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Chapitre 2 DEUX VRAIES GRANDES DAMES

A peine son chauffeur a-t-il exécuté la courbe savante qui lui permet d’apercevoir la divine lady avec, devant elle, une bouteille de gin caressée non seulement du regard mais encore d’un doigt amoureux que, se rappelant certaines passes, malheureusement dénuées de tout pouvoir magnétique, exécutées par cette main aujourd’hui jaune et ridée, alors blanche et potelée, autour de ce qui, de lui, gardait la même ridicule petitesse, la même indifférence que le goulot de ce flacon carré, le prince des journalistes, sans daigner se dire en manière d’excuse, comme il serait légitime, qu’un bienfait n’est jamais perdu, puisqu’il lui a été donné de rendre, et comment ! Au fils la joie que la mère avait tenté en vain de lui faire connaître, se mit, en dépit de sa nature peu timide, à rougir jusqu’à prendre la couleur cardinalesque de l’étoffe dont se trouvait vêtue la buveuse.

Quant à la poivrote, elle n’a eu qu’à voir descendre de sa voiture cet invité de marque pour redevenir marquise of Sussex. Elle se lève donc et s’avance avec une majesté qu’amplifient encore les jambes d’un très large pantalon dont chacune s’achève en traîne.

Le sens inné de la dignité n’exclut pas chez elle la coquetterie. Elle sait s’habiller de façon à la fois intime et fastueuse. Elle a un geste exquis mais non exempt de dignité pour cacher la joue qui fut, jadis, celle du puits d’amour. Mais alors (ruse ou hasard ?) le diamant de sa bague attrape un rayon de soleil qu’elle envoie en plein dans l’œil du prince des journalistes. Celui-ci n’entend point se laisser prendre pour une simple alouette. Il n’a pas oublié la chanson fredonnée jadis par la marquise of Sussex alors que, jeune Primerose, elle s’évertuait à métamorphoser en mât de cocagne un petit chiffon rouge :

Il faut se défendre des belles plumeuses, il ne faut pas se laisser plumer, répétait la bossue à son fils quand il eut atteint l’âge de fréquenter les horizontales. Donc, redresser la taille, surtout si elle est petite. D’ailleurs la monstresse puissante et cramoisie ne sera point longue à se trouver en état d’infériorité, puisqu’elle doit se résigner à découvrir les boursouflures du visage pour tendre sa main à baiser. N’empêche que le taffetas qui la contient accroche une lumière d’apothéose. Elle et le prince des journalistes dressé sur ses ergots évoquent une scène historique, quelque chose comme l’entrevue que pourraient avoir le grand Frédéric et la grande Catherine, s’il leur était donné de ressusciter, à cette minute, dans ce décor.

Un silence solennel, le silence de midi, autrement angoissant que celui de minuit, a figé les valets de pied, plantés çà et là devant les bosquets.

Le chauffeur du prince des journalistes, un petit gars bien de chez nous, qui a du vif-argent dans les veines, demeure sans bouger, appuyé au capot et ne semble pas moins statue que ces jeunes géants roses et blonds dont la divine lady affirme volontiers qu’elle et son noble lord de fils aiment la présence, pour la pompe au propre et au figuré.

Et ici une parenthèse s’impose sur les capacités linguistiques de celle qui fut la première, après son mariage, à se traiter de marquise de Suce-sexe et de lady Feuille de Rose. Elle parle français avec un accent et une syntaxe déplorables, mais dans l’intimité jamais elle n’use d’une autre langue pour les jeux de mots, dont la Monte Putina lui donna le goût, du temps qu’elles étaient, voilà bien des années, l’une et l’autre, danseuse-chanteuses, dans un beuglant de Southampton.

La Monte Putina, alors Espéranza Gobain, que les nécessités d’une carrière putassière à ses peu brillants débuts avaient exilée de son exubérante et originelle cité phocéenne ne songeait, parmi les brumes, pas plus à cacher sa naissance marseillaise qu’à renier son amour de l’ail, du Pernod et des histoires grasses.

