Chapitre 3
Don Pierre, perdant toute retenue, s’était décidé à une violence. Une nuit, vers trois heures du matin, il s’en alla pour faire sauter la porte de doña Pilar et enlever Carmen. Il avait avec lui deux hommes et se mit à l’œuvre sans beaucoup de précautions, croyant n’avoir affaire qu’à des femmes. Mais il se trompait. Le frère de Carmen, don Juan, était arrivé le soir. Au premier bruit, il se précipita dans le vestibule, et quand l’issue fut ouverte, don Pierre se vit en face de lui.
– Hors d’ici, misérable ! s’écria don Juan avec fureur.
Don Pierre pensa : il faut le persuader doucement ; en tout cas, pas de violence ; c’est son frère !
Mais, avant d’avoir pu ouvrir la bouche, don Juan marcha sur lui, l’épée haute :
– Défends-toi, lui cria-t-il !
Don Pierre se jeta de côté, tira son épée, la cassa en deux, en rejeta les morceaux derrière lui et murmura :
– Contre son sang, jamais !
Alors, le frère, en présence des deux soldats, frappa don Pierre au visage, et, se jetant sur lui, le renversa sur le pavé de la rue.
Le lendemain, tout le monde connut le nouvel attentat, et on jugea don Pierre, non plus seulement comme un débauché de la pire espèce, un assassin, un magistrat prévaricateur, un bourreau de sa charmante femme ; ce fut le dernier des lâches.
La mesure était comble. Les quatre familles intéressées écrivirent à la Cour pour solliciter la déposition, le confinement dans une forteresse, de l’homme convaincu de tant de désordres. Doña Isabelle eut beau supplier ; la requête partit.
Alors don Pierre se dit : si l’on m’arrête, je ne pourrai même plus chercher à la voir.
Il se décida à fuir. Réunir des ressources était impossible. Il n’eût trouvé, à ce moment, personne qui lui voulût rien prêter. Il prit son parti de s’en aller, de se cacher, de vivre comme il pourrait et d’exécuter cette résolution à peu près vers le temps où la réponse de Madrid devait arriver.
Cependant, de leur côté, doña Pilar et Carmen, à demi mortes de frayeur, et ne pouvant toujours garder don Juan auprès d’elles, ne crurent pouvoir mieux employer sa présence qu’en se faisant conduire par lui en Portugal où elles voulaient s’enfuir.
Don Pierre, toujours aux aguets, eut vent de cette résolution. La même nuit, il disparut. Doña Isabelle le fit chercher partout. Ses ennemis, guidés par un tout autre sentiment, multiplièrent également leurs efforts. On ne put le retrouver. Alors la pauvre femme du fugitif tomba malade. L’état où elle se trouvait contribua à accroître ses souffrances, et, malgré les soins qui lui furent prodigués, elle mourut, suppliant les siens de pardonner à son meurtrier ; car, disait-elle, il n’a ni la volonté de mal faire, ni le pouvoir de se soustraire à ce qu’il fait.
Pendant ce temps, don Pierre errait dans les montagnes, sur la route du Portugal, à une vingtaine de lieues d’Alhama. En quelques jours, ses vêtements étaient devenus des haillons ; le peu d’argent qu’il possédait s’épuisa. Il demanda l’aumône. Il passait son temps sur la grande route, guettant le passage des voyageurs, cherchant, au milieu d’eux, Carmen. Un jour, il fut content. Carmen, apparut entre sa mère et son frère ; elle l’aperçut d’abord, debout sur une roche, la considérant avec passion. Elle fit un geste d’effroi, don Juan suivit la direction du regard de la pauvre fille, il vit ce dont elle était épouvantée, coucha en joue son arquebuse, et fit feu. Don Pierre, atteint, tomba, se releva, s’enfuit, et Carmen vit le sang rougir la chemise. Elle cacha son visage dans ses mains en poussant un cri d’angoisse. Mais le malheureux homme eut la force d’échapper. Il ne pouvait être question de le poursuivre à cheval dans les pierreux sentiers où il se traîna.
