Chapitre 4 LES PASSE-TEMPS DE L’HONORABILITÉ
Le jeune lord est allé mettre un pantalon et une chemise car, bien que son slip se trouve on ne peut mieux assorti à la lumière du jour, il s’est senti honteux d’être aussi peu vêtu devant son archiduchesse de marraine qui, certes, n’est point encore parvenue au stade nudiste de son évolution.
Le prince des journalistes a offert son bras droit à Augusta et le gauche à Primerose pour les mener sous la tonnelle où leur trio s’assied. L’ex-pseudo-amant d’Espéranza, doué d’une conscience patriotique qui n’a d’égal que le sens de la dignité, de la grandeur, pourrait-on dire, si durant soixante et dix années il n’a en ce qui concerne ses rapports avec les femmes, tenu qu’à s’afficher juste assez pour imposer le silence aux échotiers, c’est que, de l’une à l’autre de leurs modes, ses contemporaines avaient peu à peu laissé se perdre le secret de cette noblesse, de ce quelque chose d’impérieux que l’empire romain a, parmi tant d’autres trésors, légué au monde. De tout ce qu’il a vu de grands et de petits atours, il n’a d’autre robe à se rappeler que celle dont les ruchés, volants, bavolets, nœuds, bouillonnés, strapontins, biais d’écossais, pèlerines et suivez-moi-jeune-homme donnaient à feu sa mère, malgré la bosse pourtant d’un maigre secours décoratif, une majesté telle que, maintenant encore, il se sent capable d’en vouloir à son regretté père, l’épileptique, d’avoir partagé l’ombrelle-auréole de la tarabiscotée, pendant les promenades aussi tendres que matrimoniales, entre les murs jamais franchis de ce parc où un amour avait su, au long d’un demi-siècle, se conserver intact.
Aujourd’hui, non seulement Primerose a réussi à combiner un pyjama qui impose le respect, mais l’on peut encore et surtout dire d’Augusta que, la chaleur aidant, elle éclate de nobilité sous la soie noire qui la cuirasse. Si Espéranza était là, ce serait une vraie trinité de magnificence.
Enfant, le prince des journalistes chantait :
Quand, plus tard, ses parents lui eurent appris, pour remplir les longues soirées d’hiver, non le baccara mais le trente et un, jeu dont la bossue et l’épileptique estimaient que, du fait même qu’il remontait au temps de Molière, il était pur de la crapulerie hasardeuse à l’ordinaire inhérente aux cartes, le rythme de greli-grelot servit de squelette à ces nouvelles paroles, bien dignes d’encourager une puberté naissante :
Ah ! les vieilles chansons françaises ! Leurs chanteuses ont bien raison de réclamer la Légion d’Honneur.
Pour certains, quand ils étaient jeunes,
Pour le fredonneur de Brelan-branlant, la chanson avait vite tourné à l’angoisse interrogatrice immortalisée par Villon dans la célèbre ballade : Mais où sont les neiges d’antan ?
Malgré le tour classique d’une imagination qui évitait le monstrueux même au plus haut des élans, même au plus fou des vertiges masturbatoires, durant des années et des années, touloupes et guenipes ne parvenaient point à prendre traits humains. Fées absentes, leurs doux noms dans la réalité demeuraient insaisissables. Or aujourd’hui, si Primerose semble touloupe, Augusta, elle, apparaît guenipe. Et réciproquement. C’est clair, lumineux, éblouissant même. Et jamais deux sans trois. Si à chacun de ses côtés est assise une de ces créatures toujours invoquées, jamais entrevues, une autre encore ne peut, dans la personne d’Espéranza, manquer de bientôt faire son entrée.
Donc, le prince des journalistes de se frotter les mains en récapitulant :
Augusta : symbole de l’intelligence politique en dépit d’un internationalisme téméraire.
Primerose : symbole de la beauté en dépit du monticule de paraffine sous la peau d’une de ses joues.
Espéranza : symbole de la clarté française avec levain d’esprit gaulois et, grâce à son mariage, fumet de sens juridique romain, en dépit des airs évaporés qu’il lui arrive parfois de se donner.
La somme de ce trio touloupard et guenipin doit être, au moins égale à celle de ces dames historiques, elles aussi au nombre de trois, que le prince des journalistes a depuis toujours particulièrement admirées : Mme de Maintenon, Mme Roland et George Sand.
Or justement parce que la Beauté est en train d’arroser de gin les compliments que l’Intelligence lui a prodigués à la vue des valets de pied disposés chacun devant un de ces lauriers-sauce qui se meurent d’une mort si poétique au trop grand soleil, parce que l’Intelligence elle-même se tait, afin de mieux s’inspirer de la livrée portée par les gens des lords Sussex pour l’uniforme de la future armée paneuropéenne qu’il faudra bien finir par lever et envoyer jusqu’à Moscou montrer de quel bois une Augusta se chauffe, parce que, seul, le bourdonnement de la canicule met un peu de relatif dans le silence absolu de ces hiératiques, Mme de Maintenon, Mme Roland et George Sand doublent Primerose toute à son alcool, Augusta toute à ses projets de réorganisation mondiale et Espéranza toute à son absence.
