Chapitre 2
– Puisque vous désirez le savoir, mademoiselle, dit Conrad à Harriet, ce que j’ai commencé ce matin, c’est une statue d’Ossian.
– Vraiment ? Pourquoi prendre un pareil sujet ? Ossian n’est plus guère à la mode.
– Il m’importe peu. Je conçois que la forme de ses poëmes ait vieilli et que leur phraséologie semble désormais caduque. Mais le personnage me charme.
– Quoi ! un homme de nuages ?
– De nuages, sans doute, et de nuages du couchant ! Ne voyez-vous pas ce cœur malheureux, rempli de l’image des héros et des temps qui ne sont plus, rempli de piété pour un passé qui s’efface ; poursuivant d’un regard triste et d’une affection douloureuse un soleil déjà pâli et qui va s’éteindre au sein des flots méchants d’une mer impitoyable ? Ne lui trouvez-vous pas toute la noblesse, toute la grandeur de l’invincible fidélité ? Il aime et il perd tout ; il aime et il va rester seul ! Il aime et il n’oubliera jamais ! Il aime et il ne s’attachera pas à ce qui triomphe ! Il aime et il ne veut rien savoir des qualités, des vertus, des mérites, des grâces, des séductions de ce qui va régner, parce que le nouveau maître aura pris la place de celui qu’il a servi ! Il aime enfin et il mourra aimant toujours ! Pour le moins, une telle nature intéressera un petit nombre d’élus, et c’est à ceux-là que je parle. Je ne me représente pas le poëte de Fingal comme un vieillard ; la vieillesse est froide, et n’ayant plus longtemps à vivre, ne s’occupe qu’à disputer aux doigts de la mort déjà étendus sur elle les fils épars d’une existence brisée et qu’elle va trancher tout à l’heure. J’en ferai un homme dans la force de l’âge, ayant encore beaucoup à souffrir, le sachant, l’acceptant, et inébranlable.
Harriet regarda Conrad. Elle frissonna au souvenir de son propre passé.
– Vous souffrez ? lui dit-elle.
Il avait parlé sans dessein. Il resta surpris lui-même des paroles sorties de sa bouche et de la chaleur qu’il y avait mise, et, par un effet naturel, pour les avoir prononcées comme pour les avoir pensées, il se trouva désarmé. La fougue de ses chagrins s’emparant de lui le bouleversa. Pâle, indécis, il appuya ses coudes sur la table, et regardant Harriet avec une expression que celle-ci ne lui avait jamais vue, mais qu’elle comprit d’abord :
– Vous êtes, lui dit-il, la fiancée de Nore. Voulez-vous faire pour moi ce que la sœur la plus noble, la plus vénérée pourrait faire ?
– Si je le puis, de suite !
– Faites-moi pleurer ; je ne sais pas pleurer. Depuis des semaines, depuis des mois, il me semble que si je pouvais réussir à tirer de mon sein un torrent de larmes, ces larmes brûlantes, amères, sanglantes, une fois sorties, je guérirais.
– Que dites-vous là, mon ami ? s’écria Harriet. Elle fut envahie par la pitié la plus vraie et désira pouvoir consoler celui qui était là devant elle. Il suffit d’un pareil instinct, d’un tel mouvement, même lorsqu’il ne s’exprime que d’une manière imparfaite, pour agir sur un être misérable. Conrad sentit planer cette commisération bienfaisante, et lorsque Harriet lui prit la main, les larmes commencèrent à couler lentement sur son visage, grosses, troublées ; mais au lieu de lui faire du bien, cela ne servit qu’à accroître l’intensité de sa douleur. Il en arriva au point de ne pouvoir plus se maîtriser. Jusqu’alors il l’avait fait, ses forces y avaient suffi à peine, mais enfin elles y avaient suffi. Il avait toujours eu dans la pensée cette vision : Si je pleure, l’angoisse constante qui me serre la gorge, qui m’étouffe, cessera. Les griffes qui me labourent le cerveau s’arrêteront. Toute cette agonie ne provient que des larmes qui ne veulent pas sortir. Et il ajoutait : Elles sortiront une fois et je serai délivré ; il me restera une tristesse morne, mais en cet état je pourrai du moins vivre, et je ne sais pas même si je voudrai guérir.