Le soir, arrivé à une auberge, don Pierre, ayant bandé tant bien que mal sa blessure, entendit des muletiers raconter la mort de sa femme ; on couvrit son nom de malédictions et, ajoutait-on, la Sainte-Hermandad le cherchait. Il se coucha à terre dans un coin et pleura amèrement toute la nuit. Le lendemain, il prit la direction du Portugal, s’arrangeant de façon à ne pas perdre les traces de celle qu’il voulait voir à tout prix.
Les deux dames s’établirent à Cintra. Don Pierre trouva de l’emploi dans une ferme aux environs. Il se cachait le jour ; la nuit, il errait autour de la maison qui renfermait son trésor ; le dimanche, il réussissait quelquefois à apercevoir Carmen à la messe. On ne peut dire que cela le satisfît beaucoup ; pourtant il vivait. Don Pierre de Luna devenu un manœuvre, un homme de la classe la plus abjecte, nourri de pain grossier, couchant sur la paille, vêtu de lambeaux et, qui plus est, se sachant en horreur à tous ceux qui avaient jamais entendu parler de lui, ce don Pierre pouvait-il être un objet d’envie ? Mais encore il vivait, et d’apercevoir Carmen, de loin en loin, suffisait pour qu’il préférât cette misérable existence à toute autre. Cela dura deux ans.
– Deux ans ! murmura Conrad.
– Oui, deux ans ! Un soir, don Pierre, retiré dans de grandes herbes, à moitié caché par un arbre, en face de la maison, vit le frère de Carmen arriver à cheval avec un jeune homme, élégamment vêtu. Quelques serviteurs en livrée les accompagnaient.
Don Pierre frémit. Il en avait sujet. Don Félix de Souza venait de demander la main de Carmen, et l’avait obtenue. C’étaient les fiançailles qu’on allait célébrer. Elles eurent lieu, en effet, pendant que don Pierre s’étant approché ardemment de la porte, apprenait ces détails de la bouche des gens de la maison. Il fut comme étranglé par la douleur, et, bien qu’il tâchât de se contenir, les mouvements de sa physionomie étaient tels, qu’ils appelèrent l’attention. Un des hommes de don Juan reconnut le malheureux, le dénonça à ses camarades ; ceux-ci, à leur tour, avertirent les Portugais ; on se jeta sur lui, on le renversa malgré sa résistance, on le garrotta. Ils coururent prévenir leurs maîtres de la capture.
Don Juan de Menezès et son ami sortirent aussitôt.
– C’est bien lui ! s’écria don Juan, sans daigner adresser une parole au captif. Mais don Félix, considérant don Pierre, lui dit avec hauteur :
– Que veniez-vous chercher ?
– Seulement sa vue, répondit don Pierre, en baissant la tête.
– Ne parlez pas à cet homme ! s’écria don Juan, c’est un assassin, un lâche.
– Non ! c’est un amant comme on n’en connut jamais !
Les deux cavaliers ne répondirent pas et, montant à cheval, ils firent marcher leur prisonnier devant eux. Ils le conduisirent à Lisbonne et le livrèrent au juge de police. Puis, le lendemain, ils se rendirent au palais, où ils racontèrent tout au Roi en demandant le châtiment du coupable, soit qu’on le livrât à la justice espagnole, soit qu’on le déportât dans les présides d’Afrique.
Le Roi, ayant écouté le récit de don Juan, témoigna vouloir mettre fin à l’odieuse persécution dont doña Carmen était victime, et afin que l’affaire ne traînât pas en longueur, il donna l’ordre d’amener à l’instant dans une salle du palais où il se rendit avec la Reine, les seigneurs du Conseil et toute la Cour, les différents personnages participant à cette affaire.
