Chapitre 5 UN JEUNE HOMME BIEN ÉLEVÉ
Le jeudi, Opale promène Rub dub dub. On fait semblant de se diriger vers le Jardin des Plantes ou les musées, mais on file au music-hall pour admirer Krim dans son tour de chant. Le monsieur du contrôle sort le buste d’une boîte en acajou et, avec force sourires, remet à la mère de la demoiselle des créations réalistes deux billets de fauteuil d’orchestre. Et au premier rang s’il vous plaît, ce qui promet, dès le rideau levé, une bonne odeur de poudre de riz, eau de Cologne paradoxalement russe, chaude fatigue et autres choses grisantes à respirer avec, en guise de farine pour lier leur sauce, la poussière remuée au ras de scène par d’imperceptibles courants d’air.
La lumière de la rampe divinise excentriques, guitaristes, acrobates, diseurs de monologues et prestidigitateurs, mais facéties, escamotages, pizzicati, tours de force et d’adresse, fracs impeccables, pantalons à carreaux bouffes, maillots, tuniques pailletées ouvertes à même des cotillons incroyablement verts, et aussi bien, qu’il s’agisse de vedettes au dédain solitaire ou de familles nombreuses dont les membres grimpent sur les épaules les uns des autres, le père et les fils aînés à la base de la pyramide et, au sommet, la petite dernière peu avare de ses baisers, tout et tous ne valent qu’en préludes, très indignes préludes à l’apparition de Krim.
Krim : taille frêle à ployer une fois hors de sa gaine de velours noir, grosse tête mais si petit visage qu’on s’étonne que ne l’entraîne à la renverse le poids du chignon bas. Dans ses yeux verts, mais d’un vert plus proche du jaune que du bleu (des yeux de Pierrot alcoolique, dit Espéranza) dansent les flammes en herbe de l’absinthe, et si ces flammes ne s’envolent pas, déracinées par les tempêtes qui les secouent, c’est que de minuscules pavés d’or protègent leurs racines nourries de larmes. Krim, elle maquille à peine ses joues de petite fille en papier mâché. Elle n’a nul besoin de kohl pour ses paupières calcinées par la fatigue des amours faubouriennes. Les ongles sont tachés du sang de ce mouchoir que ses mains pétrissent et repétrissent avant de se décider à le nouer autour du cou pour le dernier des couplets.
Des applaudissements obligent Krim à répéter chacune de ses chansons. Tout de même, elle quitte la scène trop vite. Et impossible de la suivre derrière les portants fleuris de roses incroyables. Opale n’oserait jamais aller déranger sa fille dans la loge où les admirateurs doivent s’empresser, s’écraser. Alors c’est, sans transition, la rue avec la gifle glacée et tous les doigts que le froid arrive à glisser à travers les mailles des cache-nez pour serrer une gorge mal défendue. Et pourtant, de par la nuit, volètent encore les mots dont Krim a libéré l’innombrable essaim. D’abord invisibles, ils n’ont pas été longs à reprendre corps pour venir se poser dans les cages de verre que mettent a leur disposition les réverbères. Ils sont des colibris insolites, des fleurs de lampadaire, des oiseaux pas même mouche au duvet dansant de métal en fusion. Des yeux de Krim, des seuls yeux de Krim, s’éclaire la nuit de Paris : « Mon soleil, c’est les becs de gaz. »
Aussi bien, par la pure théorie de ses leçons que, dans la pratique, par son propre exemple, déjà Espéranza est parvenue à faire d’un petit sauvage d’enfant séduisant un Rub dub dub qui laisse entendre au prince des journalistes qu’il voudrait un parapluie pour ses étrennes.
Incapable de s’arrêter en si bon chemin, Espéranza va, selon les conseils de son sagace protecteur, continuer à métamorphoser un poulain indompté en bon petit cheval et pourquoi pas en cheval de fiacre, car elle souhaite à son fils des muscles d’intellectuel, un thorax de chartiste et des jambes de Scarron, afin qu’il soit sinon cul-de-jatte, du moins assez cagneux des membres inférieurs pour servir de premier mari à quelque réincarnation de Mme de Maintenon. Espéranza aime la lutte : « Il s’agit, déclare-t-elle à son fils, d’arriver à la force du poignet. » Aussi, quelle récompense pour elle d’avoir réussi à changer un animal purement animal en animal humain et de le voir, aujourd’hui, prêt à se muer d’animal humain en animal social. Mais un futur animal social ne trahit point les extases secrètes de ses après-midis.
Grâce aux indiscrétions de l’office, le ci-devant enfant séduisant n’ignore pas que sa mère a été, elle aussi, chanteuse et « pas chanteuse comme la Krim, affirme la cuisinière, mais une pauvre goualeuse qui vous la poussait tout de travers dans un boui boui chez les chnique et chnoque. » Il s’est interdit, malgré sa curiosité, de l’interroger sur son passé, de même que, par prudence, il ne prononce jamais devant elle le nom de Krim, dont il a deviné que celle qui doit conquérir un à un les galons de la distinction ne saurait manquer de la haïr, car elle lui rappelle des temps détestés et d’autant plus détestés qu’à l’actuelle lumière des succès d’une vedette, ses misérables rengaines d’autrefois ne peuvent que lui apparaître plus misérables. Mais, quand il est seul, au lieu de répéter : « Kremlin, Kremlin, Kremlin », comme il faisait à Louveciennes, pour s’enivrer du nom du plus beau monument du monde, maintenant il dit et redit : « Krim, Krim, Krim, Krim. »
Et alors puisqu’un portrait de sa mère est accroché au mur, là, devant ses yeux, il constate dans l’extase de l’incantation monosyllabique que l’impeccable Mme Espéranza de Saint-Gobain n’est pas plus à Krim que le kiosque de Louveciennes, en son temps, ne fut au Kremlin.
