Chapitre 6 POÉTESSE, ROMANCIÈRE, ET COUPLE TRANSATLANTIQUE
Bien qu’il ne lui en eût pas écrit un mot, Espéranza n’ignora pas longtemps la visite de son fils à Krim. Aussi, avant que son fils ne l’eût rejointe dans le Midi où elle savait que la chanteuse exécrée allait venir s’installer pour y mourir, parce qu’un clou chasse l’autre, elle se mit en tête de marier le gringalet à Synovie, la poétesse catholique.
Au cours du démoralisant été 1932, Espéranza n’a pas été fâchée de lire des poèmes qui la reposent enfin de toutes les excentricités dont, vingt années durant, elle a dû subir la mode. On peut être à la bonne franquette et avoir de très sages opinions littéraires. La duchesse de Monte Putina sait rire, mais d’un rire qui n’exclut point le sérieux de la pensée. Et qu’une jeunesse plus ou moins faisandée n’essaie pas de l’attendrir. Elle est de l’avis de Mauriac : À toutes les époques, il y eut parmi les débutants des réfractaires et des ennemis des lois ; seulement ces jeunes furieux, non certes flattés, encensés comme ceux d’après-guerre, mais conseillés, dirigés, dominés par le prestige du talent et de la gloire, guérissaient vite de la maladie que subissent tous les chiots.
Espéranza qui, lors de son mariage, est passée du néo-Louis XVI au cubisme qu’elle se flatte, du reste, d’avoir dompté, adapté aux nobles fins d’un salon ducal, mérite, de ce fait, sinon d’être félicitée comme pionnière, du moins de ne jamais s’entendre traiter de rétrograde. Elle a le sens du moderne, comme, sans jamais perdre celui du classique, elle a eu, tour à tour, celui de la gouaille populacière méridionale et irrésistible, puis du médiéval, enfin du distingué. Elle n’en a que plus de droits à condamner les chiots et leur maladie. Elle fait bloc avec ceux qui, dans l’écriture, la peinture, la musique n’acceptent plus ces innovations désagrégatrices d’un monde où les danseuses, chanteuses de Southampton, en veine de respectabilité et de noblesse ont eu un tel mal à trouver leur place au soleil et à la garder.
Primerose, bien qu’elle soit devenue Lady, quasi sans coup férir, n’en partage pas moins l’avis d’Espéranza. Aussi, lorsque la duchesse de Monte Putina lui eut parlé de l’article de Mauriac et cité, de mémoire, la phrase en question, plus que jamais décidée à ne point laisser en friche son don des à peu près scatologiques, elle s’écria : « Les chiots aux chiottes. » Espéranza n’a d’ailleurs point manqué de resservir ce bon mot qu’elle attribue, selon l’effet sur les auditeurs, soit à elle-même, soit à Léon Daudet.
Synovie, dont les Épanchements constituent la synthèse, qu’on croyait impossible, du classique et du romantisme, Synovie ne pouvait donc qu’être protégée par l’une et l’autre de ces dames. De nature exquise, avec la modestie des grands talents et des belles intelligences, la poétesse remercie le ciel et constate : « J’ai œuvré un bon moment. » Synovie est à la mode. À la mode régionaliste, une mode qui lui donne à la fois son climat moral et son style vestimentaire. Lauréate de l’Académie des Jeux Floraux, couronnée du rameau d’olivier qui, ma foi, ne va pas trop mal avec sa robe taillée dans la toile à carreaux dont on fait les nappes des hostelleries, Synovie saute de Toulouse à Maillane où les félibres sont on ne peut plus fiers de la recevoir. Elle y va de son petit sonnet à Mistral, fait une entrée sensationnelle dans la ville d’Arles, puis, parce qu’elle sait marcher avec son temps, pousse jusqu’à Juan-les-Pins.
