Chapitre 3 HISTOIRE DU PREMIER CALENDER FILS DE ROI
Wilfrid Nore raconta bien à Laudon et à Lanze la vérité vraie sur lui-même, mais il ne leur confia pas toute la vérité. Loin de là, il n’eût voulu pour rien au monde laisser pénétrer personne dans les recoins de son existence personnelle, de sorte qu’il s’en tint uniquement à l’énumération des faits extérieurs. Je dois dire que lorsqu’il eut terminé ce qu’il jugea convenable d’exposer, Lanze l’imita consciencieusement dans ses réticences, de sorte que, pour n’indiquer qu’une partie du terrain principal de leurs réserves à tous deux, on eût pu croire, on eût dû même rester convaincu, quand ils eurent fini, qu’ils n’avaient jamais de leur vie, ni l’un ni l’autre, regardé une femme.
Laudon ne fit pas comme eux. Sur tous les points, il se piqua d’être très-explicite. Mais, comme en ce moment ce qui nous importe, c’est de connaître à un degré égal les personnages de cette histoire, de les connaître à fond, de les pénétrer complètement, de nous emparer de ce qui est à eux et d’eux, nous traiterons, avec le dernier dédain, l’impuissante trahison dont Nore et Lanze ont la prétention d’user ici vis-à-vis du lecteur ; nous irons chercher leurs secrets dans le fin fond de leur âme, dont les contractions sournoises ne pourront rien nous dérober ; nous leur arracherons ce qu’ils veulent retenir, et afin de les châtier plus sensiblement de leur manie inopportune de dissimulation, nous leur ferons déclarer, à l’un et à l’autre, non pas ce qu’ils ont avoué, mais ce qu’ils sentaient et savaient d’eux-mêmes au moment où ils ont parlé. C’est ainsi que, dans un conte du dernier siècle, appelé le Palais de la Vérité, les visiteurs de ce malencontreux monument ne pouvaient rien garder sur leur langue. Tout partait ; les malheureux se compromettaient à cœur-joie. Seulement, ici, le lecteur seul verra à la fois les deux côtés de l’étoffe : dans l’auberge de l’Isola Bella, les auditeurs n’ont entendu ni su que ce que le narrateur a bien voulu leur confier.
Ainsi donc, Wilfrid Nore dit et pensa ceci :
Je suis né à Bagdad, où mon père avait été envoyé pour les affaires de la Compagnie des Indes et où il résida longtemps. Je vous parlerai peu de lui ; mais encore faut-il que vous en sachiez quelque chose. Frère cadet de lord Wildenham, il était entré jeune au service militaire de cette association de marchands que les Hindous prenaient pour une vieille dame, dont ils admiraient la prodigieuse longévité ; ils demandaient volontiers de ses nouvelles, quand l’occasion s’en offrait. Mon père devint lieutenant-colonel, réalisa une belle fortune et gagna une maladie de foie qui lui gâta le caractère. Ma pauvre mère, morte jeune et deux ou trois ans après ma naissance, en avait éprouvé, je crois, quelque chose. Cependant je ne saurais dire que, pour ma part, j’ai eu trop à m’en plaindre ; car, par une rencontre rare dans les familles anglaises de quelque considération, je n’ai jamais été brouillé avec l’auteur de mes jours, comme lui-même l’avait été avec mon grand-père et continua à l’être avec son frère aîné, au moyen d’une suite non interrompue de mauvais procédés qui, se poursuivant des deux parts avec la plus édifiante fermeté, ne se termina qu’à la mort de l’un et de l’autre. On doit supposer que les générations actuelles ont beaucoup dégénéré de l’humeur belliqueuse de leurs ancêtres, car je n’ai jamais cessé d’être fort lié avec mes cousins qui m’ont donné des marques d’amitié depuis que nous sommes entrés en relations.
