II
De temps à autre, un chérubin voletait autour de la ferme d’Adam et d’Ève comme un pigeon perdu. Il s’était dérobé pour quelques heures à la tâche de faire des roulades dans les chœurs célestes, et il avait osé descendre dans les régions terraquées, espérant bien que le Seigneur lui pardonnerait cette escapade lorsque au retour il lui conterait ce qu’il aurait vu et le renseignerait sur la façon dont allaient les affaires humaines depuis le péché originel.
Ève, avec ses yeux de femme curieuse, découvrait aussitôt la mignonne face joufflue qui l’épiait, à demi cachée dans l’épaisseur du feuillage. Et elle appelait le petit vagabond, en esquissant un de ses plus jolis sourires :
― Écoute, chérubin. Tu arrives de là-haut ? Comment va Seigneur ?
Lorsque le bambin céleste se voyait découvert, il se décidait à s’approcher et finissait même par se poser sur les genoux de notre première mère.
― Comme toujours, ― répondait-il, ― le Seigneur se maintient immuable et magnifique.
― Quand tu le reverras, ― poursuivait Ève, ― dis-lui que je me repens beaucoup de ma désobéissance… Ah ! le temps que j’ai passé au Paradis était si agréable ! Quelles splendides réceptions j’y ai données ! Quel riche buffet ! Ah ! ces pâtisseries célestes !
Une des choses qu’Ève regrettait le plus, c’étaient les pâtisseries célestes. Elle déplorait de les avoir perdues autant que d’avoir perdu l’amitié des bienheureux.
― Dis-lui aussi, ― recommandait Ève au chérubin, ― qu’à présent nous travaillons et souffrons beaucoup. Dis-lui que nous avons grand désir de le voir, ne serait-ce qu’une fois, pour lui présenter nos excuses. Mon mari et moi, nous serions si heureux de nous convaincre qu’il ne nous garde pas rancune !
― Il sera fait comme vous le demandez, ― répondait le mioche.
Et, en deux ou trois coups d’ailes, il disparaissait entre les nuées.
Mais, quoiqu’elle eût donné maintes fois des commissions de cette sorte, elle n’obtenait jamais de réponse. La plupart de ces oiseaux célestes n’avaient pas l’occasion de revenir dans les parages terrestres. Il arrivait néanmoins, de temps à autre, qu’elle reconnaissait quelqu’un de ces êtres ailés.
― Je sais qui tu es, petit, ― lui disait-elle. ― Je t’ai vu rôder de ce côté-ci, la semaine dernière. As-tu fait ma commission au Seigneur ? Qu’est-ce qu’il t’a répondu ?
Le plus souvent, l’ange ainsi interpellé gardait le silence ou balbutiait quelques paroles sans suite, comme font les enfants bien élevés qui ne veulent pas répéter à une dame des paroles désagréables.
― Le Seigneur t’a sûrement répondu quelque chose, ― insistait Ève. ― Allons, parle.
Un jour, elle trouva un chérubin tout jeune, aux grosses joues roses, qui ne sut pas dissimuler.
― Oui, madame, ― expliqua-t-il, ― Sa Divine Majesté m’a répondu quelque chose. Quand je lui ai rapporté ce dont vous m’aviez chargé pour lui, il m’a dit : « Eh quoi ! Ce couple de coquins vit donc encore ? »
Ève ne voulut voir dans ces paroles que la mauvaise plaisanterie d’un enfant sans éducation. Il lui semblait impossible que le Seigneur eût dit pareille chose. S’il persistait à rester invisible, c’était indubitablement parce qu’il était très occupé par l’administration de ses domaines immenses et qu’il ne disposait pas d’une demi-heure de liberté pour venir faire un tour sur la terre.
