CHAPITRE VIII
LA RÉVERSIBILITÉ DES FAUTES
Les hommes ont cru et beaucoup d’hommes croient encore à la réversibilité des fautes, c’est-à-dire à la solidarité dans le crime, c’est-à-dire à ceci que, parce que les pères ont péché, les fils peuvent être punis, doivent être punis. Ce dogme est peut-être aussi ancien que les sociétés humaines.
Solon dit avec une clarté absolue et une décision tranchante: «La vigilance de Zeus n’oublie jamais celui dont l’âme est criminelle et, en dépit de tout, il se montre à la fin. Mais l’expiation arrive tout de suite pour l’un, plus tard seulement pour l’autre; si les coupables y échappent eux-mêmes, si la justice des dieux [ou la destinée voulue par les dieux, μοῖρα θεῶν] ne se précipite pas pour les frapper, elle vient cependant un jour: les enfants innocents ou les générations suivantes payent la dette des pères.»
Pindare dit tout de même: «Chacun est responsable des œuvres de ses ancêtres et de leur destinée.»
L’expiation est atavique. On sait qu’un des offices des prêtres ou religieux orphiques était de remettre les péchés de toute la famille qui se confiait à eux, depuis les ancêtres jusqu’aux derniers des petits-enfants.
Cette solidarité de toute une famille, voire de tout un peuple, voire de toute l’humanité dans la faute, est une idée qui remplit toute la Bible. L’humanité est punie par la faute de son premier père envers Dieu. Adam a condamné tous ses enfants, il les a tous enveloppés dans son crime. «Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né?--Si ce n’est toi, c’est donc ton père.» Car, comme parle Job, «qui peut rendre pur celui qui est né d’une source impure?» et: «Qu’est-ce que l’homme pour être sans tache et pour paraître juste étant né d’une femme?» et comme parle David: «Vous savez que j’ai été formé dans l’iniquité et que ma mère m’a conçu dans le péché.» Je ne multiplierai pas ces exemples.
Il ne faut pas croire que des modernes seulement aient protesté contre cette conception qui blesse notre sentiment de justice individuelle en faisant, du crime et de la faute, des choses qui ne sont plus individuelles. Theognis s’indignait déjà contre cette idée[4]. Profondément inquiet de l’injustice des dieux sur la terre, reprochant à Zeus de mettre sur le même rang ici-bas le prévaricateur et le juste, le modéré et le violent, à plus forte raison il s’indignait de ce que les fautes des coupables retombassent sur les innocents: «Grand Zeus, s’il plaît aux dieux que le scélérat aime la violence, que ne leur plaît-il aussi qu’il expie ensuite lui-même le mal qu’il a fait, sans que les transgressions des pères fassent plus tard le malheur des enfants et que les enfants d’un père injuste, qui pensent et agissent selon la justice, qui craignent ta colère, fils de Chronos, et se distinguent parmi leurs concitoyens par leur amour de la justice, n’aient point à payer les crimes paternels? Telle devrait être la volonté des divinités bienheureuses; mais en réalité le coupable échappe, et c’est sur un autre que, plus tard, tombe le châtiment.»
[4] Cf. Jules Girard, le Sentiment religieux en Grèce.
Deux siècles après, Bion de Borysthène, philosophe cynique, qui était très spirituel, fit remarquer que les dieux, en châtiant les enfants des coupables, sont aussi ridicules, sinon un peu plus, qu’un médecin qui droguerait un fils ou un petit-fils pour la maladie de son père ou de son aïeul--sans se douter que c’est précisément ce que font les médecins dans quatre-vingts cas sur cent.
Transporté chez les modernes par le christianisme, qui en cela a accepté l’héritage de la Bible, le dogme de la réversibilité des peines a étonné beaucoup d’esprits, qui les uns l’ont rejeté, les autres ont cherché à l’expliquer, les autres ont tiré de son absurdité même, ou, si l’on veut, de ce qu’il avait de paradoxal, une raison de l’admettre.
Pascal raisonne ainsi: «Le péché originel est folie devant les hommes; mais on le donne pour tel. Vous ne me devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine puisque je la donne pour être sans raison. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes; car sans cela que dira-t-on qu’est l’homme? Tout son état dépend de ce point imperceptible. Et comment s’en fût-il aperçu par sa raison, puisque c’est une chose au-dessus de sa raison, et puisque sa raison, bien loin de l’inventer par ses voies, s’en éloigne quand on le lui présente?»