Vous autres Français, mon cher Laudon, vous vous êtes fait, de vos voisins d’Angleterre, un type, assurément le plus bizarre et le plus faux et qui répond le moins à la réalité des choses. Pour vous, un Anglais est un être ridicule, manquant de goût, original, dites-vous, mais, de fait, niais dans sa conduite, ne s’habillant comme personne, ne s’amusant comme qui que ce soit et d’une froideur au-dessus ou au-dessous de toute comparaison. Le sentiment des arts lui est à jamais interdit ; si, on objecte que, dans aucun lieu du monde, il n’existe de plus riches collections de statues et de tableaux qu’en Angleterre ; que, nulle part, on n’écrit plus de poésies, vous avez une réponse facile, et vous alléguez couramment les effets de l’orgueil britannique, réponse qui vous semble péremptoire.
Mais, en maltraitant si fort nos grâces, vous nous douez d’une sagesse suprême. Nous possédons, suivant vous, une raison solide qui nous fait d’abord démêler notre véritable intérêt ; on nous connaît la plus belle des constitutions politiques, et notre unanimité à la défendre est complète comme aussi notre soumission éclairée à la loi. Enfin, pour couronner l’édifice, rien n’égale l’amour grave et didactique que nous portons aux êtres légitimement désignés à notre affection.
Ah ! mes pauvres amis, que vous êtes à côté de la vérité ! On découvrirait à peine un Anglais bien élevé exempt de la fureur des beaux-arts, et c’est pourquoi nous couvrons l’Italie de nos invasions annuelles. Nous sommes les gens les plus passionnés du monde et les plus foncièrement esclaves de notre premier mouvement. On le voit assez à notre histoire, pandémonium de violences et de crimes absurdes toujours commis sans réflexion. Notre respect pour la loi ne nous a jamais empêchés d’être le pays le plus insurrectionnel, je ne dis pas le plus révolutionnaire, que le soleil éclaire ; notre amour de la famille se manifeste par l’invention des clubs où nous passons notre vie, et, bref, il y a plus d’écarts de fantaisie individuelle dans notre conduite privée et publique que chez aucune autre nation du monde. Quant à être ridicules, cette opinion prouve simplement que nous sommes faits autrement que vous et ne mérite pas la discussion.
Je fus élevé au milieu des domestiques indiens et portugais, des cipayes, des marchands arabes et persans, de toute cette population musulmane, juive, chrétienne, bariolée de tant de peaux différentes et de costumes hétéroclites, qui peuple l’ancienne capitale de Haroun-Al-Raschid. Aussitôt que je fus capable de réfléchir et de comparer, je pris ce monde en mépris et rien, assurément, n’était plus naturel, puisque je voyais chaque jour, dans les grandes comme dans les petites affaires, la distance qui séparait le résident, et même le moindre lieutenant anglais, du plus fastueux des dignitaires indigènes. Quoi ! le pacha lui-même, le chef de la province, n’avait qu’à dire amen quand, de notre maison, partait une injonction quelconque ! Cette première éducation, je l’avoue, ne m’a pas donné une haute idée de la valeur intrinsèque du dogme de l’égalité ; mais elle m’inspira, pour l’Angleterre et pour ce qui était anglais, un amour, un culte, une vénération, un attachement !… Je ne sais trop comment définir, d’une manière tant soit peu suffisante, la ferveur patriotique dont je fus graduellement saisi. L’Angleterre, c’était moi ; puis c’était un rayonnement qui, sortant de ce point central, englobait ma famille et les miens ; ensuite, me transportant en imagination au sein de nos domaines héréditaires, que je n’avais jamais vus, je me figurais nos fermiers, nos tenanciers, et je les entourais d’un véhément amour. J’entrais dans leurs cottages tapissés de lierres ; je les voyais, je les connaissais, eux, leurs femmes, leurs garçons, leurs filles, jusqu’aux marmots de cinq ans dont mon imagination amoureuse des détails et puissante à se les exprimer, me montrait les mains tendues vers le goûter distribué par la ménagère, et rien ne m’échappait du mobilier rustique de la chaumière comme du luxe pompeux du château. Les souvenirs d’enfance demeurés dans la mémoire de mon père m’étaient d’inestimables archives dont je demandais sans cesse à connaître les moindres minuties. Je savais le jour où cinquante ans en çà, le palefrenier James avait cassé la lanterne de l’écurie, ce qui avait déterminé chez le sommelier Ford une horrible explosion de colère, et ce qui s’en était suivi. Sur ce thème, je ne me lassais pas d’appliquer des méditations profondes.