Un matin, elle fut récompensée de sa foi dans la bonté divine. Un messager céleste, qui sautait de nuée en nuée, s’approcha d’elle et lui cria :
― Écoute, femme ! S’il ne pleut pas cet après-midi, il est possible que le Seigneur vienne vous faire une courte visite. Il n’a pas vu la terre depuis si longtemps ! Hier soir, en causant avec l’archange Michel, il lui a dit : « Je me demande souvent ce que sont devenues les deux vilaines canailles que nous avions dans le Paradis. J’aurais plaisir à les voir. »
Tout étourdie de cette nouvelle, Ève appela Adam, qui travaillait dans un champ voisin.
Le remue-ménage qui s’ensuivit dans la ferme peut être comparé à celui qui précède la fête patronale dans n’importe quel village d’Espagne, lorsque, la veille au soir, les femmes nettoient leurs maisons de la cave au grenier, tout en préparant la grande ripaille du lendemain.
L’épouse d’Adam balaya et lava les planchers du vestibule, de la cuisine, de la chambre à coucher. Elle mit un couvre-pied neuf sur le lit ; elle frotta les chaises avec du sable et les savonna. Puis elle inspecta la garde-robe de la famille ; et, quand elle eut constaté que les peaux de mouton de son mari n’étaient pas présentables, elle lui confectionna en un tour de main un veston de feuilles sèches. Pour un homme c’était bien assez.
Elle consacra le temps qui lui restait à orner sa propre personne. Elle contempla avec des regards perplexes quelques centaines de vêtements qu’elle avait faits et refaits, et elle se demanda avec désolation :
― Comment m’habillerai-je pour recevoir dignement un si grand personnage ? En vérité, je n’ai presque rien à me mettre.
Elle considéra avec tendresse une longue tunique noire, de coupe sévère, qui ne laissait voir aucune ligne de son corps blanc. Mais ensuite elle pensa que tous les visiteurs seraient des hommes, et qu’il serait mal à propos de les recevoir avec tant d’austérité.
Tout à coup, comme elle venait de choisir une de ses toilettes mixtes, très hardie par un bout et très discrète par l’autre, une vraie tempête de cris et de pleurs arriva à ses oreilles. Toute sa progéniture était en révolution. Cette progéniture ne se composait que d’une centaine d’enfants, mais elle faisait tant de tapage qu’il semblait que toute la terre s’était mise à hurler.
Pour la première fois de sa vie, Ève arrêta longuement ses regards sur ce petit monde. Ils avaient les cheveux ébouriffés, les joues tachées de boue sèche, le nez couvert de croûtes. Leur mère, trop absorbée par ses inventions de modiste, les avait oubliés durant des mois et des mois.
« Comment présenter tous ces polissons-là au Seigneur ? se dit-elle. Ils sont trop laids. Le Tout-Puissant croirait que je suis malpropre et mauvaise mère. Car le Seigneur est un homme, et les hommes sont incapables de comprendre combien il est difficile de soigner tant de moutards. »
Et elle se mit à récriminer contre Adam, comme si c’était lui qui avait à répondre de l’abandon dans lequel vivaient leurs enfants.
Mais le temps passait, et il était urgent de faire le choix de ceux qui seraient présentés. Après beaucoup de doutes et d’hésitations, elle en choisit quatre, ceux pour qui elle avait un faible ― quelle mère n’a ses préférences ? ― et elle les débarbouilla, les habilla le mieux qu’elle put. Puis, avec force bourrades, elle poussa tous les autres dans une étable et les y enferma sous clef, malgré leurs protestations.
Déjà les visiteurs célestes arrivaient. À peine Ève eut-elle le temps de donner un dernier coup d’œil à sa toilette, de tapoter sa robe pour en faire disparaître les faux plis et de passer le peigne sur les boucles indociles de sa chevelure.
Blanche et lumineuse, une colonne de nuées descendit du ciel et vint se poser sur le sol, tandis que bruissaient d’innombrables ailes et que les « hosannas ! » chantés par un chœur immense se répercutaient dans les espaces infinis.
