‹ Les PléiadesChapitre 4 sur 30 · Chapitre 4 SUITE DE L’HISTOIRE DU PREMIER CALENDER FILS DE ROI

Chapitre 4 SUITE DE L’HISTOIRE DU PREMIER CALENDER FILS DE ROI

Le missionnaire n’était ecclésiastique à aucun degré. Issu d’une bonne famille, il s’était mis dans le commerce, où ses goûts ne l’attiraient guère, et y avait mangé son bien. Pour se refaire, il s’était marié à la quatrième fille d’un lieutenant irlandais en demi-solde, et cette excellente femme, sentant, au bout de quelques années d’une existence très-médiocre, que son époux n’avait pas pris en la choisissant le meilleur chemin pour arriver à la fortune, se laissa mourir, sans doute par dévouement, en donnant le jour à Georges. Le malheureux Coxe comprit mal le service éminent que lui rendait la pauvre Kate. De chagrin, il faillit aller la rejoindre. Ses maigres ressources, qui ne provenaient que d’un métier précaire d’agent subalterne d’une compagnie d’assurances contre les épizooties, ne lui permettaient ni un splendide logement, ni un nombreux domestique, dans la petite ville du nord de l’Angleterre où il s’était retiré après son mariage. Il n’avait, pour soigner le baby, qu’une servante de douze ans, de sorte qu’en réalité il en prenait soin lui-même, et, pour montrer les choses sous leur vrai jour, Molly lui était d’une si complète inutilité, qu’il l’eût renvoyée sans doute, et la raison le lui conseillait ; mais que fût devenue Molly, orpheline de père et de mère ? De sorte que Coxe dirigeait Molly et Harriet. On le voyait, quand il faisait beau, se promener par les champs en tenant l’enfant au maillot entre ses bras, Harriet marchant à son côté, et enjoignant d’une voix paternelle à Molly de ne pas s’éloigner dans le but trop évident d’aller voler des pommes.

J’aurais conscience de vous induire en tentation de faire des sottises, si j’avais l’air de vous insinuer que la Providence protège les excentricités ; il arriva pourtant que quelques personnes furent touchées de la façon de vivre de Coxe. On en parla dans les bonnes maisons du pays ; une dame, connue pour son exquise sensibilité, en fit même une romance, ce qui contribua plus à la gloire du patient qu’au perfectionnement de son ordinaire ; et, enfin, un architecte qui connaissait un évêque, obtint de ce prélat de recommander Coxe à un constructeur de navires, lequel parla avec chaleur à un directeur de théâtre, et celui-ci s’adressa à une danseuse ; la danseuse insista auprès d’un vieux général ; le héros laissa tomber quelques paroles dans l’oreille d’un antiquaire, et c’est ainsi que la proposition fut faite à Coxe de se charger d’aller répandre la connaissance du livre saint parmi les populations encore très-arriérées, malheureusement, de la partie septentrionale du royaume d’Ava.

Quand cette brillante ouverture fut présentée au pauvre veuf, il était à la tête d’une somme de deux shellings six pence, et, de plus, il devait son loyer. Comme sa compagnie d’assurances contre les épizooties avait omis de s’assurer elle-même contre la déconfiture, elle venait de tomber en faillite, de sorte qu’une fois les deux shellings six pence dévorés, ce qui ne pouvait pas prendre beaucoup de temps, Coxe ne savait absolument ce qu’allaient devenir Georges, Harriet, Molly et lui.

Il accepta donc avec une gratitude exaltée l’emploi qui lui était offert, attendri jusqu’aux larmes par la sollicitude de la Providence, indulgente au point de ne l’envoyer chercher son pain qu’au bout du monde, quand il lui aurait été si facile de le laisser aller au diable, et il partit. C’est ainsi que, sans l’avoir jamais ni prévu ni voulu, il devint distributeur de Bibles ; et j’ai remarqué, depuis lors, combien c’est un effet ordinaire de notre grande civilisation, et je dirai même un de ses effets les plus constants, que de secouer si bien les hommes dans le sac de la nécessité, comme des numéros de loterie dans le leur, qu’ils vont, le plus généralement, tomber la tête la première sur des professions où leur instinct ne les eût portés en aucune sorte. De là des prêtres qui sont des furibonds, des guerriers qui feraient mieux de paître les brebis, des poëtes inspirés comme des mécaniciens, etc.