Autochtone par contre et devant, à l’humidité britannique où elle n’avait cessé de vivre, un teint clair à sembler liquide, Primerose habitait chez son père qui la battait. Espéranza la recueillit dans sa chambre où un perroquet répétait, en contrefaisant l’Anglaise, les grossièretés que la méridionale lui avait apprises. Les moqueries du papagaio exaspéraient si fort la girl qu’elle se mit à surveiller son accent chaque fois qu’elle disait l’une ou l’autre des ordures classiques dans leur petit ménage. Quant aux autres mots ou phrases, peu lui importaient les liaisons, les différences entre le féminin et le masculin, le singulier et le pluriel. Ainsi, tandis qu’elle ne savait pas demander du sel sans faire dix fautes en trois mots, elle ne risquait jamais de se perdre dans les arcanes des calembours ou des contrepèteries les plus salaces. Pour encourager les progrès de son élève, Espéranza lui avait, d’ailleurs, fait cadeau, à l’époque des étrennes, d’un Recueil choisi des propos de corps de garde qui demeure aujourd’hui encore l’un des deux livres de chevet de la marquise of Sussex, l’autre étant, comme l’on pense, la Bible.

Après la déconfiture du beuglant de Southampton, Espéranza et Primerose s’en étaient allées tenter leur chance, chacune de son côté. Les premiers temps de la séparation elles s’écrivirent, puis leur activité épistolaire, peu à peu, se ralentit pour bientôt cesser complètement.

Aussi la surprise leur arracha-t-elle un grand cri quand, quelques années plus tard, elles se retrouvèrent dans le salon d’un couturier parisien.

Espéranza se réjouissait si fort de voir sa Primerose devenue lady que, malgré sa conversion aux manières raffinées et même un tantinet précieuses, elle lança une exclamation tonitruante, pour le plus grand effroi (ceci se passait avant la guerre) des dames qui attendaient leur tour d’essayage. Primerose mariée, et avec un lord, Espéranza n’en revenait pas. Primerose donnait des preuves : son alliance, ce saphir gravé aux armes des lords Sussex et les lettres d’amour, ici, dans son sac, qui témoignaient des joies adultères, elles-mêmes sanction de toute union légitime.

À quelque temps de là, comme elle venait d’avoir sa triste expérience avec celui qui était en passe de devenir le prince des journalistes et comme elle avait compris à l’excès de ses prévenances dans le monde, autant qu’à ses manques dans l’intimité, qu’il devait, pour couper court à toute malveillance, avoir ou plutôt afficher une maîtresse, Primerose indiqua cette situation à Espéranza devenue Espéranza de Saint-Gobain, car, tandis que la plus veinarde du petit ménage allait à la cour d’Angleterre, l’autre avait pris ses quartiers de noblesse demi-mondaine.

Ainsi Espéranza, simultanément, avait-elle corrigé son accent marseillais, appris l’emploi de l’imparfait du subjonctif et du futur antérieur, fait épiler le petit duvet au-dessus de la lèvre supérieure qui, s’il lui avait permis d’avoir son succès de femme du Sud en Albion, ne pouvait être que dénonciateur, à dater du jour où elle avait décidé de se présenter comme une descendante des amours coupables de Catherine de Médicis et d’un page tourangeau.

En avant donc le blond vénitien. Espéranza se coiffe de petits béguins, se vêt de robes princesse, et sur un corsage très ajusté de velours vert bouteille que vont battant deux nattes alourdies de perles, elle laisse ruisseler des torrents de pierres de lune et d’améthystes à tels flots que lui est intenté un procès pour avoir joué les Mélisande un peu partout, aux courses, chez Maxim’s, aux répétitions générales, aussi bien qu’aux grandes festivités vélocipédiques.

Comme elle ne consentait alors à choisir ses amants que parmi les artistes, la sous-alimentation lui avait valu de passer assez vite d’une silhouette valois à une évanescence médiévale. Il faut encore ajouter que, bonne mère, elle préférait se priver du nécessaire et même du superflu plutôt que de rogner sur l’éducation de l’enfant dont, jadis à Marseille, l’avait engrossée un vieil ami de sa famille, petit juif polonais, marchand de fanfreluches pour bordels, qu’elle n’eût sans doute jamais quitté (elle eut toujours le goût de la respectabilité) si le malheureux n’avait été assassiné par le maquereau d’une cliente mauvaise payeuse à qui, selon son droit, il avait envoyé du papier timbré.

