Chapitre 5
Il ne servirait à rien de le dissimuler ; en apprenant le départ d’Aurore, Théodore avait reçu un coup dont il avait été accablé. Déjà épuisé par les souffrances des temps précédents, il avait succombé et était tombé gravement malade. En proie à de violentes douleurs cérébrales, on avait désespéré, pendant quinze jours, de le sauver, et même, lorsque la science et l’affection du professeur Lanze, servies par la vigueur du malade, permirent d’espérer qu’il vivrait, Lanze, avec une secrète épouvante, s’était demandé s’il serait possible de lui conserver la raison. Peu à peu, ces craintes terribles avaient disparu ; le prince était revenu à la santé, mais affaibli, profondément atteint, et dans un état de mélancolie qui ne paraissait pas devoir se dissiper de sitôt. Le professeur, Nore, Laudon, craignaient qu’un incident imprévu, lié à ce fatal amour qui avait mené leur ami si près de sa fin, ne vînt tout compromettre ; ils le craignaient d’autant plus qu’avec une obstination singulière la pensée de Jean-Théodore, rivée à sa passion, ne contemplait rien qu’à ce point de vue. Le désastre physique auquel il venait d’échapper l’avait rendu encore plus indifférent à ce qui n’était pas uni à l’idée d’Aurore. En de tels cas, ou bien le cœur guérit, change, passe à une autre atmosphère, ou bien il s’enfonce davantage et sans remède cette fois dans ce qui le conduit à sa perte. Le précipice est franchi, mais l’homme a gardé ses fers ; il est pris plus que jamais et pour toujours. Jean-Théodore, jusqu’alors, violent, vivace, précis, dominateur, croyant à des faits et à des opinions nettement raisonnées, était devenu de tous les hommes le plus superstitieux et le plus adonné aux calculs et aux hypothèses puériles que caresse tout fanatisme. N’ayant pas ce qu’il souhaitait, il ne faisait aucun cas du présent, et ne vivait que dans un avenir dont il prétendait à tout prix s’emparer en le déterminant à sa guise. Il ouvrait la Bible dix fois par jour, et dans un verset placé de certaine façon, il s’annonçait à lui-même les choses prochaines. Quand il rencontrait un sens favorable, à peine se calmait-il ; un sens hostile, il souffrait sans mesure ; un sens inexplicable, il le torturait. Avec les vers de Virgile, il cherchait les mêmes mystères. Était-il dans une rue : Si je rencontre telles sortes de personnes, se disait-il, tant de soldats, tant de femmes, un homme portant un fardeau, des chevaux en tel nombre, ce sera signe qu’elle sera à moi… L’insuccès, là aussi, le mettait hors de lui-même, et la nécessité ne le tranquillisait pas. Il lui fallait sans cesse recommencer. Il examinait pendant des heures les cartes du pays où Aurore résidait. Il en avait des dessins, des peintures. Il lui avait demandé une vue de sa chambre, et quand elle la lui eut envoyée, il passa des nuits en présence de cette feuille de papier placée sur sa table, et la contemplant avec une fixité qui ne manquait pas de donner à tous les objets représentés un relief si vrai, que son imagination enfiévrée en était transportée dans une sorte de réalité. Il connaissait par cœur chacune des stations de la route qu’Aurore avait suivie ; et quand il prenait un livre, au bout de peu d’instants, son attention se détachait du contenu : il formait le nom d’Aurore avec les syllabes des différents mots, puis avec des lettres, et passait des heures dans cette occupation qui lui faisait mal, mais trompait, pourtant quelques instants, son chagrin. Voilà ce qu’était devenu ce prince hautain, cette organisation impérieuse.