Oui, assurément le péché originel est un scandale de notre entendement. «Il est sans doute qu’il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que la faute du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous paraît très injuste; car qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté pour un péché commis six mille ans avant qu’il fût un être? Certainement rien ne nous heurte plus que cette doctrine.»
Mais cependant considérez que ce mystère est intelligible en ce sens que c’est nous qui serions inintelligibles s’il n’était pas: «Sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme; de sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme.»
En effet,--voici le raisonnement,--l’homme est incomplet, donc l’homme est double, et sa duplexité est expliquée par la chute: «Si l’homme n’avait jamais été que corrompu, il n’aurait aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude. Si l’homme n’avait jamais été corrompu, il jouirait dans son innocence et de la vérité et de la félicité avec assurance. Mais (malheureux que nous sommes et plus que s’il n’y avait pas de grandeur dans notre condition), nous avons une idée du bonheur et nous ne pouvons pas y arriver; nous sentons une image de la vérité et nous ne possédons que le mensonge, incapables d’ignorer absolument et de savoir certainement, tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes déchus[5].»
[5] Sur quoi l’intrépide Ernest Havet s’écrit: «Il le suppose, il ne le prouve pas, et par où le prouverait-il? Comment savoir qu’on est dans le faux si on ne connaît pas le vrai?...»--Si Pascal avait écrit «incertitude» au lieu de mensonge (et son raisonnement resterait le même), je suppose qu’Havet n’aurait pas le front de s’inscrire en faux.
On voit comment Pascal explique la réversibilité. Il explique l’impuissance, l’incertitude et l’incohérence de l’homme par une rupture d’équilibre; cette rupture d’équilibre, c’est «la chute». Mais la chute est le fait d’un seul homme. Puisque la rupture d’équilibre subsiste, il faut bien croire que sa faute s’est étendue à ses descendants, ce qui rend l’homme intelligible.
Je dis cela un peu pour montrer que Scherer a été léger en disant que sur ce point Pascal n’avait que posé la question: «On sait à quoi s’en tenir avec des apologistes de cette trempe, et si de cette manière les questions ne sont pas résolues, du moins elles sont vigoureusement posées.» Pascal n’a pas seulement posé la question; il l’a sinon résolue, du moins très vigoureusement argumentée. Le défaut de son argumentation n’est que celui-ci: l’homme est incomplet, donc il est double, donc il est en deux morceaux, ce qui indique cassure. Non. Pourquoi serait-il double? Il est incomplet, comme tous les animaux, voilà tout ce que nous en savons. Et qu’il soit incomplet, cela ne postule aucune espèce d’explication. L’étonnant serait qu’il ne le fût pas.
Guizot, dont la discussion vaut qu’on la prenne fort au sérieux, a, lui aussi, entrepris de défendre le péché originel. Il le rattache fortement à la question de l’existence du mal sur la terre. Dieu a dû créer l’homme pour la vertu et le bonheur, aimant la vertu et n’étant pas méchant. Or, l’homme est vicieux et misérable. C’est inexplicable, à moins de supposer que l’homme a mérité par une première faute de n’être pas innocent et de n’être pas heureux. Et il a ainsi corrompu sa nature, qui, par hérédité, s’est transmise corrompue à tous ses descendants.
Raisonnement spécieux, mais très fragile. Sur le premier point, si l’homme par une première faute a démérité de Dieu, c’est donc que Dieu l’avait créé capable de faute, donc non innocent, ce qui est le contraire de ce que Dieu aurait dû faire s’il est bon.
Sur le second point, que l’homme ait en péchant corrompu sa nature et celle de tous ses descendants, cela aussi n’a pu être possible que par la volonté de Dieu; et Dieu qui devient responsable de cette injustice qui consiste en ce que les fautes ne soient pas personnelles, devient responsable de cette iniquité qui consiste en ce que j’ai péché en Adam.
Ajoutez que ma nature héréditaire et moi, cela fait deux; que si c’est Adam, c’est-à-dire ma nature héréditaire, qui pèche en moi, ce n’est pas moi, ce n’est pas le moi volontaire. Je suis de mauvaise nature et de bonne volonté. Punir un homme de bonne volonté à cause de sa mauvaise nature est très injuste, surtout quand, de cette mauvaise nature, c’est le punisseur, ainsi que nous avons essayé de le démontrer, qui est la cause.