Eh bien ! nullement. Les larmes sortaient et n’amenaient que la tyrannie de sa douleur ; elles étalaient sa torture et elles détruisaient sa résistance ; puis il était humilié ; humilié, il rendait les armes, il ne pouvait plus rien ; il laissait aller fierté, dignité, crainte du blâme, quoi ! Pareil à un esclave battu, il s’étendait sur la terre et demandait grâce.
– Je me suis menti à moi-même, dit-il ; menti ! honte ! Je me jurais que je ne l’aimais pas… je l’aimais ! Pourquoi je l’aimais ? Je n’en sais rien ! Je vous raconterai comment c’est arrivé. Tout m’est bien présent à l’esprit. Tout est gravé dans mon être, et sous chaque trait de cette fatale histoire est un de mes nerfs meurtri et palpitant. La première fois que je l’ai vue, je l’ai mal vue. Elle était à contre-jour, avec sa voilette baissée… J’aurais dû m’apercevoir… je ne l’ai pas fait !… qu’une flamme électrique m’enveloppait tout entier. Je ne l’ai compris que plus tard. Elle m’a voulu, je me suis donné ; je me suis donné en résistant, ou plutôt en croyant résister… mais elle est si fine ! Elle ne s’y est jamais trompée ! Je me suis donné. Alors… elle m’a… comment dirai-je ?… Eh bien ! elle m’a rendu jaloux ; elle m’a dit de ne pas l’aimer ; elle m’a dit de la fuir ; elle m’a dit qu’elle était dangereuse, et pendant qu’elle parlait elle me scellait à ses pieds. Et ensuite, eh bien ! ensuite, elle m’a dit qu’elle avait beaucoup d’amitié pour moi, et… comment vous dire ?… Eh bien ! oui, elle m’a chassé !
– Est-il possible ? s’écria Harriet en joignant les mains.
– Je dis qu’elle m’a chassé. Elle m’a dit que… Enfin, elle m’a chassé ! Je me persuade à moi-même toutes sortes d’erreurs ! Je me persuade que je ne l’aime pas, que je ne l’ai jamais aimée, que je ne l’aimerai jamais !… Je me dis que je suis très-heureux que cette histoire ait fini ainsi ; que mon orgueil blessé doit bien me servir de bouclier ; je me dis qu’en tout cas il n’y a pas de souffrances éternelles, et que les peines de l’amour sont fragiles ; je me dis qu’on ne souffre pas quand on ne consent pas à souffrir, et qu’une douleur bien niée n’est pas une douleur. Du matin au soir, du soir au matin, je me prodigue les maximes les plus fermes. Je me prends à part, je me raisonne… Je m’empêche de penser à rien… Je fais ce que je peux… et… me voilà !
Ce disant, il se leva, alla dans le fond de la chambre, et se jetant la figure dans un coussin, il sanglota amèrement.
Harriet se rappelait d’elle-même. Si l’histoire de ses sensations ne ressemblait pas absolument à ce qu’elle venait d’entendre, un point était pareil ; la douleur. Elle la connaissait autant que Conrad ; elle avait souffert, bien que par des causes très-différentes, et la différence même de ces causes lui rendit le malheureux plus sympathique.
– Cette femme tant aimée a été trop dure, pensa-t-elle, et pourtant il ne l’accuse pas !
Elle se pencha vers lui et, par de douces paroles, chercha à calmer ses transports. Peu à peu il se remit.
– Je n’avais jamais aimé personne, car je ne saurais plus appeler de ce mot, maintenant que je sais trop bien ce que c’est, la sympathie, l’entraînement qui ont pu me porter vers telle ou telle femme. Je n’estimais pas beaucoup l’amour, je l’avoue, et le regardais même comme une de ces faiblesses auxquelles on a tort de céder ; j’appelais lâches ceux qui le font. Peut-être n’avais-je pas tort ; seulement ceux que j’appelais lâches, je les méprisais. Maintenant le lâche par excellence, c’est moi, et je me plains profondément, et ne me méprise pas plus pour ma prostration que je ne ferais un pauvre homme tombé écrasé sous le poids d’une roche. L’amour est trop fort ! L’amour est trop dur, l’amour est trop triste, l’amour est trop âpre ; ah ! l’amour est une torture trop raffinée pour que la frêle machine humaine, saisie par une puissance si terrible, réussisse à la combattre avec sa propre énergie ! Maintenant, j’aime, j’aime pour de bon, tout à fait ; je ne suis pas aimé ; que prétendez-vous ? M’irez-vous parler d’oublier ? ou de changer ? Est-ce qu’on change ? Est-ce qu’on oublie à son gré ? Le jour où cela arrive, on n’a de consolation à demander à personne ; on est devenu un autre homme étranger de la tête aux pieds à celui qui souffrait, et dont le cœur surtout est bien différent.