De sorte que, le moment de l’audience arrivé, on vit d’un côté, doña Pilar, Carmen, avec son frère et son fiancé don Félix de l’autre, des soldats entourant don Pierre, celui-ci, pâle, en désordre, les fers aux mains, et tandis que le Roi faisait asseoir les dames et les cavaliers, lui, on le laissa debout comme un malfaiteur.
– Vous êtes, lui dit le Roi d’une voix sévère, vous êtes don Pierre de Luna, de la maison de Benavidès, ancien gouverneur d’Alhama ?
– Je l’étais il y a longtemps, je ne suis plus rien de pareil.
– Qui êtes-vous donc, vous que la honte sépare de vous-même ?
– Je suis un homme dont le chagrin a blanchi les cheveux et détruit la vie.
– Cette jeune fille vous a-t-elle trompé ? Que lui reprochez-vous ?
– Elle m’a toujours détesté, toujours méprisé ; je n’ai pas eu d’elle un regard.
– Votre excuse ?
– J’aime !… Ne me parlez pas davantage, faites-moi emmener…. Non ! vous êtes le Roi, vous pouvez tout ! obtenez d’elle que je puisse seulement la regarder un instant…. et ensuite…. Eh bien ! ensuite, on fera de moi ce qu’on voudra !…
– Quelle impudence ! murmura don Juan.
– Faites retirer (retirez) ce criminel, dit le Roi, il est incorrigible ; demain, on le livrera aux Espagnols.
Les soldats mirent la main sur l’épaule de don Pierre pour le faire marcher. Mais, à ce moment, doña Carmen se leva de son siège. Elle était très-émue, et ses yeux brillaient :
– Sire, dit-elle, je serai la femme de cet homme ! Pour vous, don Félix, je vous remercie de votre attachement ; vous me donniez votre nom, tout le bonheur d’une affection fidèle. Il n’est pas de reconnaissance qui m’acquitte envers vous. Mais vous êtes riche, brillant, gai, heureux, sans remords… vous n’avez pas besoin de moi ; tandis que lui, regardez-le ! C’est une ombre effrayante ! Et ce qui l’a réduit à n’être plus qu’un tel fantôme, c’est son amour pour moi… Sans moi, il mourra… Sans moi, il n’eût pas fait ce qu’il a fait… Venez don Pierre !
Et elle lui tendit les deux mains. Mais don Pierre n’était pas en état de les prendre ; il était tombé évanoui sur le plancher.
Ce fut ainsi qu’Harriet termina son histoire. Elle n’avait pas l’intention sérieuse d’inspirer des espérances folles à Conrad ; elle cherchait seulement à distraire son attention et à le tirer de l’engourdissement où elle le voyait. Elle supposait que, par l’exagération même du récit qu’il venait d’entendre, il reviendrait de lui-même à plus de raison et, dans quelques jours, serait en état d’envisager sa situation d’une manière plus calme.
En tout cas, elle réussit à rendre son ami moins malheureux. Il se prit, à l’exemple de don Pierre, d’une résolution aveugle qui lui valut mieux que son désespoir sans volonté. Ce ne sont pas les faits extérieurs, les impressions positives, heureuses ou funestes qui causent les transports ou les convulsions dont s’affecte une âme amoureuse. Ce sont plutôt ce qu’on pourrait appeler les visions qu’elle se crée à elle-même en son intérieur. Rien ne s’était passé depuis que Conrad avait épuisé l’agonie de larmes si amères versées sous la douce piété d’Harriet ; pourtant il s’était accalmi. Il s’en retourna chez lui, goûtant, avec une sorte de joie, les mille imaginations que l’histoire de don Pierre lui suggérait, et se reconnaissant moins à plaindre qu’il ne l’avait été jusqu’alors dans cette lutte désespérée soutenue pied à pied contre un amour dont il ne pouvait réussir à faire plier la tête.
Il arriva ainsi à sa demeure et entra dans son atelier. Ses dispositions étaient si bonnes, qu’il avait résolu d’écrire ce soir même à son ami, le lieutenant de Schorn, pour lui donner de ses nouvelles, ce qu’il n’avait pas fait encore.
