‹ Les PléiadesChapitre 22 sur 30 · Chapitre 5

Chapitre 5

Le duc Guillaume de Wœrbeck était oncle du prince régnant et frère aîné de son père. Sa naissance l’avait désigné pour porter la couronne, et il avait été considéré comme prince héréditaire pendant la plus grande partie du règne du feu souverain. Cependant, longtemps avant la vacance du trône, il s’était voulu dépouiller de son avantage d’aînesse en faveur du cadet. Jamais il n’avait consenti à donner au public d’autres explications à cet égard que son peu de goût pour le gouvernement ; mais la vérité était autre.

Il aimait tendrement son frère et avait remarqué à plusieurs reprises à quel point celui-ci éprouvait les souffrances d’une ambition contrariée. A peine le puîné, Jean-Philippe, avait-il atteint l’âge de comprendre la différence existant entre le prince héréditaire et lui, qu’il en avait éprouvé un chagrin violent. Dans l’enfance il pleurait, plus tard il devint hargneux. Guillaume, tout différent, ressentait peu le bonheur de son privilège. Il prit pitié de Jean-Philippe, et soumit à son père l’intention de ne jamais régner. Le prince se montra, au premier abord, très-peu favorable à un tel projet.

– Vous ne connaissez pas votre frère, lui dit-il, vous le jugez à travers les brouillards d’une affection exagérée. Je n’affirme pas qu’il soit méchant ; mais, au point de vue du cœur, dont vous avez beaucoup trop, je le crois d’une grande infériorité. Ce n’est pas d’ailleurs, il s’en faut, un de ces mortels rares, chez qui la soif de dominer n’est que l’indice de grandes facultés et la promesse d’actions mémorables. C’est un esprit de la catégorie la plus ordinaire ; il est très-vain, dépensier, incapable d’ordre et de suite dans ses projets. Croyez-moi ! il ne serait pas même reconnaissant.

Ce refus avait désolé les deux parties.

– Ne m’abandonne pas ! s’écriait Jean-Philippe suppliant à mains jointes.

Guillaume revint constamment à la charge auprès de son père, et le premier résultat qu’il obtint fut d’inspirer à celui-ci l’aversion et le mépris le plus absolu pour son second fils. Puis à la longue, devant l’invincible obstination de Guillaume, le prince, d’ailleurs affaibli par l’âge, se laissa vaincre et, après une dernière et violente scène, signa le rescrit qu’on lui demandait. Peu de temps après il mourut, et Jean-Philippe devint le maître de l’État.

L’hiver fut cette année, à la résidence, admirablement employé pour le plaisir. Le jeune souverain fit venir d’Italie une troupe d’opéra, et n’y voulut que des sujets de premier mérite. Il manda aussi de Paris une compagnie comique chargée de lui jouer le drame, la comédie, le vaudeville, et s’amusa fort des gémissements poussés par les journaux français, déplorant le départ d’artistes irremplaçables. A force de surenchérir, il enleva au théâtre de Berlin une cantatrice idolâtrée de l’Allemagne entière ; et, grâce à celle-ci, on donna Fidelio à Burbach, comme il n’a jamais été donné nulle part. Puis c’étaient les bals, bals au palais, bals à Monbonheur, bals à l’hôtel de ville, bals chez le gouverneur, bals partout, tous les soirs et deux ou trois à la fois ; et afin que les choses en fussent plus magnifiques, le prince, par-dessous main, payait au moins, en partie, les plaisirs qu’on était censé lui procurer.

A la fin de cette saison si bien employée, le prince partit pour Vienne, et de là, poussa jusqu’à Constantinople. Un souvenir vague de ses profusions survit encore en plusieurs mémoires. Bref, Jean-Philippe s’amusa beaucoup, et lorsqu’il se maria, une année après son avénement, les solennités furent tellement splendides, que de longtemps on n’avait ni vu ni appris rien qui pût leur être comparé ; mais aussi, ce fut le coup de grâce pour les finances. Il fallut reconnaître et avouer que l’on était criblé de dettes. Les ressources dont on disposait ne devaient pas couvrir le déficit, et ne servaient qu’à démontrer, par leur triste insuffisance, à quel point la banqueroute finale était imminente.