– Regardez-moi, dit Harriet, et écoutez.
Conrad obéit.
– Entrez en vous-même aussi avant que vous le pourrez. Contemplez-vous. Interrogez franchement vos sentiments, vos mobiles, et demandez-vous ce que signifie votre passion. Êtes-vous certain qu’il ne s’y mêle pas quelque dose de vanité ? Oui, lorsque vous avez été attiré vers cette femme, ne vous a-t-elle pas séduit par son rang, son élégance, sa beauté, son esprit, en tant qu’elle était remarquée par les autres ? N’avez-vous pas été surtout charmé des attentions qu’elle donnait à votre amour-propre ? Et quand l’enchanteresse s’est retirée de vous, demandez-vous bien sérieusement si la blessure n’a pas surtout atteint votre orgueil ?
– Non, mille fois non ! Je n’ai vis-à-vis d’elle aucune préoccupation d’aucun genre. Je l’aime, et c’est tout.
– Vous l’aimez, et c’est tout ! Êtes-vous certain également que devant son indifférence, une certaine obstination, une roideur refusant de plier n’est pas la cause de votre chagrin ?
– J’en suis également sûr ; car, à vous parler franc, convaincu de n’être pas aimé, à quelle espérance voudrais-je attacher le fil de mon entêtement ?
– Ainsi, vous l’aimez purement, absolument, avec le cœur, la tête, l’imagination, non avec les vices ou les travers de l’esprit ?
– Je l’aime avec moi-même et ne saurais dire plus.
– Reconnaissez alors la vérité la plus consolante qui se puisse trouver sur cette terre. Continuez librement d’aimer, sans contestation, sans combats, sans vous demander s’il le faut. Vous ne la verrez pas, le temps passera entre vous deux comme un ruisseau rapide, et cette passion qu’il traversera subira bien sur ses bords quelques dérangements ; stériles à cette heure, mais baignés par le flot, la verdure poussera sur ses rives et des fleurs au milieu. Il y a de l’idolâtrie, je le sais, dans ce que je vous conseille ; mais l’idolâtrie, même pour un théologien, vaut mieux que le désespoir. Aimez-la, croyez-moi, aimez-la bien, avec toute votre force, toute votre âme, tout votre abandon. Si vous devez guérir, cette condescendance désarmera, adoucira la passion bien plus qu’une résistance furieuse n’y saurait réussir ; si vous devez rester ce que vous êtes, eh bien ! restez-le ! Tenez, Conrad, moi, je vous l’avoue, j’ai connu ce que vous souffrez et je vous plains du fond de mon âme ; eh bien ! j’aurais aimé jusqu’à la mort et n’aurais voulu changer jamais ! Mais ce n’est pas tout encore ! Pour aimer, il faut quelque espérance, comme la piété religieuse ne va pas sans la foi. Espérez ! je vous le proteste, moi, parce que j’en suis certaine ; si vous êtes bien résolu, la grâce même de votre résolution vous conseille d’espérer !
– Quoi ? dit Conrad.
– Je ne sais pas quoi, mais espérez ! C’est beaucoup que de vouloir. Avez-vous jamais lu l’histoire de don Pierre de Luna, comme l’a racontée, il y a quelque vingt ans, un certain lord Feeling ?
– Jamais, répondit Conrad, secouant la tête d’un air préoccupé.
– Asseyez-vous ici, je ne veux pas que vous l’ignoriez.
Harriet cherchait à distraire son malade, à l’arracher à sa torpeur.