En s’asseyant devant sa table, il vit une lettre. Son cœur battit ; c’était l’écriture de madame Tonska. Elle l’avertissait de son arrivée, lui donnait son adresse, et le priait de venir la voir.
Il n’hésita pas ; il obéit de suite.
– Quoi qu’il arrive, se dit-il, je ne peux pas être plus malheureux. Elle a ma vie, eh bien ! qu’elle la prenne, la ranime ou l’étouffe, elle en est maîtresse.
Sophie le reçut avec la simplicité la plus affectueuse.
– Mon ami, lui dit-elle, je fais mal, peut-être, en vous rappelant à moi, et si j’en avais pu douter jusqu’à ce moment, je le comprendrais à l’expression de votre visage, et je ne me dissimule rien. Je tâcherai d’être bonne et de vous faire souffrir aussi peu que possible. Mais quand on aime, il faut souffrir, le savez-vous ?
– Très-bien, répondit Conrad, et je suis prêt.
– J’ai réfléchi depuis quelques jours, poursuivit Sophie en passant la main sur son front. Je suis dangereuse, et d’autant plus perverse que c’est avec bonne foi. La vérité de ma nature est d’être fausse. Je suis ma première dupe. Mais je voudrais changer. L’honneur et la bonté, dont je ne suis pas dépourvue, réclament depuis des années contre mes mensonges ; et si ma tête est coupable, je crois, je sens que mon cœur l’est beaucoup moins. De toutes les victimes de mon inconstance, aucune n’a tant souffert que vous, j’en suis sûre. C’est pour ce motif que je vous ai écrit. Je tâcherai de réparer mes torts, en étant la meilleure des amies. Ne me demandez rien de plus, n’exigez rien au delà, et alors, vous pourrez, Conrad, vous pourrez me donner du calme, du repos, l’estime de moi-même. Je vous devrai tout. Voulez-vous de ce marché ?
– Je veux ce que vous voudrez. Laissez-moi seulement vous rappeler un point. Pourquoi suis-je à Florence ? C’est que le prince m’a envoyé loin de vous. Je ne saurais le tromper.
La comtesse eut un mauvais sourire ; mais, tout aussitôt, se couvrant les yeux de ses mains, elle rentra en elle-même, réfléchit, prit un parti.
– Vous avez raison, dit-elle ; c’est moi qui avertirai Son Altesse Royale. Revenez demain. J’ai tant à vous dire !
Le lendemain, Conrad était assis vis-à-vis d’elle. Elle lui raconta, sans ménagement pour elle-même, sa scène avec Jean-Théodore, et, cette fois, jugea sainement le dévouement faux qu’elle avait cru ressentir pour son mari, mais qu’elle s’était imposé, et elle finit par sa rencontre avec les Gennevilliers. Dans cette deuxième partie de son récit, il lui revint des bouffées d’ironie dont elle reconnut le méchant caractère.
En finissant, elle mit la main sur celle de son ami, et le regardant avec douceur :
– Assez d’égoïsme, maintenant. Parlez, c’est de vous qu’il s’agit. Travaillez-vous ?
– Peu et mal.
– Il faut travailler beaucoup et bien ! En cela, je vous servirai. Je prétends devenir utile à qui m’aime, puisque je ne peux rien de plus. A dater d’aujourd’hui, confiez-moi ce qui vous touche, vous occupe, vous inquiète. Je serai dans votre vie comme un flambeau d’une douce lumière. Je veux vous devenir nécessaire.
– Eh bien ! dit le pauvre Conrad, que Dieu vous bénisse pour toutes ces paroles et vous rende au centuple votre charité envers moi !