Il dit un jour à Nore et à Laudon :
– C’est une doctrine fière et digne d’un homme brave que de proclamer le pouvoir de se développer soi-même dans le sens de ses propres qualités en supprimant, ou du moins en amortissant sensiblement ses défauts. Je l’ai professée, je la professe encore, et je tiens pour incontestable que, dans le jeu ordinaire des facultés morales, on reste toujours maître de faire beaucoup de soi-même. Cependant j’ai oublié un point. Jusqu’à présent je ne l’avais pas vu, et je reconnais à cette occasion la sagesse des anciens. Ils avaient su atteindre le fond des choses. On n’est pas grand, on ne le devient pas, quelque effort qu’on y fasse, quand on n’est pas heureux. Être heureux, c’est une vertu et une des plus puissantes, et Cornélius Sylla avait tout à fait raison et parlait comme un maître quand, se vantant d’être heureux autant que prudent, sagace et hardi, il inscrivait parmi ses titres cette qualification : « Félix. » Le bonheur donne à l’âme l’équilibre ; cette énergie manque là où il n’existe pas. Il comble le plus béant, le plus épouvantable de tous les gouffres, et ajoute à la puissance cette saveur vitale qui seule porte l’homme à agir. Faute de bonheur, l’inquiétude, le doute, sont cramponnés sur leur esclave et lui ôtent, avec sa force, le désir même de se grandir.
En parlant ainsi, il justifiait à l’avance un projet si complètement résolu, qu’il trouva nécessaire de n’en parler à personne et de ne pas consulter Aurore, certain qu’il croyait être de son opposition. Là, il se jugeait libre et ne pensait pas qu’elle eût à réclamer quoi que ce fût contre sa décision.
La princesse Amélie-Auguste venait d’être mariée. Elle avait épousé un agnat d’une maison souveraine, et les augustes époux, après un voyage de noces qui leur avait procuré les hommages de toutes les cours environnantes, étaient de retour depuis six mois dans la Résidence. Le prince Ulric, jeune homme de mérite, froid, très-adonné aux études militaires, avait une teinte de religiosité qui le rendait agréable à sa femme, et un goût prononcé pour l’étiquette qui lui avait acquis, de la part de la princesse régnante, autant de sympathie qu’elle en pouvait donner. D’ailleurs, depuis les bruits qui avaient couru au sujet d’Aurore, et surtout depuis son mariage, la princesse Amélie-Auguste s’étant sensiblement éloignée de son père, la princesse régnante lui en avait tenu grand compte, et il s’était formé entre ces deux personnes vertueuses un véritable lien d’intimité.
Jean-Théodore n’y prenait nullement garde. Devenu indifférent à tout, il était d’une douceur et d’une modération qui étonnaient son entourage ; on le trouvait baissé. On ne concevait pas pourquoi ce maître, naguère un peu jaloux de son autorité, avait pris à tâche d’instruire lui-même le prince Ulric des principales conditions de l’administration du pays, et s’était déchargé sur lui du soin des affaires militaires, l’avait mis dans les places laissées vacantes par la démission du duc Guillaume, et ce qui étonnait peut-être plus encore, s’était fait représenter par lui dans la cérémonie de l’ouverture de la Diète. On se perdait dans les conjectures et les commentaires malveillants, quand un matin le prince fit avertir par les aides de camp et le chambellan de service les différents membres de la famille souveraine d’avoir à se rendre auprès de sa personne.
La solennité de cette invitation causa un grand émoi. Jean-Théodore n’avait jamais rien fait de pareil. Ses mandataires, interrogés avec ardeur, ne purent s’empêcher de dire que Son Altesse Royale paraissait préoccupée ; mais comme depuis longtemps on lui voyait une physionomie soucieuse, il n’y avait rien à en conclure ; bref, à l’heure assignée, la princesse régnante, la princesse Amélie-Auguste, le prince Ulric et le prince Maurice firent leur entrée dans le grand cabinet où les attendait Jean-Théodore, assis devant une petite table chargée de papiers, et ayant à côté de lui le conseiller d’État, chargé du département de la justice, baron Muller.
Quand chacun eut pris place selon son rang, le prince, d’une voix nette et douce, s’exprima ainsi :
– Vous avez le droit, comme membres de ma famille, de connaître les premiers l’expression de ma volonté. Je ne l’ai fait entendre à personne, pas même à monsieur le baron que voici. Il assiste à cette réunion, afin d’apprendre lui-même et de vous lire le contenu du libellé que je lui remettrai tout à l’heure. Les circonstances politiques d’une part, l’état de ma santé de l’autre, et plus que tout mon désir de vivre désormais dans la retraite, m’ont dicté la résolution ferme d’abdiquer la couronne. Je puis le faire sans qu’il en résulte aucun inconvénient pour le pays. La princesse héréditaire est unie à un époux digne d’elle et dont les talents et les mérites me sont bien connus. J’ai constaté avec satisfaction l’estime qu’il s’est acquise déjà parmi les hommes considérables qui l’approchent et l’affection dont mon peuple l’entoure. Je n’ai pas besoin, sans doute, de recommander la princesse actuellement régnante au respect de sa fille ; je le ferai d’autant moins que j’observe toute la déférence dont plus que jamais elle s’attache à entourer Son Altesse Royale. Du reste, avant de renoncer à mon autorité, j’ai fixé le douaire et les honneurs de mon auguste épouse, et je ne doute pas que, sur ce point comme sur les autres, et notamment en ce qui concerne les princes Ernest et Maurice, mes volontés ne soient scrupuleusement respectées. Je prie maintenant monsieur le conseiller d’État de vouloir bien donner lecture de l’acte d’abdication que j’ai préparé, et qui va tout à l’heure être mis par moi sous les yeux du conseil des ministres.