Mais la chambre de la mère se trouve tout près de celle du fils, et un matin qu’il répète trop fort le nom abhorré, elle qui n’a pourtant nulle envie d’interrompre la rituelle séance de coiffure, soudain s’échappe des mains de M. Gustave avec une telle brusquerie que les manchettes de celluloïd en tombent au pauvre merlan. Le martèlement des mules force Rub dub dub à se retourner, mais aussitôt il ferme les yeux pour ne pas voir cette diablesse nue dont la tête porte des architectures encore inachevées et déjà en ruines, comme si ce matin le château de cheveux n’avait été édifié que pour donner asile aux plus redoutables fantômes.
Espéranza hurle :
— Krim, c’est une chienlit et sa rengaine du beau chiqué. Elle nous la fait à la gigolette, mais après tout, elle est aussi dinde que l’andouille de professeur de piano à la noix dont elle est la fille. Sa robe noire, vraiment, on se demande si c’est du lard ou du cochon. Mais sache donc, petit nigaud, que pour une femme il y a le genre poule, le genre artiste et le genre distingué. Tu dois respecter ta mère qui a connu le succès dans chacun des trois. Et voilà que tu me nargues avec cette chipie ? Je suis trop bonne. J’aurais dû laisser crever dans la rue cette bique d’Opale qui boit du lait parce que sa monstresse de fille reçoit cinq cents francs pour aller glapir, juste vingt minutes, chez la putain du frère de la cousine de l’amant de la belle-sœur de la reine du Portugal. En bien, moi, je lui en fiche mon billet ; je jure sur les cendres de ton pauvre père que j’irai chez la reine de Portugal, elle-même, et sans avoir à faire la guignolesse, et j’irai à la cour d’Angleterre, et je déjeunerai avec le pape. J’ai d’ailleurs déjà trinqué avec des ministres. Je ne suis pas une donzelle, moi, mais une femme sérieuse, et j’entends que mon fils devienne un monsieur, dis, réponds un peu, si tu ne veux pas être giflé, dis, tu m’écoutes, fils de fripier ?…
Rub dub dub sanglote.
Espéranza bat le fer pendant qu’il est chaud et son enfant pendant qu’il pleure. Elle ponctue ses affirmations de taloches bien sonores : « Oui, je répète, fils de fripier, et j’ajouterai fils de sale Polonais, de maquereau, de pas beau, fils de putain, fils de vache, fils de chienne… » Et elle continue sur ce ton, oubliant qu’elle est la mère de ce fils de chienne, vache, putain.
Rub dub dub écrasé sous cent kilos bon poids d’injures, elle va regagner sa chambre lorsque, soudain, une glace lui rappelle qu’elle a le profil grec. De ce fait, le triomphe, le succès même de n’importe quel nez tant soit peu retroussé lui devient injure personnelle. Aussi ne va-t-elle point partir sans avoir constaté que Krim à un pied de marmite au beau milieu du visage :
« Un pied de marmite (et d’une), des yeux dont on n’arrive pas à trouver la couleur (et de deux), une tignasse de diablesse (et de trois), à peine six notes dans la voix (et de quatre). Et dire que les imbéciles se laissent embobiner. Qu’a-t-elle donc cette Krim en réalité ? Tu es pour Krim, petit têtard merdeux, moi je suis pour la réalité. Je t’ai, pas plus tard qu’hier, fait réciter ta leçon d’histoire romaine. Tu te rappelles comment César a hésité entre la volupté et la vertu. Aujourd’hui à toi de choisir : Krim ou réalité. Krim, c’est le mensonge fait femme. La réalité, c’est moi. »
Et soudain apaisée, assez forte pour ne pas abuser de son triomphe, Espéranza s’en va comme elle était venue.
À M. Gustave, pour expliquer son absence et les cris qu’il a entendus à travers le mur, elle déclare qu’il s’agissait des choses les plus graves entre elle et la chair de sa chair. Mieux vaut prévoir que guérir. Elle n’entend pas faire figure de poule qui a couvé un canard. Krim en réalité. Krim ou réalité ? Elle, Espéranza, elle est pour l’éducation anglaise. Que les enfants prennent leurs responsabilités. Krim en réalité. Krim ou réalité ? L’une ou l’autre. La réalité c’est elle. Espéranza. Qu’on se le dise. Et que Rub dub dub franchisse le Rubicon.
M. Gustave approuve, répète tout ce qu’il entend. Rubicond, Rubicond ou con de rubis, chantonne-t-il soudain et lui, réaliste et non krimiste, il s’agenouille et mêle sa barbe bien ratissée aux frondaisons d’une forêt pubique qu’il rêve, mais c’est une autre histoire, de civiliser par le fer et par le peigne.
†††
Krim en réalité,
Krim ou réalité ?