Les gens malheureux deviennent ridicules ; c’est, à peu près, ce que voulait dire Plutarque, en affirmant que les plus grandes âmes perdaient de leur magnanimité dans l’esclavage. Coxe était donc un peu ridicule ; mais il avait du sens, un savoir étendu, de la fermeté, de l’honneur, et je n’ai plus à parler de sa bonté. Il remplit très-bien les fonctions dont il était chargé. Les sociétés bibliques ont établi leur système sur cette notion que nul ne saurait lire l’Ancien et surtout le Nouveau Testament sans en être charmé, quelque soit, d’ailleurs, le milieu intellectuel dans lequel le lecteur a vécu, jusqu’au moment où le volume divin tombe entre ses doigts blancs, jaunes, rouges ou noirs. Par conséquent, il importe de répandre le livre dans un nombre d’exemplaires aussi grand que possible ; Dieu fera le reste. Par un raffinement de précaution, dernier terme où la sagesse humaine reconnaît devoir s’arrêter, on traduit l’ouvrage à peu près dans la langue du pays où on a l’intention de le déposer. C’est, généralement, l’effort de quelque philologue spécial, doué de plus de zèle que de grammaire. Il en résulte des effets de style dont les littérateurs indigènes sont consternés ; peu importe, la Grâce est censée veiller, et le miracle doit s’accomplir.

D’ailleurs, les distributions se font avec une extrême facilité ; les peuples de l’Asie, un peu rétifs à l’abord, et n’acceptant le précieux volume que du bout des doigts, savent maintenant fort bien le solliciter ; ils en font les commandes les plus considérables. Les Chinois s’en servent en guise de tuiles pour les maisons ; les Persans, plus littéraires, appliquent les reliures à l’habillement de leurs propres livres. Ce n’est de quoi décourager personne. La Grâce peut gîter dans le feuillet détaché que le vent fait tournoyer par les champs et plaque à la fin sur une eau stagnante ; de là il lui est facile, si elle le juge à propos, de sauter aux yeux du premier couly venu pour remplir son seau. Dans cette espérance fort naturelle, nos populations anglaises donnent leur argent, les sociétés bibliques donnent leurs places, les agents vivent à l’aise, et même richement, sur tous les points du globe, et notre corps consulaire recrute dans leurs rangs des représentants du Royaume-Uni, qui, généralement, n’ont aucune des qualités de M. Coxe.

Celui-ci éleva bien ses enfants, fit entrer Georges dans la marine de la Compagnie et maria Molly à un tambour-major du 119e régiment des cipayes du Bengale.

Quant à Harriet… elle consentit à m’apprendre l’italien et le portugais ! Toujours elle était occupée ; chaque fois que j’arrivais, elle avait en main quelque ouvrage ; ou bien elle cousait, ou bien elle rangeait, ou bien elle lisait. Je ne lui ai jamais vu de tapisserie ni de broderie, et elle m’avoua, une fois, que ce qui ne servait à rien ne l’intéressait pas. Elle tenait le Camoëns ouvert sur une table et nous lisions :

E, tu, Padre Oceano, que rodeas

O mundo universal e o tens cercado,

E com justo decreto assi permittes

Que dentro vivam so de seus limites…

« Et toi, père Océan, qui entoures le monde et, de toutes parts, le tiens enserré, et, par un juste décret, permets aussi que je vive en dedans de ses limites. »

Elle m’apprenait à prononcer cette langue si noble dans les pages enflammées du vainqueur de Diu, si jolie à contempler des yeux, et qui, dans sa bouche, me semblait le plus délicieux des gazouillements, et, un jour qu’elle tenait le volume sur ses genoux et me faisait répéter une partie du sixième chant, que j’avais voulu apprendre par cœur, j’étais assis vis-à-vis d’elle, tout près et presque à toucher les plis de sa robe ; j’étais là, la tête basse, mes cheveux tombant comme un voile sur mon visage que je désirais lui cacher, et, quand j’arrivai à la stance cent quatre et que j’eus dit ces deux vers :

Ella che prometteo, vendo que amavam

Sempiterno favor em seus amores…

« Elle lui promit, voyant que j’aimais, une faveur éternelle dans ses amours… »

je m’arrêtai.

– Avez-vous oublié le reste ? me dit-elle.