L’étonnement fut profond dans l’assemblée. La princesse régnante éprouva une joie sensible. Elle était peu capable d’analyser ses sentiments, mais nous pouvons le faire à sa place. Elle devina que Jean-Théodore s’en irait, et qu’elle allait devenir complètement indépendante et tout à fait maîtresse de suivre ses goûts sans entraves, en ayant l’avantage d’être plus victime que jamais. Puis, elle éprouva une sensation de mépris pour l’homme qu’elle redoutait, et ce lui fut agréable. Dans ce conflit intérieur, elle ne trouva à dire d’autre parole que celle-ci :
– Ah ! mon Dieu, qui l’aurait prévu !
Et elle s’essuya les yeux sans trop savoir ce qu’elle faisait.
La princesse Amélie-Auguste fut ravie de se voir souveraine ; le prince Ulric, au moins autant ; mais il sentit l’opportunité de faire quelques phrases ; il les aligna bien et insista en termes convenables, suppliant son beau-père d’abandonner un projet désolant pour une famille si unie et si dévouée à son chef. Jean-Théodore répondit sur le même ton.
Le prince Maurice, enchanté de se voir hors de tutelle, murmura :
– Je te remercie bien de ce que tu fais pour moi.
Le conseiller d’État baron Muller, prévoyant que le nouveau règne ne pouvait moins pour lui que de lui conférer un grand cordon, s’étendit sur la perte que le pays allait faire, et assura la princesse Amélie-Auguste et son époux d’un absolu dévouement. La cérémonie ne fut pas extrêmement longue, et le prince donna l’ordre d’introduire le conseil des ministres.
Ici les mêmes discours recommencèrent ; on supplia Jean-Théodore de revenir sur sa résolution, et, comme on le trouva déterminé à l’exécuter, on n’eut plus d’autre pensée que de plaire aux nouveaux maîtres. Dans la journée, la grande nouvelle fut répandue par la ville, et le soir des groupes nombreux se formèrent devant le palais. Les journaux furent assez unanimes pour regretter un événement qui privait la patrie d’un chef dont la bonne volonté avait toujours été reconnue, de sorte que Jean-Théodore se trouva, ce qui est assez ordinaire en pareille occasion, beaucoup plus populaire qu’il ne l’avait jamais été. Cependant deux feuilles indépendantes déclarèrent qu’il y avait sous tout cela une intrigue ténébreuse, que le prince n’abdiquait que pour complaire à une grande puissance, et en était dédommagé par des sommes considérables dont on donnait le chiffre. Comme ces révélations circulèrent surtout parmi les basses classes, il est vraisemblable qu’elles servirent à les instruire et à hâter leur perfectionnement moral.
Dans les salons, on fut assez d’accord que Jean-Théodore n’avait pris un parti aussi tranché que pour aller vivre auprès de la comtesse Pamina, et quand on sut qu’il partait, on conclut qu’il courait la chercher. Un homme d’esprit fit là-dessus une épigramme de quatre vers qui fut trouvée piquante. Toutefois, on se trompait ; Jean-Théodore, sous le nom de comte de Wœrbeck, partit à la vérité, mais dans une direction diamétralement opposée à celle des lieux habités par son oncle et sa cousine, et on apprit bientôt qu’il était à Palerme.