Aux Épanchements, Mauriac a consacré un article aussi décisif que Barrès jadis à son premier livre : « Les mains jointes ». D’ailleurs, s’il admire la poétesse, il vénère une compatriote dans la personne de Synovie, bordelaise de naissance, et non de style cèpe à l’ail, mais d’un genre très strict, c’est-à-dire cultivée, experte à la délectation morose et incapable de sortir sans gants ou sans bas, même en plein été sur la côte d’Azur, ce qui n’a pas été sans lui valoir surcroît d’affection de la part d’Espéranza, d’Augusta, de Primerose. Une commune et indivise peur de la congestion interdit à ces trois grandes dames de se mettre nues au soleil, parmi une foule, dont le laisser-aller et l’impudeur, – qu’elles condamnent à grands cris, – ne sont cependant point sans hanter leurs rêves de réminiscences byzantines, à grands déploiements de peaux bronzées.
Dix minutes de conversation avec Synovie ont suffi à Espéranza pour déclarer : « Cette poétesse voilà ce qu’il faut à mon gringalet. S’il ne veut pas entrer dans les ordres, qu’il épouse au moins une femme bien pensante et capable de lui apprendre à faire des vers qui riment. Un recueil d’alexandrins d’inspiration catholique signés Wenceslas de Saint-Gobain, ça n’est déjà pas si mal. Et même si le duc, mon époux se refuse à l’adopter, il aura un nom et une œuvre qui lui permettront d’entrer à l’Académie. J’en fais mon affaire… »
Et, toujours attentive aux leçons de Mauriac, Espéranza se rappelle que dans son magistral article intitulé la génération sans maître, cet auteur écrit : À aucune époque on n’eut, comme aujourd’hui, le culte de l’homme arrivé, de la valeur sûre. Dix ans d’avance, on flagorne le futur académicien et on escompte son suffrage pour 1950. Elle ne se le fera pas dire deux fois. Elle va de boutique en boutique, choisit une cravate pour le romancier, des fruits confits pour sa femme, et des trottinettes pour les bébés.
Synovie n’a rien d’une mauviette. On peut même dire qu’elle porte beau. Le visage est noble, d’une régularité qui pourrait à la longue, risquer de devenir ennuyeuse, si un strabisme opportun n’ajoutait sa petite touche romantique.
La famille de Synovie était assez pénétrée des principes évangéliques pour se rappeler que la main droite doit ignorer ce que donne la main gauche. Aussi les siens virent-ils une délicate intention de la Providence dans l’irrégularité de son regard. Les couventines, ses compagnes, ne partagèrent malheureusement point cette opinion et ne cessèrent de persécuter la petite loucheuse, assez maligne pour tirer parti de sa disgrâce, surveiller ses camarades et rapporter aux sœurs ce qu’elle avait pu voir de côté, sans que nulle des enfants à vision normale se fût doutée qu’elle vît.
Plus tard, la future poétesse, quand elle eut atteint l’âge de se marier, eut beau baisser les paupières, lever le petit doigt, se tenir sur son quant-à-soi, c’est-à-dire ne jamais se laisser aller jusqu’à toucher le dossier des chaises et jouer du piano sans regarder la musique, il n’y eut pas un chien coiffé pour vouloir d’elle. Sa mère, une maîtresse femme, s’impatientait de la voir rester en carafe. Alors un jour qu’on présentait un jeune homme, la vieille dame eut une idée. On était venu de Bordeaux à la campagne chez des amis pour rencontrer le prétendant. La jeune personne, à la descente du train, reçut donc l’ordre de se plaindre d’avoir une escarbille dans l’œil. Le truc réussit à merveille. Le fiancé, un ingénieur, mais un bébé dès qu’il ne s’agissait plus de chiffres ou d’inventions, n’y voit que du feu. La maîtresse femme lui fait l’honneur de lui accorder la main de sa fille. Il peut être fier, heureux comme un roi. Louis XIV a bien aimé une bamban. Donc la noce a lieu. Le ménage marche bien. Hélas ! il ne manque jamais de méchantes langues pour s’en prendre au bonheur des autres. Quelqu’un va révéler, un jour, à l’ingénieur que sa femme louche. Il a sa dignité cet homme. Il n’aime pas se dire qu’on l’a floué. Alors, rentré chez lui, il mène un beau sabbat. Il casse toute la vaisselle, fait ses besoins dans le piano conjugal, annonce qu’il va partir pour le Kamtchamka et après un tonitruant « au revoir, Madame Escarbille dans l’œil » s’enferme dans sa chambre où il prépare ses valises, tandis que la pauvre Escarbille dans l’œil décide de mettre fin à ses jours, descend au jardin cueillir une fleur de magnolia dont elle espère le parfum mortel.