Brelan, branlant. Rythme d’enfer. Et quel jeu en main ! Mme de Maintenon, dame de trèfle (c’est la plus sérieuse) Mme Roland, dame de cœur, (ah ! ces beaux girondins !) George Sand, dame de pique (les plaisantins moquent son audace vestimentaire).
Mais quoi ! Mme de Maintenon parle déjà de se retirer. Son époux, le roi Soleil, n’aime pas à se coucher avant la prière du soir qu’ils ont coutume de dire en commun, entre chien et loup.
GEORGES SAND
La prière en commun ! Je connais ça. Mon cher Alfred de Musset, mais oui, Madame, l’auteur de l’Espoir en Dieu, à Venise, y allait de ses petites (oh ! bien petites, et le mâle d’une dame de lettres ne devrait pas être forcément un homme de lettres) mais je me perds dans les parenthèses, c’est la faute à Alfred, à Alfred qui… qui… ah oui ! je m’y retrouve, Alfred, qui à Venise, y allait de ses petites dévotions, au fond d’une chapelle, ma foi, digne d’être berrichonne, dont je lui avais montré le chemin :
comme ça se chante à Nohant.
MME DE MAINTENON
Vous dites ?
GEORGES SAND
Je disais, morganatique au menton lisse, que les femmes de génie ont toujours de la barbe. Sapho portait des favoris, Jeanne d’Arc une grosse paire de moustaches noires et cirées et la Joconde un petit bouc, comme vous le sauriez si vous ne vous étiez pas confinée dans votre province.
MME DE MAINTENON
En fait de province, Nohant vaut bien Versailles.
GEORGES SAND
N’empêche que la cour et la ville savent que vous avez gardé les dindons à Fouillis-les-Oies et les oies à Fouillis-les-Dindons. Pour un roi dévot, s’envoyer les restes d’un Scarron, quel sûr moyen de faire pénitence !
MME ROLAND
Un roi dévot qui fait pénitence. Mais, au fond, avec les girondins, nous n’en demandions pas davantage. Fouillis-les-Oies ! Fouillis-les-Dindons ! Noms bucoliques. Manger du fromage à la crème, boire du lait, cueillir des bleuets, des marguerites, des coquelicots, nouer d’un ruban leur bouquet tricolore et revenir dans le crépuscule en chantant quelque ariette, ô Caïus ! ô Gracchus ! ô Brutus ! ô Mucius ! ô Crocus ! ô Anus ! mes chers romains, une citoyenne aspire à la douceur des soirs champêtres. Je suis née au Pont-Neuf, mais j’aime les framboises et l’angélus. J’ai fait un beau mariage. J’ai passé sur l’âge et j’ai eu raison, car Roland est digne des anciens. Que ne s’appelle-t-il Rolandus ?
Aux beaux temps de la Révolution, j’ai donné de petits dîners pas mal du tout. Roland était ministre. On pouvait à la fois recevoir, faire des économies et demeurer honnête. Je pensais à la petite maison où j’aurais regardé mon vertueux compagnon s’éteindre, chargé d’ans et d’honneurs, avant de me remarier avec quelque beau girondin. Les jaloux nous ont cherché noise. Roland s’est suicidé parce qu’on m’avait guillotinée, mais tiens, au fait, ça me dérange. On est entre femmes célèbres, alors, vous permettez, Mesdames… ce disant, Mme Roland a saisi à deux mains sa tête pas même recollée, juste posée sur le pilier du cou. Elle la met négligemment quelque part, n’importe où.
MME DE MAINTENON ET GEORGES SAND
Oh !
La tête de Mme Roland
Vous n’avez pas oublié mon mot historique : Liberté ! que de crimes on commet en ton nom ! ça n’a l’air de rien, mais c’est comme l’œuf de Christophe Colomb, il fallait y penser. Elle m’a d’ailleurs coûté bien des efforts, bien des migraines, cette petite phrase et même, au pied de l’échafaud, j’ai failli ne plus me la rappeler. Dame ! je commençais à perdre la tête, tant j’avais souffert depuis le jour où le père Duchêne avait osé écrire de mes cheveux, mes admirables cheveux, orgueil de la Gironde, objet des convoitises de la Montagne, qu’ils étaient de faux cheveux !
MME DE MAINTENON
Fille de boucher, fi ! Les manières et Mme Roland ça fait deux. Mieux vaut parler de corde dans la maison d’un pendu que de perruque en présence de la femme de Louis XIV. Ces républicaines, elles auraient grand besoin d’un petit coup de Saint-Cyr. Je ne daigne pas les écraser de mon mépris. Allons retrouver notre royal époux. Que nous aimons quand il nous appelle sa sécurité,
sa sé sé
sa cu cu
sa ri ri
sa té té
sa sécurité…
..
Mme de Maintenon part en fredonnant. Demeurée seule, George Sand qui, romancière consciencieuse, tient à se rendre compte par elle-même de ce dont il retourne, à pas de loup, s’approche de la table où Mme Roland a posé son chef bouclé. Elle tire sur la chevelure pour voir si c’est du vrai. La tête tombe et se brise. Un coup de vent et les morceaux s’éparpillent. La bonne dame de Nohant se rappelle alors qu’elle aimait à se travestir et, décide de se déguiser en courant d’air.