Lorsque le prince eut compris sa situation, il fit ce qu’il avait fait toute sa vie ; il recourut à son frère. Celui-ci, maître d’une immense fortune, était beaucoup plus riche que Jean-Philippe. Il n’avait pas laissé, depuis son renoncement au trône, que d’être souvent blessé par les airs de supériorité qu’affectait à son égard le prince régnant. Très-négligé, son cœur avait saigné au point que ses yeux s’étaient enfin ouverts ; il avait reconnu le bon jugement de son père, et conçu pour Jean-Philippe des sentiments où l’ancienne affection n’entrait plus que comme un souvenir. Cependant, quand l’ingrat, revenant à lui avec inquiétude, lui peignit, rendu éloquent par la peur, la misérable situation à laquelle était réduit, en sa personne, le chef de la famille, et lui montra, dans un avenir prochain, quelque chose comme le déshonneur pour le nom qu’ils portaient tous deux, Guillaume s’exécuta. Il livra ce qu’il possédait et ne se réserva que le strict nécessaire. Les dettes furent payées, et Jean-Philippe avait été tellement épouvanté, qu’à dater de ce jour il devint avare avec autant d’emportement et d’égoïsme qu’il avait été prodigue.

Guillaume, dégoûté, quitta Burbach. Il entra au service d’Autriche. Son rang lui assurait des déférences mais ne lui donna pas de faveur. Il ne voulut pas vivre à la Cour ; on l’employa comme on eût fait de tout autre militaire, et hors qu’il parvint assez vite au grade de général major d’où il ne bougea plus, rien ne distingua sa carrière de celle de ses compagnons étrangers.

Pauvre, digne, ayant besoin non d’hommages mais d’estime, il fit strictement son devoir et mena une vie des plus exemplaires. Pendant la durée d’un long commandement exercé en Dalmatie, il eut l’occasion de connaître une jeune personne de bonne naissance, au moins aussi pauvre que lui, sinon davantage, et l’ayant aimée avec une chaleur que les déconvenues n’avaient pas éteinte, il demanda sa main et en fit sa femme. Ce fut surtout ce qui l’empêcha de devenir feld-maréchal-lieutenant, car cette union fit scandale. S’il avait choisi une cantatrice, quelque femme douteuse, mais très en vue, on se serait récrié contre sa folie ; cependant, suivant la façon dont le monde raisonne, on aurait confessé l’entraînement des passions et on se fût montré indulgent. Mais un prince s’allier à une pauvre petite demoiselle, née, élevée dans une bourgade dalmate ! Bien élevée, mais si obscure ! charmante, mais d’une beauté de province ! Vertueuse, mais, mon Dieu, de quelle vertu bourgeoise ! Le prince Guillaume était un pied-plat ; sa conduite tombait au-dessous du vice. Le prince régnant, Jean-Philippe, jeta feu et flammes ; lui et sa femme écrivirent dans toutes les Cours pour dénoncer la conduite de celui qui les déshonorait. Une ordonnance rendue ad hoc interdit à jamais au couple proscrit la faculté de paraître dans le pays. Jean-Philippe en fit tant qu’il se rendit ridicule. Il y avait encore par-ci par-là quelques personnes qui se rappelaient ce que le condamné avait fait pour le juge et le racontaient aux autres. Néanmoins, Guillaume passa quinze ans avec Catherine Pamina dans sa garnison dalmate, et, ce qui est triste à confesser, il l’aima tant que cela le rendit d’une indifférence absolue au tapage que l’on faisait à son propos.

Quand Jean-Philippe mourut, un des premiers actes, sinon le tout premier de Jean-Théodore, avait été d’écrire à son oncle, avec lequel, par l’intermédiaire du professeur Lanze, il entretenait depuis des années la correspondance la plus tendre, pour le supplier de revenir. Le duc résista quelque temps. Il avait ses habitudes, il ne lui manquait rien, il était accoutumé aux petites combinaisons du service ; il craignait de se voir entraîné dans des cérémonies et affaires de Cour où il n’éprouverait qu’ennuis. Sa femme le décida à partir. Il écrivit donc à son neveu qu’il arrivait ! Pourtant six mois se passèrent avant l’exécution de cette promesse. Le plus grand des malheurs venait de fondre sur ce pauvre homme : Catherine, sa chère Catherine, était morte, ne lui ayant donné que de la joie et de la paix, et il restait seul avec une jeune fille.