À l’aube, le mari qui descend avec son bagage pour ne plus jamais revenir la trouve étendue sur la pelouse. Parce que la fleur de magnolia n’est plus sur la branche où il avait coutume de l’admirer, il se traite d’assassin, et remonte à ses appartements et, résolu à s’infliger une peine quasi talionesque, détache une ampoule électrique, non pour la renifler mais bel et bien pour l’avaler.
On peut loucher et avoir une bonne carcasse. La jeune femme simplement endormie triomphe des émanations prétendues meurtrières de la fleur de magnolia, tandis que le verre pilé dans les boyaux de l’ingénieur ne pardonne point. Veuve, Escarbille dans l’œil sous un pseudonyme élégiaque tâte des consolations poétiques. Dès ses premiers essais, un poète catholique et un abbé académicien, amoureux tous deux du Béarn, la pressent de venir s’installer dans le département des Basses-Pyrénées. Elle se rend à leurs prières, se fixe à Pau, où sa vie se fût écoulée tout entière dans la plus grande paix, si, aux courses, un jour qu’elle était grimpée sur une chaise, pour mieux voir, sa robe n’eût été soulevée par un vent inattendu et si indiscret que la malheureuse, d’une voix à fendre l’âme interrogea : « Aurait-on vu mon hirondelle ? »
Curieuse réminiscence de Paul Claudel, de l’oiseau noir dans le soleil levant. Mais ni l’heure, ni le lieu, ne justifiaient cette évocation. C’était l’ouest, le crépuscule. Le scandale était venu sous forme d’une chose à plumes qui, du noir, allait passer au blanc.
Dans les plus beaux jardins du Béarn, Synovie devait en effet rencontrer, le lendemain, un cygne. Vierge et vivace, selon la définition mallarméenne, ce qui n’était certes point pour déplaire à notre grande lyrique, corseté comme un officier de cavalerie contemporain du général Boulanger, chaussé de vieilles bottines à élastique, du meilleur style symbolard, ce cygne, très littéraire, aimait à quitter ses eaux pour des petites promenades dans l’allée Maurice-Barrès. Un jour, Synovie l’aperçoit juché sur le marchepied d’une auto à conduite intérieure. « Conduite intérieure, vie intérieure, c’est tout un », pense la poétesse et, ravie du symbole, elle sourit à l’oiseau, l’appelle. Il ne fera pas répéter deux fois l’invitation. Il ne demande qu’à prendre pour Léda cette inspirée, glisse sa tête parmi ses jupes et, son long cou dressé sous le cotillon, se met à lui becqueter l’hirondelle. Synovie se sauve en hurlant, poursuivie par l’indiscret non moins vivace, certes, que vierge. Par bonheur, l’abbé académicien se trouve à passer. Il la reçoit dans ses bras, la défend, chasse le malotru à coups de parapluie. Synovie regagne alors sa demeure au bras de son sauveur qui, après quelques considérations préliminaires sur Racine à Uzès, la conjure de se rappeler que la poésie pure doit finir en prière. Il l’exhorte donc à désincarner une inspiration que le lyrisme des Épanchements risquerait d’entraîner dans des voies périlleuses pour une âme chrétienne.