Les premiers voyageurs, en débarquant de ce convoi de nuées commencèrent à remonter le sentier de la ferme. Ils étaient environnés d’une telle splendeur qu’il semblait que toutes les étoiles du firmament fussent tombées sur la terre pour s’ébattre entre les carrés de blé cultivés par Adam.
En tête du cortège marchait l’escorte d’honneur, un détachement d’archanges qui, de la tête aux pieds, étaient couverts d’étincelantes armures d’or. Quand ces archanges eurent remis le sabre au fourreau, ils s’approchèrent d’Ève pour lui débiter quelques galanteries : « Les années ne passaient point pour elle, et elle était toujours aussi fraîche et appétissante qu’au temps où elle habitait le Paradis. »
Bref, quelques-uns des plus entreprenants essayèrent de joindre les actes aux paroles, en donnant à Ève un baiser. Mais heureusement elle avait son balai à portée de la main, et elle les obligea, par une rapide contre-offensive, à se replier dans le jardin, où ils se perchèrent sur les arbres.
Àcette vue, le pauvre Adam fut bien marri.
― Ils vont me manger toutes mes figues et toutes mes pêches ! ― s’écria-t-il en levant les bras.
Un cyclone aurait été moins dommageable pour lui que l’invasion de cette allègre soldatesque. Mais, comme Adam était un homme de tact, il finit par se taire, après avoir sacré un peu.
Le Seigneur parut. Sa barbe était d’argent, et il avait la tête ornée d’un triangle lumineux qui rayonnait comme le soleil. Derrière lui venait Michel, dans une armure incrustée de pierres précieuses qui formaient de fantastiques arabesques. Les ministres et les hauts dignitaires de la cour céleste fermaient la marche.
Le Créateur salua Adam avec un sourire de commisération.
― Comment cela va-t-il, mon pauvre homme ? Ta femme ne t’a pas compromis dans de nouvelles intrigues ?
Puis, se tournant vers Ève et lui prenant le menton, d’une main caressante :
― Et toi, bonne pièce, est-ce que tu continues à faire des folies ?
Touchés par tant de simplicité, les époux offrirent au Seigneur l’unique fauteuil qu’ils possédaient, assez semblable à un trône. C’était un siège à bras, large, moelleux, fait avec la meilleure corde de sparte, un siège, enfin, comme on n’en trouve que chez le curé d’un riche village.
Assis dans ce fauteuil, Sa Divine Majesté écouta ce qu’Adam lui racontait sur ses travaux, sur les affaires qui n’allaient pas, sur les difficultés qu’il avait à vaincre pour gagner la vie de sa famille et de lui-même.
― C’est très bien fait et j’en suis fort content, ― lui répondit le Seigneur, avec un sourire qui agitait sa barbe resplendissante. ― Cela t’apprendra à désobéir à tes supérieurs, et surtout à ne pas suivre les conseils d’une femme. Croyais-tu, par hasard, que tu allais être hébergé gratis au Paradis, et qu’en même temps tu serais libre d’y faire tout ce qui te passerait par la tête ? Souffre donc, mon garçon ; travaille et rage. Cela t’apprendra ce que coûte la liberté.
Ensuite le Seigneur considéra Ève longuement. Déjà, tout en causant avec Adam, il avait jeté sur elle des coups d’œil de curiosité et d’indignation. C’était la première fois qu’il voyait une femme vêtue. D’où pouvait bien être sorti cet animal au plumage étrange, ce perroquet sans ailes dont il aurait été incapable de concevoir la forme absurde et les couleurs criardes, même dans ses moments de plus frénétique création ?
Ève, s’apercevant que le Seigneur l’observait, prit les attitudes qu’elle jugea les plus séduisantes, s’efforça de faire valoir les charmes de son corps et l’élégance de sa parure ; et en même temps elle souriait, sûre d’elle-même. Alors le Tout-Puissant fut bien obligé de reconnaître qu’il y avait effectivement une certaine grâce dans cette parure qu’il avait d’abord trouvée si ridicule.