Le coup fut dur, trop dur ; la plaie n’en devait jamais guérir. Quand on vit arriver à Burbach l’oncle du prince, un grand corps maigre, une longue moustache grise, un front dégarni, l’expression de la plus pure bonté sur le visage, et, à côté de lui, Aurore Pamina, car le mariage était morganatique, les courtisans sourirent, la princesse régnante se crispa, Amélie-Auguste se réserva, et Jean-Théodore, profondément ému, se jeta dans les bras du frère aîné de son père et lui demanda son affection.

– Je n’en ai plus beaucoup à donner, répondit le vétéran ; une partie est dans la terre, l’autre, la voilà, et il regarda sa fille. Mais ce qu’il en peut rester, mon neveu, je vous la dois ; elle est à vous.

Il fut créé le jour même lieutenant général et commandant en chef de l’armée. Jean-Théodore comprenait que les titres les plus brillants du monde ne causeraient pas grand plaisir à Guillaume, mais les devoirs qui s’y rattachaient allaient lui rendre une vie à peu près semblable à celle qu’il avait perdue, et lui feraient sinon le tout, du moins une partie de sa vie ancienne. Puis il fallait, vis-à-vis du public, que l’oncle prodigue, dont on avait tant médit, fût innocenté par le souverain. Quant à Aurore, elle fut créée comtesse Pamina et eut rang à la Cour après la famille régnante.

Toutes ces attentions ne laissèrent pas que de toucher l’endroit vulnérable du cœur de Guillaume. Il aimait déjà son neveu, il l’adora, et quand celui-ci, devinant un vœu secret, eut fait venir les cendres de l’épouse tant pleurée, et eut ordonné de les placer sous un mausolée magnifique parmi les tombeaux de la maison régnante, Guillaume se dit secrètement à lui-même : – Misérable drôle ! tu as bien su ressentir les procédés de ton frère et les injustices du Conseil aulique, mais tu n’as pas assez d’honneur pour avoir deviné ce que vaut cet enfant !

A dater de ce jour, Guillaume retrouva le calme et s’organisa une existence suivant ses goûts. Chaque matin on le voyait arriver, en petite tenue, à l’état-major général. Il y travaillait, recevait et présidait des commissions, assistait à des expériences. Ensuite, il visitait les casernes, surveillait les exercices, donnait des audiences. Après son dîner, il se promenait dans le parc, le bras de sa fille passé sous le sien ; le soir, il causait avec le vieux Lanze pour lequel il avait repris son affection d’enfance, jouait aux échecs avec Aurore, et à dix heures l’embrassait sur le front et s’en allait dans son cabinet où, jusque vers une heure du matin, il se livrait à des études de minéralogie pour lesquelles il était passionné. Quand son neveu lui eut parlé deux ou trois fois de Nore et de Laudon, il vint à Monbonheur un matin que ceux-ci y étaient, prit plaisir à la conversation, et invita les deux amis à dîner. Le professeur Lanze se trouva de la partie. Aurore remplissait, comme de raison, les fonctions de maîtresse du logis. On divagua énormément, à la vive satisfaction du duc, dont l’imagination était aussi vive que l’extérieur compassé et l’habitude régulière. Nore s’était pris pour lui d’une véritable passion ; il lui raconta ses voyages, et comme il s’était acquis des connaissances étendues en histoire naturelle et en physique, l’enthousiasme du vieillard devint tel que, saisissant un flambeau, il voulut mener de suite ses nouveaux amis au milieu de ses collections.

– Aurore, tu viendras avec nous ! s’écria-t-il.

La comtesse Pamina sourit, appela un domestique, donna l’ordre d’apporter des lampes dans la galerie, et continuant sa conversation commencée avec Laudon, suivit son père qui marchait en tête, tenant le bras de Nore et le serrant pour mieux faire sentir une démonstration. A la queue du convoi venait le professeur Lanze, qui criait à tue-tête :

– Ainsi vous partagez les opinions d’Agassiz quant à la formation de certains terrains de l’Amérique du Sud par l’effet des dépôts glaciaires ?

Mais Nore n’avait pas le temps de lui répondre, et on arriva au milieu des pierres et des cristaux admirablement classés par leur savant propriétaire ; la clarté des lampes et des bougies y faisait miroiter mille feux. Ces cailloux avaient l’air de comprendre qu’on s’occupait d’eux, qu’on les regardait, qu’on les interrogeait, et ils répondaient par leurs plus beaux scintillements.