Nore et Laudon avaient demandé avec instance à l’accompagner. Il s’y était refusé et les avait envoyés tous deux auprès d’Aurore, afin de lui rendre compte de ce qui se passait. Du reste, il expliqua lui-même à son amie dans ses lettres que ses dispositions ne lui permettaient plus désormais honnêtement de se charger de conduire les autres. Il ne voulut emmener que le professeur Lanze, et encore à cette condition que celui-ci le quitterait aussitôt que le désir lui en serait manifesté, et s’engageait à ne pas le gêner dans sa façon de vivre.
Une fois arrivé à Palerme, le comte s’établit à l’auberge et commença à mener une vie que probablement il s’était préparée d’avance. Il ne sortait jamais ; il n’allait rien voir, il ne recevait personne ; il parlait fort peu. Tout le jour, il se promenait de long en large dans sa chambre ; le soir, il écrivait à Aurore. On peut dire que ces lettres étaient des chefs-d’œuvre d’artifice. Il les recommençait souvent jusqu’à trois fois. Elles étaient parfaitement calmes ; aucune trace de véhémence ne s’y laissait plus apercevoir. On devait les prendre pour les productions d’un esprit un peu chagrin, mais désintéressé et sans passion. C’était en méditant une pensée exprimée par Aurore, une prière qu’elle lui avait adressée, que Théodore avait pris le parti de se réduire à des expressions si peu en accord avec son état actuel.
« Ne me dis pas tant que tu m’aimes, lui avait écrit celle qui était tout pour lui ; est-ce que je ne le sais pas ? Je n’ai besoin que de me considérer moi-même pour le sentir. Je sais que tu m’aimes et que tu ne cesseras jamais de le faire. C’est moins pour moi que pour toi si tu le répètes ainsi ; mais tu t’exaltes, tu te fais mal. Je t’en conjure ; ami de mon cœur, ne le fais pas ! »
En dehors du travail un peu laborieux de cette correspondance, il n’avait aucune activité.
Le professeur lui dit bientôt :
– Savez-vous ce que vous faites ?
– Eh bien ! donc, que fais-je ?
– Vous vous tuez.
– Crois-tu réellement, Lanze, à la possibilité de produire sur soi-même un tel résultat en employant seulement les moyens pacifiques ?
– Je vous en fais juge. Vous avez vu mille fois sur le bord de la mer des rochers énormes, d’une masse imposante, d’une carrure massive, des rochers de granit ou de basalte lavés par les flots débiles. Vous les avez vus, malgré leur grosseur, troués en mille endroits, perforés, minés, menaçant de choir, et, n’en doutez pas, un jour arrive, ils tombent, ils sont réduits en sable, ils sont anéantis, et comment voulez-vous que le flot persistant des pensées malsaines, auxquelles vous vous donnez en proie, ne finisse pas par amener à votre égard un résultat tout pareil ? Il se peut que vous résistiez plus ou moins longtemps, parce que votre constitution est robuste, mais à la longue vous succomberez.
– Le crois-tu réellement ?
– J’en suis persuadé.
– Dans ce cas, je te remercie ; j’y songerai.
Il paraît qu’il y songea si bien, que la fièvre s’établit à demeure. Il prit l’habitude de ne plus marcher et de rester couché sur un canapé, dans une obscurité à peu près absolue, pendant la plus grande partie du jour. Lanze fit une scène violente :
– Vous vous détruisez à plaisir ! s’écriait-il. Le prince sourit et lui répondit :
– Cher professeur, tu sais ce que je t’ai annoncé en t’autorisant à me suivre, et tu sais aussi à quoi tu t’es engagé. Il est dix heures, c’est le moment d’aller te coucher. Dis-moi bonsoir, adieu, et demain retourne à Burbach où tu as tes affaires et ta famille.
Le pauvre Lanze tomba dans une douleur bruyante. Il supplia Théodore, il lui serra les mains, il se mit à ses genoux. Celui-ci, qui n’avait plus ni emportements ni impatiences, lui répliqua avec une mansuétude obstinée, l’assura qu’il se trompait, que, lui-même, il se sentait mieux, qu’il était sûr de guérir, mais qu’il voulait être seul, et, devant ce parti bien pris, il fallut s’en aller. Ce fut une séparation déchirante de la part du professeur.
– Je le sais, disait-il en sanglotant, je le sais ! Je ne vous reverrai jamais ! Est-il possible que vous ayez pris une résolution semblable ! Mais on se tire un coup de pistolet, on se poignarde, on en finit de suite, si l’on veut absolument en finir ; on n’est pas son propre bourreau d’une manière aussi cruelle ! Vous avez beau dire, je vous devine, je sais ce que vous préparez, je vois clairement votre but !