Rub dub dub a choisi Krim.
Krim, hélas, ne l’a pas choisi.
Elle est en tournée à l’étranger et il faut qu’elle laisse en lui son souvenir s’engrisailler par le lycée, les déclinaisons latines et grecques, le souci des examens.
Espéranza de plus en plus décidée à le voir réussir, apprend les langues mortes, rien que pour lui faire réciter ses leçons. Mais elle-même se prend au jeu et la voici qui susurre tous les matins à M. Gustave un salopiaud de petit poème d’Anacréon. Elle se pâme à croire qu’on lui fait plein de papouilles dans le nombril.
Elle traduit : Éros, jadis, dans les roses… Ronsard, du Bellay, la Pléiade et tutti quanti se sont essayés à rendre en français ce morceau célèbre. Espéranza constate son accord avec ces messieurs. En fait de poésie, pour elle, rien ne vaut un bébé qui se réfugie dans les bras de sa mère parce qu’une abeille l’a piqué. Jaloux du demi-dieu, le coiffeur maudit en silence le rondouillard. Une abeille l’a piqué au cul. Mais son cul en verra bien d’autres. Tous les culs amoureux en voient bien d’autres. À commencer par celui d’Espéranza. Et il a grande envie de lui mettre son fer à friser quelque part. Il n’ose. Espéranza ne veut plus faire l’amour qu’en récitant la Prière sur l’Acropole et elle lui a craché au nez, un matin qu’il n’avait pas réussi à lui construire un petit Parthénon sur la tête : Ah, si Renan vivait encore ! Elle arriverait à le séduire, à en faire un perruquier. Et dans le domaine capillaire comme dans les autres, que n’eût-on pu attendre de celui qui, en rupture de superstition gothique, avait su hisser sa claire intelligence française et sa non moins française bedaine jusqu’au sommet de la plus lumineuse des éminences. Qu’il eût aimé Espéranza au front de marbre, Espéranza et ses cheveux dont le parfum est plus doux que le miel de l’Hymette ! Oui, vive Espéranza et ses cheveux, l’Hymette et son miel, l’Olympe et ses dieux, Aristote et sa rhétorique, Platon et sa caverne, Renan et sa prière sur l’Acropole. Et elle ne s’arrête pas en chemin. Que Rub dub dub la suive et qu’il soit poli avec les esprits animaux, l’impératif catégorique, les monades, l’algèbre, la trigonométrie et les sinus et cosinus. Finies les fariboles. Espéranza est d’accord avec Platon : Il faut chasser les poètes de la République. Elle ne demande grâce que pour Virgile, eu égard au sens familial et patriotique de son œuvre. Quoiqu’elle se sache, pour jusqu’à la fin de ses jours, assurée de moyens de locomotion rapides et confortables, elle aime à rappeler à son fils comment Énée porta son père Anchise sur ses épaules. Des pérégrinations du « pius Aeneas », elle conclut « le Latium aux Latins ». La nuit, elle rêve que le Potassium est un pays habité par les Potassins et chaque soir la voit plus et mieux prête que la veille à réclamer l’Alsace-Lorraine. À la fin de l’après-midi, avant de rentrer chez elle, jamais elle ne manque de faire un détour pour aller place de la Concorde déposer, aux pieds de la statue de Strasbourg, le bouquet de violettes de Parme, dont, après déjeuner, elle fleurit toujours le revers de sa jaquette d’astrakan. Maurice Barrès et Déroulède ont chargé son protecteur de lui faire savoir combien ils étaient, l’un et l’autre, sensibles à cette intention. Et elle de constater : « Que voulez-vous ? J’ai le sens épique. »
Oui, elle a le sens épique, Espéranza, et si bien développé que, fin juillet 1914, quand la guerre s’annonce elle bat des mains. Elle tremble, elle rage d’impatience à la lecture de la fameuse affiche : « La mobilisation n’est pas la guerre. » Le prince des journalistes la rassure. Cette fois-ci ça y est. Isvolsky l’a promis. Enfin, elle a l’héroïque joie d’apprendre la mort du premier soldat français et elle comprend pourquoi ses parents l’ont baptisée Espéranza. En bien, cette fois, puisque espérance il y a, elle ne va point laisser son calme se perdre. Elle accompagnera le gouvernement à Bordeaux. Elle s’arrangera à ce que M. Gustave soit réformé et la suive pour lui planter des petits drapeaux en auréole autour de la tête, tandis que le prince des journalistes réclame des canons, des munitions. Que Rub dub dub n’a-t-il l’âge d’être un Saint-Cyrien en casoar et gants blancs !
Krim se trouve quelque part très loin dans le monde. Elle ne peut songer à traverser les frontières coupées, les océans torpillés. « Et cette guerre, entre autres avantages, aura eu celui de nous débarrasser d’une raclure de beuglant », se réjouit Espéranza, et pour donner un cours épique aux rêveries de son fils en plein âge ingrat, elle accroche au-dessus de son lit, à côté du crucifix, une reproduction de la Marseillaise de Rude.
Une femme de pierre ne suffit certes point à une puberté. Mais Opale est morte. Alors, avec qui parler de l’absente et comment espérer qu’un souvenir, que rien, ni personne ne nourrit, aura la force de chasser une intruse minérale ?