Aussitôt pensé, aussitôt fait, et le prince des journalistes plein de respect pour la somnolence où, doucement, ont glissé Primerose et Augusta, se voit, en attendant les autres invités, libre de toute compagnie. Il n’a plus qu’à se ronger les ongles, comme il faisait, adolescent, après la lecture des œuvres de Balzac où il se plaisait à prendre des leçons d’ambition. Parce que la corne de l’homme est à l’homme un stupéfiant, alors son ivresse découvrait que Rastignac et Rubempré n’avaient jamais été qu’un seul et unique personnage, de soi nourri, et de son auto-digestion perpétuellement ressuscité, pour pouvoir, toujours et encore, de soi se nourrir.
Si donc Rastignac n’est que la part dévoratrice et Rubempré la part dévorée d’un seul individu, on peut, de ce fait, déduire qu’un maître (qu’il soit maître de l’univers ou, ce qui revient au même, maître de l’opinion), en percevant les impôts de ses états ou les justes bénéfices de la publicité et des petites annonces savamment organisées ne fait que récupérer le plus rare morceau de son être moral, son autorité. L’autorité, voilà ce qui donne son ton décisif, sa vertu nationale à l’éditorial dont un prince des journalistes se doit d’alimenter quotidiennement la voracité des foules. Conscient de ses devoirs, il n’a jamais oublié que les hommes attendent tout du surhomme. C’est pourquoi, jusqu’au 2 août 1914, il a été quant à lui cent pour cent nietzschéen. Alors son patriotisme lui enjoignit de rompre avec tout ce qui était allemand. Il fut d’ailleurs si occupé à exhorter civils et militaires qu’il n’eut, au cours des quatre années d’hostilités, pas une minute pour rêver aux chères touloupes et guenipes en qui, aujourd’hui, il se plaît d’autant mieux à se chercher qu’elles ont le tact de s’évaporer ou de s’endormir, dès l’instant qu’elles risquent de prendre une telle réalité qu’il faudrait qu’elles de lui ou lui d’elles ne fissent qu’une bouchée.
Qui eût été l’agneau, qui eût été le loup ? Nul ne saurait le dire, car ses ennemis ont beau l’accuser d’avoir les dents longues, jamais, il n’a dévoré personne. Plutôt que de mordre dans la cuisse de Primerose ou la poitrine d’Augusta ces morceaux sinon de rois, du moins de marquis et d’archiducs, il préférerait manger son ombre. Et il se dit qu’il l’a mangée, cette ombre, puisque le soleil vertical n’en permet plus la moindre projection sur le sol. Il a déjà eu d’ailleurs avec sa propre silhouette des rapports qui n’étaient dénués ni de complication, ni de violence. Il n’est certes pas de ceux qu’on peut accuser de donner des coups d’épée dans l’eau. Eh bien, lors d’une de ses périodes d’officier de réserve, un jour qu’il s’était laissé aller à suivre dans le courant de l’Oise un sous-lieutenant pas trop mal fait qui marchait la tête en bas, comprenant soudain que, malgré le constant souci de sauvegarder sa réputation, il était en train de déshonorer l’uniforme, pour ne point répéter le mythe de Narcisse, pour ne point céder à cette bouche, à ce corps trop exactement taillés à la mesure de son corps, de sa bouche, il mit la main à son sabre, dégaina et, à grands coups, sabra (il n’y a pas d’autres mots) la tentation.
La première fois qu’il dut, au cours de sa liaison avec Espéranza, aller chez elle à l’improviste, il ressentit à la surprendre nue devant son miroir, une telle rage qu’il faillit rompre, en dépit des signalés services qu’elle lui avait déjà rendus. Il se rappelle encore la phrase dont il la gifla : « Vous, faire la nymphe d’armoire à glace, vous que j’appelle ma déesse Raison. » Espéranza, n’en menait pas large, mais il faut reconnaître que, par la suite, elle fit de son mieux pour mériter son pardon. Le prince des journalistes s’attendrit au souvenir de la petite perfection qu’elle était, grâce à lui, devenue, mais cessa malheureusement de demeurer quand, au faîte des grandeurs ducales, elle jugea bon de laisser la bride sur le cou à une nature primesautière.
Espéranza. Il aime à l’évoquer à sa meilleure époque sous les traits d’une jeune femme entretenue, digne certes de fréquenter les épouses d’industriels ou d’ingénieurs qui habitent l’hiver aux confins de Passy et du Trocadéro, l’été en banlieue, de simples mais coquettes villas, dans des jardins mi-potagers, mi-d’agrément.