– Don Pierre de Luna, dit-elle, était, au temps de Philippe III, un gentilhomme que sa famille voulait marier avantageusement. Longtemps il s’y refusa ; enfin, las de bien des aventures, il se soumit et accepta d’avance la femme qu’on lui proposerait. M’écoutez-vous, Conrad ?
– Je vous écoute, répondit-il en se passant la main sur le front.
– Vous serez bientôt plus attentif. Don Pierre sollicita la main de doña Isabelle ; il l’obtint. Le Roi l’ayant nommé gouverneur d’Alhama, ce fut là que se firent les noces. Je me hâte, Conrad, je me hâte d’arriver à ce qui va vous intéresser.
– Ne vous pressez pas ; tenez ! croiriez-vous que le son de votre voix me fait, seul, plus de bien que je n’en ai éprouvé depuis des mois ?
– Le son, c’est de la musique et la musique exprime l’affection ; il faut aussi accueillir les paroles. Parmi les réjouissances, il y eut un combat de taureaux. Le marié, la mariée, les invités, la noblesse, les bourgeois, les paysans, le peuple occupaient le pourtour de la place où se dressaient de brillants échafauds ; on en était à la seconde course, quand, soudain, des cris épouvantables s’élevèrent. Les tribunes s’écroulaient, précipitant, parmi des flots de poussière, un amas affreux de blessés et de morts.
Don Pierre se jeta au plus fort du tumulte, sous les poutres et les planchers croulants. Au milieu des cris de détresse, il trouva une femme et l’emporta. Il ne l’avait pas regardée ; il ne l’avait pas vue ; au moment où il la déposait à terre, hors du danger, au coin d’une ruelle, à moitié sans connaissance, elle lui jeta les bras autour du cou et lui dit : « Sauvez-moi ! »
Don Pierre, la contemplant alors, se sentit saisir, en même temps que par ces deux bras réunis, par une puissance étrange qui l’enveloppa tout entier. Il lui entra dans le cœur et dans la tête comme une flamme, et, sur son esprit, il tomba un voile. Tout se troubla en lui et se transforma. Il lui sembla qu’un nouveau don Pierre se mettait à la place de l’ancien, et, tandis qu’il considérait avec intensité la divinité qui, inconsciente, le maîtrisait, et qu’il s’éblouissait à l’aspect de ce visage, il entendit une voix qui lui criait :
– Seigneur gouverneur ! Je vous dois ma fille !
Une vieille dame, les larmes aux yeux, lui baisait les mains ; il se dégagea sans dire mot et s’éloigna. Il était comme fou. Il retourna vers le désastre, dégagea encore quelques personnes, puis il rentra chez lui.
C’était le dernier jour des noces. Les invités comprirent que son air sombre et son silence provenaient du malheur public. On loua sa sensibilité, et la nouvelle épouse en prit raison de l’aimer davantage. Le lendemain, chacun partit. Don Pierre demeura plongé dans une torpeur singulière, et on ne saurait dire qu’il se rappelât distinctement les traits de celle qu’il avait tenue dans ses bras. Il me semble que vous commencez à m’écouter !
– Poursuivez ; que fit don Pierre ?
– Il restait sans désirs, sans idées, sauf celle-ci, que sa femme était bonne et qu’il devait se consacrer à elle. Au bout de la semaine, il se mit à parcourir la ville en tous sens. Il se fit donner les noms de différentes familles et le nombre de personnes qui les composaient. Un matin, à la messe, il aperçut la vieille dame et, près d’elle, sa fille. Un éblouissement le prit. Il faillit tomber. Cependant, quand le service fut à sa fin, il s’approcha et demanda des nouvelles de sa protégée.
On le remercia avec effusion. Il apprit que la dame se nommait doña Pilar de Menezès, et demeurait dans un des faubourgs. La jeune personne, Carmen, il osa à peine la regarder. Tout son sang remontait et gonflait son cœur. Après une journée et une nuit d’angoisses, il arriva chez doña Pilar et exposa qu’ayant compris, à différents indices, la gêne honorable d’une famille de militaires mal récompensés, il offrait ses services.
