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Chapitre 4

L’idée d’un divorce s’étant une fois emparée de l’esprit de Jean-Théodore, y dominait d’une manière absolue. Elle jetait de l’ombre, une ombre épaisse, sur toute autre pensée. Lui ne pouvait songer à autre chose. Encore une fois, il ne voyait rien de plus naturel, de plus légitime, de plus simple, de plus inoffensif. Puisque la princesse, sa femme, ne se souciait aucunement de lui, une séparation de forme n’ajoutait guère à la séparation de fait, et n’y joignait pas même une notoriété déjà complète. Il expliquait, il détaillait tous ces points à Aurore avec la dernière minutie à chaque occasion, et l’occasion il la créait tous les jours. Il protestait sans fin de sa volonté la plus ferme de combler l’épouse répudiée de tout ce qu’elle pourrait inventer de plus avantageux. Rien ne lui manquerait au monde, ni à elle, ni à sa vanité, ni à aucune de ses faiblesses. Elle ne perdrait que ce qu’elle n’avait pas et ce dont elle ne voulait pas. Sans cesse, Théodore revenait sur ce genre d’entretien avec Aurore ; il y était intarissable et y portait une agitation, une véhémence qui rendaient la pauvre enfant très-malheureuse. Elle cherchait à calmer son ami ; elle n’y réussissait jamais et passait sa vie dans les larmes ; pour lui, ces larmes le mettaient au désespoir, mais ne le persuadaient pas.

Les choses devinrent pires encore. Chacun finit par tomber d’accord que le prince aimait Aurore. Aussitôt, les inductions, les suppositions, les noirceurs se donnèrent carrière et la malveillance s’amusa. Ce n’étaient, dans toute la cour, que propos courant de l’un à l’autre, et ce train de méchancetés déborda dans la ville. Ce qui fut le plus accablant pour la comtesse Pamina, ce fut d’être assaillie de sympathies intéressées, s’empressant de chercher fortune auprès d’elle ; quelques zélés lui donnaient effrontément raison dans ce qu’elle n’avait pas la moindre idée, dans ce qu’elle eût eu en horreur de commettre. La bassesse humaine connaît mille moyens de s’exercer ; tous les masques dont elle se revêt portent le semblant d’une vertu. Tandis que la majorité des gens trouvaient agréable et utile de faire parade de leur moralité en laissant carrière à la malignité pure, d’autres, se croyant plus adroits, arboraient le culte de l’indulgence chrétienne, ou celui de la sentimentalité philosophique, et assuraient qu’on doit tout pardonner à l’amour sincère ; quelques-uns allèrent plus loin. Dans une extase de loyalisme, ils déclarèrent le souverain au-dessus des règles ordinaires. C’était la pure doctrine du temps de Louis XIV.

Théodore, également insensible aux unes et aux autres de ces agitations, assuré d’Aurore, ne cherchant pas à abuser de son affection, ne rêvait qu’un mariage. Chaque jour, il accourait chez sa cousine, et celle-ci comprenait que c’était entretenir une situation violente. Elle lui disait :

– Restons trois jours sans nous voir, et puis, ensuite, un peu plus. N’es-tu pas certain que je pense à toi constamment ?

– Oui, je le suis, répondait-il en baissant la tête. Quand tu es là devant mes yeux, je prends patience, et, tu le remarques, je finis par te céder, je t’accorde tout, je ne fais que ce que tu veux. Aussitôt éloigné de toi, je perds la tête. Sais-tu ce que je fais ? J’ai ma montre dans la main ; je compte les minutes qui me séparent du moment où je te reverrai, où tu seras là, comme tu es là, dans mes regards, où je me rassasierai de ton sourire, hélas ! ou de tes larmes ! Seul, c’est-à-dire quand je ne t’ai plus, ma vie est suspendue… Je suis fou d’attente et de chagrin. Mais tu as raison ; je ne dois pas te voir ainsi chaque jour ; je te perds ; je ne viendrai pas demain, je te le promets, Aurore, je te le jure ! Et le lendemain il revenait.