– Non, répondis-je, et si faiblement que je ne sais si elle m’entendit. En tout cas, elle se tut à son tour, s’appuya sur le dos du fauteuil et le livre tomba à terre.

Je ne le ramassai pas. Nous restâmes silencieux un grand moment. Puis, je me hasardai à la regarder. Je rencontrai ses yeux qui se fixèrent aux miens. Une larme y roulait, se détacha et descendit sur sa joue. Je voulus lui prendre la main ; elle la retira, mais sans vivacité. Je n’osai faire plus.

– A quoi bon ? me dit-elle.

– A être heureux !

Elle sourit avec une certaine amertume et ne me répondit rien. J’ajoutai alors :

– Voulez-vous ?

Elle me considéra encore, et très-attentivement, puis elle parut réfléchir ; enfin, elle mit sa main sur la mienne en me faisant signe des yeux de ne point parler. Si mon cœur battait, vous le pouvez croire ! Tout mon être, toute ma vie m’abandonnaient pour se presser vers elle !

Après quelque temps, elle me demanda :

– M’obéirez-vous ?

– Jusqu’à la mort, et sans reculer jamais !

Elle sourit faiblement, et une certaine teinte rosée se répandit sur son visage. Elle était toute expression, toute pensée, elle était sublime !

– Eh bien ! voilà ce que je vous demande : Vous ne parlerez à personne de notre engagement ; ni à votre père ni au mien, ni à Georges, à personne, entendez-vous ?

– Pourquoi ? Nous finirons pourtant par le déclarer ?

– Quand le moment sera venu ; moi seule j’en déciderai ; voulez-vous ?

Je n’étais pas content ; j’aurais désiré aller crier par la ville que je me mariais, et, quant à des oppositions ou à des résistances, ou même à des défenses, il ne manquait que cela pour me faire dépasser le comble de la joie ! J’essayai de raisonner ; mais Harriet secoua sa tête adorée et me dit avec un sourire :

– Quoi ! nous ne sommes encore rien l’un à l’autre, et vous résistez déjà ?

Je me soumis ; cependant j’ajoutai avec un soupir :

– Est-ce tout ?

– C’est tout…, me dit-elle, pour cet instant !

– Alors… vous m’aimez ?

– Vous m’en demandez trop long, répondit-elle avec un air de tête qui me rendit fou. Je voulus lui saisir les deux mains et les presser sur ma bouche ; elle s’y opposa en riant, et, dans ce moment, son frère entra.

Je conçus le mépris le plus absolu pour ces misérables gens qui aiment des femmes plus jeunes ou aussi jeunes qu’eux-mêmes ! Je comprenais qu’une fille de dix-huit ans ne pouvait avoir ni une beauté complète, ni une âme absolument éclose, ni un cœur tout ouvert, encore bien moins une intelligence accomplie ! L’ascendant de mon astre m’avait fait rencontrer ces mérites, et à quel degré de perfection, grand Dieu ! Que j’aurais eu d’attrait à raconter ma félicité à la terre entière ! Mais mon serment me retenait vis-à-vis des hommes, sans exception. Alors je le dis aux arbres, aux plantes, aux chevaux, à mes chiens, aux étoiles, aux étoiles surtout, et j’aurais voulu pouvoir sangloter de bonheur sur le cou de la lune !

Chaque jour, Harriet devenait plus tendre et plus affectueuse. Elle voulut savoir ce que j’avais appris. Je lui racontai mes lectures ; je lui exposai mes idées, je tâchai de l’intéresser à mes préférences, et l’attention avec laquelle elle m’écoutait, le soin qu’elle mettait à m’interroger, l’intelligence merveilleuse qui lui faisait comprendre aussitôt la portée de ce que je n’exprimais qu’à demi, me donnaient de son affection la plus juste idée, en même temps que chacun de nos entretiens ajoutait à mon admiration pour ce que j’appelais alors, et ce que j’appellerai toujours son génie. Ce qui me surprit, c’est qu’en lisant mes vers adressés à Sylvia, elle voulut connaître jusqu’aux plus minimes détails de la biographie de cette jeune demoiselle, et plus je lui en racontais, plus elle en demandait, écoutant gravement ces récits, que je ne pouvais poursuivre moi-même sans des éclats de rire, et souvent, je la voyais me regarder d’un air triste et réfléchir pendant que je lui expliquais ces folies que chaque jour effaçait davantage, non-seulement de ma pensée, même de ma mémoire. Harriet ! Je la mêlais à ma vie ; elle s’y prêtait de plein cœur. Je ne m’aperçus pas alors, mais j’ai bien reconnu depuis, que ses sentiments, ses croyances me pénétraient par chaque pore, et s’emparaient si bien de moi que je ne m’en suis jamais délivré. Dans les matières les plus délicates et les plus essentielles, elle me donnait, presque à mon insu, des lumières qui me les laissaient voir, juger et décider pour toujours, comme jamais je n’y fusse parvenu de moi-même ; en un mot, elle prit sur moi une autorité sans limites, et, tandis qu’en mon âme je m’enorgueillissais et chantais hosanna de ce que j’avais conquis l’amour d’une femme, j’étais conquis.

