Chapitre 6
J’ai nommé Aurore Pamina. Je n’en ai pas encore parlé. Elle était grande, mince, svelte, faite à ravir, délicate, souple ; les plus beaux cheveux blonds du monde et des yeux bleus d’une douceur et d’une profondeur infinies, avec cela étonnés et charmants. Un sourire divin éclairait son joli visage. Un air de prendre intérêt à tout, de la grâce dans tout ce qu’elle faisait, dans tout ce qu’elle disait, et un caractère, mélange d’esprit pétillant, de raison, de sensibilité, d’entraînement et de retenue, en faisaient l’être le plus séduisant de tous les êtres.
Jean-Théodore, la première fois qu’il l’avait vue, avait été frappé. Mais c’était sa cousine, c’était la fille de son oncle, d’un homme pour qui l’on avait été si ingrat, et envers lequel il se sentait obligé à beaucoup réparer. Que faire ? devenir amoureux d’Aurore ? Se laisser aller à le lui dire ? Souffrir parce qu’il ne serait pas aimé, et, de plus, se voir méprisé pour une tentative vraiment des plus coupables ; ou bien souffrir parce qu’il serait aimé, et perdre, tôt ou tard, de réputation, une créature angélique sur laquelle chacun tenait les yeux fixés ? La méchanceté serait heureuse de la déchirer à belles dents. Il fallait, à tout prix, éviter de pareils malheurs, un pareil crime. Ce fut alors qu’il se lia avec la marquise Coppoli.
Cette intrigue parvint à le distraire. Il s’amusa, et, comme il n’était pas dans son tempérament d’aimer sans être un peu malheureux, il souffrit aussi, et, pendant ce temps, ne songea pas à Aurore. Mais, quand les circonstances l’eurent séparé de la marquise, et que les regrets commencèrent à s’amortir, il s’aperçut qu’il y avait quelqu’un dans son cœur, et, en regardant, il y trouva Aurore. Alors, il recommença à se raisonner comme il l’avait fait une première fois, repassa tous les arguments irrésistibles qui l’arrêtaient sur la pente d’une passion inacceptable, et tomba dans la tristesse jusqu’au jour où il connut la comtesse Tonska. Il vit là son salut, et, pour sortir du courant qui l’entraînait, il nagea avec vigueur vers la nouvelle lumière et vint échouer sur un rocher stérile. Il y rencontra ce qu’on a vu, les caprices, les hauteurs, les colères, et enfin l’abandon. Quand le calme lui revint et que, du fond de ces ténèbres de tristesse où il avait été plongé, il vit se dégager un ciel paisible, la première étoile qu’il aperçut lui montra encore une fois la figure enchanteresse de la fille de son oncle. Il n’était pas le premier des humains que la destinée eût voué au culte de l’impossible.
– L’impossible ! se disait-il, très-peu de jours avant l’arrivée de Nore et de Laudon ; l’impossible ! mais, en définitive, qu’est-ce que c’est que l’impossible ? C’est ce que je n’atteins pas aujourd’hui ; mais qui me dit que je ne peux pas l’atteindre demain ?
Théodore prit sa tête dans ses mains, et, les yeux fermés :
– Je l’épouserai un jour ! Comment ? Je ne sais pas. Mais elle sera ma femme. Aucune de celles que j’ai cru aimer ne m’a donné cette vision. Mais, pour elle, c’est ma femme, ce n’est pas autre…, je ne la veux pas autrement. Je l’aurai ! J’ai été toujours si malheureux ! Il me faut aussi un peu de bonheur !
Il ne se demandait pas si Aurore l’aimait, si elle l’aimerait. Pourquoi ? Existe-t-il dans l’amour convaincu un magnétisme qui connaît sa propre puissance ? ou bien Théodore était-il un peu fou ? Exalté, il l’était à coup sûr, et cela venait tard. Il avait dépensé les énergies extérieures de son être, et, à en juger par des raisonnements superficiels, il avait dû être fatigué, repu de passion. Mais le fond n’avait jamais été touché. Là, les richesses avaient dormi intactes. Les pièces d’or brillaient, les perles ruisselaient, les diamants étincelaient ; rien n’avait été manié, mis en circulation, profané, c’était un cœur de vingt ans, maître de ses trésors, et, lui-même, il en sentait le prix. Tout appartenait à Aurore, à Aurore uniquement, à Aurore seule. Pourquoi n’en eût-elle pas voulu ? Il ne se demandait pas ce qu’elle lui rendait. Il aimait, et son amour, qui affrontait l’impossible, ne s’arrêtait devant aucun autre problème. On a vu, déjà, lors de son entretien avec Nore et Laudon à Monbonheur, combien il était changé, combien sa pensée avait pris de hauteur, son imagination d’élan ; il pouvait planer désormais au-dessus de bien des considérations dont il avait été uniquement frappé jusqu’alors. Et, pourtant, il n’était pas plus raisonnable, parce que la froideur du jugement ne se trouve guère là où on se dévoue.