L’Espéranza de ces temps mesurés était le type même de la personne de tête qui frise la trentaine, tirée à quatre épingles, posée mais pas poseuse pour deux sous, avec un joli brin de plume, une conversation pince-sans-rire et surtout douée comme pas une pour les arts. Sa spécialité : le cuir repoussé. Son fils, du plus loin qu’il se souvienne, aimait à écraser son pif contre les protège-livres et sous-main fabriqués en quantités industrielles pour le plaisir et aussi un peu en vue d’ajouter à sa respectabilité, comme si elle avait eu, non une sœur unique enfermée dans un bordel de la Porte Saint-Denis, mais toute une famille qui ne fît que lui donner un perpétuel souci de cadeaux à trouver pour des mariages, baptêmes, premières communions, etc. Charmants souvenirs d’une époque consacrée à se faire une honorabilité ! Espéranza s’y complaît volontiers. Pourquoi ne point l’accompagner dans ce retour sur elle-même ? Elle y est. Nous y voilà. Vienne la saison de l’aquarelle en plein air, elle installe son pliant, pose sur ses genoux la boîte au clavier de fraîches couleurs, verse de l’eau dans un gobelet nickelé. Au bout d’un bras tendu, une dextre souveraine prend la perspective. L’ongle du pouce va, vient, descend, remonte, soucieux de mesurer, à un millième près, la température de ce jour chaud en lumière, avec, en guise de thermomètre, ce crayon dont la mine soudain s’abaisse sans appel en des points où, s’il lui plaisait, il forcerait bien à passer les contours de l’univers.
Aussi, à la surface quasi vierge d’un bloc de papier Wattmann, quelques points à peine perceptibles désignent à jamais leurs contours, leurs frontières à ces maisons, ces forêts, ces champs, ces ombres et aussi bien à ce lointain horizon déchireur de ciel qu’à ces herbes dont les folles touffes ont mission de figurer le premier plan.
« Chaque chose à sa place dans un paysage comme dans un placard et, avec de l’ordre, de la méthode, pas plus difficile de réussir des tableaux d’après nature que de faire une malle. » Du temps qu’elle allait chanter de ville en ville, elle mettait toujours dans sa valise trois ou quatre fois son volume de linge. Elle avait donc assez d’entraînement pour ne pas s’en laisser imposer par les caprices des éléments. Elle sut, dès la première occasion, aplatir un imbécile gros nuage venu la narguer. « Tiendra, tiendra pas ? Si, tiendra. » La nature, mais il n’y a qu’à savoir la prendre pour la mener à la baguette, au doigt et à l’œil.
Avant de songer à devenir duchesse, que de ruisseaux Espéranza n’a-t-elle domptés ? Les courants les plus difficiles étaient bien forcés d’aller tambour battant ; les feuillages filaient doux et le vent, avec eux, n’osait d’autres caprices que ceux qu’elle voulait bien lui permettre. Et elle, du fond du chapeau dit Charlotte Corday, dont elle avait, elle-même, brodé le linon, à l’extrême pointe de ses bottines, elle sentait une légitime ivresse, par sa taille carapaçonnée, goutte à goutte, s’épandre, tel, d’un sablier, grain à grain, le contenu, juste le temps de cuire un œuf à la coque. Une fois l’aquarelle à point, elle passait à d’autres exercices. Bien qu’une plaque sensible aux effets du contre-jour ne laisse rien perdre d’un paysage qu’il a déjà été possible de choisir féerique en soi et dont le crépuscule aura fait un vrai décor de théâtre, une raffinée ne va pas se déclarer satisfaite d’un album de photographies, même embellies de tout un luxe de caches.
Donc, au lieu de perdre son temps à idéaliser, de variations sur papier bleu ciel, sites et monuments, au lieu de se fatiguer à les encadrer dans les contours finement découpés de feuilles de chêne, elle confie aux assiettes à gâteaux, écrans, pare-feux, soie des coussins, les souvenirs poétisés de ses randonnées et voyages-lunes de miel, qu’elle et son pseudo-amant ont multipliés pour que leur amour, de parisien, devînt un fait national, international même. Ainsi de s’épanouir, peintre sur porcelaine et pyrogravure, mamelles des intérieurs distingués comme, de la France de Sully, pâturage et labourage.
À la signature du contrat réglant ses rapports avec le prince des journalistes, elle avait brûlé hennins et robes princesse. Mais comme le contrat n’était point unilatéral, après cet autodafé, dans son âme et conscience, elle se jugea libre d’appliquer la clause qui lui reconnaissait droit à toutes fantaisies d’ordre sexuel, vestimentaire ou capillaire, à condition qu’ils demeurassent ignorés du Tout-Paris des premières et des potins. Aussi s’était-elle hâtée de dénicher un coiffeur qui, jusqu’à son mariage avec le Duc de Monte Putina, vint, chaque jour, arranger sur sa tête un vrai feu d’artifice, hélas ! bien éphémère, de chignons, vagues, bouffants, boucles et crépinettes.
Espéranza ne pouvait se lasser de combiner, pour elle seule, des coiffures artistiques, en harmonie avec son cher petit intérieur, mais par le faste, l’ampleur savante comme par l’intimité des représentations, cet opéra du cheveu, dont son crâne était la scène, rappelait l’époque héroïque, royale de l’œuvre wagnérienne, quand Louis II de Bavière jugeait que nul n’était digne de partager avec lui l’honneur d’entendre la Tétralogie.