Doña Pilar commença un long récit de ses embarras. Pendant ce temps, don Louis contemplait Carmen ; celle-ci, innocemment, lui souriait. Cette candeur le mettait hors de lui ; il en comprenait le sens et se disait : elle ne m’aimera jamais ! Elle ne se doute pas même que je l’adore ! Tout à coup, un mot le ramena à la réalité.
– Il serait d’autant plus heureux pour nous, continuait la dame, d’obtenir votre protection, que Carmen va se marier dans deux mois avec un lieutenant du régiment d’Alcala.
C’était la foudre qui tombait sur don Pierre. Il prétexta une violente migraine et voulut se retirer, promettant de revenir le lendemain.
Les dames, un peu surprises, le laissèrent aller, puis elles se félicitèrent d’avoir trouvé un ami si digne et si zélé.
Pour don Pierre, il courut la campagne, s’arrêtant, marchant, se cherchant. – Qu’est-ce que je fais ? qu’est-ce que je pense ? mon Dieu ! qu’est-ce que je veux ? Enfin… voyons !… Raisonnons !… Où suis-je ? Suis-je moi-même ? Suis-je fou ? Ma femme, ma pauvre femme !… Et elle, elle, Carmen !… Qu’est-ce que je prétends ? La perdre ! la rendre un objet de honte ! Misérable !… Reviens à toi ! reconnais-toi ! Qu’imagines-tu ?… Non ! je suis malade, j’ai la fièvre, j’ai des visions… Il n’est pas possible que je m’arrête à de telles infamies !
Il rentra chez lui, se promena encore toute la nuit dans sa chambre, et résolut de se dominer. Il s’attacha fortement, par toutes les prises de sa raison, de sa droiture, de sa vertu, à l’impérieux devoir de ne plus songer à Carmen, et, très-résolu à ne pas céder, se trouva tout à coup chez elle.
Sa folie devint dès lors lucide et continue. Elle s’était fixée et raisonnait avec sa logique de folie. Par un hasard, que l’on ne peut dire heureux ni malheureux, car tôt ou tard il se serait présenté, doña Pilar étant à l’église, don Pierre se trouva seul avec Carmen.
– Je vais vous adresser une prière ; ne l’accueillez pas mal… Je vous supplie de ne pas vous marier.
– Pourquoi ? demanda Carmen en ouvrant ses beaux yeux tout grands.
– Je vous aime à l’adoration.
Et, comme la jeune fille se levait rouge et indignée pour sortir de la chambre, don Pierre continua :
– Écoutez-moi jusqu’au bout ! Je suis marié depuis quelque temps, c’est vrai ; mais j’ai résolu de poursuivre en cour de Rome la nullité de mon union.
– Sous quel prétexte ? demanda Carmen.
– Sous tous les prétextes et par tous les moyens ! Je ne peux pas vivre sans vous.
– Eh bien ! mourez ! répondit Carmen, et elle sortit.
Don Pierre aurait dû revenir à lui devant une déclaration si dure. Il n’en fut rien. Au contraire, une sorte de joie l’enivrait. D’abord, il avait avoué son amour ; c’était un pas ; ensuite il admirait la fierté de celle qu’il aimait et avait trouvé Carmen si belle dans sa colère, qu’il oubliait de s’en affliger.
Il ne dormait plus, il ne mangeait plus, il n’avait plus de repos ; tout le jour, il allait d’une place à une autre, distrait, étonnant sa femme et ses domestiques par la constance de son silence. Il devint maigre, pâle, effrayant ; on continuait à attribuer cet état à l’impression laissée par l’accident survenu le jour des noces ; pourtant, une sensibilité si exagérée commençait à lasser chacun.
Sa femme lui confia un jour qu’elle serait bientôt mère. Il lui répondit :
– Je veux vous avouer aussi quelque chose. Vous êtes ma meilleure amie ; pour personne au monde je n’éprouve autant d’estime. Sachez donc que j’aime une dame ; je suis résolu à l’épouser. Vous et moi, nous sommes un peu parents à un degré prohibé ; nous pourrons donc facilement obtenir notre séparation, et je vous prie de ne pas vous y opposer.
Doña Isabelle prit d’abord ce langage pour une plaisanterie ; mais, quand elle vit que rien n’était plus sérieux, elle éclata en sanglots, se jeta aux pieds de son mari et le supplia de renoncer à un projet aussi déshonorant.