Il se promettait aussi d’aimer et de rester muet. Était-ce possible ? Et quand même un autre homme en eût été capable, ce n’était pas lui qui pouvait y réussir ! Lui, Théodore, l’être fougueux, impatient, accoutumé à voir tout plier, céder devant ses fantaisies ! Un rôle passif n’était pas son rôle, et la première épreuve le démontra.
Les conciliabules de la Cour avaient trop bien décidé le mariage imminent d’Aurore avec Wilfrid ou Laudon, pour que quelque bruit n’en vînt pas aux oreilles du prince. Mais, comme la base de l’hypothèse était toujours que lui-même préparait cette union, et cela dans le but de créer une situation mixte à une personne qui, tout en lui tenant de près, sortait d’une origine, sinon irrégulière, du moins regrettable, il savait à quoi s’en tenir et ne prenait pas au sérieux de pareils bruits. Néanmoins, ils lui donnaient à réfléchir, et il se demandait si, après tout, Aurore ne se marierait pas quelque matin. Cette conclusion vint battre en brèche tous les projets résultant de la logique de son amour, et il était déjà dans une incertitude fort douloureuse, quand soudain la main d’Aurore lui fut confidentiellement demandée. Il lui fallut prendre un parti.
Le prétendant était parfaitement digne de ce qu’il recherchait. Grand propriétaire, issu de bonne maison, même d’une maison alliée trois fois à la maison régnante ; il était noble, aimable, et, d’aucune façon, on n’avait rien à lui reprocher. Le prince répondit que le parti lui semblait acceptable ; qu’une seule difficulté se pourrait présenter, le refus d’Aurore. On répliqua que cet obstacle n’était peut-être pas à prévoir, attendu la bienveillance avec laquelle la comtesse Pamina traitait la personne en question.
Le prince déclara alors que, s’il en était ainsi, son consentement serait donné, et, congédiant le négociateur, certain de trouver Aurore seule chez elle, il ne réfléchit plus à rien ; il écarta toutes considérations de prudence, de réserve, de convenance, et il entra chez sa cousine dans cette disposition obstinée et hardie qui lui prenait si facilement.
Aurore n’était pas dans son salon ; on alla la prévenir. Pendant quelques instants, Théodore regarda ces tentures, ces meubles, ces objets… Tout cela était à elle, elle le touchait, elle s’en servait. Il contempla ces tapis que ses pieds foulaient, cette table à écrire auprès de la fenêtre, la chaise qu’elle y occupait, les livres ouverts. Tout ceci vivait d’elle ; sa vie, à elle, remplissait cet espace. C’était un temple, le plus sacré des temples. Théodore respirait cet air avec une émotion indicible. Puis, à travers une enfilade de pièces, il vit venir Aurore. Cet aspect l’enivrait toujours. Elle était si légère ! elle marchait comme une fée ! Elle semblait toucher à peine le sol ; elle était la Grâce, la Beauté ; non, bien plus encore ! le Charme ! Et ses airs de tête qui la rendaient pareille à une colombe, et la vivacité divine de ses gestes qui faisaient penser à la bergeronnette voletant au travers des saules, rasant les berges, se posant sur le sable des ruisseaux !
Théodore lui dit brusquement :
– Veux-tu te marier ?
– Non !
– Tu ne veux pas te marier ?
– Non !
– Jamais ?
– Jamais ! est un grand mot… Et Aurore, qui s’était assise sur un coin du canapé, devint pensive.
– Alors tu te marieras demain ? après-demain ? dans un mois ? dans un an ? Réponds, réponds-moi, je t’en prie !
Aurore leva les yeux sur lui :
– Je ne me marierai jamais.
Théodore sentit que son cœur l’étouffait, et, d’une voix que l’émotion concentrait, il reprit :
– Tu as une raison pour un parti semblable ?
– J’en ai une.