Pour amplifier les architectures dont elle se couronnait le chef, Espéranza n’hésitait point à aider sa congénitale richesse pileuse de tout un secours de postiches autour desquels serpentait un ruban de la même teinte saumonnée que les faveurs aux branches des palmiers nains, asparagus, araucarias droit jaillis d’une peluche dont le bouillonnement ragaillardissait leur anémie peu digne certes des cache-pots chinois au gré du pinceau de la maîtresse de maison. Le visage altier à l’ombre des machicoulis d’ondulations, Espéranza nue ou en chemise transparente, d’une aiguière de cristal et argent doré, versait alors un doigt de Frontignan aux visiteurs imaginaires chevauchant des chaises dont chacune se trouvait accouplée à quelque table gigogne, sous la protection d’amours dodus, ventrus, fessus, repus, joufflus, cossus, plâtrus, répandus par murs et plafonds de son salon néo-Louis XVI.
Comme personne, en réalité, ne venait boire le Frontignan, Espéranza le remettait dans le carafon après avoir, sur son contenu, prélevé juste la dîme de deux verres dont l’un était pour elle et l’autre pour le coiffeur, M. Gustave, jaquette noire, figure de cire à la symétrie bien angoissante avec toutes ses raies de milieu, la première entre deux toupets, une autre pour diviser la moustache et la troisième en guise de colonne vertébrale à sa barbe. D’une main diaphane, M. Gustave brandit son sceptre à friser et répand, avec la bonne odeur des cheveux chauds, le secret des rues ondulées. Bien qu’il n’ait pas été long à comprendre que jamais il n’aurait de meilleure cliente qu’Espéranza, il a commencé par la mépriser. Il lui en a voulu d’abord de l’imagination qu’elle le contraignit à dépenser pour inventer quotidiennement du beau et du nouveau. Et puis, à la coiffure une femme se juge.
Alors comment tolérer les tours-prends-garde de chichis mécaniques capables de donner le vertige au plus audacieux perruquier ? Comment ne point être suffoqué des surprises dont une diablesse seule oserait, pour en jouer les gammes, offrir la lyre, toute la lyre de sa folle toison multipliée par mille et mille trouvailles postiches ? Elle le reçoit nichons au vent, nombril fardé. De l’ongle du pied à la naissance du toupignard, c’est peinture et peinturlure. Personne n’est, ni plus ni mieux que M. Gustave, pénétré des grands principes de la politesse commerciale. Jamais il n’a manqué de respect à aucune de ses clientes, mais celle-ci décidément se fait trop provocante et, un jour, c’est plus fort que lui, il ne peut s’empêcher de darder les deux pointes de son fer qu’il vient de chauffer contre les pointes des seins d’Espéranza. Et elle, au lieu de fuir la brûlure, offre son torse à l’instrument de supplice. M. Gustave ferme les yeux. Il entend un corps tomber à ses pieds. Toujours les paupières baissées, il cherche à tâtons sur le tapis. Le métal n’est plus assez brûlant pour s’obstiner sur cette poitrine grillée. Alors tandis que, de la main droite, il fait tourniquer l’instrument professionnel, tel un fou sa marotte, de sa gauche il sort un objet plus intime mais non moins inexorable, dont il pénètre avec un soin infini, des grâces d’onduleur, la belle inanimée. Râpées par la mauvaise étoffe d’un pantalon de confection, les cuisses ressuscitent et, dans leur enivrante douleur, les seins sanglants se réjouissent de mettre de gigantesques légions d’honneur à chacun des revers dont un seul, jusqu’ici, s’ornait des tristes palmes académiques, décoration méritée depuis belle lurette, mais reçue seulement ces temps derniers par M. Gustave qui a, vingt années durant, tondu et rasé des chefs de bureaux au ministère de la Justice.
À dater de ce matin mémorable, Espéranza n’a jamais manqué d’ajouter aux plaisirs quotidiens de la coiffure ceux de l’amour. Lors de son mariage avec le duc de Monte Putina, elle a offert à M. Gustave une indemnité assez coquette. Il s’est installé à Nice où ses affaires ont marché admirablement jusqu’à la crise. Maintenant il est au bord de la faillite. Aussi profite-t-il du séjour d’Espéranza sur la Côte pour la harceler. Si elle n’est pas encore arrivée chez Primerose, c’est qu’hier soir elle a reçu un mot pressant, presque menaçant. Elle voulait charger un tiers d’aller lui porter quelques billets. Elle a demandé conseil au prince des journalistes. Il l’a engagée à se déranger elle-même, à prétexter les nécessités d’une permanente, etc., etc. Elle, fine mouche, pour que son mari et son fils ne s’impatientent point à l’attendre, elle les a envoyés tous deux chercher la chanteuse Krim, priée elle aussi chez la marquise of Sussex, car jadis sa famille wagnerolâtre en diable a rencontré Augusta à Bayreuth.
Espéranza va s’en vouloir le reste de ses jours d’avoir eu à faire une gentillesse à Krim qu’elle hait et, volontiers, accuse d’avoir brisé l’avenir de son fils.
Profondément mère, Espéranza n’allait pas confier à d’autres le soin d’une éducation qu’elle avait à la fois le droit et le devoir de diriger.
Celui dont elle était l’amante d’apparat l’avait convertie au culte de Mme de Maintenon. Payée pour savoir que, seule, la distinction permet la réussite, elle commença par défendre au sang de son sang de sortir sans chaussettes, même l’été au bord de la mer.