Krim, la Krim qui vivait jadis en lui et dont la survivance est inversement proportionnelle à la croissance de son corps et, à plus forte raison, de celle de ses organes génitaux, il la sent qui se disloque pièce par pièce. D’ailleurs, la Marseillaise de Rude a une bouche de poisson mange-tout. Elle dévore d’abord la voix, puis les gestes ; ensuite le parfum qui franchissait la rampe et finalement les yeux d’absinthe. Et que ne tentent pas même de venir la remplacer l’une ou l’autre de ces créatures soi-disant de rêve, déesses de partout brumeuses, sauf d’une entrecuisse où aimeraient à s’abriter les songes, quand les vraies mécaniques de viande et de poil ont intimidé les jours, quand trop de nuits et trop d’aubes se sont cabrées à la poursuite d’une illusion, qui peut-être, ne demanderait qu’à sortir reconstituée, ressuscitée du gosier de la monstresse à gueule d’hymne national.
Krim.
Pour que Krim disparaisse à jamais et tout entière de sa mémoire, il s’est formellement refusé à la tentation de lui écrire. Lui eût-elle accordé une réponse, le charme en eût été tailladé, assassiné à coups de ciseaux censeurs et de doigts policiers. Le moindre contact eût sali l’enveloppe, la page fleurie d’elle.
Là-bas, très loin, il ne sait où, que la fumée des cabarets protège des pièges de mémoire les mains voltigeantes de Krim, oiseaux diaphanes et palpitants sur le fond de velours noir des créations réalistes !
De même qu’elle avait déjà réussi à métamorphoser l’enfant séduisant en Rub dub dub, ainsi Espéranza est arrivée à faire de Rub dub dub un gringalet. Le gringalet a honte de son anatomie misérable. Ce qu’il imagine ne vaut pas mieux que sa carcasse. Une professionnelle en mie de pain, par exemple, s’accroupira, fera tournicoter, écrabouillera un bout de sein sur la spatule chatouillarde qui termine ce bâton qui devrait être un beau bâton et fier de soi, puisqu’il est le vit, mais oui le vit, le grand vit à la petite vie, ce que le grand œuvre est à la petite œuvre. Mais quoi ! Il n’y a pas d’étoile même polaire dans le ciel ses quinze ans. Il a perdu le nord et sa mère a raison de le blâmer, elle qu’on félicite de n’avoir jamais perdu le sien.
Adolescence : une tête se vaporise et, nuage, aux nuages se mêle. Que les possibilités éparses en un seul point se ramassent, trop vite mourra, sous forme d’inutile geyser, la foudre de l’orage testiculaire.
Puisqu’il a lui-même aboli celle qui avait, en son temps, aboli le, la, les à portée de la main, que, qui lui reste de par le monde ? Les minutes travaillent à une mosaïque sans unité de dessein. Un voisinage dans le temps ne saurait suffire à légitimer, encore moins à déifier un méli-mélo qui n’est pas de plomb. Poussières de liège.
Le poids physique d’un individu est-il fonction de la densité de son monde moral. Espéranza constate qu’on peut s’appeler Wenceslas de Saint-Gobain et n’être qu’un gringalet, un grain, un galet, un grain de galet, un galet de grain, un piètre mélange de végétal et de minéral. Elle avait, dans la personne de son fils, décidé de sacrifier le corps à l’esprit. Marché de dupe. Lui faudra-t-il souffrir que la chair de sa chair, le sang de son sang, ne soit que le revers de la médaille dont elle a le profil ? Sans doute, la mauvaise mine de ce dadais et son air lunatique peuvent-ils, doivent-ils servir de mouche au teint, à la joyeuse lucidité qui la caractérisent ? Mais on a beau tenir à faire son petit effet, on n’en est pas moins mère et on en vient vite à redouter le pire pour un avorton aussi jaunasse que la couverture du livre sur l’Onanisme à un ou à plusieurs, qu’il cache dans son armoire à glace, derrière une pile de caleçons.
Espéranza, parfois, ne songe qu’à encourager le vice solitaire de son fils, dans l’espoir de quelque accident nerveux qui rappelle son père au prince des journalistes. Un jour qu’elle était d’humeur philosophante, elle a, en effet, compris le parti à tirer de possibles coïncidences épileptiformes, pour arguer d’une miraculeuse hérédité d’âme, entre deux êtres, que nulle parenté réelle n’a jamais unis, mais que relie un pont moral, en l’occurrence le prince des journalistes qu’il s’agit d’émouvoir et d’amener, par résurrection d’une infirmité très respectée, à vouloir bien adopter celui en qui elle revit.
Mais s’il y a le pour, il y a le contre et Espéranza répugne, par tradition, à encourager les pratiques masturbatoires, les pires ennemies des amoureuses professionnelles et ambulantes. Et, par pratiques masturbatoires, elle entend ici les solitaires, car elle a un faible pour l’homosexualité et les homosexuels, depuis qu’elle doit à sa propre expérience de savoir que le dégoût que certains hommes ont des femmes peut compensatoirement valoir à quelqu’une d’entre elles une situation inespérée.
Les choses n’ont pas la simplicité que croyaient sa mère, ses aïeules, lesquelles spécialisées dans une putasserie primaire, avaient pour la pédérastie la haine qu’un bistrot porte à l’eau et à ses buveurs. Mais elle, Espéranza, elle s’est affinée avec la réussite : « Maintenant que mes carottes sont cuites, un peu d’idéal », déclara-t-elle volontiers à sa sœur de la rue Blondel.