Trois mois passèrent de la sorte. Notre unique sujet de querelle et qui amenait de ma part de fréquentes bouderies provenait de mon désir, de jour en jour plus prononcé, de publier notre engagement et de ses résistances de plus en plus positives. A mes raisons, aux argumentations infinies dans lesquelles je me plongeais et l’entraînais avec les supplications les plus véhémentes, elle avait coutume de répondre :

– Je vous soumets à une épreuve ; si vous n’êtes pas capable de la supporter, ma confiance en vous est folie, elle s’évanouit et je renonce à vos promesses.

Alors je me taisais. Le régime des épreuves, des gages, des victoires remportées sur soi-même me paraissant le comble de la morale chevaleresque, je n’avais absolument rien à opposer aux prétentions d’Harriet. Mais cette existence merveilleuse ne pouvait pas durer éternellement.

Mon père me fit appeler un matin et me donna l’ordre de partir sous huit jours pour l’Angleterre où lord Wildenham, me dit-il, ce misérable ! voulait me voir.

– Les liens de famille, mon garçon, me dit le colonel, sont des choses sacrées ! On peut se détester réciproquement ; il n’en est pas moins vrai qu’on a le même sang et cela ne saurait s’oublier.

Mes idées tombèrent dans un trouble, dans une confusion que vous concevrez aisément. J’étais saisi de désespoir, et, en même temps, exalté par l’appel de vingt trompettes triomphales qui me sonnaient aux oreilles, des fanfares de courage excité, de curiosité poignante, de promesses admirables. J’allais voir l’Angleterre, si j’y consentais ; mais c’était consentir à me séparer d’Harriet ! Je fais tous les amants du monde juges de ma situation.

Je courus d’un trait auprès de ma conseillère, de mon idole ! Je tombai sur une chaise, j’étais pâle, pantelant, hors de moi. Je saisis sa main !

– Ah ! mon Dieu ! qu’avez-vous, Wilfrid ?

– Mon père m’envoie à Londres !… Il veut que je parte sous huit jours avec le courrier du Résident. Vous quitter ! mille fois mieux mourir ! Lord Wildenham veut me voir ! Je vous ai dit qu’il habite notre manoir de famille… Que faut-il répondre ? Voulez-vous partir avec moi ? Si vous m’aimez, Harriet, tout est facile et la douleur qui m’accable devient le comble de la félicité ! Partir, mais avec vous, de ce monde de sauvages, c’est passer des ténèbres dans la lumière.

Je crois que je fus éloquent ; cependant Harriet resta inébranlable et opposa à ma fougue un secouement de tête patient mais résolu ; quand je m’emportais trop, elle me regardait avec le plus doux et le plus affectueux des sourires, et levait un doigt en l’air. Alors, ma fureur tombait et je balbutiais au lieu de commander.

– Non, Wilfrid, non, dit-elle, vos discours ne sont pas raisonnables. Vous continuerez, vous me l’avez promis ! à ne parler de nous à personne ! Ce qui sera, sera ; il n’est besoin, à cet effet, d’aucune déclaration emphatique et précipitée. D’ailleurs, vous m’avez juré de vous taire, et si Wilfrid me trompe, en qui puis-je croire ? Puis vous partirez… Vous partirez dans huit jours !… Ne m’interrompez pas !… Comment ! cette Angleterre que vous chérissez tant, votre pays, celui de vos braves aïeux, cette terre que vous appelez depuis que vous êtes au monde !… vous ne voulez plus rien faire pour elle ?… être rien pour elle ?… Vous l’oubliez ?… Mais nous deux, dites-vous ? Attendre vous est-il impossible ? et si je ne veux d’engagement avoué qu’avec un Wilfrid digne de son nom, digne de lui-même, digne de moi, qu’avez-vous à répondre ?