Elle lui parla d’âge de raison, de vertus théologales, le gifla plus d’une fois parce qu’il s’obstinait à croire que le symbole des apôtres était une tasse consacrée, oui, le saint bol où buvaient à la régalade les petits amis de Jésus-Christ.
Elle le contraignit à s’abreuver d’eau d’Évian, à manger les fruits en compote et les salades cuites. Elle travailla aussi à lui apprendre la haine du soleil qui fait passer les rideaux. Elle se reprochait de l’avoir, jadis, quand elle ne fréquentait que des bohèmes, laissé courir nu et appelé « enfant séduisant », nom qui, alors, lui allait bien, trop bien. Son remords s’effaça du reste avec le temps, et elle eut la joie de voir le ci-devant enfant séduisant la suivre dans son ascension. Il perdit d’abord ses mauvaises habitudes de turbulence, sut, en toute occasion, prendre un assez raisonnable et même, dans les grandes circonstances, une mine assez vieillotte pour permettre à sa mère d’espérer d’accord avec le prince des journalistes, qu’on pourrait peut-être en faire un diplomate. S’il n’était pas chimérique de croire que le petit tiendrait d’elle les qualités qui aident à arriver, pourquoi n’aurait-il pas reçu le don des langues, en héritage de son père le fripier qui parlait le polonais, le russe, le français, l’allemand, l’italien, l’espagnol et même le yiddish.
Une institutrice anglaise fut donc donnée à l’enfant et il devint Rub dub dub, parce que le premier vers (et encore écorché) de la chanson :
résumait tout ce que la miss était arrivée à lui apprendre après une année entière de verbes conjugués, fables, leçons de vocabulaire, hymnes salutistes, sans oublier jamais avant le porridge du breakfast, un énergique God save the King.
De guerre lasse, la miss avait quitté la France pour une Russie qui était encore celle des grands ducs polyglottes. De Moscou, elle envoyait des cartes postales dont le côté réservé à la correspondance décrivait les prodiges des bébés aristocrates non moins doués pour les langues étrangères que, pour les arts natatoires, les négrillons qui plongent du ventre maternel en plein océan.
Au contraire des uns et des autres, Rub dub dub achevait si parfaitement de se corriger de ses instincts, selon la méthode d’Espéranza, qu’il risquait de se noyer dans sa baignoire. Il se sentait de plus en plus mal à l’aise avec les éléments. La nuit, il rêvait que ses oreilles flottaient, telles des feuilles de nénuphars, paradoxalement à la dérive, sur le courant des mots anglais. L’eau et l’ouïe, l’eau, l’ouïe. Avec toutes les syllabes liquides, ça finissait toujours par un engloutissement. L’eau, l’ouïe. Était-ce par vengeance que le matin, à la saison des jardins, il descendait à l’aube, sous prétexte de cueillir des fleurs, écraser la rosée. Piètre revanche. Il se sentait coupable tout le reste du jour.
Trois règnes, quatre points cardinaux, cinq sens. Il ne suffit pas de renifler pour trouver son chemin. Toute promenade voit le monde se faire fuite, mensonge. À qui, à quoi se fier, sinon aux escargots ? On leur répète :
et ils se laissent prendre. Il faut, pour être juste, remercier aussi les vers de terre que l’on peut, sans les tuer (un plaisir enfin qui n’entraîne pas son remords) couper en morceaux, telle l’idéale souris de la chanson :
L’eau, l’anglais, c’est le contraire des escargots, des vers de terre, des souris vertes. Rub dub dub, personne n’y peut rien.
Et la miss perd son temps qui s’obstine à vouloir, au milieu de toutes les Russies, lui faire honte. De ses cartes, il est bien décidé à ne retenir que l’illustration coloriée, le bariolage d’un palais découpé sur fond de ciel trop bleu et sol trop blanc. C’est le Kremlin. Assis sur un tabouret, on répète : Kremlin, Kremlin, Kremlin, et ainsi de suite pendant un quart d’heure jusqu’à ne plus savoir où l’on est, où l’on en est. Dès lors, qu’importe si des bébés russes lisent ou ne lisent pas Dickens dans le texte ? Rien ne compte que le Kremlin, le Kremlin autrement beau que le kiosque du jardin à Louveciennes. Et pourtant Louveciennes, quel joli pays, avec un nom aussi doux que celui de la femme d’un loup qui mériterait de s’appeler Lucienne.