– Tu aimes quelqu’un ?… Tu aimes quelqu’un, avoue ! Aurore ! Aurore ! est-ce moi ?
Aurore le regarda bien sincèrement et lui répondit de sa voix mélodieuse :
– Qu’est-ce que tu appelles aimer ? As-tu été aimé dans ta vie ? Ce que telle et telle femme t’a donné, était-ce ce que tu appelles de l’amour ? Si je t’aimais ainsi que tu me le demandes, est-ce ce que tu voudrais de moi ? A ton tour, réponds !
– Je te répondrai quand tu l’auras fait toi-même… Dis… dis… m’aimes-tu ?
– Eh bien ! oui, je t’aime. Et maintenant à ton tour de parler ! Crois-tu que ce que je viens de t’avouer ait le même sens que ces mêmes paroles ont pu comporter dans d’autres bouches ?
– Je suis tellement rempli de mon bonheur, s’écria le prince, que je ne saurais te répondre. Crois-moi seulement : puisque tu m’aimes, n’importe de quelle façon, tout est bien, tout est bon ! Je n’attends rien d’autre, je ne veux rien plus. J’ai assez avec cela.
Et il la regarda avec une tendresse que véritablement on n’éprouva jamais. Il sentit encore mieux, beaucoup mieux qu’il n’aurait su l’exprimer, qu’il était pour elle à la fois un amant, un ami, un frère, un père, et que tous les sentiments de dévouement et de tendresse que peut contenir le cœur de l’homme se fondaient en un précieux lingot d’affection consacré tout entier à elle. Et, ce qui était très-nouveau pour l’impétueux Wœrbeck, il était prêt, disposé à tous les renoncements, à tous les sacrifices, et ce qu’il voulait seulement, ce dont il était résolu à se contenter, ce dont il était heureux, c’était uniquement d’aimer et d’être aimé.
Il n’attendit pas qu’Aurore lui imposât des conditions. Il alla au-devant de ce qu’elle pouvait lui ordonner. Il reconnut ce qu’il aurait à ne pas prétendre, et déclara qu’il n’y prétendrait point. Ce qu’il demanda, encore une fois, ce fut d’être aimé, et il l’était. Il l’était pour toujours, comme lui aussi se donnait pour toujours.
C’est un dogme qui fleurit dans l’Europe occidentale surtout, que l’amour n’est pas durable, et que quelques mois ou au plus quelques semaines suffisent pour détruire jusqu’à la racine une plante aussi fragile. Cependant, pas loin de là, dans un pays qui n’est pas absolument aux confins de la terre habitée, en Italie, on rencontre des femmes et des hommes, des amants qui, depuis de longues années, ont dépassé les sentiers verts de la jeunesse et continuent à cheminer au milieu des froideurs de l’âge, toujours aussi indissolublement attachés l’un à l’autre. Le soir, à la Scala de Milan, comme à San-Carlo de Naples, on en voit, de ces couples, qui s’adorent et n’ont pas et n’auront jamais l’idée d’y renoncer. Les mœurs du pays permettent de reconnaître cette vérité ; mais, si ailleurs il en est différemment et que ce qui se montre là y soit contraint de se voiler, combien de vieilles amitiés ne sont-elles pas le déguisement touchant d’une affection ancienne et immuable ! Théodore était précisément entré dans l’ordre d’émotions et de tendresse qui conduit à cette stabilité du cœur.
Cependant, de leur côté, le docteur Coxe et Harriet venaient d’arriver depuis deux jours et s’établissaient dans une maison commode, louée et arrangée pour eux. Une lettre de Conrad à sa mère parlait d’Harriet de telle sorte que le désir de la voir se changea tout de suite en affection dans la famille du professeur. Comme aussi Conrad ne s’était pas cru le droit de devancer les confidences de Wilfrid, Liliane ne conçut pas même le soupçon d’avoir auprès d’elle une rivale ; rien donc ne l’empêcha de s’abandonner à son goût pour la nouvelle arrivée. Elle commençait la vie ; elle avait une disposition à chercher, à voir, à comparer, à admettre ; elle se donnait un peu, elle se reprenait ; elle se trompait, elle recommençait. Mais, pour cette fois :
– J’ai trouvé en Wilfrid, se disait-elle, l’idéal de mes rêves ; voilà pour l’amour, pour le mariage, pour ma félicité ; maintenant, il me faut une amie, afin d’éclairer ma raison et, un jour, quand je serai sûre d’elle, partager avec moi le dépôt de mes secrets. J’aime Wilfrid ; j’aimerai Harriet. Quant à la princesse Amélie-Auguste, elle est froide, elle est sèche, elle est méchante, elle est incapable de s’élever jusqu’à comprendre Wilfrid. Je n’aurai plus pour elle que du respect et de la froideur.