Il s’agit dorénavant de savoir si l’idéal peut, au moins pour son fils, devenir le vice solitaire qui, jusqu’alors lui avait semblé indigne de toute indulgence.
Questionnée sur ce point, la sœur de la rue Blondel n’avait rien répondu. Elle était, à vrai dire, affolée par l’appartement où on l’avait reçue, bouleversée à la vue d’un intérieur aussi distingué, aussi cossu, dont les richesses l’intimidaient assez pour qu’elle ne pût arriver à en concevoir l’emploi. Toute reconnaissance pour celui qui avait installé sa cadette parmi soies et velours, dans une profusion de bois dorés, laqués, sculptés, d’ivoires dentelés, de bronzes grands et petits, qu’une nombreuse domesticité soignait, comme si le moindre d’entre ces bibelots eût mérité sa nourrice, la fille de la rue Blondel s’était contentée de rêver tout haut : « Et dire que notre mère voulait la couper à ceux qui ne la mettent pas là où il faut ! »
En écho, Espéranza se demande : « La couper à qui ne la met nulle part ? » Mais elle répugne à toute inutile violence. Elle ne va pas mutiler son fils, elle va, tout bonnement le faire circoncire, pour lui apprendre. Lui apprendre quoi ? La vie, pardi.
Elle le mène donc chez un chirurgien qui, bien chapitré, lui découvre une appendicite et sait le persuader de se laisser opérer.
Au réveil, effrayé par une douleur non localisée là où il s’y attendait et incapable de penser que la partie avait été sacrifiée au tout, il pousse un cri si déchirant que ta mère, assise à son chevet et en train d’écrire, pour passer le temps, quelques cartes postales, renverse sur sa blouse immaculée d’infirmière d’opéra-comique, le contenu d’un stylo qu’elle avait, à l’aube de ce jour chirurgical, fort à propos, rempli d’encre rouge. Par la suite, elle s’intéressera plus que de raison aux pansements, tiendra à disposer elle-même les compresses autour de la cicatrice. À voir toujours les mains de sa mère tachées de son sang le plus intime, le fils sent un besoin de vengeance naître en lui. Il voudrait que toutes les créatures du sexe expiassent pour l’une d’entre elles. Il imagine de très savantes blessures. Mais, a-t-il un corps à sa disposition, sa couardise n’ose tailler dans les chairs. Il fuit, va au bordel, demande une pensionnaire qui ait ses règles ou, si par malheur, aucune de ces dames ne se trouve indisposée, asperge celle dont il a dû se contenter du contenu d’un flacon de sauce tomate.
Mais, faute de mieux n’a jamais rassasié personne. À force de rester sur son appétit, le gringalet en vient vite à éprouver d’abominables fringales. Au restaurant, il commande un symbolique merlan frit. Quelle joie criminelle on peut prendre à extraire de leurs alvéoles deux petits globes demeurés blancs parmi la pâte dorée sombre qui recouvre tout le poisson, tête et corps. Un coiffeur, c’est un merlan. Donc on se venge d’Espéranza sur son favori. On se venge, ou plutôt on a cru qu’on allait se venger, car ces petites boules opaques et que nul souvenir n’éclaire n’ont, pour apaiser une vorace hantise, pas plus de pouvoir que des boutons de bottines de première communiante.
Et cependant, comme l’ordonnateur des secrets chignons et des voluptés maternelles a, dans ses obsessions punitives, usurpé la place du père, le gringalet rêvera dès son prochain sommeil qu’on l’a trompé sur l’état civil du poisson. Ce n’était pas un merlan mais un maquerau. Ces boules pas même teintes, ces pilules d’insensibilité qu’il a, sans oser les croquer, avalées, elles étaient deux gouttes durcies de ce sperme dont il se trouve être né, par l’entremise d’Espéranza. Quant à lui, l’avorton que son rêve situe très haut dans la hiérarchie d’une visqueuse humanité aux prunelles de feutre nacré, sans doute, n’a-t-il revisé ainsi le mythe d’Œdipe que pour une adaptation marine. Mais puisque, au lieu de tuer le père, il s’est contenté de lui manger les yeux, il ne va pas se crever les siens. L’ordre des meurtres et des meurtrissures a été interverti. Il lui faut donc se tuer, pauvre Œdipe à Colonne. Mais nul sommeil ne saurait permettre à Colonne d’être le nom d’une ville. Dans le désert, l’homme va mourir de son rêve aveugle. Il s’est déjà vidé de tous ses os. Il en étaie sa potence, l’organe de son désir son désir cette colonne, à quoi piètre baudruche fanée, il doit se pendre. Il ressuscite au matin flottant sur les eaux plombées de la mémoire qui, aux reflets des temps révolus mêlent le visage du présent, le visage de celui qui regarde le présent. Va-t-il supporter, toute une vie, ce louche miroir ? Il se tire un coup de revolver dans la poitrine. Bien entendu, il se rate. On le transporte à l’hôpital. On l’endort et il se réveille au sommet d’une pyramide de chapeaux pointus, d’où il embrasse un tel horizon que viennent spontanément sur sa langue les mots à dire pour être compris de tous, même des cailloux. Les mots font des phrases, les phrases un livre. Le livre s’appellera : Des os, du poil, du sang. Il sera le livre par excellence. L’auteur de cette bible nouvelle, sans doute, entendrait-il les critiques facétieux le traiter de Barrès des chiens. Mais qu’importe ! Il s’agit seulement de savoir ce que pensent, ce qu’en pensent les cormorans errant en rang autour d’un corps mourant. Au lieu de répondre à cette question, un des cormorans se déclare infirmière, de but en blanc. On leur passe encore le blanc, puisque les coiffes, blouses, murs, draps sont lavés, rincés de toute couleur. Mais le but, où est le but ?