Quand Jean-Théodore reçut la lettre où la comtesse lui rapportait la reprise de ses relations avec le jeune sculpteur, il fut irrité ; l’orgueil offensé du souverain dépassa de beaucoup la déconvenue de l’amant. Pendant plusieurs jours, il se laissa aller à des mouvements de mépris qui confinaient à la haine, mais il ne prit pas de confidents ; il se répéta cette maxime de la sage antiquité : « Tout personnage placé haut doit s’interdire les mouvements vifs. » Il ne dit rien au professeur Lanze ; il ne dit rien à personne. Bientôt un dédain absolu remplaça les brusqueries de la première irritation ; puis sa générosité naturelle, le tour chevaleresque de son imagination achevèrent de lui imposer le calme. Voici un passage de la lettre par laquelle il répondit à madame Tonska :
« En tant que j’en aurais quelque droit, je vous rends donc toute votre liberté à l’un et à l’autre, et souhaite sincèrement que ce soit pour votre bonheur. Je n’en veux point à Conrad. Il a mon amitié entière. Loin de moi l’idée d’être vengé. Je le serai pourtant. Vous ne vous convenez en aucune façon. Plus tard, je vous donnerai les motifs de mon opinion, quand il sera bien évident que mes explications ne sont pas des plaintes. Adieu. »
Pour bien exposer, dépeindre, faire comprendre la vie qui commence entre l’amie et l’amant, il faudrait trouver une comparaison dont l’exactitude laissât peu à désirer. Cette vie ressembla à un paysage des pays du Nord. Une terre froide, humide, tourbeuse, sombre, mais couverte d’un gazon court, vert comme l’émeraude. Des lacs infiniment prolongés, embrassés dans des bois silencieux ; dans ces bois, le feuillage rigide des sapins, les troncs rouges des pins, les masses flexibles, tombantes, argentées, éplorées des bouleaux, de grands chênes, des rochers couverts de mousses et des sentiers perdus. Un ciel bleu et pur, mais si triste ! Un soleil clair, mais si froid ! Des sourires, pourtant, dans toute la nature, de la bonté partout, et partout, comme âme de cette création d’un Dieu souffrant, une inénarrable mélancolie.
Il est fort ordinaire à une femme qui aime ou croit aimer de s’écrier avec attendrissement : Dis-moi tout ce qui te regarde ! Confie-moi tes peines ! Fais que je sois au courant de tes travaux, de tes affaires, de tes soucis ! Je veux être ton amie, ta conseillère et ta sœur ! Rien de plus affectueux que cette ambition ; rien de plus difficile à mettre en œuvre et de plus rare à voir se réaliser. Dans l’homme aimé, il arrive le plus ordinairement qu’on ne s’est épris que de l’amour. On n’a pas écouté ce que dit la musique, on s’est complu uniquement dans les sons qui flattent l’oreille, et du merveilleux opéra que l’on se donne, on goûte surtout le ballet. Pour sortir de cette sphère enchantée et s’aventurer bravement dans le domaine des préoccupations positives de son ami, il faut de la force de caractère, un dévouement réel, un détachement complet de ce qui amuse, et une suite dans les idées que bien peu d’êtres féminins possèdent. Sur vingt femmes, il s’en trouve à peine une seule pour qui l’exclamation si charmante : dis-moi tout ! soit autre chose qu’une jolie phrase. Quelquefois même cette phrase n’est qu’un déguisement. Alors elle a une utilité fatale. Elle sert à masquer l’absence de la tendresse même sous une apparence imposante d’intérêt sérieux. On ne donne pas d’amour, mais on prétend mettre à sa place quelque chose de bien meilleur et de plus digne. C’est de la monnaie de singe. Alors le brevet de cette pension vous est délivré avec solennité, et, après quelques minutes d’attendrissement qui en accompagnent, de toute nécessité, la remise, votre généreuse protectrice se tient libre de toute obligation et ne s’occupe plus autrement de celui qu’elle a confiné dans une situation purement honoraire.