Espéranza se trouvait donc dans une situation à peu près désespérée quand Primerose la conduisit chez le prince des journalistes. En affaires commerciales ou amoureuses, ce dernier était déjà, tout comme aujourd’hui, partisan de la précision. Espéranza qui commençait à prendre au sérieux ses hennins et se complaisait aux états d’âme lunaires où, malgré une nature foncièrement positive, l’anémie, à grands pas, l’avait conduite. Espéranza fut d’abord ulcérée du cynisme qu’on mit à lui exposer les conditions du contrat avec une fougue qui semblait être celle d’une colère préventive plutôt que d’un amour naissant.

Plus Primerose la pressait d’accepter et moins elle osait franchir le Rubicon de la haute galanterie chaste et organisée. Et puis, tout l’or du monde n’aurait pu payer le dépit qu’elle avait à se dire que l’éclat de ses grands yeux noirs, jamais ne risquerait d’allumer le petit bonhomme qui, pourtant, semblait d’amadou. Tel était son malaise qu’elle alla s’en ouvrir auprès de la seule survivante de toute sa famille, sa sœur aînée, une pauvre fille qui, d’avatars en avatars, avait fini par échouer dans une maison hospitalière de la rue Blondel où, malgré un naturel élégiaque, elle gagnait sa vie en ramassant des pièces de dix centimes avec des lèvres qui n’étaient pas celles de la bouche.

Cette tendre créature commençait justement à s’irriter de l’état où l’avait réduite sa native fraîcheur d’âme. Elle guignait par surcroît la défroque moyenâgeuse de sa cadette. Revêtue de ces atours, il ne lui eût pas été difficile, pensait-elle, de trouver une place dans l’une de ces brasseries du Quartier Latin où Maurice Barrès, qui ne se faisait pas faute d’y fréquenter du temps de sa jeunesse anarchisante et sensuelle, lui avait un jour pincé la fesse droite. Et voilà que, dans l’énumération des pour et des contre, Espéranza mentionnait la vieille amitié qui liait son probable futur pseudo-amant et celui qui était alors dans toute sa gloire d’écrivain nationaliste et de député des Halles. La ramasseuse de sous ne se tenait plus de joie à la pensée qu’Espéranza le rencontrerait sans doute et pourrait lui donner à entendre que la belle fille, dont la croupe avait tenté l’étudiant, s’abandonnerait toute et gratis à l’homme qui savait si bien réclamer l’Alsace et la Lorraine. Espéranza finit donc par renoncer à ses chimères, à son air de dame d’antan. Entre elle et le prince des journalistes, il avait été stipulé qu’elle s’inspirerait pour son costume et sa coiffure d’Helleu dont les pointes sèches avaient réussi à créer un type de femme élégante et comme il faut. Très peu de maquillage, des fourrures discrètes, jamais d’autres bijoux que des perles et surtout ordre de présenter son fils comme l’enfant d’un très riche, très noble et très énigmatique seigneur polonais. Tous repas et soirées devaient appartenir en principe au protecteur, trop occupé pour avoir le temps de rencontrer sa soi-disant maîtresse ailleurs qu’en public. Espéranza recevait tant par mois, avait le droit de coucher avec qui bon lui semblait, à condition que personne ne le sût, car le prince des journalistes devait passer pour jaloux et lui faire, une fois tous les quinze jours, une scène à l’Opéra, dans sa loge, sous prétexte qu’elle avait, de son bras blanc, effleuré la manche d’un ami venu la saluer.