― Elle continue à être aussi frivole, ― murmura le Seigneur en s’adressant à Michel, son généralissime, qui ne le quittait jamais d’une semelle et qui se tenait alors derrière son fauteuil. ― Toujours la même tête de linotte que nous avons connue au Paradis. Mais il faut bien avouer qu’elle sait s’attifer avec goût.
Résultat : le cœur du Seigneur s’adoucit, et il sembla même que le Souverain Juge regrettait un peu sa sévérité d’autrefois ; car il ajouta sur un ton de bienveillance :
― N’espérez pas que je vous pardonne et que je vous permette jamais de jouir une seconde fois des félicités du Paradis. Ce qui est fait est fait, et mes sentences sont irrévocables. Il faut que vous subissiez les effets de ma malédiction. Si je manquais à ma parole sacrée, je me méconnaîtrais moi-même. Toutefois, puisque je suis venu vous voir, je ne veux pas m’en aller sans vous laisser un souvenir de ma visite. À vous-mêmes il m’est impossible de rien donner, puisque je vous ai maudits ; mais vos enfants sont innocents, et ce sera un plaisir pour moi de faire à chacun d’eux un petit cadeau…
Ève lui présenta aussitôt les quatre préférés.
― Quatre enfants seulement ? ― s’étonna le Seigneur. ― Je vous croyais une descendance plus nombreuse. Mes cadeaux ne me ruineront pas. Allons, petits, approchez.
Les quatre polissons s’alignèrent devant le Tout-Puissant qui les examina avec attention. Après cet examen :
― Viens ici, toi, ― dit-il en désignant un petit, sérieux et ventru, au regard pénétrant et aux sourcils froncés, qui avait écouté gravement toute la conversation en se suçant le pouce. ― Je te confère le pouvoir de juger tes égaux. Tu seras le dispensateur de la justice ; tu interpréteras à ta guise les lois faites par d’autres ; tu posséderas le privilège de définir ce qui est le Bien et ce qui est le Mal, sauf à changer d’opinion de siècle en siècle. Tu assujettiras tous les délinquants aux mêmes règles pénales, mesure aussi sage et prudente que celle par laquelle les médecins prétendraient guérir tous les malades avec le même remède.
» Ta situation dans le monde sera la plus stable, la plus inamovible. Avec le temps, il arrivera peut-être que les hommes doutent de tout ce qui les entoure ; il arrivera peut-être qu’ils osent discuter sur ma propre existence et qu’ils me nient. Mais toi, tu n’as rien à craindre. Tu seras la Justice auguste et infaillible, qui ne se trompe jamais, et sans laquelle la vie humaine est impossible. Ceux-là mêmes qui se feront de leur incrédulité absolue un titre de gloire, ne laisseront pas de s’indigner, si quelqu’un a l’audace de mettre en doute ta rectitude. Et si tu tombes dans des erreurs qui coûtent la liberté ou la vie à des hommes, la majorité dissimulera ton horrible méprise en invoquant « le caractère sacré de la chose jugée ».
Ensuite le Tout-Puissant fit signe à un second marmot d’avancer. Celui-ci était brun, d’aspect jovial et hardi, avec le crâne en pointe, la mâchoire carrée et les oreilles saillantes ; il tenait toujours dans sa main droite un bâton, avec lequel il frappait ses frères ; à l’heure des repas, il s’emparait des portions des autres, et, si ceux-ci protestaient, il les faisait taire en les menaçant. Quand il fut à une certaine distance du Tout-Puissant, il se planta dans l’attitude militaire, les mains collées aux cuisses, les yeux fixés devant lui, comme un soudard allemand bien discipliné.