Le prince embrassa son vieil ami.
– Adieu, lui dit-il ; ne confie à personne ton opinion sur l’état de ma santé, car je t’assure que tu exagères. Tu m’aimes trop pour être à mon égard un vrai médecin. Nous nous reverrons dans quelques mois, et tu seras content de ma bonne mine.
Quand il se trouva seul, Jean-Théodore éprouva du soulagement. Désormais il en avait fini avec toutes les obligations, toutes les contraintes ; il ne devait plus rien à personne, personne n’avait le droit de lui rien demander. Aurore ? Elle avait choisi. Elle s’était mise à l’écart. Elle rendait au monde ce que le monde exigeait. Le devoir accompli lui tenant lieu de tout, elle ne devait plus prétendre à rien. Elle serait fidèle au souvenir de son amour détruit, comme elle pouvait l’être à cet amant désespéré, souffrant (souffant) tous les martyres ; eh bien ! la joie de ce sacrifice, la douceur de regretter, la conscience heureuse de l’abnégation, c’était plus qu’il n’en fallait pour la consoler de ce que l’absence éternelle aurait pris la place de l’absence illimitée. Adieu, Aurore ! Elle était dans la sphère idéale des natures angéliques, conversant avec le renoncement et la vertu. Elle pouvait y rester et s’y plaire. Pour lui, entouré du vide, impuissant à rien ressaisir de ce qui valait la peine d’exister, se trouvant, se sentant, vérité éclatante ! seul, bien seul à jamais dans le monde, il était libre, il se jugeait tel, et on sait ce qu’il voulait faire.
Ce que le Romain d’Utique s’était infligé dans le ressentiment de la liberté perdue, lui, il se l’imposait dans celui de l’amour enchaîné. Mais il ne voulait pas se déchirer matériellement les entrailles ; il ne voulait pas, à l’aide d’un morceau de fer, se fouiller la poitrine pour en faire sortir le souffle à travers des lambeaux de chair palpitants, et des flots de sang, ruisseau divin de l’existence qui, brutalement dérangé dans son cours, vient se souiller alors au contact profane qu’il ne devait jamais connaître. Non ! S’il mourait, ce n’était pas qu’il eût choisi de ne pas vivre, il mourait, parce qu’il souffrait trop pour continuer, et c’était de la main même de la souffrance qu’il acceptait le coup mortel. Il l’acceptait, il le désirait. Il ne demandait pas de grâce. Il était heureux de n’en pas recevoir. Il ne se tuait pas, il se laissait tomber, sans résister au vertige par lequel il était entraîné.
Un soir, vers minuit, sa situation se montra à lui parfaitement claire. Il était sur son lit. De douces ténèbres l’enveloppaient, un silence profond versait le calme sur ses sens, et il lui sembla que son âme, avertie du prochain départ, rallumait sa flamme plus brillante et éclairait tout à coup l’intérieur de son être. Du même coup, un mieux physique se fit sentir dans ses membres ; l’oppression qui l’étouffait depuis des semaines desserra son étreinte ; sa gorge se dilata ; le sang parut refluer et cesser d’écraser sa poitrine ; son cœur ne lui fit plus mal. Il respira, et, encore une fois, il vit clair en lui-même, absolument comme si le désespoir, avant de l’emporter, lui accordait un dernier moment de conscience entière pour se recueillir, se juger et dire à tout un éternel adieu.
Il lui flotta dans l’esprit comme un sourire : demain, sans doute, dans un moment peut-être, pensa-t-il, une de ces maladies nettement déterminées, qui ont un nom, aura reçu mon corps des mains de la douleur, et un nombre quelconque de jours terminera tout. Je suis au point où le mal moral, après avoir créé le désordre dans les organes et les avoir piqués comme des fruits percés par le ver, les va tenir enfin sous son empire.
