VIII, 8.
Il n’en est pas moins que l’hérédité morbide devait singulièrement frapper les anciens et les incliner très naturellement, je le reconnais, vers l’idée de la réversibilité des fautes. Si, d’une part, ils voyaient, ce qui n’était pas se tromper, les maladies se transmettre; si, d’autre part, ils croyaient--c’est ici que l’idée sociale rencontre l’idée religieuse comme je l’annonçais--que la maladie est un châtiment, est une malédiction, ne les voilà-t-il pas pleinement dans l’idée complexe d’une hérédité morbide qui est une punition, qui descend, qui coule, comme disait Pascal, des pères aux fils? Or, justement ils croyaient que la maladie est un châtiment, une malédiction. La réversibilité des fautes leur apparaissait donc dans la réversibilité des maladies. De la rencontre d’une idée de fait, idée sociale, et d’une croyance religieuse, sortait comme forcément la croyance à la réversibilité des erreurs, des fautes et des crimes.
Plus encore, peut-être elle sortait de cette considération, sociale aussi, du malheur social, du malheur politique que les ancêtres versent, pour ainsi parler, sur leurs descendants. C’est évidemment la faute d’Alcibiade ou de Cléon, si la République est tombée si bas et se trouve si malheureuse. Ils ont commis des fautes. C’est nous qui en sommes punis. Comme fait, c’est incontestable. Est-ce juste? Il ne semble pas. Mais enfin c’est l’ordre naturel. Et que ce soit l’ordre naturel, cela n’indique-t-il pas qu’il y a un quelque chose qui veut que les fautes soient payées, un quelque chose, qui du reste nous dépasse et nous surplombe et qui ne s’arrête pas parce que notre vie individuelle s’arrête, dont la loi de compensation va son chemin et, non satisfaite au temps d’une génération, se satisfait au temps des générations suivantes?
Ce quelque chose, c’est la justice, c’est la Diké, c’est un Dieu pour qui, parce qu’il est éternel, l’humanité est un seul homme; et que le petit-fils soit puni pour les fautes du grand-père, ce n’est pas autre chose qu’un homme puni dans sa vieillesse pour les fautes de sa jeunesse.--De la rencontre d’une idée de fait, idée sociale, et d’un état d’âme religieux sortait comme forcément, assez naturellement du moins, la croyance en la réversibilité des erreurs, des fautes et des crimes.
Remarquez que l’état social enfonce cette idée de la solidarité morale dans les esprits, pour ce qui est du temps où l’on vit. Ceci est la «solidarité du mal», si bien analysée par Renouvier. Êtes-vous coupable quand vous faites le mal? Jamais complètement. Jamais la faute ne vous est imputable à vous seul. Vous faites le mal, parce que, dans l’état social, vous êtes forcé de faire le mal par le mal qu’on fait autour de vous. Parce qu’il y a des gens qui abusent de la charité, vous ne faites pas la charité ou la faites moins que vous ne devriez la faire. Parce qu’il y a des gens qui se poussent par l’intrigue, vous êtes forcé d’intriguer un peu. Parce qu’il y a des gens qui usent de charlatanisme, vous ne pouvez pas vous passer ni vous abstenir absolument de charlatanisme. Parce qu’il y a des gens qui sont de très grands voleurs, vous êtes forcé de voler un peu pour n’être pas écrasé par la concurrence. Parce qu’il y a des gens qui conquièrent les femmes par leurs flatteries et cajoleries, vous êtes forcé de conquérir et retenir la vôtre par autre chose que votre seule vertu. Parce qu’il y a des gens qui tuent, vous êtes forcé de tuer, en légitime défense, il est vrai, ou en quasi légitime défense; mais enfin, vous tuez ou vous vous disposez à tuer, vous vous préparez à tuer; vous avez un revolver dans votre poche.
C’est la solidarité du mal; c’est une des plaies sociales les plus tristes, c’est la plaie sociale par excellence.
Donc le crime n’est pas personnel, il n’est pas tout à fait personnel. Dans votre faute il y a de la faute d’un autre; dans la faute d’un autre il y a de votre faute. Vous êtes complice de tout le monde, tout le monde est complice de vous. La complicité sociale nous enveloppe et nous pénètre, et nous rayonnons en tous sens dans la complicité sociale. La société pèche en moi, parce que la société pèche en commun, pèche globalement. Toute faute est partiellement un acte personnel, partiellement un acte social.
Mais alors, si les fautes ne sont que partiellement personnelles, s’il y a une solidarité du mal, pourquoi le remède de la faute, pourquoi le châtiment, ne serait-il pas, lui aussi, non personnel, mais social? Pourquoi ne serions-nous pas solidaires dans le châtiment comme dans la faute, dans la médication comme dans la maladie? Pourquoi les dieux ne me puniraient-ils pas pour la faute d’un autre, puisque la faute d’un autre, je l’ai commise, puisque la faute d’un autre, j’en suis partiellement coupable?