Ce contrat verbal ne valut d’abord qu’à titre d’essai, mais comme rien dans la tenue d’Espéranza ne laissait à désirer, il ne tarda point à devenir définitif. Ce fut elle, d’ailleurs, qui, la première, parla de le résilier quand le duc de Monte Putina lui eut demandé sa main. Bien que ses rapports avec le prince des journalistes n’eussent jamais cessé d’être strictement d’apparat au cours des quinze années que durèrent leurs relations, le hasard ne leur en avait pas moins ménagé quelques tête-à-tête qu’Espéranza sut mettre à profit pour développer un sens inné, subtil de la légalité. Aussi, en matière d’union légitime, comme en toute autre, reconnaissait-elle un droit de priorité à son pseudo-amant. Elle alla donc le trouver pour lui faire part de l’offre du duc et lui accorder la préférence au cas où il eût voulu convoler en justes noces.

Dans cette extrême délicatesse, le prince des journalistes ne vit malheureusement qu’un chantage et, au comble de la fureur, il s’écria : « Mais me prenez-vous donc, Madame, pour un de ceux qui épousent leurs maîtresses ? »

À quoi, soudain oublieuse de ses efforts tour à tour valois, médiéval et dame très comme il faut, Espéranza répondit par ce couplet :

Elle criait à tue-tête. L’allusion était trop claire, l’accent marseillais trop sonorement ressuscité pour ne point donner à craindre l’inutilité subite de trois lustres d’efforts. Le prince des journalistes trouva des mots exquis, sut apaiser la chanteuse incongrue, la remercier de sa collaboration et lui permettre de devenir duchesse. On se quitta bons, très bons amis et, comme il jugeait à la fois plus économique et moins risqué de ne pas la remplacer, il fit l’inconsolable, veillant à ne jamais perdre l’occasion de laisser tomber de son portefeuille une mèche supposée des cheveux de la duchesse de Monte Putina. Il racontait même à quelques intimes l’entrevue pathétique, lorsque déchirée entre deux amours, Espéranza avait dans son propre bureau joué sa décision à pile ou face. Le sort avait voulu qu’elle suivît le noble romain, mais, avant de partir, elle avait pris sur la table directoriale les ciseaux qui servaient à tailler et rogner dans la prose des collaborateurs trop féconds parce que payés à la ligne et, au lieu de s’en percer le coeur, ainsi qu’elle en avait eu, un instant, la tentation, avait coupé la plus belle de ses boucles. Le prince des journalistes avait bien soin de rouler des yeux de merlan frit chaque fois qu’il lui arrivait de rencontrer dans le monde son Espéranza, laquelle, touchée d’une ferveur si fidèle, lui ménageait, en récompense, des rendez-vous avec de beaux jeunes gens, désolée d’ailleurs que son fils n’ayant pas tenu ce qu’il avait promis ne fît point l’affaire, car elle alliait fort heureusement au sens de la famille les goûts de pourvoyeuse hérités de sa mère et de tant d’aïeules, maquerelles rue Bouterie.

Dans sa retraite, Primerose n’avait jamais cessé de voir Espéranza. Ce monde qu’elle avait quitté, et dont le gin ne la consolait qu’imparfaitement, elle aimait à en tenir les nouvelles de la bouche même de celle qui, voulant lui rendre le bien pour le bien, la pressait d’y faire sa rentrée. La Monte Putina comptait sur le miracle des yeux de fleur. Les bouffissures, le teint violacé (« voilà que je deviens lady Couperose », raillait elle-même la marquise of Sussex), la taille alourdie, que pouvaient ces désavantages contre ce regard, ce port splendides ?

Qu’elle est majestueuse ! constatait le prince des journalistes, à la voir si haute de taille et de ton, dans la cour du petit mas dont une lumière trop éclatante décolorait la façade.

Il ne put que murmurer : « Marquise… »

Mais elle, la tête bourdonnante de soleil et de gin, elle supplia : « Appelez-moi donc comme autrefois Primerose, Feuille de Rose, Couperose, ou plutôt, non, je suis trop vieille, appelez-moi Élizabeth, Betsy, Pète sec. »