« Profitez de votre éther » recommande le cormoran-infirmière. L’utilitarisme maintenant. Les chapeaux pointus ne se chauffent pas de ce bois-là. D’indignation, ils rentrent les uns dans les autres et leur pyramide ne tarde point à s’aplatir au ras du sol. Un poids mort d’homme reste là, couché sur son matelas, sans même la possibilité de glisser, puisque la pente des jours n’est savonnée de nul espoir. Le temps devient une masse informe que son contenant, le lieu, n’arrive pas à modeler. Donc, peu ou rien à dire d’une convalescence en Suisse où la journée n’a de vivant que dix secondes, quand l’aube nargue un réveil :
« Pétunie, pétunia en rêve d’orchidée, vénéneux à la manque, ô toi dont la minuscule méchanceté s’esbigna au long d’une vie antérieure par trop dénuée de vastes portiques. Pulsation abandonnée dans un bocal de chair, vif-argent érigé en colonne inutile au carrefour des cuisses, sur une pitoyable pelouse de poils
Le jour qu’il lui est permis de descendre dans le hall où le cinéma, chaque jeudi, rassemble les moins moribonds des pensionnaires, il se découvre la même envie de quitter son lit de sanatorium qu’un poisson celui de sa rivière. Et de s’attendrir soudain au souvenir de l’enfant séduisant, c’est-à-dire indompté, qu’il fut, avant de se voir métamorphosé en Rub dub dub pour finir par n’être plus qu’un gringalet bon à rien qu’à se torturer. Espéranza, sous prétexte d’éducation, n’a cherché dans sa personne qu’un lieu humain où assouvir la haine qu’elle n’a du reste jamais dû cesser de vouer à l’univers, depuis le jour qu’elle a, par contrat, accepté de devenir une dame distinguée. Elle n’est pas restée en deçà, mais a été au-delà des promesses faites à son protecteur. Elle va pouvoir maintenant se reposer sur ses lauriers, c’est-à-dire tailler, rogner dans la chair vive d’une société qu’elle domine de toute la hauteur de sa fortune bien placée et de son nouveau vieux nom légitime et inattaquable. Mais on ne fait pas d’omelette sans casser d’œuf et l’œuf cassé de la savoureuse, mousseuse, onctueuse, capiteuse, amoureuse omelette qui s’appelle désormais Duchesse de Monte Putina, c’est son fils. Et il n’est pas trop frais cet œuf, mais qui songe à le plaindre, qui songe même à s’en plaindre, puisque personne encore ne s’est laissé éclabousser de son venin ? D’ailleurs sans être de la vraie pierre, la méchanceté du gringalet n’a rien de liquide. Elle est fibreuse plutôt, apte à suivre tous les contours, à étouffer, de sa force tortueuse, le vrai bois son soutien, tel le lierre son chêne.
Ce mauvais caractère s’irrite contre la vie qui va recommencer, simplement parce qu’il doit renoncer à la complaisance des pyjamas, pour emprisonner ses membres dans les tuyaux de poêle d’un pantalon, les cylindres d’un veston et de ses manches. Il ressuscite. Mais ressusciter à une chose, c’est mourir à une autre. Quelle raison de finir par trépasser à l’ascenseur, à seule fin de renaître au hall, sous la protection d’un chasseur à tête si peu épaisse qu’il faudra espérer que, dans ses lourdes mains, se trouvent cerveau et cervelet ? De par l’écran, voltigeront des sourires un peu trop photogéniques. La belle affaire. La femme fatale, poisseuse de la gélatine où ses charmes se sont englués, ne quittera pas la toile toute crépitante de ses aventures pour suivre un piètre Orphée en mal d’Eurydice…
Dans l’après-midi, l’infirmier est venu exhorter son malade, lui promettre monts et merveilles de la séance cinématographique : « Ah bien ! Monsieur, je vous retiendrai une place à côté de la dame du nonante-cinq. Une Française comme vous, Monsieur. Et qui a de si belles relations à Poitiers. C’est la fille d’un général. Elle collectionne les soldats de plomb. Mais dites seulement, n’essayez pas de la dérouter, ça serait une bœuferie. Après le cinéma, vous pourrez vous faire servir un medianoche. Je vous promets de vous tenir compagnie pour le medianoche. Ça me rappellera ma jeunesse, mais oui, Monsieur, parce que ma marraine, une noble qui avait des merlettes sur son blason, aimait tant les medianoches… »
— « Medianoche toi-même », pense le gringalet.
La dame du nonante-cinq, avec ses belles relations à Poitiers, son père général et ses soldats de plomb, quel programme ! Tout de même s’il se décide au dernier moment, il faut être beau. Donc, il sonne Moysette Crotas, la manucure.