N’est-il pas étrange qu’un homme de sa sorte, et qui avait si souvent aimé, fût aussi agité, aussi malade, aussi possédé ? Est-ce que le cœur ne s’use pas chez certains êtres ? Mais, alors, il faut que ce soit par l’usage de la même sorte d’amour.

Ce qui attachait Théodore à sa cousine ne ressemblait à rien qu’il eût éprouvé auparavant. On se rappelle que le jour même où il fut quitté par la comtesse Tonska, il put, malgré sa colère et son chagrin, se dominer au point de travailler et de réduire sa passion à une obéissance au moins apparente. Désormais, ce tour de force eût été impraticable pour lui ; il n’y songeait même pas. Séparé d’Aurore, il n’était plus que souffrance ; sa tête se perdait ; pas un sentiment, pas un instinct en lui qui ne se tournât vers elle et n’y restât fixé ; chacune de ses pulsations lui battait jusqu’au fond de la poitrine le nom idolâtré.

Il n’y avait pas moyen de cacher un tel état. Cependant Jean-Théodore était bien forcé de remplir aussi les devoirs de sa situation. Il le faisait avec une décision sombre, une rigueur, une roideur inaccoutumées ; il n’avait qu’un seul instinct ; en toute affaire qu’un seul mobile : s’en débarrasser au plus tôt pour s’isoler dans l’ivresse qui le tuait.

Chaque jour, il écrivait à Aurore au moment où il la quittait. Ces lettres, il les lui remettait quand il arrivait auprès d’elle ; elles étaient chères à la pauvre fille, mais aussi, quel mal elles lui faisaient ! Qu’elles étaient emportées, insensées, frénétiques ! Comme elles lui rendaient évidente toute l’étendue des malheurs de celui qu’elle aimait tant. Elle se disait aussi, de son côté, qu’une telle situation était intenable, ne pouvait durer, et elle ne savait que résoudre. Pourtant, si elle attendait Jean-Théodore avec appréhension, elle le voyait avec bonheur ; puis, les luttes, qui ne manquaient jamais à s’établir entre eux, l’impuissance finale de ses consolations, le découragement le plus amer qui s’emparait d’elle quand il l’avait quittée, c’était un poids trop lourd.

– Pourquoi es-tu malheureuse, ma chérie ? lui disait son amant. Est-ce que je ne respecte pas toutes tes volontés ? Est-ce que je te demande, est-ce que, même, je désire plus que je ne dois ? N’es-tu pas persuadée de mon dévouement aveugle autant que de ma passion ? Et ce dévouement, les sacrifices que tu m’imposes, ô ! ma bien-aimée ! ô mon Aurore ! est-ce que je ne les fais pas dominer encore, toujours, par-dessus mon amour même ?

– J’ai peur de toi, lui répondait-elle ; j’ai peur pour toi ; tu ne peux pas vivre ainsi ! tu ne peux pas m’aimer ainsi ! Ou tu me quitteras, et, tout d’un coup guéri d’un mal si funeste, tu me prendras en haine, et que deviendrai-je ? ou bien, que sais-je ? tu mourras ! Non, mon bien-aimé, ce n’est pas aimer, ce que tu fais ; on n’aime pas ainsi ! Ce qui doit durer n’a pas cette violence et ne détruit pas tout autour de soi !

Cependant ni le prince ni Aurore ne trouvaient les moyens, ne trouvaient la force de mettre fin à un état si horrible ; ils ne voulaient rien de ce qu’il eût fallu vouloir. La catastrophe arriva sans eux.

Un matin, le duc Guillaume entra chez sa fille.

– Mon enfant, dit-il à Aurore, vous savez qui j’ai aimé dans ma vie, et, depuis que votre mère m’a quitté, vous savez aussi sur quel être j’ai reporté toute ma tendresse ; c’est sur vous, sur vous seule, et vous êtes tout pour moi. Que vous soyez une enfant noble, digne et pure, je le sais, Aurore, et il est naturel que je vous voie l’objet des attaques de tout ce monde.