A la famille, à ses dépendants, je rattachais les gens du comté, et, de proche en proche, les habitants des trois royaumes se trouvaient rassemblés au complet dans ma tête sous les rayons caressants d’une sympathie, la plus affectueuse, la plus tendre, la plus passionnée que l’on puisse imaginer.
Le pays habité par cette race heureuse, par cette nation d’élite, ressemblait prodigieusement au paysage que je m’étais fait du Paradis terrestre. En tout cas, elle n’avait rien, absolument rien de commun avec la contrée éclairée autour de moi par le soleil asiatique. Des récits de mon père, homme, d’ailleurs, peu sensible aux impressions de la nature, et conséquemment médiocrement descriptif, j’avais composé des fonds de tableaux qui se perfectionnèrent graduellement par la contemplation assidue des dessins, des gravures, des peintures, amenés sous mes yeux par le hasard, et ce que j’appelais avec exaltation ma bonne fortune, de sorte que, non-seulement le peuple anglais était le premier des peuples, mais l’île de la Grande-Bretagne était aussi la plus pittoresque, la plus imposante et la plus délicieuse des régions habitées.
Je n’ai pas besoin de vous dire qu’avec une pareille tournure d’esprit, je lisais beaucoup, et ce que je lisais de conforme à mes préoccupations se gravait dans ma mémoire et faisait gagner en précision les formes de mon univers. Si j’étais né à une époque où les enfants n’avaient pas sous leurs mains la foule de livres qu’on y met aujourd’hui, je l’avoue, je ne sais quel homme j’aurais pu devenir. Je suis uniquement un produit des livres ; j’ai vécu dans eux et par eux. Je n’avais pas sept ans que tout ce que j’éprouvais me venait du papier et de l’encre. Il est probable qu’en l’absence de cette nourriture si adéquate à mon tempérament, je n’aurais jamais acquis un degré de vitalité intellectuelle quelconque. Je dois donc bénir mon heureuse étoile d’être ainsi apparue (apparu) au milieu d’un monde propre à me sustenter. Mais, pour revenir à l’examen de moi-même, sachez que, de toutes mes lectures, livres d’histoire, romans, romans surtout (dévorés, dès mon plus jeune âge, avec une faim insatiable), conversations avec mon père, questions sans fin dont je poursuivais mes compatriotes, il était résulté que je ne voyais de l’Angleterre et de la vie anglaise, et que je ne voulais en voir autre chose, que le poëme, et nullement la réalité. Ce n’étaient pour moi que chevaliers normands, hommes d’armes des deux Roses, puritains et cavaliers, généreux jacobites, des squires chassant et trinquant, des fermiers loyaux, des orateurs ardents, convaincus, majestueux, remplissant des accents de leur sagesse les voûtes de la Chambre des lords, ou faisant tressaillir d’enthousiasme les communes profondément remuées. Les livres de Dickens n’existaient pas alors, et, s’ils avaient existé et que je les eusse lus, ils n’auraient pas fait la moindre impression sur mon optimisme obstiné.
Quand j’eus atteint dix-huit ans, un changement sensible s’opéra dans la nature de mon rêve. Jusqu’alors les grands personnages ou les vertueux inférieurs avaient absorbé la somme entière de mes sympathies. C’étaient de ces seules individualités que je peuplais mes forêts, mes bruyères favorites, et je n’apercevais qu’elles dans les salles hautes des manoirs féodaux, aussi bien que dans les chambres lambrissées de chêne de mes bourgeois. Enfin je m’étais intimement lié avec Ivanhoe, Gurth et Robin Hood ; je ne m’étais pas encore aperçu de la présence de Lady Rowena.