― Toi, ― lui dit le Seigneur, ― tu seras l’homme de guerre, le héros. Tu conduiras tes semblables à la mort, comme le boucher conduit les brebis à l’abattoir. Cela n’empêchera pas que tout le monde t’admire et t’acclame, y compris ceux qui, sous ta conduite, seront mis en pièces ; car tu auras à ton service des fétiches d’un inépuisable pouvoir : les mots Gloire, Honneur, Patrie, Drapeau.
» Les hommes parleront avec émotion des lois morales et des commandements religieux qui leur disent « Tu ne tueras pas », « Tu ne voleras pas », « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ; mais toi, guerrier semblable à un demi-dieu, tu vivras au delà du Bien et du Mal. Si les autres tuent, on les jugera comme des criminels, et ils finiront leurs jours dans un bagne ou sur l’échafaud. Toi, au contraire, tu grandiras en proportion de tes tueries ; et les gens, lorsqu’ils t’admireront couvert de sang humain, s’écrieront en chœur : « Voilà un véritable héros ! »
» S’il t’arrive de convoiter un territoire, la première chose que tu feras, ce sera de t’en rendre maître par la force, en exterminant tous ceux qui tenteront de te résister au nom de leurs droits anciens. Ensuite, tu trouveras toujours des jurisconsultes qui se chargeront de prouver, textes en main, ton droit à la possession des terres conquises. Commets toutes sortes d’atrocités, mais sois vainqueur. Tu auras toujours raison, si tu es victorieux. Personne n’osera demander de comptes au conquérant, et, dans leurs temples, les prêtres de toutes les religions célébreront ton triomphe et chanteront pour le salut de ton âme. Inonde les pays de sang, passe les peuples au fil de l’épée, incendie les villes, massacre, détruis et pille. Cela n’empêchera pas les poètes de te célébrer et les historiens de perpétuer tes hauts faits, beaucoup plus que si tu étais un bienfaiteur de l’humanité. Mais, s’il advient que d’autres, sans être habillés de ce vêtement de coupe et de couleur spéciales qu’on appelle uniforme, tentent de t’imiter et commettent les mêmes atrocités que toi, ils traîneront une chaîne dans le cachot d’une prison… Tu peux te retirer. Qu’un autre s’avance ! »
Le troisième était un adolescent maigre, nerveux, d’une pâleur verdâtre, au regard plein de ruse. Le Seigneur, avant de décider ce qu’il ferait de lui, réfléchit un instant ; puis il prononça :
― Toi, tu dirigeras les affaires du monde ; tu seras en même temps le marchand et le banquier. Tu prêteras de l’or aux rois : cela te permettra de les traiter comme s’ils étaient tes égaux ; et, s’il t’arrive de ruiner toute une nation pour ton profit, le monde admirera ton habileté. Tes grandes combinaisons financières répandront la panique dans l’univers entier, feront peser sur les villes des heures d’angoisse mortelle. Tes victoires à la Bourse auront pour accompagnement les coups de pistolet de tes victimes acculées au suicide et les pleurs de leurs familles.
» Tu provoqueras des guerres incompréhensibles, tu favoriseras des traités de paix ruineux, tu seras responsable de l’envoi de cuirassés et d’armées expéditionnaires pour soutenir tes revendications injustes et usuraires contre les peuples faibles. Tes fils croiront protéger les arts en entretenant luxueusement des danseuses, des cantatrices ou des femmes quelconques, qui porteront de somptueux costumes et des joyaux extraordinaires pour la satisfaction de ton orgueil. Quant à toi, retenu par tes affaires, tu vieilliras et tu arriveras tard sur la scène de la vie, pour y être un Mécène de la même espèce ; mais tu te contenteras de protéger les peintres.