Moitié supplications, moitié commandements, l’autorité qu’elle exerçait sur moi obtint tout. Elle me connaissait si bien ! Elle faisait jouer mes opinions, mes sentiments comme les touches d’un clavier et mon être entier agissait sous la pression de sa volonté, sans que j’eusse le pouvoir de m’en défendre. Il fut donc résolu que j’allais obéir, et, qu’en ce qui la concernait, notre amour resterait clos entre le ciel et nous.

Ai-je vécu, n’ai-je pas vécu du tout pendant cette semaine ? Je l’ignore. Le temps s’écoula comme un rêve, et les heures, marchaient cependant avec des pieds de plomb. Quand je pris congé d’Harriet, alors, seulement, par une sorte de révélation subite, je compris qu’elle souffrait. Elle était pâlie, elle était maigrie.

– Que Dieu vous protège, Wilfrid, me dit-elle, et elle appuya son front sur ma poitrine.

J’étais dans un tel abattement moi-même, que j’avais à peine conscience de ce qui se passait. Pourtant, je le sentis, elle me pressait légèrement de ses deux mains et son front se trouva sous mes lèvres… Adieu !… J’entends encore ce mot et l’accent avec lequel elle l’a prononcé.

A dater de ce moment, je ne sais plus ce que j’ai fait : j’ai agi comme un somnambule. Je revins à moi au milieu du désert, galopant avec le courrier et l’escorte. J’étais entré dans la vie nouvelle, j’y étais entré, non pas comme je l’avais présagé autrefois, enseignes déployées et tambours roulants, mais contraint, poussé, jeté au milieu des splendeurs, me disais-je, ou des épines. Néanmoins, j’y étais, et à mesure que je me rapprochais de Beyrouth où je devais m’embarquer, mon profond chagrin se mélangeait davantage des questions que je m’adressais sur Wildenham et ses hôtes. Ne croyez pas que le souvenir d’Harriet se voilât le moins du monde. Il dominait tout ; elle était trop maîtresse de mon âme, de mon esprit ; elle se retrouvait trop dans mes pensées, comme dans mes idées, pour qu’une préoccupation quelconque pût me détacher d’elle un instant. Je restai à Beyrouth quinze jours, attendant sa première lettre. La lettre arriva, et voilà ce que je lus :

« Vous m’avez bien aimée, Wilfrid, et le ciel vous en récompensera. Dans quelques semaines, dans quelques mois, le monde, ses nécessités, ses règles, ce qu’il a de bien, et jamais, j’espère, ce qu’il a (a qu’il) de mauvais, s’empareront de vous. Des impressions d’autant plus fortes qu’elles seront plus absolument neuves, exerceront leur empire sur une nature sensible comme est la vôtre. Il ne serait pas bon que vous fussiez gêné par des débris de fleurs fanées. Je ne vous dirai pas que je vous rends votre parole ; je ne l’ai jamais acceptée. Je sais que vous penserez souvent à votre vieille amie. En ce moment, je suis chagrine de la peine que je vous cause, et vos larmes, cher, cher Wilfrid, tombent sur mon cœur. Mais, un jour, je sais aussi que je serai bien fière de n’avoir été pour vous ni un ennui, ni un obstacle, ni, peut-être, un remords. Laissez-moi me fortifier un peu de cette espérance. Écoutez-moi. Vous allez être bien fâché contre votre pauvre abandonnée… Ne voulez-vous plus l’aimer du tout ? Si vous avez le cœur trop gros, laissez passer quelques semaines, le moins possible, et, plus tard, quand vous serez devenu juste, revenez à votre sœur et parlez-lui de ce qui vous rendra heureux, et, encore bien plus, de vos soucis.