Dans de pareils moments, l’esprit se dégage de ce qui l’attriste ou l’inquiète ; il s’élance dans une sphère où le chagrin n’atteint pas, où le désir n’énerve plus, où ce qui manque disparaît. Alors on ne vit pas dans un passé funéraire, ni dans un avenir voilé d’obscurs et tourmentants secrets ; on est tout au présent ; on le tient, et non pas le présent transitoire, mais l’éternel présent dans lequel s’épanouit la nature, qu’elle étend sur vous au moment de cette communication si étroite où vous vous trouvez avec elle. Vous lui parlez, elle vous embrasse ; vous l’aimez, elle vous aime et vous entraîne au plus haut de ses cieux, et quand vous êtes plusieurs compagnons ainsi occupés à l’interroger et à l’entendre, et que vous comprenez ses réponses de la même manière, à peu près au même degré, vous pouvez vous dire que vous jouissez du plus pur et du plus délicieux des festins ; vous êtes aussi près du bonheur qu’il est accordé aux hommes d’y arriver.

A dater de ce jour, Nore devint le favori déclaré du duc Guillaume, et l’on devine assez que, du côté d’Aurore, la faveur ne laissa pas que de se prononcer également. Cependant la jeune comtesse préférait un peu la facilité d’esprit, de façons et de langage que Laudon possédait si bien. Peut-être sa raison, dans toute la plénitude de la réflexion et de l’équité, eût-elle accordé la supériorité réelle à Wilfrid, mais il n’y a pas que de la raison dans le jugement que nous portons les uns des autres, et l’amabilité sémillante de Laudon faisait son chemin et primait des qualités plus essentielles. Deux camps ne se formèrent pas pour cela ; il n’y avait pas opposition de couleurs et de drapeaux. Ce n’étaient que des oscillations du goût, et l’harmonie la plus complète régnait dans le petit groupe. Les deux amis se trouvaient si bien chez le duc qu’ils y revenaient sans cesse. Jean-Théodore s’en aperçut. Il s’en réjouit et ne chercha nullement à les retenir dans son domaine exclusif. Bien au contraire, il se joignit assez régulièrement à eux chez son oncle. Ce salon voyait presque chaque soir s’écouler deux heures délicieuses pour cette petite intimité. On se séparait inexorablement à dix heures, le duc étant d’une ponctualité inflexible. Souvent, le prince emmenait alors Wilfrid et Louis dans la partie du palais où il avait ses appartements. Autrement, ils accompagnaient Lanze et trouvaient moyen de lui faire passer la moitié de la nuit dehors en l’excitant sur ses sujets de discussion favoris. Alors, il les ramenait à leur hôtel, et de leur hôtel, eux le ramenaient chez lui, et continuaient jusqu’à ce qu’il fût sur les dents.

La matinée, se passait chez le professeur, et ils y dînaient quelquefois. Dans ces occasions, madame la docteur déployait le luxe de ses nappes ouvrées et de ses serviettes exceptionnelles, mais elle parlait peu à table et se contentait d’offrir de tout. Elle eût peut-être trouvé ces déviations à la vie ordinaire un peu fatigantes, si jamais elle eût pu songer à réclamer contre ce qui plaisait à son seigneur et maître. Rien de pareil n’était à craindre, tant la discipline maintenue de tout temps par Lanze était sincèrement adoptée chez lui et regardée comme d’institution divine. Une personne reste à examiner dans ce cercle, c’est Liliane ; elle aussi, elle avait un avis ; elle aussi, elle observait et, sans qu’elle s’en rendît bien compte, son observation devenait chaque jour plus intéressée et dominait davantage ses pensées.