Elle, dès le premier doigt, se sent en pleine confiance : « Je suis vaudoise, déclare-t-elle, mais j’aime un Allemand. On s’est fiancé. Alors mon papa m’a dit : « Moysette je ne suis qu’un Crotas, mais un Crotas peut mourir de honte. » Alors j’ai dit à mon papa, qu’il ne pouvait pas m’empêcher d’épouser mon Allemand, parce que, si lui était vaudois et si maman était vaudoise, ils s’étaient quand même bien disputés. Alors, mon papa m’a dit que j’avais raison et l’on a pleuré toute la nuit. Ma maman est morte après une césarienne ; c’est pourquoi mon petit frère s’appelle César. Elle, elle m’aurait aidée à épouser mon Allemand. Et j’aurais été bien contente. D’abord il est vierge. Moi aussi. Je pense tout le temps à sa virginité. Quelle belle nuit de noces on aurait eu, chacun avec sa virginité !
— Pas si sûr, Mademoiselle Moysette Crotas.
— Pourquoi, pas si sûr ?
— Vous n’auriez pas su comment vous y prendre.
— On aurait acheté la veille du mariage le précis helvétique des droits, devoirs et plaisirs conjugaux.
— Les livres enseignent la théorie, non la pratique.
— Alors vous croyez qu’on s’y serait mal pris ? Il faut que je demande à une de mes clientes.
— La dame du nonante-cinq ?
— Non pas elle. Pour l’amour, la dame du nonante-cinq n’est pas tant vigousse.
— Vigousse ? Qu’entendez-vous par là, Mademoiselle Moysette Crotas ?
— Quel drôle vous faites ! On dit vigousse en vaudois, comme vigoureux en français. Plus on est vierge et plus on est vigousse. La dame du nonante-cinq, elle a eu douze enfants et elle est toute chtiote. L’Anglaise du septante-deux, qu’on appelle Canari parce qu’elle teint ses cheveux en jaune, elle est si maigre qu’elle doit faire peur aux hommes. Ah ! ça ne manque pas ici les vieilles carabines qui se trouveraient dépaysagées dans un lit avec un beau garçon ! Mon fiancé et moi, on est vierge et vigousse. Le Bon Dieu fera que tout se passe bien.
— Et s’il n’y a pas de Bon Dieu, Moysette ?
— Ma foi, le pasteur a beau dire, on n’est pas tant sûr. Au fait, je vais demander à une cliente, une chanteuse. Sûr qu’elle a eu des amants gros comme elle, plus gros qu’elle, car elle n’a pas trop de viande sur les os, la pauvre Mme Krim, Krim tout court qu’on l’appelle.
— Krim, Krim vous avez Krim ici ?
— Oui, Krim. Et pas fraîche. Pas plus vigousse que vierge ».
†††
Moysette partie, le gringalet se précipite sur son balcon, se penche à droite, à gauche, pour voir si, dans l’une des cures, ne se trouve point celle que, des années durant, il a voulu chasser de son souvenir. Le grand sanatorium tout gréé de stores, au sommet de la plus haute vague géologique, lui semble, de la caravelle au transatlantique, incarner l’idée générale de navire. Embarquement pour Cythère. Tel est son bonheur que, durant vingt minutes, il oublie de se rire au nez. Mais soudain, sans rage, il a peur. Peur de Krim, son rêve, peur de son rêve de Krim, de sa Krim de rêve, du rêve qui va devenir réalité. Réalité de rêve. Rêve de réalité. Le rêve perd sa réalité, la réalité son rêve.
Krim en réalité ?
Krim ou réalité ?
Réalité ?
Réalité de Krim ?
Veut-il Krim en réalité, veut-il la réalité de Krim, lui dont le dépit jure de ne point chercher à compenser à coup de boutures livresques et greffes mnémotechniques ses possibilités physiques et morales, ses chances érectiles abîmées par des années d’attente et définitivement effilochées par des mois de sanatorium. Son désir, une plante aigrelette, contorsionnée dans une soif de papouilles acidulées. Il est trop conscient de la déficience de sa sève pour s’attendre à des éclosions flatteusement vénéneuses. Espéranza et ses tortueuses tortures de tuteur têtu l’ont déformé à jamais. Ses qualités sociales, pourtant, eussent dû lui permettre de figurer un palmier conformiste, à l’ombre des lambris officiels, ou bien, parmi de très modernes décors, il eût pu apparaître cactus érotomane, esthète ou sportif. À imaginer le pire et qu’il eût par goût de la crapule, glissé au ruisseau, il méritait au moins de finir réséda sur le zinc d’un bistrot…
Palmier, cactus, réséda. Il n’en est rien, il n’y a rien, il n’y a personne, il n’y a toujours pas Krim.