Hypnotisé par les admirables yeux, le prince des journalistes remonte le courant : Pète sec, Betsy, Élizabeth, Couperose, Feuille de Rose, Primerose. Primerose. Le ravissant nom est plus précieux que l’air des sommets, le cristal de roche, l’edelweiss. Rien qu’à le prononcer, on se sent à une de ces altitudes ! Mais, avant de s’envoler, il convient de mettre la marquise en sécurité. Pourquoi Paul Valéry a-t-il affirmé qu’il se refuserait toujours à écrire : « La marquise sortit à cinq heures… ». Maintenant qu’il a, dans son discours de réception du maréchal Pétain à l’Académie, donné la preuve d’un simple mais d’autant plus indéniable bon sens en félicitant le génial tacticien de n’avoir pas oublié l’usage des canons, au cours de la guerre européenne, comment croire que ce grand esprit s’obstinerait dans ses préjugés quant aux allées et venues des grandes dames et garderait un silence injustement dédaigneux, lui, le chantre de la jeune Parque, s’il voyait la marquise, la main dans la main du maître de l’opinion regagner sa tonnelle, cependant que les valets de pied, imperceptiblement, se sont mis à reprendre vie chacun devant son bosquet. Le chauffeur du prince des journalistes lui-même, ce petit costaud qui a les pieds sur le sol et porte sur les épaules une tête à s’appeler Marcel, pense que son patron danse un menuet avec un gros bégonia. Cette fleur n’a pas coutume de jouer un rôle trop distingué au sein des expressions courantes. Mais ici l’exception confirme la règle et le jeune mécanicien met tout le respect dont il est capable dans cette comparaison d’ailleurs suggérée par le glorieux souvenir des tableaux de son ancien patron, un artiste médaillé, membre de l’Institut spécialisé dans les portraits de cardinaux et de bégonias.

Cependant, Primerose, qui, d’ordinaire, boit pour oublier les grumeaux de paraffine dans la joue droite, se verse double ration. Dame ! Aujourd’hui, par surcroît, il s’agit de ne pas se rappeler un piteux essai, dont elle n’oserait soupçonner que celui qui le tenta jadis ne demanderait qu’à le recommencer, et pour de bon. Oui, le prince des journalistes, après s’être empli les yeux d’elle, les lève et se réjouit de trouver, entre les larges feuilles de vigne qui couvrent la tonnelle, un coin de ciel qu’il contemple à s’en donner le vertige, à se croire Ganymède qu’un aigle emporte en plein éther. Que ses yeux redescendent à terre et le prince des journalistes se pense assis au plus frais de l’Olympe, à la droite d’un Jupiter qui a pris, comme d’autres fois, l’aspect d’un cygne, d’un taureau, d’une pluie d’or, la forme cardinalesque d’une buveuse de gin.

Il murmure : « Primerose. »

Elle répond : « Darling. »

Alors il la supplie : « Primerose, dites-moi quelles furent pour vous ces années que j’ai eu le malheur de passer loin de vous… »

Il a pris sa voix la plus douce, un ton presque enjôleur quoique non exempt de dignité.

Mais elle, ni le besoin de confidences qui, soudain, habite les plus farouches lorsque leur est rendu quelque témoin de leur gloire révolue, ni l’orgueil que manque rarement d’induire en faux souvenirs le regret de ce qui fut et n’a pas continué d’être, non, rien ne saurait la décider à se départir de cette discrétion qui, de temps immémorial, n’a manqué de contribuer à la grandeur de toute grande dame anglaise, eût-elle débuté comme chanteuse dans un beuglant de Southampton. La joue droite négligemment posée dans la paume de la main correspondante pour céler la débâcle du puits d’amour, elle accable les petits yeux du prince des journalistes de toute la splendeur des siens. Et lui, malgré la broussaille protectrice des cils et sourcils, son regard commence à se laisser submerger, ses pensées à perdre pied. « La gaillarde voudrait m’hypnotiser », a-t-il à peine la force de constater dans un sursaut de défense. Vite, vite une ceinture de sauvetage pour une conscience à demi noyée. Que le pouce et l’index droits pincent le bras gauche et réciproquement. À toute vitesse, les dents mordent la lèvre supérieure, puis l’inférieure, et à nouveau, l’inférieure et encore la supérieure. Les genoux se cognent de toutes leurs forces pour se faire mal, mais à quoi bon cette violence ? Le prince des journalistes a grand-peine à ne pas choir en plein sommeil médiumnique. Il se lève et il lui semble qu’il va s’endormir debout. Il tourne autour de l’impassible marquise, mais à quelque point qu’il soit sur la ligne délimitant le cercle, le centre de ce cercle, encore et toujours, demeure ce regard dont la projection s’épanouit sur sa nuque, s’arrondit autour de son cou et se confond avec cette cravate qui l’étranglerait s’il ne l’arrachait d’un coup. Alors il peut se dire qu’il ne sera jamais le chien de sa future maîtresse. Rassuré, il se rassied, décidé à ne point mentir à sa réputation d’homme des réalités.