Madame Tonska, tempérament essentiellement rebelle jusqu’alors à toute application suivie, n’était guère préparée à aborder une tâche austère. Cependant elle avait beaucoup de cœur. Elle désirait sincèrement faire du bien à Conrad. Elle avait une horreur profonde des exagérations et des folles recherches d’émotions dans lesquelles elle avait jusqu’alors gaspillé sa vie et compromis sa sincérité. Elle se mit à l’œuvre de tout son cœur, et comprenant très-bien ce qu’elle avait à faire, elle commença à suivre jour par jour, heure par heure, et, pour ainsi dire, pulsation par pulsation, tous les mouvements de la vie morale de son ami ; et celui-ci, qui jamais n’avait été expansif, ni confiant, qui avait toujours repoussé avec un orgueil assez farouche l’idée que le cœur gagnait à s’ouvrir et à déverser son trop-plein dans un autre cœur, Conrad éprouva, avec la joie la plus naïve, non-seulement un soulagement complet de ce qui retombait d’ordinaire de fatigue sur ses forces surmenées, il sentit que relevée, rafraîchie, soutenue, rassérénée, son âme augmentait l’envergure de ses ailes, et, pareille aux êtres mystérieux de l’Apocalypse, rapprochés du Saint des Saints, en ajoutait, aux deux qu’il avait déjà, de nouvelles, plus brillantes de couleur, plus palpitantes et plus fortes.
En peu de temps, Sophie put apprécier la valeur de son œuvre. Conrad, lui, était transfiguré. Ce n’était plus cet homme soupçonneux, susceptible, réservé, cassant, que d’abord elle avait connu ; ce n’était pas davantage cet amant triste, acrimonieux, qu’elle avait eu le temps d’entrevoir. Le bien qu’elle faisait lui apparut grand comme il l’était ; elle aima ce bien qui venait d’elle ; et l’homme qui le recevait et en profitait, elle l’aima de même. Elle n’en fut pas amoureuse ; son être moral était trop endolori par l’existence qu’elle avait menée jusqu’alors pour lui permettre une sensation si vivante, et on a vu que, dans ses pires écarts, elle avait toujours été au-dessus des fantaisies basses. Elle n’aimait donc pas Conrad dans le sens absolu du mot, mais elle commençait à s’attacher à lui, et elle le lui expliqua, et il ne se fit pas d’illusion, il fut triste, et préféra cette tristesse à toutes les joies, et Sophie, à cause de lui et par lui, en voie de se réconcilier avec elle-même, l’écouta quand il lui dit un jour :
– Je remarque que, de tous les sujets d’entretien, celui qui vous entraîne davantage, c’est celui dans lequel vous vous accusez. Vous répétez volontiers, et je suis sûr que vous ne l’avez pas dit qu’à moi : je suis une coquette, prenez garde ! je suis fausse, je suis perfide ; ma nature variable recherche le mal pour le seul plaisir de nuire. – Vous vous êtes ainsi créé une sorte de justification commode de vos inspirations les pires, et même, en définitive, une sorte d’orgueil d’une véracité dont le véritable mérite, à vos yeux, est, sans que vous vous en rendiez bien compte, d’autoriser tous les caprices et tous les écarts.
Je ne crois pas qu’il soit utile de dire à un homme : Fuyez-moi, je suis coquette, je vous ferai mal ! Si cet homme est médiocre, il en conclut seulement que vous lui accordez une coquetterie de plus, et il s’en encourage. S’il vous est réellement attaché, vous le faites souffrir ; mais vous ne l’éloignez pas. Je préférerais que, dans le fond de votre conscience, vous vous répétiez sans cesse : Je suis grande, je suis généreuse, je suis hardie, je suis fière, et étant tout cela, et parce que je le suis, je suis bonne ! C’est mon imagination, ce n’est pas mon cœur qui m’entraîne dans les sentiers tortueux, et, si je veux seulement me rappeler d’employer ce que je sens à ne pas rougir de moi-même, je quitterai tout ce qui me rabaisse. Je n’en ai pas besoin, et toutes les fois que je m’y suis livrée, cela ne m’a menée ni à des folies avilissantes pour lesquelles je n’ai jamais eu de goût, ni à des plaisirs que je ne recherche pas, mais seulement à des impasses où je me suis froissée et meurtrie, retombant sur moi-même et n’éprouvant que l’ennui du vide où je m’étais plongée de gaieté de cœur. Voilà, je crois, ce que vous devriez vous dire, et j’imagine que vous en seriez plus heureuse.