Synovie proteste de ses bonnes intentions. Elle est catholique, apostolique et romaine. L’abbé en convient, mais, justement, parce qu’elle n’a rien d’une farceuse, il attend beaucoup de l’influence pacificatrice, purificatrice, résignatrice, rédemptrice, que cette rimeuse à chaste matrice peut avoir sur une époque où l’inquiétude prend la forme féroce voire diabolique de l’humour. Il pourrait citer mille romans, essais… Synovie veut des titres. L’abbé dit simplement « Bubu » et notre bonne chrétienne qui trouve qu’il a parlé assez pour mourir de soif et demander à boire par onomatopée, l’invite à monter chez elle prendre un verre. Le saint homme rit du quiproquo et précise 1 : « Bubu roi, de Charles Jarry, ou Ubu de Montparnasse, d’Alfred-Louis Philippe, me semblent, ma chère fille, les types mêmes d’ouvrages à ne point regarder. D’après ce que j’en sais, par ouï-dire, bien entendu, car je ne me risque pas à de pareilles lectures, le premier se moque sans décence, des institutions les plus dignes de respect, tandis que le second a été écrit à la gloire d’une pécheresse qui, au lieu de se convertir, telle notre sainte Marie-Madeleine, offre à Dieu juste une prière de rien du tout, entre deux promenades, dont mieux vaut ne point préciser le but… »
Ces propos et les méditations qui les suivirent décidèrent Synovie à compenser un magistral poème sur Marie l’Égyptienne. Or de même que la sainte, pour des fins chrétiennes, accepta de subir l’étreinte d’un bachelier, ainsi quand elle eut appris qu’Espéranza comptait sur son prestige de poétesse lauréate des jeux floraux pour imposer un amour rédempteur, elle se déclara prête à forniquer avec le gringalet. Mais la pauvre duchesse de Monte Putina n’était pas au bout de ses peines, car son fils, de plus en plus décidé à la narguer, dédaigna la poétesse qu’elle lui avait choisie, pour se précipiter dans les bras d’une prosatrice, Marie Torchon, romancière populiste, comme son nom l’indique.
Marie Torchon fait la paneuropéenne. On n’a pas oublié qu’elle a offert un thé d’honneur à Augusta. « Méfions-nous de cette jacobine », insinue la Monte Putina, qui, duchesse, ne s’est point contentée d’adopter les vues d’une archiduchesse sur le jacobinisme, mais, – afin que le produit des titres par les principes monteputinesques soit égal au produit des titres par les principes habsbourgeois, – les a archi-adoptés.
Augusta est trop bonne et ne veut rien écouter de ce qu’on lui donne à entendre.
En attendant, plutôt que de voir son fils tourner autour de Marie Torchon qui se porte comme un charme, Espéranza eût préféré qu’il demeurât amoureux de Krim. Au moins, cette moribonde ne l’eût pas gênée longtemps. Mais cette Krim, quelle bourrique ! Espéranza a beau la flatter, la cajoler, elle est décidée à ne rien faire pour rallumer dans le gringalet la flamme qui fut celle de l’enfant séduisant, puis de Rub dub dub. Krim n’a d’yeux (et ses yeux sont immenses) que pour les très jeunes, très beaux, très vigoureux garçons. Espéranza entend ne pas en être pour ses frais de feintes gentillesses. Elle a jadis fort bien su, par charité, humilier Opale. Elle va s’arranger à ce que Krim meure en chantant pour elle. Et ce ne sera guère difficile. Krim n’a que des dettes ; les huissiers la poursuivent. Alors, quoique sa voix, ses forces la trahissent, elle doit accepter les chances qu’on lui donne de gagner trois sous. Espéranza se frotte les mains, sourit, n’a cessé de se frotter les mains, de sourire dans l’auto où elle s’est assise entre son paisible duc et sa victime, Krim, son fils sur le strapontin, donc assez petit pour sembler à genoux devant elle. Elle a fait des efforts surhumains pour ne point abandonner cette expression béate quand elle a eu aperçu, à la porte de lady Primerose, la petite auto de Marie Torchon et, simultanément, Synovie qui, très économe, a pris l’autobus et marché depuis la station sous un soleil tel qu’on a peur de voir l’un des torrents de sueur qui lui coulent de chaque côté du nez emporter celui de ses yeux qui va toujours à la dérive. Marie Torchon, au contraire, apparaît (l’image est d’elle-même) propre comme un haricot sec, toute pimpante dans un pyjama dont la coupe et la matière, d’inspiration populiste, décident Espéranza à bougonner : « Salope en salopette. »
L’héritier des lords Sussex, le front barré d’une mèche blonde, cravaté de rose mourant, vêtu de jersey de soie émeraude et chaussé de sandales en cuir mauve, prépare des cocktails. Synovie qui meurt de soif se précipite sur le capiteux breuvage. Elle pousse un cri, laisse tout tomber. Elle explique : « Une araignée. » Marie Torchon la menace : « Araignée du matin, chagrin », puis, parce qu’elle ne néglige jamais les occasions de faire sa cour aux puissants de ce monde, cette damnée se tourne vers le prince des journalistes dont la feuille paraît au milieu de l’après-midi et, avec une révérence, lui susurre : « Oui, mais journal du soir, espoir. » C’est un compliment bien placé, et Espéranza enrage de voir le maître de l’opinion répondre par l’éloge du dernier livre de la romancière : Totoche des Batignolles.