Il se laissa aller à la conviction croissante de sa fin prochaine, et, ce dont il ne s’était pas encore aperçu, car jusqu’alors il n’avait rien raisonné, c’est que, dans l’instinct qu’il en avait et la consolation qu’il en éprouvait, cette fin n’était autre que le plus complet et le plus absolu des anéantissements. Cette nature, si résolument idéaliste jusqu’alors, avait été, en quelque sorte, détachée par le chagrin de ce qui aurait pu se nommer le rocher de la foi. Il avait vécu dans la certitude de l’immortalité ; toutes ses opinions, toute sa fierté avaient pris leur naissance et leur constante nourriture à cette doctrine, et maintenant, sans le vouloir ni s’en être aperçu, il la reniait, et, s’il voulait si bien la mort, c’est parce qu’il la considérait comme devant lui procurer le bien suprême de ne plus rien sentir, de ne plus être, non ! de ne plus rien être ! Toute vitalité lui était odieuse, parce qu’il ne la concevait pas autrement que venant de l’amour et y retournant. Il ne pouvait plus porter un poids pareil : ce qu’il lui fallait, c’était se dissoudre et disparaître dans le sens le plus absolu du mot.
Une contradiction si criante avec sa conviction de tous les temps se plaça donc en face de son esprit à ce moment suprême. Elle lui fit peur. Elle lui causa une sorte d’horreur dont son orgueil ressentit surtout le choc. Théodore ne s’était jamais considéré comme un accident éphémère parmi les formes de la création. Il n’avait jamais mis en doute qu’il ne fût doué du pouvoir de sauver, à travers toutes les métamorphoses de la matière, le flambeau de sa conscience. Il jeta un regard étonné, scandalisé, indigné, sur lui-même, sur son mal, sur ce qu’il faisait, sur ce qu’il voulait subir.
– Là, où je descends si volontiers, je me trompe, je vivrai ! Et la douleur qui me pousse et marche avec moi, elle sait bien, la cruelle, qu’elle ne va rien perdre de son captif ! Seulement je serai plus loin d’Aurore… Je me sépare d’elle encore davantage… Je lui deviens plus étranger, car les ombres de ceux qui habitent l’autre empire n’ont pas coutume de venir errer dans celui-ci. Ai-je raison ? Suis-je sage ? Est-ce à propos ce que je fais ? En ai-je le droit ? Je consens à être faible, je le suis : mais à quoi bon ?
Et quand je serai mort, couché dans ce lit où me voici à cette heure, mais alors sans mouvement, quand je serai un mort, ai-je dit, oui, un mort, un cadavre, et que mon âme toujours vivante, exilée plus loin, encore plus malheureuse, commencera d’éternels gémissements et qu’on ira crier à Aurore : Celui que vous aimez n’est plus là ! Qu’est-ce qu’elle répondra ? qu’est-ce qu’elle éprouvera ? La glace de la colère se fond autour de mon cœur. J’étais injuste de penser que ta vertu te tiendrait lieu de tout. Mon Aurore adorée, qui est-ce qui t’aura percée de cette blessure et navrée si durement ? Pourquoi seras-tu si pâle ? Parce que ton ami, non, ton ennemi le plus implacable, celui que ton adorable fantôme, en larmes, tel qu’il m’apparaît en ce moment, n’aura pas su attendrir, se sera fait un honneur d’essayer de fuir le chagrin qu’il te laisse, et en aura rejeté tout le poids, augmenté de sa part, sur la fidélité de ta tendresse ! Voilà comme j’aurai aimé Aurore !
Mais je ne croyais pas à l’impossible et je voulais tenir pied devant le monstre ; c’est pourtant ma lâcheté devant l’impossible qui me détourne vers un faux néant. Je me dis : l’impossible m’entoure, il me maîtrise, je ne le ferai jamais plier ! Alors je plie moi-même, et c’est à ses pieds que je tombe ! Ah ! pourquoi ? N’ai-je plus d’armes contre lui ? n’ai-je plus de constance ? n’ai-je plus de patience ? ne puis-je tenir encore quelques jours, quelques semaines, quelques mois ? Sur mon honneur ! ne puis-je pas tenir encore quelques années ? Je m’avoue vaincu, je me renverse moi-même, je me frappe, je t’abandonne, Aurore ; tout ce qui m’aime, oui, tout ce qui m’aime au monde va s’écrier : qu’il était débile, inconsistant, impuissant ; et par delà les barrières de ce monde actuel, je vais me réveiller tout à l’heure, vivant, trompé dans ma sotte espérance, honteux, seul et plus misérable que jamais, parce que je n’aurai pas su attendre ! Non ! par mon âme immortelle, je ne me tuerai pas ! Je ne veux pas mourir !