Aurore regarda son père, et celui-ci lui ayant serré la main, elle se cacha la tête dans la poitrine du vieux duc.

– Bien, ne pleurez pas, ma fille. Il ne faut pas vous affliger. Mais savez-vous ce qu’il faut accepter ?

– Non, dit Aurore, dont le cœur se serrait et prévoyait un grand malheur.

– Il faut accompagner aujourd’hui votre père dans une promenade où il veut vous mener. Il ne vous quittera pas, il vous aimera bien, et si vous voulez pleurer avec lui, vous le pourrez, Aurore.

– Vous allez m’emmener loin d’ici ? s’écria-t-elle.

– Oui, ma pauvre enfant, je veux vous emmener loin d’ici, et j’aurais dû le faire plus tôt. Je n’entends pas qu’on vous tue à coups d’épingle. Et si ce n’est pas pour vous que vous m’obéissez, que ce soit pour moi, Aurore, car chaque blessure qu’on vous adresse m’atteint dans le fond du cœur.

Le cher vieux soldat avait une expression si poignante en prononçant ces paroles, qu’Aurore frissonna, et l’affection qu’elle avait pour son père contre-balança un instant la révolte de son amour.

– Allons, ma chérie, poursuivit le duc avec une fermeté affectueuse, mettez votre chapeau. Tout est prêt !

Tout est prêt !… Aurore poussa un cri et se cacha le visage dans ses mains.

– Non ! non ! je ne peux pas m’en aller ainsi ! Non, mon père, je vous en supplie !… Songez donc…

– Et vous, Aurore, ma pauvre fille, songez à ne pas me dire un mot que vous pourriez regretter demain !

Il l’embrassa à plusieurs reprises, lui mit sa pelisse sur les épaules, la prit, la soutint à demi évanouie, et, quand elle revint à elle, la voiture roulait rapidement. Un abîme se creusait entre le passé et l’avenir. Oh ! alors, tout ce qu’elle avait éprouvé, senti dans ces dernières semaines, lui apparut comme une existence de paradis ! Ses souffrances, ses tortures lui étaient venues à côté de celui qu’elle aimait. C’était pour lui, avec lui, auprès de lui qu’elle avait pleuré ; maintenant, elle était seule ! elle ne le reverrait jamais ! Elle était condamnée à quoi ?… A un néant plein de menaces, de renoncements.

Le vieux duc lui serrait la main et ne prononçait pas une parole ; mais il la regardait constamment, et avec une tendresse telle, qu’alors elle se jetait à son cou et pleurait.

– Comme il m’aime, lui aussi ! se disait-elle.

Qui n’eût pas aimé Aurore ?

Après cinq jours de voyage, ils arrivèrent dans une contrée agreste ; des forêts, des champs accidentés, un lac et la mer murmurants, s’étendant sous les fenêtres à perte de vue au delà d’un petit archipel d’îlots et de rochers. Aurore apprit qu’il n’y avait ni ville ni village aux environs. L’idée de cette solitude lui fit du bien. D’ailleurs, l’habitation qui désormais allait être la sienne était aussi simple que possible : un chalet plutôt qu’une villa.

– Ceci nous convient, dit le duc. J’ai donné ma démission de mes emplois pour me consacrer uniquement à vous, et nous ne sommes pas riches. Voici votre chambre, Aurore, et là, regardez dans l’embrasure de la fenêtre, en face de la mer, votre table à écrire et tout ce qu’il vous faut ! S’il vous plaît maintenant d’envoyer quelque souvenir à vos amis, on le fera partir ce soir.

Le duc sortit et ferma la porte. Aussitôt qu’Aurore se vit seule, elle se laissa tomber à genoux :

– Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-elle en serrant ses mains l’une contre l’autre, veillez sur Théodore ! Pauvre, pauvre Théodore ! il ne me voit plus, il ne me parle plus, il ne m’attend plus ! Oh ! mon Dieu ! il m’a perdue pour jamais !