Il n’est pas probable que ce soit dans des idées théologiques que les anciens, au moins les anciens qui étaient polythéistes, aient pris l’idée de la réversibilité des peines. Cette idée est selon moi une idée toute sociale, qui a rencontré, chemin faisant, des idées théologiques et qui s’y est accommodée, qui s’y est ajustée plus ou moins. C’est une idée toute sociale. L’homme, à vivre en société, s’est aperçu: 1º que les maladies se transmettaient des pères aux enfants, ce qui est beaucoup plus sensible dans la vie sociale, rassemblée et resserrée, que dans la vie familiale ou grégaire; 2º et surtout que la cité souffrait toujours des erreurs et des sottises des ancêtres, beaucoup plus que de ses erreurs et sottises présentes, actuelles. Du moins, c’est ainsi que les choses apparaissent. On ne voit pas, on voit mal les imprudences que l’on commet socialement; on est toujours porté à ne pas les voir ou à s’aveugler sur elles; on voit très bien, trop bien, on s’exagère les fautes autrefois commises et dont les conséquences ou ce qui semble en être les conséquences, éclatent aux yeux à l’heure où l’on est.--L’homme a donc deux raisons pour une de croire à la réversibilité des fautes commises. La première de ces deux raisons est très forte. Le spirituel Bion de Borysthène, quand il disait que punir les petits-enfants pour la faute des aïeux c’était comme purger un petit-fils pour la maladie de son grand-père, croyait triompher et était un peu battu; il donnait contre la raison qui est pour. Oui, justement, les médecins soignent en nous les maladies de nos aïeux, et les anciens n’étaient pas sans s’être aperçus de cela. A la vérité, nous le savons mieux qu’eux, et, par parenthèse, c’est à mesure que nous connaissons mieux la réversibilité des maladies que nous croyons moins à la réversibilité des fautes; mais enfin ils ne laissaient pas d’avoir été frappés de l’hérédité des états morbides.
Cette hérédité était pour Brunetière un très grand argument en faveur du péché originel, et, avec les ressources de son génie, il lui donnait une force extraordinaire. Ici, répétait-il, nous sommes sur un terrain bien solide, celui des faits. Nous croyons à l’hérédité physiologique et nous croyons à l’hérédité morale, nous croyons que les diathèses se transmettent et que les caractères se transmettent; or, qu’il y ait une hérédité criminelle et par conséquent une solidarité criminelle, non seulement c’est analogue, mais c’est la même chose.
C’est la même chose, oui; abstraction faite de la liberté, abstraction faite de la volonté. Si nous sommes absolument déterminés, si notre hérédité nous force absolument à faire tous les actes que nous faisons, il est incontestable que la faute n’est pas personnelle et qu’en moi c’est toute la série de mes ascendants qui fait le mal; mes ascendants et moi nous ne sommes qu’une longue chaîne, qu’une longue courroie de transmission du péché; pour mieux dire, qu’un seul animal se prolongeant dans le temps et qui fait, comme si c’était d’un seul coup, tous les actes mauvais que l’on voit commis. Mais s’il n’y a chez nous ni volonté ni liberté, il n’y a pas responsabilité. Or, c’est précisément de responsabilité qu’il s’agit avec le péché originel. Le péché originel impute à moi comme responsable la faute de l’aïeul. Il me condamne et me «damne», comme dit Pascal, donc me tient pour coupable pour une faute qui n’est pas de moi. Donc il croit à ma volonté, à ma liberté et en même temps il m’impute un acte où, par définition, ma liberté n’est pour rien, et c’est en cela qu’il est incohérent.
Il y a hérédité de diathèses, oui; et solidarité de diathèses, oui; hérédité de caractères, oui; et solidarité de caractères, oui; mais hérédité et solidarité de culpabilité, non; puisque la culpabilité c’est précisément l’homme considéré comme personnel, considéré comme ne dépendant pas de ses procréateurs, ou considéré en ce qui, dans lui, ne dépend pas de ses procréateurs[6].
[6] Cf. Scherer, Études sur la littérature contemporaine, IV, 13, et