Je commençai à y songer, et ce fut ainsi que je sortis du domaine expérimental de l’histoire positive, pour compléter mon éducation par un cours de métaphysique.
Je me demandai, avec un intérêt que chaque jour faisait croître, ce qu’au fond signifiait cet attrait singulier dont les femmes paraissaient être douées, et qui déterminait chez les Européens une explosion de sentiments si étranges. Le seul besoin de la propagation et du maintien de l’espèce humaine ne requérait pas tant d’appareil. Je voyais assez comment on s’y prenait autour de moi pour parer à ces nécessités. On épousait une fille de bonne maison ou bien on achetait une esclave au marché ; dans les deux cas, on claquemurait son acquisition dans un harem, d’où un enfant, deux enfants, trois enfants sortaient à une époque déterminée, et il n’en était pas autrement question. Je voyais bien, par les poésies du pays, qu’il était naturel et aimable d’adresser aux belles personnes une demande à laquelle on attachait, dans le moment, beaucoup d’importance. Mais je voyais aussi que les gens sérieux, de sens rassis, qui ne buvaient pas de vin, qui ne fréquentaient pas la société des danseuses, traitaient ces sortes d’affaires tantôt avec une raillerie méprisante, tantôt avec des éclats de colère dont les livres saints de toutes les sectes donnaient également le ton. Quoi de plus éloigné de l’amour ? J’avais lu jusqu’alors, je viens de le dire, beaucoup de romans ; j’en dévorai davantage en y cherchant toute autre chose que par le passé ; la passion de la poésie me prit à la gorge presque en même temps ; je ne me bornai pas à pâlir nuit et jour sur Byron et sur Wordsworth ; je me sentis forcé de reproduire, sous la conduite du rhythme et de la rime, mes impressions personnelles qui me parurent n’avoir absolument rien de commun avec ce que l’humanité la plus raffinée avait senti jusque-là, et, fort de la conviction de mon originalité absolue sous ce rapport, ne doutant pas d’avoir découvert de nouvelles sources de sensibilité, j’osai me persuader dans mes vers que, non-seulement je connaissais une certaine Sylvia dont les perfections anglaises étaient indescriptibles, mais encore que je l’aimais avec toutes les délicatesses dont moi seul étais capable, et, je le confesse en rougissant, que j’en étais, à la lettre, idolâtre ! Si quelque chose peut être allégué pour mon excuse, c’est que, sans cette dernière fiction, je n’aurais absolument pas pu décrire les délices ineffables dont je savais, de science certaine, qu’une âme d’élite est inondée par les aveux mutuels d’un amour vertueux.
C’est ce que je communiquai à mon ami Georges Coxe, aspirant à bord de l’aviso à vapeur de la Compagnie « Sutledge », en station à Bagdad. Je trouvai quelques inconvénients à lui avouer la vérité pure sur Sylvia, et je préférai lui élaborer une histoire en vertu de laquelle mon héroïne était fille unique d’un major qui, revenant de l’Inde, avait passé chez nous, afin de visiter Alep et Damas. Elle était restée un mois à la Résidence, et ce mois avait plus que suffi pour amener tous les incidents que je lui racontais. Il y aurait eu, en bonne conscience, de quoi défrayer dix ans des amours les plus mouvementés et les plus affairés. Mais Georges Coxe, le brave garçon, était si pénétré de l’exaltation de mes récits, qu’il en pleurait, et je lui avais décrit d’une manière si minutieuse la personne de Sylvia, depuis ses cheveux blonds bouclés et ses yeux bleus mourants jusqu’à ces deux fossettes agréables dont sa joue était caressée, qu’il m’écrivit trois ans après, de Londres, où il était en congé, qu’il avait rencontré ma belle dans le Strand, l’avait suivie, s’était informé de ce qui la concernait, avait appris que, depuis six mois, elle était mariée à un avocat, et il me suppliait de lui pardonner, ce que j’ai fait.