Du temps qu’il n’était encore qu’enfant séduisant, Rub dub dub pouvait jouer de la musique sur son ventre, ses cuisses. Maintenant qu’il n’a plus le droit de marcher sur les pelouses et encore moins de s’y rouler, il se console avec le portique. Les mains jointes autour de la perche que ses jambes prennent et serrent de toutes leurs forces, il se hisse. Une fois en haut, il se laisse glisser d’un coup. Et de recommencer ce manège deux, trois, quatre, cinq, six fois, jusqu’à ce que lui cuise entre les jambes quelque chose qui doit saigner, qu’il n’ose à lui-même se nommer et encore moins se montrer car, s’il déboutonnait sa culotte, soulevait sa chemise, la petite peau douce qui aime à être frottée viendrait avec. On peut avoir mal et être heureux d’avoir mal, et se sentir par surcroît juste à point pour savourer le chromo que la cuisinière a cloué dans son office et ne manque jamais de commenter en ces termes : « Pour un cadeau, le Bazar de l’Hôtel de Ville m’a fait un joli cadeau. Et avec l’imprimerie qui explique toute l’histoire au moins, c’est clair et clarinette. Il s’agit d’une canaille d’Italien, Fra Diavolo, un nom qui veut dire diable ou tout comme, dans la langue des Macaronis. Le brigand vivait, voilà plus de cent, sous le Poléon, dans des montagnes à vous faire froid tout le long du dos. Mais le zigomar se moquait bien des gendarmes, de Dieu et du diable, du tiers et du quart. En fait de métier, il attaquait les diligences. Arrêt, mais pas buffet. Tel que le voilà, il vient de tomber sur une charibotée de poules copurchic. Aujourd’hui on leur crierait à la chienlit. Pour l’époque, elles se trouvaient on ne peut plus à la mode. Elles jettent de la poudre aux yeux du Diavolo. Le vaurien leur permet de remonter en guimbarde. Les péronnelles font leur révérence. Et fouette cocher. Chacune va retrouver son chacun. »
Rub dub dub se rêve déjà Fra Diavolo. Un Fra Diavolo qui ne laisserait point partir ainsi ses belles captives. Mais avant de songer à les garder, il faut les trouver et dans cette Seine-et-Oise, ce ne sont que bottines à boutons, cache-poussière et parapluies-aiguilles, au lieu de ces cothurnes, robes à traîne, casaquins généreusement décolletés et hautes cannes enrubannées, d’un si joli effet sur les montagnes de Calabre.
Les dames empire du chromo ne furent point longtemps, d’ailleurs, les seules à le venger des créatures en chair et en os. Sur une affiche, une chimérique amie, à tous les murs des gares, bientôt, nourrit d’un sourire mauve ses rêveries. Elle recevait des mains du jeune homme à redingote claire et cravate-plastron ventre de colombe, des fruits cueillis dans un lointain vaporeux. Ces fruits, eux-mêmes, étaient d’ailleurs aussi vaporeux que ce lointain, sinon comment eussent-ils pu se frayer un chemin pour franchir la taille, point d’intersection des guipures balainées dociles au mouvement d’un rocking-chair dont c’était miracle que de voir le bois tourné contraindre à ses caprices un corps si paradoxal.
Puis ce fut Krim.
Espéranza, du temps qu’elle fréquentait rimeurs et barbouilleurs, avait connu le père et la mère de Krim, la faim mariée avec la soif, selon elle. Aussi piqua-t-elle une jolie colère le jour qu’elle apprit qu’ils allaient venir s’installer dans une bicoque très proche de la confortable villa dont lui avait fait présent le prince des journalistes.
Le père de Krim, quel gobe-lune ! Un soi-disant poète et qui se croyait poète, plus fort que Déroulède, alors qu’il ne savait pas même compter jusqu’à douze et osait prétendre libres des vers qui n’étaient que bancroches. Il avait des yeux de nouveau-né, mais des pieds de facteur, l’olibrius qui trouvait moyen d’aller pedibus cum jambis en Allemagne faire des grâces à Wagner, comme si à Paris, la première ville du monde, l’Opéra et l’Opéra-Comique c’était de la gnognotte. Ses parents (qu’il avait d’ailleurs mis sur la paille et réussi à faire mourir de chagrin) l’avaient baptisé Jules, mais il exigeait qu’on l’appelât Lohengrin. Son autre folie : les pierres précieuses. Il en avait fondé une école : le gemmisme. Pas plus difficile d’écrire « saphir » que tutupanpan. Tant qu’il n’est question que de littérature, passe encore, mais lorsqu’il s’agit de vie réelle, quotidienne, c’est une autre paire de manches. Trop pauvre pour acheter du vrai à sa femme, à ses filles, Lohengrin les couvre de toc. Encore trop chère cette verroterie, si l’on n’a pas un radis. Pain béni que Mme Lohengrin soit arrivée à décrocher un premier prix de piano. Pour faire bouillir la marmite, elle court le cachet, grimpe quatre à quatre les étages, trotte par monts et par vaux avec des bottines aux talons tournés et semelles percées. À midi, elle fait semblant d’aller visiter les musées. Dans une des salles égyptiennes du Louvre, elle se cache derrière un sarcophage pour dévorer une tranche de veau froid. Quand elle a bu ses larmes, si elle a encore soif elle s’envoie un gobelet d’eau de fontaine Wallace et, quand elle a bien couru, grelotté, pianoté, désespéré, il lui faut regagner la cambrousse où Lohengrin, bon fainéant, est resté tout le jour à rêvasser sans même se donner la peine de faire son lit ou de cirer ses souliers. Mais la tapeuse est si poire que, rentrée, jambes fauchées, elle oublie toute fatigue au premier mot de son propre-à-rien qui connaît le truc et ne manque jamais de lui débiter quelques balivernes comme par exemple : « écoute l’envol des Walkyries, mon Opale. »
L’envol des Walkyries, c’est le vent qui fait des siennes dans le carton goudronné, en guise de toit, sur leurs têtes.