Le souvenir du lieutenant de Schorn la troublait un peu. Au fond, elle était inconstante, elle était infidèle. Elle s’en fâchait contre elle-même, et eût voulu pour beaucoup n’avoir jamais songé à celui qu’elle abandonnait. Elle lui en voulait de la mettre dans un tel embarras. Elle lui cherchait des défauts pour se justifier à ses propres yeux, et lui en trouvait sans peine parce qu’elle lui en faisait. Dès lors, la raison avait évidemment conseillé le rejet d’un homme aussi indigne. Par malheur, elle réussissait mal à se le persuader ; quelque chose en elle murmurait le mot injustice. Elle ne pensait plus à Schorn parce qu’elle pensait à Wilfrid.
A celui-ci elle ne disait mot. Il allait et venait dans la maison du professeur ; il y dînait, il s’y établissait pendant des matinées entières, et non-seulement elle n’eût jamais eu le courage de lui adresser la parole quand il ne commençait pas, mais elle n’osait même le regarder. Seulement l’heure de cette visite était le point culminant de la journée de Liliane, et quand Nore ne se montrait pas, la journée était nulle, et quand il était parti, la journée était finie. Lorsqu’il lui adressait la parole, elle était tout émue et elle écoutait mal ; mais, à peine était-il loin, elle se rappelait chaque mot et cherchait à y découvrir un sens caché, comme aussi dans les inflexions de la voix quelque chose qui ne s’adressât qu’à elle et ne fût que pour elle seule.
Quelques mois de plus font beaucoup quand on a l’âge de Liliane. Ses sentiments pour Schorn n’avaient jusqu’alors pas agité beaucoup les mouvements de sa nature ; ce qu’ils avaient surtout ému, c’était un amas de réflexions, de comparaisons et de désirs les plus métaphysiques du monde, provenant moins de son propre fonds que de ses lectures et de ce qu’elle avait entendu raconter par les grandes personnes et des théories de ses jeunes amies. Une preuve que ces douleurs et ces désespoirs, enregistrés à chaque page de son histoire, ne renfermaient pas une signification plus haute, c’est qu’elle avait continué jusqu’alors à demander à son piano juste ce que cet honnête instrument lui avait donné depuis qu’elle en savait jouer, des sons convenablement liés entre eux, mais qui se gardaient bien d’exprimer une sensation quelconque. Maintenant, c’était autre chose, et elle entendit son père lui parler ainsi :
– Liliane, tu fais des progrès en musique. Décidément tu t’es résignée à suivre mes conseils et tu étudies davantage. Ma fille, l’étude est tout dans ce monde ; tu en reçois en ce moment la preuve.
Nore se prit à sourire :
– Mon cher professeur, dit-il, je remarque comme vous les progrès de mademoiselle, et elle vient de nous jouer cet adagio de façon à montrer qu’elle le comprend. Mais, permettez-moi de vous le dire, l’étude n’amène pas ces sortes de transformations ; c’est l’âge seulement et peut-être un peu de l’aptitude à s’émouvoir qui tient à beaucoup de circonstances.
A ce propos, le professeur, qui faisait de la puissance du travail une estime sans doute exagérée, se mit à élaborer une réplique écrasante. Liliane, rouge jusqu’au front et désolée de l’être, quitta le piano, et se réfugia dans sa chambre. Il lui sembla que Nore l’avait devinée, et comme la physionomie qu’elle lui avait vue n’avait pourtant rien de décourageant, elle en conclut qu’il était touché ou allait bientôt l’être, ce qui la fit pleurer, mais pleurer… comme on pleure à cet âge, et comme tombent et mouillent les pluies de printemps.
Il est véritable que Nore la trouvait charmante. Il en parlait ainsi à Harriet :
– Quelle jolie fleur ! Elle s’ouvre à la vie ! Le velouté juvénile recouvre toutes ses petites pensées écloses en bouquet ! Elle a mille idées, les unes naissent et deviennent papillons, les autres bourdonnent comme de grosses mouches. Je cherche à savoir ce que ça pense, ces petits êtres-là ; mais comment deviner ? Ils ne se connaissent pas eux-mêmes. En réalité, ils croient penser, ils croient vouloir, ils croient chercher, ils croient trouver, mais ils n’ont que des impressions qui leur arrivent toutes faites, vont, reviennent, changent, se transforment, et ils ne sont responsables ni de leurs joies, ni de leurs larmes, ni de leurs affections, ni de leurs dédains.