Pour le moment, rien ne pouvant me donner lieu de pressentir une si terrible infidélité, je n’entretenais Coxe que du bonheur de ma passion et des tourments de l’absence. Il me fallait absolument parler d’amour, attendu que je ne pensais pas à autre chose. J’étais charmé de développer mes sentiments, d’abord à moi-même, ensuite à un auditeur qui me faisait l’honneur de les comprendre. Pourtant je n’aurais pas été fâché que mon ami possédât, de son côté, quelque expérience dans la matière, et pût me faire telle communication où j’aurais trouvé de quoi allonger le rayon de mes idées. Malheureusement, le pauvre enfant n’avait eu guère d’occasions de conquérir des cœurs. Outre que le ciel l’avait créé assez laid et d’une timidité outrée, il passait sa vie depuis l’âge de dix ans à croiser sur toutes les côtes de l’Inde. De son existence entière, il n’avait dit trente mots de suite à une femme européenne. Pourtant il lui était arrivé ce qu’il considérait comme une aventure. Étant tombé amoureux, à Madras, d’une native de douze ans, extrêmement jolie, bien que très-brune de peau et danseuse dans une pagode, il avait entrepris de la moraliser avec quelque espoir de l’amener jusqu’au baptême. Il entrevoyait de grands contentements dans l’exécution d’une pareille œuvre. Par malheur, la néophyte était partie le troisième jour de la prédication avec un conducteur d’éléphants. Tout cela ne pouvait m’apprendre grand’chose. Il n’en est pas moins vrai que Georges Coxe était marqué par la destinée comme devant être mon initiateur dans une vie nouvelle.
Je l’avais conduit un jour à un campement de Mountefiks. Après avoir chassé avec les Arabes, nous rentrions en ville au coucher du soleil, quand, dans une rue étroite, nous fûmes arrêtés par un concours de portefaix chargés de paquets. Nous considérions l’apparence évidemment européenne de ces malles, de ces coffres cloutés, des sacs de nuit innombrables et des caisses de bois chargées de lettres noires, quand, à la queue de la procession, apparut un monsieur, tête vénérable, coiffée d’un chapeau à larges bords, avec de longs cheveux blancs bouclés, une cravate de même couleur, un ample habit noir, un gilet et des pantalons pareils, un clergyman, en un mot, certainement un missionnaire. Il n’est pas rare à Bagdad, ni dans aucune des principales villes d’Asie où existent des autorités britanniques, de rencontrer un fonctionnaire de cette espèce, ministre protestant ou agent des sociétés bibliques. Celui-ci donnait le bras à une dame complètement cachée par son chapeau de paille à larges bords et son voile vert, et aussitôt que Georges Coxe eut regardé le personnage, il arrêta tout court son cheval, fit signe à un de nos domestiques de venir prendre la bride, mit pied à terre, s’avança vers le vieux monsieur et vers la dame et dit d’une voix posée :
– Bonjour, mon père, comment vous portez-vous ? Harriet, j’espère que vous êtes bien ? Mon père, monsieur Wilfrid Nore ! Wilfrid, mon père ! Harriet, monsieur Wilfrid Nore ! Wilfrid, ma sœur Harriet !
Les présentations convenables accomplies de cette façon avec la tenue de rigueur, Georges continua en ces termes, M. Coxe n’ayant pas prononcé une seule parole, et s’étant contenté de secouer fortement la main de son fils, en levant les yeux au ciel :
– Vous arrivez du pays des Birmans, mon père ?
– Sans nul doute.
– Vous venez résider ici ? poursuivit Georges.
– Assurément ; quand vous aurez le temps, il me sera agréable de vous voir. Je demeure dans cette maison où sont entrés les porteurs. Monsieur Nore, si vous accompagnez mon fils, je vous recevrai avec plaisir.