» Les opinions les plus disparates accompagneront pendant trente ou quarante ans le souvenir de ton nom : car ton nom, comme celui des ténors et des comédiens, vivra tout juste ce que vivront les personnes qui t’auront connu. « Il a été utile au progrès humain », diront les uns en se souvenant de tes flottes de navires marchands et des voies ferrées dont tu auras sillonné le désert. « Il a été un bandit, un monstre qui, pour gagner ses richesses, a sacrifié plus de vies humaines qu’un conquérant », affirmeront les autres en pensant que, pour chaque kilomètre de rails posés, tu auras empli d’ouvriers un cimetière. Et tous auront raison, tous diront la vérité : car, ce qu’il y a de plus drôle dans la vie des hommes, c’est que tous les hommes se réclament toujours de la vérité, de la vérité absolue et indiscutable, sans savoir que cette vérité absolue n’est qu’un songe et qu’il y aura toujours autant de vérités que d’intérêts. N’oublie pas cela, et poursuis ton chemin.
Le tour du quatrième enfant était venu, et celui-ci s’avança. Quand le Seigneur vit ce morveux, il se mit à rire. Le petit avait à peine deux pieds de haut ; mais le Tout-Puissant, à qui rien n’échappe, comprit tout de suite qu’il était le chéri de sa mère.
Le Tout-Puissant examinait ce minuscule personnage avec une gaîté mal dissimulée, considérait ses robustes épaules, sa tête énorme et son large front. Cet enfant avait le regard orgueilleux, et ses lèvres se contractaient dans une grimace où il y avait un mélange de mépris et d’adulation. Il tenait à la fois du roi et du comédien.
Le marmouset n’était nullement intimidé par la présence du Créateur. Il se tenait droit, une main sur la poitrine, l’autre appuyée sur le dossier d’une chaise. Son front élevé semblait attendre l’inspiration d’en haut. Il gardait la raideur d’un modèle, comme s’il eût posé devant le sculpteur chargé de sa future statue.
Sa mère le connaissait bien, et elle avait recours à lui, lorsqu’elle s’occupait à la confection de ses toilettes, pour faire tenir tranquille sa nombreuse progéniture.
― Viens, mon trésor, ― lui disait-elle. ― Fais-moi le plaisir d’amuser tes frères par un de tes discours.
Et le petit, entraîné par sa propre éloquence, parlait des heures et des heures sans savoir ce qu’il disait. Pendant ce temps-là, Ève avait le loisir d’achever son ouvrage.
― Toi, ― déclara le Tout-Puissant, ― tu seras le roi de la terre : tu seras l’Orateur, et ce mot dit tout. Tes frères, en dépit de leur pouvoir et de leur orgueil, vivront sous la protection de ta parole. Le guerrier t’obéira ; le juge te servira et te soutiendra, pour maintenir sa propre situation ; le banquier te paiera tout ce que tu lui demanderas, pour que tu sois son avocat et que tu défendes ses combinaisons terribles. Ton unique mérite sera de bien parler, et cela suffira pour que tous te regardent comme l’homme le plus sage de la terre.
» Sans avoir besoin d’étudier les affaires, tu en parleras interminablement. Et si, parfois, tu as besoin de montrer tes connaissances, elles seront de troisième ou de quatrième main, ce qui n’empêchera pas les masses de t’acclamer comme un génie.
» Dans les temps difficiles, tout le monde s’adressera à toi, et l’on verra en toi l’unique espoir de la patrie. « Mettons-le à la tête du gouvernement, diront les gens, puisqu’il parle mieux que tous les autres. » Telle est l’absurde logique par laquelle l’humanité se laisse conduire. Pour gouverner une nation, pour administrer ses affaires et même pour commander ses armées, rien ne paraît valoir un bon orateur, capable de parler à toute heure, facilement et sans fatigue. Quand éclatera une guerre, c’est toi qui, de ton fauteuil, dirigeras les généraux. Quand viendra le moment de négocier la paix, c’est à un congrès d’orateurs que l’on confiera cette mission. La parole, plus encore que le sabre, sera maîtresse du monde. Parle, mon enfant, parle avec éloquence et sans te fatiguer ; et le monde t’appartiendra. »