« Enfin, de l’art français, du bon, du meilleur. Nos chers petits soldats n’auront pas en vain répandu leur sang. Les métèques peuvent toujours essayer de venir avec leurs modes insanes. Grâce à Marie Torchon, nous voici désormais tranquilles. Son héroïne, cette chère Totoche, un vrai bouquet tricolore. Comme elle eût fait une bonne mère, de celles qui baptisent leurs filles Joffrette, Fochette. Joffrette, va me chercher ma chaufferette. Fochette, où as-tu mis ma fourchette ? Que c’eût été charmant ! Hélas, le fiancé de Totoche a trouvé une mort héroïque dans l’usine où il travaillait à la fabrication des gaz asphyxiants, car la paix comme la guerre compte aussi ses glorieux morts pour la patrie. L’enterrement du fiancé de Totoche, quelle fresque ! Et le cimetière, quelle page d’anthologie ! Totoche, après avoir affirmé que la révolte est le propre des faibles, Totoche, dans une admirable prosopopée, dénonce à l’Europe, du haut du Père-Lachaise, les dangers du communisme, du pacifisme. Certains critiques ont dit, et notre chère Marie Torchon a laissé dire, que sa Totoche était paneuropéenne. En tout cas, si Totoche s’adresse à toute l’Europe, il ne s’ensuit certes pas qu’elle veuille annuler les dettes de l’Allemagne.
« Non, la vaillante Totoche n’est point pour la revision du traité de Versailles. Au contraire, elle rappelle chacun à son devoir et, face à la tombe encore béante, elle adjure son jeune frère de s’engager puisque nous n’aurons pas, elle le sent, trop de forces à opposer aux périls extérieurs et intérieurs, si l’on veut sauver le capitalisme. »
Pendant la péroraison du prince des journalistes est arrivé un jeune couple américain d’aspect très « fait en série », sans rien d’insolite dans leur double fraîcheur qu’un volumineux pansement de bandes de crêpe Velpeau, du poignet au coude droit de la femme. Depuis des semaines, le mari promettait un acte gratuit. La nuit dernière, il a pensé que le temps en était venu. Il a offert mille francs au barman du casino pour rester avec eux toute la nuit. Le barman accepte et, marché conclu, ils partent tous les trois en auto, s’arrêtent à l’orée d’une forêt où les Américains demandent à leur compagnon de se dévêtir. Ce dernier, une fois nu, est attaché à un arbre. L’Américain sort une scie de sa voiture et annonce au ligoté qu’il va le couper en morceaux. Et, pour lui prouver que c’est sérieux, il s’attaque à un arbre, détaille quelques branches, puis s’approche en grinçant des dents. Le barman, un petit Italien d’ordinaire assez faraud, malgré son aptitude au commerce charnel, trouve que le jeu va un peu loin et, pour ne point voir la suite du travail dont il va être l’objet, la matière, il aime mieux s’évanouir. Revenu à lui, le bonhomme sera stupéfait de constater que nul membre ne manque à l’appel. Il est seul, mais entier, un billet de 1000 francs entre les doigts du pied gauche.
Quant au couple américain, rentré à la maison, il téléphone la grande nouvelle aux amis et connaissances.
« Mille francs, bien cher pour un acte gratuit », ne put, d’ailleurs, s’empêcher d’objecter le dernier des lords Sussex d’une voix où, malgré la douceur naturelle et la bonne éducation, grondait toute la colère d’un réveil en sursaut.