Elle sanglota d’abord amèrement ; puis, au bout de quelques minutes, se relevant, elle s’essuya les yeux et écrivit ces paroles :

« Mon père m’a emmenée, cher Théodore. Il souffre autant que moi, autant que nous. Je ne sais pas en ce moment s’il a bien fait ; il le croit. Moi, je ne crois qu’une chose, c’est que je t’aimerai toujours jusqu’à la mort. Ne laisse pas une seule minute cette vérité s’écarter de ta raison. Elle le sauvera de tout. Aussi longtemps qu’un souffle me restera dans la poitrine, je t’aimerai ; n’aie pas peur, tu m’aimeras aussi ; je ne mourrai pas, ne meurs pas ! Gardons-nous l’un pour l’autre ! Aimons-nous, Théodore, à travers tout, malgré tout, demain comme aujourd’hui ! Aimons-nous, ah ! Théodore ! comme tu es malheureux et comme je t’aime ! Obéis-moi toujours, absente aussi bien que présente ; ne divorce pas ; fais en tout ton devoir ; écris-moi ; aime-moi !

« A… »

Le lendemain, la vie nouvelle dut s’organiser pour la comtesse Pamina. Le duc avait médité depuis quelque temps déjà le parti violent qu’il venait de mettre à exécution ; il avait fait louer cette maison loin des États de son neveu et y avait fait transporter, avec le mobilier nécessaire, ses collections et ses livres. Bientôt ce qui appartenait à Aurore arriva également, et tout fut mis en place.

– Nous ne sommes que de bons bourgeois, dit le duc avec un sourire ; nous n’avons guère à dépenser ; il faut régler tout cela, ma fille ; en ce qui me concerne, je m’en reconnais complètement incapable.

Aurore avait un caractère si ferme, si contenu, si éloigné du caprice et de la faiblesse, malgré sa grande douceur, sa gaieté native et sa curiosité de vivre, qu’elle ne reculait devant aucune loi de la nécessité. Elle se plia de suite à ses devoirs et les accomplit. Elle se souvenait de ses premières années passées en Dalmatie au sein d’un intérieur modeste et n’avait pas pris, dans la fréquentation de la Cour, des habitudes qu’elle ne pût quitter aisément. Puis elle était si dominée par le sentiment qui la remplissait tout entière que peu lui importait le monde qui était autour d’elle. Seulement elle s’était laissée aller à rêver beaucoup ; et elle avait accueilli la séduction avec une sorte de somnolence morale et de détachement de toutes choses matérielles ; elle y renonça. Elle le fit, certaine, d’ailleurs, qu’elle ne pouvait en éprouver que du bien, et pour elle et pour les autres.

C’était une nature si droite ! Quelques jours passés, elle se releva, comme ces plantes souples foulées un instant par le pied lourd des troupeaux et qui, tout aussitôt, se redressent et, bien que meurtries, refleurissent. Elle ne voulut aucunement succomber sous le coup qui l’atteignait. Que serait devenu Théodore ? Que serait devenu son père ? Elle n’était pas exigeante en fait de bonheur, et elle résolut de se contenter de peu, de rien, s’il le fallait. Autant elle était constante dans ses affections, autant elle était limitée dans ce qu’elle désirait ; et si, au lieu de s’attacher au fougueux Théodore, elle avait été consacrée à un homme calme, paisible, bon et tendre, et qui ne lui eût pas demandé ce que Théodore voulait pour être heureux lui-même, elle n’aurait rien souhaité au delà. Que l’on suppose un instant les choses arrangées ainsi à Burbach entre le prince et elle ; pas d’amour, seulement une amitié vive : rien de ce qui arrivait n’aurait eu lieu. Les relations modérées auraient établi la sécurité et la durée ; Aurore n’aurait jamais été forcée de partir ; le temps aurait passé doucement sur une liaison inoffensive ; chacun eût été heureux. Mais c’était tout le contraire, et Aurore, triste, exilée, seule par la faute de Théodore, nullement par la sienne, l’aimait pourtant avec résolution et d’une manière inébranlable.

