalistes, lui, ne perd jamais une occasion de rappeler à l’Europe qu’elle a pour fondements l’empire romain, son culte du travail, de la chose publique, de la chose judiciaire, de la chose militaire. Mais cet empire romain lui-même qu’en fût-il advenu si, au moment où les esclaves allaient se révolter, le christianisme n’avait révélé aux humbles la sainte grandeur du sacrifice ?

C’en eût été fini du jus romanum, de la puissance paternelle, des routes jetées d’une colonie à l’autre, des travaux de voirie, des terrasses, des aqueducs, de cette fontaine sur la place de la petite ville-village qu’il faut traverser avant d’arriver chez lady Primerose. Sans doute ce pavage vieux de vingt siècles sert-il plutôt de trottoir que de forum aux arrière-neveux des arrière-neveux des centurions. Mais, d’une pierre deux coups, et il n’y a pas à en vouloir, bien au contraire, aux touristes anglo-saxons qui, là comme partout où ils passent, ont su apprendre à la jeunesse locale l’art de faire de l’œil avec tout ce qui remue et cligne, de la racine des cheveux à la plante des pieds.

De mai à octobre les jeunes garçons se promènent juste avec un pantalon et un petit maillot. Aussi, les propriétaires, tant mâles que femelles, s’aperçoivent-ils alors de la nécessité des travaux à exécuter dans leurs jardins ou leurs maisons par des ouvriers adolescents. Le jeune lord Sussex a d’ailleurs payé d’exemple et donné lui-même le signal d’architectures néo-grecques. Le prince des journalistes, dès qu’il aperçoit les maçons occupés à des pergolas et des frontons délirants, soudain pense que, fidèle à la grande tradition démocratique, il pourrait aider les mieux musclés de ces jeunes constructeurs à faire leur chemin dans la vie. Une fois qu’on les aurait poncés, lavés, rincés, ce serait un jeu d’enfant que de leur trouver des situations dans le journalisme conservateur et parisien.

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