Lohengrin et Opale ont eu trois enfants. D’abord un fils, Parsifal, qui n’a jamais su se tenir sur ses guibolles. À la maison, dans son fauteuil, avec une couverture sur les genoux, il est très beau, digne du nom qui dehors, à cause des béquilles, devient Alfred. Mais si le pauvre a du plomb dans l’aile, par bonheur, la fille aînée, Brunehilde en a dans la tête. Elle travaille à l’agence de location et, comme on récolte ce qu’on a semé, Espéranza vient de lui envoyer un cadre en étain repoussé à l’occasion de ses fiançailles avec le fils de son patron. Mais hélas ! la dernière née, Krimehilde, Krim par abréviation, nul ne songe à lui donner le bon Dieu sans confession. Ni belle, ni même jolie d’ailleurs, cette Krim, Espéranza qui s’y connaît en proportions humaines et sait quel nombre de fois la tête doit se trouver contenue dans le corps, volontiers la traiterait d’hydrocéphale. Voir les hommes amoureux comme des chats d’une créature à trop grosse caboche quand, soi-même, on sacrifie tout à la distinction, il y a bien là de quoi rendre une femme folle. Espéranza n’en continuera pas moins à lutter pour la bonne cause, la cause de l’honorabilité. Pour se consoler, elle jugera sans indulgence des temps où le bizarre est roi, puisque Krim a du succès, un succès de plus en plus grand et qui atteint au triomphe, le jour qu’elle paraît en scène avec sa nouvelle invention, une robe de velours noir, décolletée par derrière jusqu’aux reins, mais à manches longues et dont le corsage monte devant pour guillotiner le cou à sa naissance, comme si l’étoffe voulait la punir d’une meurtrière homonymie.
Krim a très vite connu la gloire grâce à ses créations réalistes dont la plus célèbre demeure : Mon soleil, c’est les becs de gaz.
En principe, elle doit toujours rentrer par le dernier train ; mais, en fait, au moins trois fois par semaine, elle prétend l’avoir manqué.
Un jour que Lohengrin se promenait, un passant qui s’était baissé pour ramasser une planche, lui en assena trois coups sur la tête. Le wagnerolâtre, s’il avait, logique avec lui-même, porté un casque de fer blanc, style Niebelungen, n’eût rien senti. Son occiput mal protégé par un pauvre vieux feutre, il tomba raide mort pour la très grande joie du monsieur à la planche, un plus fou que lui qui ne le connaissait ni d’ève ni d’Adam.
Inconsolable, Opale donna ses colliers, bagues et bracelets à ses filles et continua son métier de tapeuse. Espéranza qui avait appris du prince des journalistes quel rôle la charité doit jouer dans la vie d’une dame comme il faut, décida que, chaque matin, après la voluptueuse séance du coiffeur et la cérémonie du Frontignan, Opale viendrait lui jouer et, même, puisqu’elle avait les restes d’une belle voix, lui chanter quelque chose.
Pour ce petit concert qui avait lieu au milieu du jour, Espéranza faisait fermer persiennes et rideaux. Elle se calait dans sa bergère et, d’un signe, donnait à Opale ordre de commencer. La somptuosité du damas qui servait de fond au visage de la musicienne exagérait encore la misère de la peau exsangue et mal tendue et si usée que les sanglots des romances, au lieu de monter en bulles de vocalises, rompaient, de leur douloureuse et rude ascension, l’hypoténuse du triangle d’ombre inscrit entre la proue des mâchoires et une ride, jadis collier de Vénus. L’auditrice d’applaudir et d’exiger : « Encore une fois la chanson triste, chère Opale. »
Opale ne songe point à se faire prier. Elle est à bout de souffle. Qu’importe. Pour se donner du courage, qu’elle pense aux siens. Les siens. Mais Lohengrin est dans un cercueil, Parsifal n’en a plus pour longtemps et Brunehilde, armée de mépris, trône dans la caisse de son agence de location, et Krim qui, malgré son oreille, a refusé aux siens d’aimer Wagner, ne respire que pour ses amants et ses créations réalistes. Opale ferme les yeux. Elle voudrait qu’on lui coulât du ciment sous les paupières, dans la gorge, les narines. Mais Espéranza qui paye et en veut pour son argent, s’impatiente : « Allons, allons. » Il faut s’exécuter. Opale chevrote. Aura-t-elle même la force d’aller jusqu’au bout d’une chanson qui s’achève en espérance ? Elle se refuse aux derniers accords, à la dernière phrase, une, deux, trois, quatre, cinq, dix, quinze, vingt, trente, quarante secondes, presque une minute. Elle va décider de s’y refuser à jamais, éternellement, quand, d’une petite toux impérieuse, Espéranza la rappelle à l’ordre. Enfin, elle enchaîne. Espéranza estime qu’elle n’a plus rien à faire dans ce salon et file à l’anglaise. Dans cinq minutes, un valet viendra présenter sur un plateau à Opale un verre d’eau et une pièce de cinq francs.
À la mort de Parsifal, Espéranza magnanime recueillera Opale qui, trop fière pour jouer la cinquième roue du carrosse, paiera de mille besognes épuisantes, le pain, la viande, les légumes, l’eau, le gaz, l’électricité et le bain une fois par semaine qui lui sont si généreusement dispensés.
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