« Krim, Krim », on vous appelle. Une voix creuse dans un paysage vide. Sans écho, des pentes dévalent jusque dans la vallée du Rhône. Chemin de retour à la vie, paraît-il, cette vallée. Un train siffle, file vers l’Italie. Au fait, Espéranza est à Rome. Dans le voisinage du Vatican, elle ne manque jamais de se sentir toujours d’humeur à forger des âmes. En vérité, une Monte Putina de mère voudrait toujours avoir son gringalet sous la main et qu’il soit tordu, fondu au feu de sa volonté, la colonne vertébrale plus molle que moelle hors du sureau. Oui, le mettre en assez piteux état pour qu’il accepte d’entrer dans les ordres. Elle n’a pas de plus cher désir. Et alors, elle ne serait pas longue à lui faire coiffer la tiare. Pape, voilà une situation d’avenir. Mère de pape, ce n’est pas mal non plus, surtout si l’on s’arrange pour multiplier par des possessions européennes ou même, à la rigueur, extra-européennes, les dérisoires États pontificaux. Augusta n’aurait qu’à se dépêcher de nous dégoter des petites colonies bien pépères. Donnant, donnant. Une fois le gringalet assis sur le trône de saint Pierre, si Augusta s’occupe de lui, Espéranza jure sur la sainte croix de fournir l’armée paneuropéenne en autels portatifs pour prêtres-soldats. Le modèle est déjà dessiné. Par un polytechnicien, s’il vous plaît. Ce sera léger, joli, portatif et pliant. Le tabernacle servira aussi d’arsenal, avec juste la place pour le saint ciboire, les hosties et un bijou de petite mitrailleuse dont MM. les aumôniers pourront user sans cesser de dire la messe…
Mais Espéranza peut rêver à Rome.
Ici, en Suisse, il y a Krim.
Celui dont l’enfance s’était juré de l’aimer toute une vie, soudain, se demande s’il ne s’est pas menti. Qu’aura-t-il à lui dire, entre ces murs ? Ripolin blanc. La couleur ne peut naître que de la couleur. L’espace oppose un refus catégorique à toute tentation d’infini. Miser sur le temps ? Il faut d’abord aller y voir.
Aller voir Krim pour exaspérer sa Monte Putina de mère.
†††
Une femme décharnée le reçoit.
À la débâcle qui a vidé, de sa chair, le corps, de son charme, le visage, seul le regard a résisté.
Mais comment accepter que la plus émouvante des figures soit devenue, aujourd’hui, cet écrin de peau fanée, où sont posés, toujours égaux à eux-mêmes, les yeux qui ensorcelèrent une lointaine enfance.
Krim fait des projets. Elle va partir pour le Midi, écrire ses mémoires. Qu’il lui reste un filet de voix, rien qu’un filet, et elle trouvera toujours le moyen de vendre sa salade. D’ailleurs, elle n’est pas encore aphone. Elle va chanter, elle va chanter ses succès d’avant-guerre. Elle quitte sa chaise longue, s’appuie au mur pour ne point inutilement dépenser des forces à se soutenir. Elle ne doit rien gaspiller car, sans toute son énergie, elle n’arriverait certes point à remonter de ces notes basses, rauques, qui donnent leur fatalité à ses chansons. Mais sa volonté ne suffit point à consolider les tissus trop fragiles pour résister à la passion des mots, à la violence du ton. Il lui faut s’arrêter dès le second couplet. Elle porte son mouchoir à sa bouche, l’en retire taché de rouge, et le gringalet qui, des années et des années, s’est cru vampire, ne boit pas à ses lèvres le sang dont il avait soif. Il se sauve, court chercher l’infirmière. On fait une piqûre à Krim. Le gringalet rentre chez lui, se couche. Par sa fenêtre ouverte sur la nuit, entre une chanson qui monte d’une autre fenêtre ouverte sur la même nuit : Mon soleil, c’est les becs de gaz.
Krim a demandé qu’on mette au gramophone la rengaine dont elle n’a plus la force. Mots sans lèvres, lèvres sans mots. Le gringalet ferme les yeux. Une à une et à jamais, derrière ses paupières, s’éteignent les dernières de ces petites lueurs qui tremblotent au coin des rues les plus désespérées pour l’ultime consolation des créatures fourbues. Pas plus de soleil que de becs de gaz. Il fait un de ces froids sur la planète. Les étoiles ? De la littérature. La lune ? De la méchanceté. Il grelotte. Un désenchanté de son acabit ne devrait tout de même pas en être à une obscurité près. Tout s’est éteint. Et puis après ? Tout doit s’éteindre. La voix de Krim comme le reste. Il n’y a vraiment pas de quoi se mettre dans cet état. Elle fut, non celle qu’il aima, mais celle qui l’empêcha d’en aimer d’autres. Désormais, à quel corps demander, chemin faisant, son plaisir ? Les personnes, les sexes ? Inutile de scruter leur méli-mélo, d’essayer de s’y reconnaître. Libre à d’autres de se payer de ressemblance, de s’arrêter à chaque à peu près, de vouloir partout des oasis. Il ne va pas, lui, s’obstiner à la recherche de la perfection violente dont Krim, avant l’âge de l’amour, avait, à sa médiocrité quotidienne, donné la nostalgie.
Krim, tête trop lourde pour le corps et, dans un visage de Pierrot alcoolique des yeux d’absinthe, des yeux où s’agitent toutes les herbes des jardins fous. Ces touffes, nulle clôture ne les protège. La mort aura donc bientôt fait de les déraciner. Et lui qui a perdu jusqu’au droit d’oubli, demain, sur un univers désolé, il ouvrira sa porte. Du seuil, il se laissera glisser dans la vie, perdre corps et biens, corps et âme, faute de Krim, faute d’une ceinture de sauvetage, les bras que seule elle eût pu lui lancer.
q