Ces paroles coïncidaient pour madame Tonska avec ses propres réflexions. Il lui sembla que ce langage était la voix même de la Sophie intérieure qui, pour la première fois, saisissait le pouvoir de réclamer tout haut contre celle du dehors. Ce jour-là, quand le sculpteur l’eût laissée seule, elle se trouva dans une disposition d’esprit qu’elle n’avait jamais connue.
Le lendemain, elle confia à son tour à Conrad ce qu’elle éprouvait, et ajouta :
– Une seule chose m’étonne. J’ai l’âme croyante, j’aime Dieu, et il ne m’apparaît nullement en tout ceci. Ce n’est pas à lui que se rapportent les mouvements intérieurs que je ressens. Je me crois, je me sens sur le point de valoir mieux que je ne valais ; mais, pour bien vous expliquer ma pensée, je ne suis pas avertie, par un redoublement quelconque de ferveur ou de piété, que ce soit ce qu’on appelle une conversion.
– Ce n’en est pas une en effet, répondit Conrad. Vous ne devenez pas autre que vous n’étiez. Vous restez vous-même. Vous ne prenez pas des dieux nouveaux, ne les placez pas sur l’autel, brisant les anciens. Seulement, une partie de vous-même, et, j’ose le dire, la meilleure, la vraie, acquiert graduellement l’énergie de plier celle qui l’est moins.
– Ces sortes de prodiges, repartit la comtesse, peuvent arriver, mais non sans une cause déterminante d’une puissance assez grande. Or, je n’éprouve aucune impulsion spéciale. A défaut de religion, il me faudrait l’amour, et je ne vous aime pas.
– Vous ne m’aimez pas ?
– Pas du tout.
Il fit bonne contenance, mais il souffrait. Il se domina pourtant, prit la main de Sophie, et, avec un sourire qu’il voulut rendre gai, il lui demanda :
– Pourtant pas moins qu’il y a un mois ?
– Si, peut-être moins.
Elle accompagna ces mots d’un regard glacé. Conrad devint pâle et se sentit profondément atteint. La comtesse continua :
– Quittez-moi ; je vous fais mal, c’est inutile. Je serais incapable en ce moment de vous donner la moindre consolation.
– Viendrai-je ce soir ?
– Non, je vais au théâtre. Je l’ai promis à la marquise Balbi. Je veux causer avec son frère. Qu’avez-vous ? êtes-vous jaloux ? que prétendez-vous ? dites ? Si vous devenez, tel, je vous en avertis, vous me serez odieux avant longtemps.
Conrad prit son chapeau et se dirigea vers la porte. Là, il s’arrêta, hésita un instant, puis revint vers Sophie et lui tendit la main. Elle lui donna froidement la sienne.
Il partit. La tête lui tournait ; tout l’enchantement avait disparu. Une ou deux fois, il fut sur le point de tomber sur les pavés et se retint aux murailles. Les passants circulaient à côté de lui emportés par un tourbillon ; il ne distinguait rien ; il ne discernait rien, il était comme au milieu d’un monde absolument différent de lui et étranger à ses sens comme à son cerveau. Il rentra, resta accablé pendant plus d’une heure. Il ne pensait pas, il souffrait. Ensuite, il sortit de nouveau, poussé par cet instinct qui porte les malades à changer de place, comme si leur douleur en pouvait diminuer. Il eut l’idée d’entrer au théâtre, mais il n’osa pas ; il eut peur :
– Elle me renvoie, parce qu’elle aime ce jeune homme. Elle l’aime, c’est certain ! je suis sûr qu’elle l’aime ! Elle arrivait peut-être de chez lui ; elle lui avait peut-être donné rendez-vous ; j’en suis convaincu… elle l’aime… Elle est à lui !