Donc, première résolution : prendre l’offensive. Il faut avoir le courage d’un ultimatum. Qui, d’ailleurs, pourrait de bonne foi l’accuser d’avoir manqué de courtoisie à l’occasion de cette mise en demeure ?

« Répondez, Primerose. Vous me devez bien quelque confidence. Je ne suis arrivé si tôt que dans l’espoir de ce tête-à-tête. »

Primerose ne répond rien. Il insiste. Primerose ne bronche.

Ah ! comment toucher cette divine lady, comment se faire entendre d’un cœur sourd derrière le sein majestueux jusqu’où la paraffine du nez a sans doute glissé sa cuirasse ? C’est à souhaiter de se voir soudain métamorphosé en tire-bouchon pour extirper des secrets trop bien enfoncés. Mais que peut le plus puissant pour forcer une âme hermétiquement close ? Inutile de grincer des dents. Mieux vaut insinuer.

« … Et si vous me racontiez vos joies ? »

La marquise va-t-elle répondre ? Elle a déjà ouvert la bouche. Désillusion. Elle se contente d’engloutir son septième verre de gin et de hausser simultanément les épaules pour spécifier que la joie et elle…

« … Et si vous me racontiez vos peines ? » Les épaules se courbent sous le poids des peines dont on ne peut, sans sadisme, insister pour qu’elle les évoque.

« … Et si vous me racontiez votre vie at home ? »

Moue dédaigneuse des lèvres qui ne vont pourtant point condescendre à vanter les joies intimes de la pompe au propre et au figuré, ni rappeler ce fâcheux fait divers que fut le suicide du plus beau des footmen après l’assassinat par le même d’une jeune fille dont il était amoureux et qu’il ne pouvait pas épouser, vu la modicité de ses gages qu’on n’allait tout de même pas augmenter, étant donné que non seulement il n’avait point satisfait mais avait même feint de ne pas voir les désirs dont la mère et le fils lui avaient laissé tout deviner.

« … Et si vous me racontiez vos voyages ? »

Le geste d’une main désabusée vers la mer révèle le mépris de toutes les variétés d’illusions qui peuvent bien décider les insatisfaits à aller voir ce qui se passe derrière l’horizon.

« … Et si vous me racontiez vos bonheurs maternels ? »

L’index devant la bouche fait « Chut ». Le prince des journalistes rougit. À quoi bon jouer avec le feu ? La tête lui brûle. Pourtant il est bien décidé à ne pas demeurer bredouille.

« … Et si vous me racontiez la mort de votre mari ? »

Cette fois il a visé juste. La mort de son mari ! La divine lady est à son affaire. Tous les détails de cette sombre aventure appartiennent à l’histoire de la noblesse d’Angleterre. Donc elle peut parler. Il lui faudra d’abord rappeler que le vieux marquis of Sussex avait toujours été un fervent de la chasse au tigre. Il ne se sentait pas dans son assiette s’il n’était allé, au moins une fois par an, se mettre à l’affût au fond d’une forêt équatoriale. C’était là et non ailleurs qu’il avait emmené sa jeune femme pour leur lune de miel. Elle avait, soit dit entre parenthèses, juré de n’y point remettre les pieds, tant elle s’était trouvée à son désavantage sous les voiles verts dont le nouvel époux l’avait empaquetée pour la protéger du soleil et des moustiques, comme on faisait, l’été venu, dans le taudis paternel de sinistre mémoire, pour soustraire la pendule et la suspension au péril des chiures de mouche. Il avait donc été entendu que le marquis partirait seul pour les expéditions contre les grands fauves et qu’elle demeurerait à des latitudes mieux seyantes à sa beauté. Ainsi en fut-il jusqu’au jour où l’infatigable héros cynégétique tomba paralysé des deux jambes.