Et la société, ne vivant pas un seul moment, mais se prolongeant dans le temps, étant un être qui engrène en lui les vies successives des hommes, pourquoi ne serais-je pas aussi responsable des fautes des hommes du temps passé que des fautes des hommes de mon temps? Je pèche par la faute d’Alcibiade ou de Périclès (c’est dans Platon), cela me décharge, oui; mais cela me charge aussi, car il y a une solidarité entre Périclès et moi, et si Périclès pèche en moi, j’ai péché d’avance en Périclès. Mais oui; car si Périclès a établi telles et telles institutions, tel et tel esprit général de la cité, tel état social, c’est à cause du caractère général des Athéniens, qui exigeait ou comportait ces institutions et cet esprit; donc c’est en prévision de nous, c’est en prévision de moi; j’ai péché d’avance en Périclès.
Solidarité sociale dans un temps donné, solidarité sociale même à travers les temps, solidarité du mal entre les citoyens d’un même temps, solidarité du mal même entre les citoyens à travers les temps; solidarité du châtiment puisqu’il y a solidarité du mal; voilà l’idée tout entière. De la rencontre de plusieurs idées de fait, idées sociales, et d’une croyance religieuse, est sortie, comme forcément, la croyance en la réversibilité des erreurs, des fautes, des crimes et des punitions.
Cette croyance est donc beaucoup plus naturelle et même beaucoup plus logique qu’on ne croit. C’est elle qui est, plus que d’autres, le produit naturel de l’état social et de l’instinct social lui-même. Il a fallu le progrès de l’individualisme moderne pour qu’elle s’obscurcît et pour qu’elle parût fausse et comme barbare.
--Mais est-elle morale? N’est-elle pas, contenant évidemment un certain fatalisme, n’est-elle pas une immoralité?--Comme cela dépend des points de vue! Vue dans un regard en arrière, cette idée est d’une moralité très douteuse; vue dans un regard en avant, ce à quoi on ne songe jamais, elle est d’une moralité très appréciable. Si je songe que je suis puni pour les fautes de Napoléon Ier, ce qui du reste est parfaitement véritable, je trouve cela très immoral; mais si je songe que mes descendants seront punis pour mes fautes, je ne vois rien qui puisse me pousser davantage à n’en pas commettre. Si je pense qu’en contractant telle maladie que je puis ne pas contracter, je gâte toute ma postérité; si je pense qu’en faisant par cupidité, par amour du confort et du luxe un mariage honteux avec une folle, une idiote, une malade; ou, simplement, qu’en faisant un mariage sans amour, je risque très fort d’avoir des enfants et des petits-enfants malades, arriérés ou tout au moins mal venus; si je songe, citoyen, qu’en obéissant à mes passions ou à mes intérêts, je contribue à créer des institutions mauvaises qui ruineront mon pays, qui feront vivre mes enfants et mes neveux sous un despotisme odieux, d’un homme ou de la foule, ou sous la menace impérieuse d’un étranger insolent, ou sous la domination d’un étranger à qui ces institutions auront fait très facile la marche victorieuse jusqu’au cœur de mon pays; si je songe à tout cela, la loi, vraie ou fausse, de la réversibilité des fautes et de la réversibilité des châtiments m’apparaîtra comme la chose du monde la plus propre à me maintenir, comme jalousement, comme passionnément, dans la vertu, dans la probité, dans la droiture et, sans aller si loin, dans le bon sens.
Du fond du passé mes aïeux me crient: «Tu es malheureux, parce que nous avons été criminels et fous; c’est la loi» et je me révolte;--mais du fond de l’avenir mes enfants me crient: «Sauve-nous! Ne nous tue pas! Ne nous fais pas naître pour nous tuer! Ne nous fais pas naître mourants! Nous dépendons de ta vertu et de ta sagesse; nous dépendons de ton bon sens; nous dépendons de ta civilisation ou de ta barbarie; fils de ton corps, nous dépendons de ton âme. Ne nous sacrifie pas à tes intérêts d’un jour et à tes passions d’une minute. Vis en nous par ta prévision, par ta prévoyance, par ta prudence. Vis en nous, ce qui est peut-être la seule façon d’être immortel, et ce qui très probablement a donné le désir et par conséquent l’idée de l’immortalité.»
Et le préjugé qui met ainsi l’individu en présence de l’innombrable postérité comme devant un immense conseil de famille qui a la fois le supplie, l’adjure, l’exhorte et le juge, est une des formes, accidentelles et imprévues, je le veux bien, mais imposantes et même terribles, de la morale éternelle.