« HARRIET. »

Cette lettre m’entra dans le cœur comme une lame de couteau. Chaque phrase me poigna. Mais je ne sais comment cela se fit : il me fut impossible de maudire la main qui m’assassinait. Au contraire, de l’excès du désespoir sortait l’excès de l’admiration. C’était Harriet, c’était bien elle ! cette noble créature, la plus digne d’être aimée et servie, la plus délicate, la plus intelligente que j’aie jamais rencontrée ! Elle a passé sa jeunesse dans le fond de la région la plus barbare et la plus abandonnée. Elle y a cultivé son esprit au delà des bornes communes, comme le rossignol qui cultive sa voix pour chanter dans le désert. Elle a été la mère, la servante de son frère ; elle lui a tout appris, elle lui a créé et accordé son état. Elle a rendu à son père, avec usure, ce que le pauvre homme lui avait prodigué dans son enfance ; elle a trouvé, sur sa route, par hasard, un garçon de dix-huit ans, que son imagination entraînait peut-être à la dérive, elle en a fait, j’ose le dire, un brave homme, et, sans qu’il ait pu lui en coûter une rougeur, elle lui a fait connaître, de l’amour partagé, tout ce qu’il en saura jamais ; ô mes amis ! tout ce qu’il en existe de plus délicieux ! Hé bien ! à elle, qu’est-ce que le ciel lui a accordé en retour de tant de bienfaits répandus autour de ses pas ? Ma foi ! je n’en sais rien… probablement quelque chose… que ma vue ne saurait saisir… Oui… peut-être mon affection et ma gratitude ; mais s’il avait daigné seulement l’appeler en ce monde quelques années après moi, au lieu de me la donner pour devancière, combinaison qui, j’imagine, ne lui eût pas coûté beaucoup, j’aurais pu prodiguer à cette créature céleste un bonheur si fidèle qu’elle eût considéré comme bien payé ce qui, je le crains, ne le sera jamais !

Ce que je lui dois surtout, c’est d’avoir eu pour première expérience qu’il existe des cœurs dévoués et des âmes héroïques. Les rencontres hideuses ou viles où je me suis heurté ensuite n’ont jamais prévalu contre cette conviction acquise ; c’est celle-ci qui projette sur mon existence la lumière principale ; Harriet m’a rassuré pour tout ; elle m’a donné de la confiance pour tout. Je sais que je ne contemplerai jamais une autre Harriet ; mais j’en verrai des copies plus ou moins approchantes et je trouve des Coxe et des Georges. Je ne veux pas me faire meilleur que je ne le suis ; ce n’est pas tout d’abord que j’ai compris la grandeur de celle qui m’abandonnait. J’ai traversé les phases ordinaires en pareille aventure. Je me suis cru trahi, j’ai soupçonné de la coquetterie, de la perfidie, de la fausseté ; ces crises nerveuses ont heureusement peu duré ; elles sont parties pour ne plus revenir.

Néanmoins, je restai longtemps soucieux. Harriet me conseillait, dans ses lettres, de m’attacher à une occupation suivie et elle me proposa même plusieurs partis à prendre. Jusqu’à présent, je ne me suis pas décidé. Certes, quelque infatué que je fusse des mérites de l’Angleterre, je ne m’attendais pas précisément à saluer, en descendant du paquebot, Richard Cœur-de-Lion donnant le bras à lord Cecil ; pourtant, j’étais moins préparé encore à contempler les décrépitudes dont je découvris au bout de quelque temps les traces répugnantes. J’avais rêvé la vie politique ; l’aspect des choses me repoussa. Je ne suis pas d’un âge à avoir pris un parti définitif ; pourtant, je me sens peu entraîné : il faudra du temps pour me résoudre ; en attendant, je voyage. J’étais l’année dernière à la Plata, j’arrive maintenant du Mexique ; je visite le nord de l’Italie avec vous et, avec vous, j’irai saluer mon auguste parent en Allemagne. Harriet me presse de me marier. La vérité est que j’ai failli devenir amoureux de ma cousine, l’honorable lady Gwendoline Nore ; mais elle a une façon de chanter du nez qui m’est insupportable. Au point de vue des passions courantes, je suis cependant fort en règle ; l’année dernière, à Bade, on eût pu me voir, quatre heures durant, pendant une nuit de novembre, au sommet d’une cheminée d’une dame russe que j’idolâtrais. J’en ai failli avoir l’entreprise du ramonage de toute la ville, quand, le lendemain, à l’aube, les bourgeois matineux admirèrent ma prestance.

C’est ainsi que Wilfrid Nore acheva son histoire, et, Conrad Lanze, prenant la parole, raconta la sienne.

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