Malgré les soins attentifs dont on se mit alors à l’entourer, le vieux lord Sussex fut bientôt à ne plus prendre avec des pincettes. Son caractère s’aigrissait de jour en jour, et quand vint la date anniversaire de ses départs coutumiers, il mena un tel sabbat qu’on dut l’embarquer. Malgré sa promesse à elle, sur la tête un amour de casque colonial d’où pendaient des voiles très subtilement choisis du bleu turquoise au vert jade en passant par l’émeraude, les yeux plus que jamais profonds parmi ces couleurs marines dont la transparence ne laissait rien deviner du visage, belle comme une Amphytrite, l’expression mélancolique et pitoyable réussie au-delà de toute espérance, Primerose partit avec le marquis, cette chère créature qui aimait tant la chasse au tigre.

Une fois en Afrique on tenta d’abord d’abuser l’impotent. On le conduisit dans le coin le plus feuillu du parc qui entourait la maison du gouverneur, mais lui qui n’allait tout de même point prendre un bosquet pour une jungle, ni pour l’odeur des grands fauves la puanteur des ordures que les domestiques ne s’étaient pas donné la peine d’aller jeter plus loin, il déchira premièrement les voiles de Primerose, puis cassa sur le casque colonial dont, par bonheur, son crâne se trouvait protégé, la carabine Euréka qu’elle lui avait donnée en guise de fusil. Comme un des nègres qu’on avait mis à la disposition du noble couple faisait mine de défendre l’épouse martyre, le marquis n’hésita point à l’étrangler de ses mains demeurées vigoureuses. Quand il eut ainsi spécifié qu’il n’entendait pas être berné, avec grande, très grande douceur, on lui expliqua qu’on allait aller à la chasse pour de vrai et, de fait, on y alla.

La divine lady aime à décrire la petite troupe en marche, d’abord les porteurs, puis les vieux serviteurs anglais en perruque, culotte courte, bas blancs (livrée aux couleurs des lords Sussex) ; elle-même bien calée dans son palanquin, ses voiles soigneusement raccommodés et, lorsque la piste se trouvait assez large, son mari à ses côtés, sinon derrière elle, mais toujours poussé par celui des nègres que le chef des porteurs tenait à récompenser, car, malgré son geste un peu vif dans le parc du gouverneur, il était très aimé et l’on se disputait l’honneur de mener sa petite voiture.

« … Sa petite voiture », répète ébloui le prince des journalistes, et il évoque certain pliant au bord d’un petit lac. La randonnée du vieux lord chasseur n’est pas, en effet, sans rappeler la pêche telle que la pratiquait son père. Du point de vue de la hiérarchie animale, sans doute, y a-t-il la même différence entre un tigre et une ablette que, socialement, entre un marquis et un bourgeois et, médicalement, entre une olympienne paralysie et les misères de l’épilepsie congénitale. D’autre part, la beauté cosmopolite qu’une maladresse chirurgicale a contraint de se retirer sous une tonnelle avec toute la Méditerranée à ses pieds, pour comparables que puissent, à première vue, sembler sa vie et celle que mena jadis une bossue de Seine-et-Oise, cachant sa bosse derrière les murs d’un parc dont tout l’élément liquide se réduisait aux proportions d’un minuscule étang peut-être féerique mais en tout cas artificiel, il ne s’ensuit pas que l’une de ces créatures doive ou puisse être confondue avec l’autre.

Il y a ressemblance et non identité.

Libre donc au fils de l’épileptique et de la bossue de savourer sans remords l’atmosphère favorable à l’éclosion des souvenirs greffés d’espérances, puisque rien d’incestueux ne salit son sentiment pour la divine lady.