La première lettre qu’elle reçut de son amant en réponse à la sienne n’était, en vérité, qu’un sanglot. Elle n’y comprit, comme il n’y avait en effet autre chose à y voir, que l’expression d’une douleur écrasée et qui ne se possédait en aucune sorte. La seconde ne fut pas plus raisonnable ; seulement, à sa prière réitérée de ne pas songer au divorce, Théodore répondait qu’il était à elle et lui obéirait ; mais, on le voyait du reste, il ne tenait plus à rien au monde. Aurore fit encore une autre observation inquiétante : elle ne reconnut pas l’écriture de son ami. Ce n’étaient plus ces traits décidés qu’elle avait lus tant de fois ; les lignes s’entremêlaient, les caractères se brouillaient les uns aux autres.

– Il est bien malade, certainement, se dit-elle.

Et après avoir réfléchi, elle écrivit à Nore. Celui-ci resta plusieurs jours sans répondre ; cependant, chaque matin, une lettre de Théodore arrivait ; il ne parlait jamais de sa santé, et seulement de son attachement et de l’éternité de sa passion. Après quelque temps, l’écriture des lettres redevint plus semblable à ce qu’elle avait été autrefois, et alors Nore rompit le silence et écrivit à Aurore que le prince avait été souffrant, allait désormais beaucoup mieux, et chaque jour affermissait sa convalescence. Ce fut un triste temps pour Aurore ; mais moins triste peut-être que ce n’eût été pour toute autre. Elle ne se monta pas la tête ; elle ne crut pas que nécessairement celui qu’elle aimait allait mourir ; elle attendit, et pour chaque jour elle prit la somme de peine que le ciel lui envoyait.

– Je ne serai jamais à lui dans ce monde, se disait-elle ; mais je suis tellement à lui dans l’éternité que je puis vivre avec cette certitude.

Aurore reconquit une sorte de tranquillité qui indiquait bien sa force ; non pas cette tranquillité résultant de la distraction et que reprennent aisément les natures médiocres, mais bien le calme d’une résolution impérissable. Théodore l’occupait ; elle ne songeait pas à elle-même. Elle savait son ami malheureux ; les lettres qu’elle en recevait journellement le lui montraient tantôt dans une telle exaltation, tantôt dans une prostration si complète, qu’elle en éprouvait pour lui beaucoup de chagrin. Mais elle ne pensait ni qu’il renoncerait à elle, ni davantage qu’elle renoncerait à lui. Cette âme vraiment sublime avait au plus haut degré le trait de la grandeur ; elle ne doutait pas, même quand elle n’espérait pas d’amélioration à un désastre qui eût fait tomber en langueur toute autre créature humaine. Elle se considérait comme une sœur, comme une mère de Théodore ; et cela, se disait-elle, rien au monde ne peut me l’ôter. Je lui voue toute ma tendresse et je m’absorbe si complètement en lui que je n’éprouverai jamais un autre désir que celui de continuer.

Dans ce pays charmant qu’habitaient le duc et sa fille, pays où la nature est si paisible et d’une mélancolie si attendrissante, ils aimaient tous deux à parcourir les sentiers solitaires des bois. Ils allaient marchant l’un à côté de l’autre et parlant volontiers des rapports éternels de l’homme avec ce qui l’entoure ; ils en subissaient avec joie la salutaire influence. Aurore pensait souvent, en contemplant ces arbres qui frissonnaient avec une calme tendresse sous les caresses de la brise, ces grandes herbes inclinées au vent, ces fleurs ouvertes et élevant leurs lèvres tendues vers l’amant que le souffle de l’air leur apportait, ces fraises mûres qui empourpraient les gazons, elle pensait :