À cette objection, le jeune Américain perd de sa superbe. Il se gratte la tête et, très vite, sa détresse s’avère contagieuse à sa femme. C’est bientôt un désespoir total et indivis. Pour se consoler, ils n’ont plus qu’à s’envoyer de petits coups ravigoteurs si bien que, voulant, à l’aube, préparer les toasts du breakfast, elle, d’un couteau décidé, entame son bras que le soleil a cuit et hurle : « Jimmy, Jimmy, le pain qui saigne. » D’où ce paquet de linges qui constitue le plus opaque d’un vêtement, dont le reste n’est que voiles et transparences.
Jim se sent coupable de tous les malheurs et surtout s’accuse du retard au déjeuner si important de lady Primerose. À la fois parce que le souvenir de sa nuit l’obsède et pour se poser aux yeux de l’assistance, puisque la conversation tourne autour des problèmes moraux, il interroge :
« L’acte gratuit est-il une perversion ? »
« Sachez, lui répond le prince des journalistes, sachez, jeune homme, que gratuit, pas plus qu’impossible, n’est français. »
Jim ouvre des yeux grands à croire qu’il va pleurer.
« En France, lui explique-t-on, il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais rien de gratuit. Je dis et répète que l’Allemagne se trompe lourdement qui croit que ses dettes finiront par se volatiliser. Je suis étonné, peiné même, d’entendre un ex-allié, un jeune frère américain, parler d’acte gratuit. Expliquez-vous. »
Terrifié par cette mise en demeure, Jim n’ose désobéir. Il raconte son exploit de la nuit précédente, en le mettant sur le compte d’un autre couple, bien entendu.
« Mais ce couple venait, lui aussi, d’Amérique ? », interroge le prince des journalistes.
« – Oui.
« – Alors, vous pourrez dire à vos compatriotes que je ne les félicite guère. À se conduire ainsi, ils m’apparaissent bien peu dignes de leur grande patrie, celle des Washington, des Franklin, des Lindbergh…
« … et bien peu dignes aussi de Paneuropa », lance, à tout hasard, Marie Torchon, avec un sourire à l’adresse d’Augusta.
Mais la duchesse de Monte Putina tient à couper l’herbe sous le pied de l’intrigante. Elle martèle une phrase qui condamne et l’hystérie de la nouvelle Amérique et l’arrivisme de certaines prosatrices. Elle devient un vrai Juvénal, notre Espéranza. Bien entendu, elle n’use de la satire qu’à des fins moralisatrices, et, de même que les porcs happés par certaines machines en ressortent à l’état de jambon et viande de conserve, ainsi la divine lady constate que les liqueurs séminales lappées par sa collègue en putasserie passée et aristocratie présente prennent leur essor sous forme d’austères conclusions. Elle-même, la marquise of Sussex, elle sent d’intransigeantes maximes prêtes à s’envoler de tous ses orifices. Le prince des journalistes ne demande qu’à les cueillir à l’orée de tous ses sphincters.
Oui, alors qu’aux lèvres bien dessinées de ses contemporaines, il en a si longtemps préféré tant et tant de rudes, parfumées à l’ail et au gros vin, pourquoi aujourd’hui n’a-t-il faim que de la bouche (et pas seulement de la bouche) de la noble Anglaise, cette bouche qu’il rêve onctueuse sous l’épaisse couche de rouge et parfumée de gin, de cointreau et de jus d’orange mélangés ?
Ce désir dont il ne comprend pas la naissance soudaine et la si rapide montée, il aimerait que le lui expliquât ce psychiatre à la mode, titulaire de la chaire de médecine mentale à la Faculté de Paris, donc lui aussi invité de marque, et pour l’instant incliné devant Augusta, elle-même toute heureuse qu’il lui soit présenté car il est l’auteur d’un ouvrage qui fait autorité : Libido et paneuropa.
†††
Un des trop jolis valets annonce enfin que « Madame la marquise est servie ».
La troupe des invités se met en marche pour gagner la table dressée dans le jardin à l’ombre d’un grand pan de mur.
Un ciel sans nuages sert de plafond à cette salle à manger en plein air. La majesté de l’heure est digne d’Espéranza, d’Augusta et de Primerose, – les chères touloupes et guenipes, – de leurs devancières Mme de Maintenon, Mme Roland et George Sand.
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