Les deux étrangers étaient pour elle des apparitions uniques. Elle considérait leur rang dans le monde ; elle les voyait estimés de son père ; elle les entendait parler et constatait qu’ils soutenaient bien l’assaut de ce colosse d’érudition ; l’un, Nore, de pied ferme et armé comme un troplite argien, de la lance, de la cuirasse et du bouclier ; l’autre, Laudon, à la légère, lançant de çà de là des traits peu assurés, mais qui brillaient fort et ne laissaient pas quelquefois que de rencontrer juste. Puis, elle n’ignorait pas que le prince et le duc Guillaume partageaient les préventions du professeur en faveur de ces personnages exotiques. Ils passaient une partie de leur temps auprès de la jeune comtesse Pamina, c’était un point qui la faisait réfléchir ; pour tout au monde elle eût voulu savoir ce qu’Aurore pensait d’eux, mais il n’y avait guère moyen de s’en assurer ; ce qu’elle pouvait faire, c’était de se perdre à cet égard en commentaires infinis avec la princesse Amélie-Auguste, et de ces commentaires il résultait de plus en plus pour les deux jeunes filles cette conviction que le prince, d’accord avec son oncle, avait fait venir Nore et Laudon, et que l’un des deux allait être d’un jour à l’autre fiancé à Aurore. Le fait était devenu indubitable. Seulement, il s’agissait de savoir lequel serait choisi.

Ici, la princesse Amélie-Auguste prononçait avec un dédain sévère qu’il lui importait peu d’en apprendre davantage ; que de pareilles unions, n’étant pas de celles qui dérivent des sentiments les plus élevés du cœur, ne sont pas bénies de Dieu, et qu’il n’y a qu’à plaindre et à mépriser ceux qui les contractent. Elle déclarait Nore un homme du siècle, un homme de chair et de sang, orgueilleux et sans âme, sans générosité et sans noblesse, prêt à épouser une fille de rien, le fruit du plus coupable mariage, pour quelque avantage d’argent. Quant à son associé, elle ne voulait pas le juger par respect pour elle-même ; il lui suffisait pourtant qu’il fût Français, et, dès lors, elle savait qu’en penser ; ce ne pouvait être que le vice incarné. Le jour où elle se prononça d’une manière si précise et rendit, sans appel, un arrêt aussi sévère contre deux hommes qu’elle ne connaissait pas, la chère princesse croyait simplement donner à sa confidente une nouvelle preuve de ses perfections et de l’irréconciliable pureté de son âme. Elle atteignit un tout autre résultat ; elle blessa Liliane sensiblement.

Celle-ci n’aimait pas la comtesse Pamina, mais uniquement pour partager l’antipathie de sa royale amie ; d’ailleurs, connaissant fort peu Aurore, elle n’avait aucunement à se plaindre d’elle ; toutefois, depuis que Nore et Laudon avaient été décrétés par les deux observatrices comme fiancés éventuels de la fille du duc Guillaume, Liliane s’était mise à détester particulièrement, cordialement et pour son propre compte, celle qui devait accaparer un des deux amis ; car Dieu sait celui qu’elle perdrait, et, pour tout révéler, Liliane avait trouvé son idéal. Le lieutenant de Schorn était mis à l’écart. Sa vie pouvait avoir désormais son but et sa raison d’être ; on ne pensait plus à lui. On n’y songeait plus du tout ; il ne figurait plus à aucune page du journal, ni en bien ni en mal. Liliane avait la tête montée ; elle se disait qu’elle aimait Wilfrid Nore, et, voir traiter celui-ci aussi cavalièrement, aussi despotiquement par la princesse, lui paraissant le comble de l’injustice et de l’iniquité, elle repoussa de son cœur l’amie de sa jeunesse, la confidente ancienne de ses pensées, et se prit à la juger à son tour avec une dureté au moins égale à celle que son ennemie se permettait vis-à-vis de l’objet de sa secrète admiration.

Comme la race humaine se promène dans les ténèbres ! Tandis que la chère petite Liliane se livrait avec tant de charme à ses rêves, espérant, par instants, que la comtesse Pamina choisirait Laudon et lui laisserait Nore, et n’imaginant pas d’autre danger pour ses désirs, Nore était occupé à insister auprès d’Harriet sur une idée que, depuis quelque temps déjà, il lui avait communiquée. Il voulait la voir venir avec son père à Burbach ; c’était là qu’il prétendait faire célébrer leur mariage, et il arriva qu’un jour, le jour même de la fête de la princesse régnante, Laudon n’ayant, pour ainsi dire, pas quitté la comtesse Pamina de toute la soirée, chacun ayant répété autour de Liliane que, décidément, c’était le comte français qui l’emportait et qu’il allait épouser Aurore, la fille de Lanze s’abandonna tout entière à cette conviction et fut au comble de la joie, et, ce jour-là même, au bal, Nore portait sur lui une lettre de Harriet où celle-ci annonçait son arrivée.

q

Page 1