– Moi aussi, je suis une plante amoureuse. Je vis, je respire pour l’amour. Chaque pensée que je reçois de lui me rend heureuse ! Je vivrai de lui et n’aurai rien que par lui ! Je passerai comme ce qui végète à cette heure, grandit, verdit, s’épanouit et tombera à l’automne, mais tombera pour regrandir, reverdir, s’épanouir de nouveau à la résurrection du printemps. Pourquoi Théodore et moi devrions-nous mourir et vivre éloignés à jamais ? Non ! j’en suis sûre, mon Dieu, j’en suis bien sûre, nous mourrons pour nous réunir, et ce qui nous sépare à cette heure disparaîtra seul d’entre nous ! Elle ne se répétait pas ces mots d’espérance avec une exaltation maladive ; elle les murmurait en elle-même avec une quiétude persuadée, et c’était le fond et le soutien de sa vie.

D’autres fois, elle s’asseyait sur une roche, ou sur le sable blanc, au bord, en face de la mer immense. Elle voyait les vagues s’élever, se suivre, s’effacer par centaines, et les flocons d’écume former de ruisselantes crinières à ces chevaux turbulents. Les goélands et les mouettes décrivaient au-dessus des ondes leurs cercles de chasse, tantôt perçant jusque dans la nue, tantôt froissant de leurs ailes la crête des flots. Au loin passaient des navires, promenant sur l’horizon leurs voiles blanches, ou laissant flotter derrière eux leurs panaches de fumée. L’horizon céleste embrassait la vaste scène.

– Comme tout cela vit ! Et, moi, je vis de même, pensait Aurore, et j’irai, comme tout cela, devant moi dans l’existence et sans changer davantage. Ces goélands, ces mouettes avides et criardes, cherchent leur proie dans l’onde, la prennent ou la manquent ; ne sont-ce pas ces mille désirs qui, en somme, ne troublent en rien la sérénité nécessaire des lois inévitables ?

Une grande partie de son temps se passait à écrire à Théodore. Elle ne se lassait pas de lui prodiguer des paroles de tendresse et d’encouragement.

Wilfrid venait quelquefois au chalet ; il y passait plusieurs jours. Son arrivée était une grande affaire. D’autres fois apparaissait Laudon. L’un ou l’autre étaient également bien venus pour le duc, et tout le temps qu’ils demeuraient ses hôtes, ils jetaient dans la maison une animation et un mouvement qui se continuaient encore après leur départ. Le prince n’avait jamais manqué de leur faire des recommandations à l’infini à l’égard d’Aurore. Ils devaient lui rapporter, jusque dans les plus minimes détails, comment elle était, ce qu’elle faisait et tout ce qu’elle avait dit. Aurore était pareille, avec moins d’emportement et une retenue qui l’empêchait de trop interroger ; mais ses amis connaissaient sa pensée, et lui apprenaient à l’envi ce qu’elle pouvait savoir, car ils auraient craint souvent de l’affliger sans aucun besoin. Ces voyages de Nore et de Laudon arrivèrent aisément à tenir une place énorme dans l’existence des deux amants. Ce fut peu à peu un soulagement pour Théodore ; mais, comme son imagination ne pouvait pas s’arrêter à des compensations, en réalité si imparfaites, il conçut un projet qu’il communiqua à Aurore, la suppliant de l’approuver. Il voulait faire un voyage dans une capitale voisine ; se déguiser, se dérober, et venir passer deux heures auprès d’elle, dans quelque retraite de ces bois où elle se plaisait tant, et que Nore et Laudon lui avaient décrits avec un enthousiasme qui lui rendit plus poignant encore le désir de la voir.

Aurore ressentit une bien vive tentation cette fois. Il lui fallut un courage extrême pour y résister. Elle écrivit à Théodore de venir, puis, au moment de faire partir la lettre, elle s’arrêta ; resta deux jours à hésiter, et, enfin, sa raison l’emportant, elle déchira ce qu’elle avait écrit, et supplia son amant de renoncer à un projet qui ne pourrait que les rendre plus malheureux l’un et l’autre.

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