Je saluai, et nous nous séparâmes. Je n’avais pu découvrir un seul trait de miss Harriet ; seulement, elle était jeune, j’en étais certain, et gracieuse, j’en étais sûr ! Elle était gracieuse, elle était jeune, elle était Anglaise, Anglaise non pas d’Asie, des colonies ou de Malte, mais Anglaise d’Angleterre ! Je me fondais dans une sorte de ravissement intérieur, qui m’ôtait toute force nerveuse. Je me serais assis à terre pour un mot ! J’aurais crié, j’aurais pleuré, j’aurais ri, j’aurais fait toutes les extravagances imaginables pour peu qu’on m’en eût prié. Je me débarrassai le plus promptement possible, et sous le plus mauvais prétexte venu, de mon meilleur ami, dont la présence m’était insupportable, et j’allai m’enfermer dans ma chambre.
– Qu’est-ce que ceci ? me dis-je.
Je tombai dans une profonde mélancolie. La nuit arriva, et je ne dormis guère ; mais je sentis, pour la première fois, la puissance de ces rêveries nocturnes par lesquelles tout, jusqu’à nos propres sentiments, se transforme au gré de la plus malsaine exaltation. J’attendais le jour, je m’en souviens, avec une ardeur extrême, persuadé que, dès l’aurore, j’allais être libre de me précipiter chez le Révérend Coxe et de contempler sa fille, qui comprendrait à merveille, ainsi que son père, l’opportunité de cette visite matinale.
Heureusement, ces sortes de folies sont guéries par les premiers rayons du soleil. Je me calmai quand je les vis paraître, et j’attendis, non pas sans piétinements intérieurs, mais enfin j’attendis sagement que Georges vînt me chercher pour faire une visite régulière.
Nous trouvâmes le missionnaire occupé à s’établir dans sa nouvelle demeure. Le marteau à la main, il enfonçait des clous pour suspendre des cadres à la muraille. Par moments, transformant son instrument de travail en bâton de commandement, il indiquait du geste les différentes parties de la maison où il convenait de placer une armoire, une table, des châssis. Absorbé dans sa tâche, il nous accorda peu de minutes ; Georges se consacra à lui donner de l’aide, et moi, je m’attachai aux pas de miss Harriet et lui servis de second dans le classement du linge. Le moment est arrivé de vous dire qu’elle était médiocrement jolie et plus âgée que moi de quelques années ; mais une distinction extrême donnait du prix à toute sa personne. Sa figure, un peu maigre, était expressive à un degré souverain ; elle avait de la dignité, et je ne m’étais nullement trompé, au premier abord, en lui trouvant de la grâce. Je crois qu’elle n’aurait pas eu de grâce, que toute distinction lui eût manqué, et que ses yeux noirs admirables eussent été les plus insignifiants du monde, que j’en serais toujours devenu amoureux, par la raison que j’avais dix-huit ans, que mon cœur était affamé, que mademoiselle Sylvia, avec toutes ses perfections sublimes et ses bontés infinies, ne me suffisait pas du tout, et qu’enfin, raison sans réplique, je ne connaissais absolument pas d’autre femme. Je fus donc transporté au plus éthéré des sphères célestes pendant que j’allais d’une chambre à l’autre, distribuant le contenu des malles, suivant les indications de l’ange qui venait de descendre au milieu de ma vie.
J’ai appris, depuis ce temps-là, que c’est une règle tracée en caractères ineffaçables sur les douze tables d’airain de la nature, qu’il n’est permis à aucun adolescent de s’éprendre pour la première fois d’une femme, si elle n’est pas son aînée. Je ne saurais dire la raison de cette ordonnance ; mais la loi existe, elle est impérieuse, et, sans m’en douter, j’y obéissais. Quoi ! sans m’en douter ? J’en étais tellement loin, que je m’imaginai cette circonstance comme une des plus remarquables de ma destinée, et j’y vis un dernier trait par la grâce duquel j’achevais de me singulariser au milieu du troupeau des humains, de sorte qu’au lieu d’en concevoir le moindre souci, quant à la légitimité de ma passion, j’y vis, au contraire, une raison de plus, une raison flatteuse pour m’y abandonner tout entier. Je n’ai pas besoin de vous assurer qu’à dater de ce jour mille fois béni, soit avec Georges, soit tout seul, soit le soir, soit le matin, à toute heure enfin, je ne sortais plus de la maison de M. Coxe que pour y rentrer.
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