Il écouta tout, et ne fit d’autre réponse que de secouer la tête. Doña Isabelle considéra sagement, comme un très-mauvais symptôme, qu’il l’embrassait de temps en temps d’un air triste, et ne se fâchait pas des paroles violentes que, dans son indignation, elle ne pouvait retenir. Enfin, vaincue par ce quelque chose d’étrange, d’irrésistible, de fatal, empreint sur toute la contenance de son mari, elle s’écria :
– Puisque vous le voulez, soit ! Séparons-nous ; quittez votre femme, votre enfant, faites ce qui vous plaît ! Quand vous serez trop malheureux, vous reviendrez peut-être à moi !
Après ces paroles, elle crut mourir.
Il alla rôder, suivant sa coutume, autour de la maison de Carmen. Le soir était venu. Il trouva, devant la fenêtre, un jeune homme accompagné de musiciens ; ceux-ci accordaient leurs instruments pour donner un concert.
Don Pierre comprit que les fiançailles étaient faites, le moment du mariage approchait. Il se cacha dans un recoin obscur, entre deux maisons, et la sérénade commença. Lorsqu’elle fut achevée, le jeune homme salua respectueusement la fenêtre. Don Pierre se dit :
– Elle était là !…
– Est-ce que ce récit vous fatigue ? demanda Harriet.
– Poursuivez ! poursuivez ! je vous prie, répondit Conrad dont les yeux brillaient.
Don Pierre aborda le jeune homme, et, s’inclinant, lui dit :
– Seigneur lieutenant, je me nomme don Pierre de Luna et suis le gouverneur de la ville. J’aime doña Carmen ; on a l’intention de vous la donner, et, si vous daignez me faire cette faveur insigne de renoncer à elle, je vous remercierai à deux genoux ! Il n’est sacrifice autre que celui-là dont je ne sois prêt à vous faire hommage ; sachez, en outre, que je ne médite rien d’offensant. Mon mariage va être rompu ; j’ai l’intention de mettre mon nom aux pieds de la fille de doña Pilar.
– Seigneur gouverneur, repartit le lieutenant, en toute autre rencontre je suis votre esclave. En celle-ci, j’oublierai, par respect, ce que vous venez de proférer.
– Je vous en conjure, cavalier, épargnez-moi ! Je vous en supplie, écoutez-moi ! Soyez généreux ; vous n’aimez pas Carmen comme je l’aime !
– Don Pierre, un mot de plus, et je me tiens pour insulté.
– A Dieu ne plaise ! J’ai tous les torts, mais je n’y puis rien. Cédez-moi !…
– Puisque vous persistez, vous et mon honneur ne pouvant rester en vie, l’un des deux va disparaître.
A ces mots, le lieutenant se mit en garde.
Don Pierre en fit autant avec une répugnance extrême ; mais, comme son adversaire le pressait un peu trop, l’instinct lui fit serrer son jeu, et, après quelques secondes, le fer entra dans le corps du jeune homme qui tomba, ne prononça pas un mot, et expira. Une ronde de nuit se précipita sur les combattants, c’est-à-dire sur le mort et le survivant, et quand la qualité du coupable eut été reconnue, les gardes de police n’osèrent pas même hasarder une question ; ils emportèrent le cadavre, et don Pierre rentra chez lui.
Le lendemain, la ville entière apprit ce qui venait d’arriver. Doña Pilar accourut, pleurante, chez doña Isabelle et lui dénonça le crime et la cause du crime, que la malheureuse femme ne connaissait déjà que trop. Elle venait, de son côté, d’appeler sa famille auprès d’elle. Elle avait écrit de même aux parents de don Pierre, et les amis du lieutenant arrivèrent pour demander justice. Doña Isabelle raconta ce qui s’était passé entre elle et son mari ; doña Carmen, d’après l’ordre de sa mère, révéla sa conversation avec le coupable. On aurait voulu le faire arrêter ; mais il était l’autorité suprême du pays ; il fallait un ordre de la cour ; d’autre part, solliciter cet ordre, c’était bien grave. On passa plusieurs jours à délibérer. Il arriva un incident qui précipita les choses.
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