Il fit un plan. Ce fut de la surveiller, de la suivre, d’entrer avec elle chez son rival, de les voir dans les bras l’un de l’autre ! Après ?… après ?… quoi ?…
– Elle peut faire ce qu’elle veut, se dit-il, elle ne me doit rien… elle ne m’a jamais trompé.
Il revint sous ses fenêtres. Une heure du matin sonnait à toutes les horloges. Il s’assit sur une borne et resta là, regardant. Un rayon de lumière passait à travers les volets de la chambre à coucher de Sophie.
– Il est là ! Elle l’a gardé !
Une sueur froide l’inondait. Il combina les possibilités, les vraisemblances.
– S’il n’est pas là, se dit-il, elle est chez lui. J’irai voir.
C’était assez loin. La pluie tombait à torrents. Il était épuisé de fatigue. Il y alla pourtant. Arrivé devant la maison, il n’aperçut de lumière nulle part.
– Ils auront tout éteint pour ne pas se trahir, pensa-t-il.
Quant à être assuré qu’elle était là, il l’était. Il les voyait, il lisait dans leurs yeux ; il entendait leur propos, et comptait leurs baisers.
Tout à coup, la porte de la maison s’ouvrit. Un homme et une femme sortirent, se donnant le bras.
– Les voilà ! pensa-t-il ! Les voilà ! J’ai bien fait de venir ! Je vais les tuer ! Je n’en ai peut-être pas le droit ; c’est égal, je les tuerai !
Il s’avança rapidement et se trouva en face de deux inconnus qui le regardèrent avec surprise. Il passa et retourna chez lui machinalement.
En entrant dans sa chambre, il trouva une lettre. Elle était de Sophie et datée de onze heures du soir.
« Je ne suis pas allée au théâtre. J’ai eu tort avec vous. Je m’en repens. Venez demain matin. Si je n’ai pas d’amour, j’ai du moins beaucoup de tendresse. Ne soyez pas malheureux, venez !
« S. »
Tous les fantômes s’évanouirent. Il y a de tels hommes, pas beaucoup, heureusement, dont l’existence est comme un fil terminé par un crochet. Ce crochet s’attache aux mains d’une femme ; ils vivent et ils meurent selon ce qu’elle décide.
Sophie dit au pauvre Conrad :
– Comprenez bien les choses, et aidez-moi. Je n’ai jamais aimé ; on m’a dit que j’en étais incapable ; je le crois. Ce n’est pas pour vous, c’est pour moi que je tente cette épreuve de renoncer à mes habitudes. Si je peux vivre à côté de vous, être à votre égard une amie utile, ferme, désintéressée, je serai sauvée, je le crois, et la bonne partie de moi-même, comme vous le dites, prendra la haute main sur la mauvaise. Mais, Conrad, il ne faut pas s’attendre à ce qu’une pareille transformation s’achève en un jour. Je vous causerai souvent des chagrins, et, je vous le déclare, peut-être, à la fin, serai-je forcée de vous quitter, reconnaissant l’impossibilité de réussir. Soyez patient, soyez indulgent ; pensez que chaque fois que je serai dure pour vous, c’est que je le serai pour moi. Je vous ai préféré au prince ; n’est-ce pas quelque chose ? Vous avez mon affection ; je vous jure que je ne désire rien tant que de la voir durer.
– Mais de l’amour, Sophie, de l’amour !
– Ah ! pour cela, nous en sommes si loin !…
Elle lui serra la main, et le regarda d’un air si bon qu’il baissa la tête et répondit :
– Je vous adore, faites de moi ce que vous voudrez.
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