– Comme vous me parlez ! répondit Harriet, et elle sourit : on dirait, à vous entendre, qu’une jeune fille comme Liliane subit uniquement les influences du sang qui bleuit ses veines et rougit ses joues, et n’a elle-même aucun moyen d’y résister.
– Je vous avoue, repartit Nore, que je ne crois pas qu’elle en ait beaucoup.
– Oh ! le paradoxe !
– Pas le moins du monde. Considérez qu’aux divers moments de l’existence, la nature est aussi très-différemment puissante sur les hommes, et encore plus sur les femmes ; celles-ci, toute leur vie, leur obéissent plus directement, parce qu’elles lui sont liées bien davantage, ne serait-ce que par le don commun de la fécondité. Eh bien ! voyez les enfants tout petits, rien n’est pour eux en dehors de l’alimentation et du sommeil. La conscience s’éveille à peine. Chez Liliane elle commence ; elle n’est pas encore. C’est ce que les poëtes appellent de la naïveté ; et quand Galatée, à l’aspect du premier berger venu, s’enfuit vers les saules, et, avec un mouvement si joli, se cache de façon à voir et à être vue, que son petit cœur bat et que ses yeux sont humides, tout cela est délicieux, mais bien fragile, et n’a pas grande valeur. C’est nous, Harriet, nous seuls qui sentons réellement, qui savons ce que nous voulons, qui avons appris à souffrir, qui souffrons beaucoup, mais aussi nous qui pouvons être très-heureux ! Ne le pensez-vous pas ? N’avons-nous pas la plénitude de nos âmes ? Ce qui est fragile et transitoire ne nous apparaît-il pas, comme il l’est en effet, méprisable ? Et ne sentons-nous pas en nous que si nous aimons, ce n’est plus seulement parce que la nature, qui est à l’entour, le réclame de nos sens, mais parce que nos cœurs ont quelque chose de divin et de supérieur à la nature.
– Oui, mon ami, je le sens, répondit Harriet en lui serrant la main, mais aussi cet amour est bien sévère, quelquefois bien douloureux, et, s’il possède les privilèges de la grandeur, il a part également à ses soucis. Nous ne sommes plus aussi aimables, bien que nous donnions davantage, et cette fleur de pêcher et ce velouté de fruit, dont vous parliez tout à l’heure, et qui a disparu pour jamais ; lorsque je le revois sur les joues et sur les idées de Liliane, avouons-le, on ne saurait nier que rien ne le remplace et ne le vaut.
– Ingrate ! répondit Nore ; rien, pas même la certitude de bien vouloir et la confiance de l’un dans l’autre ?
Harriet confessa son tort ; elle n’eût pas voulu changer de destinée. Puis elle ajouta :
– Et quel est le berger, le premier venu, qui fait enfuir Galatée vers les saules ?
– C’est, je le soupçonne, un ami de Conrad, un honnête et digne garçon appelé Schorn, lieutenant dans la garde, et amoureux tout de bon de notre petite belle. Je la blâme très-résolument d’être coquette avec lui ; mais elle est si gentille, et il sera si dédommagé plus tard qu’il n’aura pas à regretter ses soupirs d’aujourd’hui. N’importe ! elle est ravissante !
Voilà comme tout s’arrangeait ou se dérangeait à Burbach. L’existence marchait, se développait dans des âmes de différentes espèces, de différentes valeurs, mais dignes de ce nom. Au point de vue de la perfection idéale, il y avait, peut-être, beaucoup à dire contre les unes ; les autres suivaient naturellement leur pente. Personne ne voulait faire le mal, même ceux qui erraient dans les sentiers dangereux. Certaines affinités puissantes se jouaient un peu des conventions humaines les plus respectables. N’est-ce pas l’histoire du monde entier ? D’ailleurs si tout se passait ici-bas suivant la régularité inflexible des théories, le moindre des inconvénients, c’est que personne ne vaudrait la peine d’être regardé, rien n’inspirerait ni la curiosité, ni l’intérêt ; il n’y aurait pas de conflits à observer, et, finalement, rien à décrire, rien à apprendre.
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