Ce point acquis et parce que son amour, tout comme la femme de César, ne doit pas être suspecté, le prince des journalistes se rêve fils de Primerose, l’adolescent marquis. Sans doute la bossue avait-elle force qualités, mais sa bosse qu’elle accrochait, écorniflait, rabotait à tous les obstacles, lui avait donné le goût de s’effacer. Primerose, au contraire, telle que la voici à demi renversée dans son fauteuil, ne craint guère d’étaler des splendeurs que révèlent plutôt qu’ils ne les cachent les plis de son ample vêtement. Elle continue à parler, à évoquer les boababs, les panthères, les nègres qui la prenaient pour une déesse, et son auditeur, tout au charme incantatoire de la voix, n’a pas besoin de se retenir aux mots pour savoir qu’il n’est rien de ce qu’elle dit qui ne soit parfait, admirable.

La bossue, puisque la mémoire tourne autour de la bossue, la bossue n’était pas une vraie femme, avec sa poitrine qui rentrait pour lui ressortir, et comment, dans le dos. Il n’a donc pas eu de mère. Il aurait pu la tuer sans être parricide. Et il l’aurait tuée et il la tuerait en intention rétroactive si la divine lady l’exigeait. Pour Primerose, il tuerait n’importe qui et même ce beau jeune homme qui, là-bas, une imposante dame en noir à l’un de ses bras, l’autre chargé de roses, s’avance vêtu d’un caleçon de bain assorti à la couleur du jour. De si loin, il peut reconnaître (il doit en effet à l’âge d’être presbyte, mais honni soit qui mal y pense) son voisin de Notre-Dame. Malgré la complaisance et la discrétion de ce dernier, il sait qu’il aura grand’peine à lui pardonner d’être le fils de celle dont il lui a suffi de vingt minutes pour se sentir possédé. Cette campagne digne des demi-dieux attiques, ces pergolas, ce paysage, à la fois grandiose et familier, la lumière de cette heure chaude, ne voilà-t-il pas tout ce qu’il faut pour créer l’ambiance, l’atmosphère d’une tragédie grecque ? Se doutait-il hier, quand son professeur de gymnastique lui apprenait à lancer le disque, se doutait-il que, par l’âme aussi bien que par le corps, il mériterait de figurer sur les vases où des femmes savamment drapées entraînent dans leur sillage un homme au masque d’orateur, c’est-à-dire un homme qui eût été journaliste s’il eût vécu deux mille ans plus tard…

L’adolescent fleuri remorque, d’un bout à l’autre de l’immense paillasson qui tient lieu de prairie, sa marraine, la majestueuse Augusta. Ce chéri du sort qui ne songe qu’à cueillir des bouquets et à faire le joli cœur auprès des vieilles dames, alors que sa fortune et sa naissance lui ont permis, dès l’âge le plus tendre, d’assister sans coup férir à des funérailles nationales, il en est un qui a bien le droit de penser qu’à sa place il profiterait autrement des possibilités diverses pour triompher du Times, de la presse Northcliffe et couper l’herbe sous le pied du Manchester Guardian.

Enfin, inutile de s’énerver.

Mieux vaut écouter Primerose qui semble devenue quelque Ulysse femelle narrant des aventures où, Pénélope mâle, le maître de l’opinion se plaît à rêver qu’il ne fut pas sans tenir un rôle.

Aussi, lorsque parvenue à la mort de son mari (dont les mauvaises langues osèrent prétendre, sans d’ailleurs pouvoir le prouver, qu’elle l’avait assassiné de complicité avec son amant d’alors, un adjudant français absinthique), la divine lady raconte comment le noble vieillard, la chère créature qui aimait tant la chasse au tigre, assis dans sa petite voiture, fut labouré par les griffes du prince des animaux, le prince des journalistes, c’est-à-dire le plus raisonnable des animaux raisonnables, la narine gonflée au souvenir de tout le sang répandu, acquiesce : « Oui, Primerose, je labourai de ma griffe le marquis of Sussex, et pour vous je suis prêt à recommencer. »

Elle qui s’est déjà levée pour aller au-devant de son fils et d’Augusta ne sait plus que murmurer : « Oh ! darling ! »

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