Ce fut une résolution subite, mais violente, complète. Tout faible qu’il était, sa tête malade remplie d’éblouissements, Théodore quitta son lit ; en chancelant, il s’avança vers une fenêtre et contempla le vaste ciel, les armées des étoiles et la mer retentissante, ces images les plus parfaites de la majesté de la vie. Quels conseils imposants et salutaires il reçut de ces géants ! Il écouta. Il murmura avec douceur le nom d’Aurore et il lui sembla que l’infini lui répondait. Une sorte de calme descendit comme la rosée et endormit un peu les souffrances poignantes de son être.
Le lendemain, il écrivit à Lanze de revenir et d’amener avec lui Nore et Laudon. Il était très-enclin à se soumettre désormais ; cependant il sentait aussi qu’il ne pouvait pas lutter contre la solitude, et il lui fallait des appuis. Il était là, à peine semblable à un vivant, cherchant désormais à se disputer vaillamment à lui-même, et, comme si la destinée n’avait attendu, de sa part, que la résolution à laquelle il venait de se vouer et l’acceptation ferme du combat, tout changea pour lui.
Son valet de chambre entra et lui remit un télégramme.
Il prit le papier, l’ouvrit et lut :
« Burbach, 7 heures du soir.
« Ce matin à dix heures, la princesse mère vient d’être frappée d’une attaque d’apoplexie ; elle est morte à six.
« ULRIC. »
Jean-Théodore fut comme galvanisé. Il se leva, s’habilla et sortit. Trois jours après, le docteur Lanze était de retour avec Wilfrid et Laudon. Il fallut quelque temps avant que Théodore pût se rétablir. On a plus vite fait d’amener la souffrance que de la chasser. Enfin, comme le malade se prêtait à sa guérison avec autant de volonté qu’il en avait mis à amener sa perte, ses amis réussirent à le mettre en état de voyager, et, par une soirée inoubliable, il arriva à la porte du chalet.
– Je viens vous demander Aurore, dit-il à son oncle en l’embrassant.
– Me voici, lui répondit-elle.
– Mon Dieu ! que tout est beau ici ! s’écriait l’amant à chacun de ses pas, dans ces lieux animés par celle qui était son univers ; la lumière intérieure de son âme, brillante et limpide, semait partout l’éclat des diamants. Quelle félicité commença pour cet homme qui l’avait payée de tant de douleurs ! qui l’avait cherchée toute sa vie, qui l’avait trouvée si tard et qui la savourait si bien ! On ne saurait dire cependant qu’il fût plus heureux qu’Aurore. Il l’était autrement ; il méritait autrement de l’être ; assurément il avait souffert plus qu’elle ; mais n’est-ce pas quelque chose de sublime que cette confiance absolue, sans nuages, sans hésitations d’aucun genre qu’ils avaient eue l’un dans l’autre ?
Et Aurore, en apparence plus tranquille, qu’eût-elle fait si Théodore était mort à la peine ? Aurore, cette charmante fille, si souriante, si brillante, si bien faite pour les joies pures de la vie, se serait assise, résignée, à côté du souvenir funèbre et enveloppée dans les voiles noirs de sa passion, se serait évanouie vers les nues éternelles. Elle avait la récompense, comme lui, de la grandeur de son âme, et quand, appuyés l’un sur l’autre, ils se regardaient dans les yeux, si Théodore y avait plus de flamme, Aurore n’y avait pas moins de tendresse.
Le temps passa comme un enchantement, et quatre années déjà s’étaient écoulées depuis les jours sinistres de Palerme. Un soir d’été, Aurore et son mari étaient assis sur le seuil de leur porte ; la mer calme et souriante devant eux. Tout était paisible !… Théodore laissa tomber un livre qu’il tenait à la main, et se mit à contempler un enfant qui jouait à deux pas dans l’herbe. Aurore suivait son regard et comprenait sans doute la nature de ses pensées, car elle souriait.
Alors Théodore se pencha, attira l’enfant à lui, l’éleva en l’air, le considéra avec une exaltation qui rappelait bien ce Théodore d’autrefois, et tout à coup s’écria :
– Va, Renaud, embrasse ta mère, elle ne t’aime pas !
Aurore saisit Renaud dans ses bras et le couvrit de baisers.
FIN.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.