III
Adam pleurait silencieusement, plein de gratitude pour les bontés du Seigneur. Ses quatre fils venaient de recevoir l’empire de la terre.
Cependant Ève paraissait inquiète. Plusieurs fois elle avait été sur le point d’interrompre le Tout-Puissant par un mot, un seul ; mais, alors qu’elle avait déjà ce mot sur les lèvres, elle s’était tue. Lui était-il possible d’arrêter le flot des bienfaits célestes qui se déversait sur les quatre petits ? Et pourtant le remords étreignait son cœur maternel. Elle songeait au troupeau des enfants enfermés dans l’étable, à ceux qui, par sa faute, allaient être privés des largesses divines.
Enfin elle s’approcha d’Adam et murmura :
― Je vais montrer les autres au Seigneur.
Il est déjà tard, — observa le mari. — Et puis ce serait demander trop de choses, et le Seigneur pourrait se fâcher de cette indiscrétion.
Tout juste au même instant, l’archange Michel, qui était venu à contre-cœur visiter les deux réprouvés, insistait près de son divin maître pour que celui-ci terminât la visite. Ce caprice du Seigneur lui était très désagréable ; mais d’ailleurs il ne s’y opposait que d’une manière indirecte, avec la circonspection d’un ministre de la Guerre qui depuis des siècles accompagne partout son souverain.
― Majesté, ― insinua-t-il doucement, ― le soleil ne tardera pas à se coucher, et déjà les nuits sont fraîches. À l’âge de Votre Majesté, il serait imprudent de prolonger cette visite.
Visiblement Michel était inquiet, et il y avait l’expression d’un souci dans les yeux de ce guerrier blond, dont la splendide chevelure d’or se rayait déjà de quelques poils argentés. Il pensait à Lucifer, qui avait été aussi blond, aussi arrogant et aussi guerrier que lui-même, et qui maintenant, sous le nom de Satanas, était laid, déchu et foulé aux pieds, comme tous les rebelles qui ne triomphent pas.
Durant des millénaires, Michel avait permis aux peintres et aux sculpteurs célestes de le représenter tenant sous ses pieds et sous sa lance puissante Satanas, le camarade et le rival d’autrefois. Ce qu’il y avait à craindre, ce n’était pas qu’un habitant du royaume de Dieu tentât un nouveau soulèvement et se révoltât, comme avait fait Lucifer. Aujourd’hui les bienheureux étaient trop avisés pour tomber dans une erreur si grossière. Mais l’archange s’était bien aperçu que Satanas, en apparence inerte sous ses pieds, ne s’était pas résigné pour toujours à la défaite et qu’il avait une sourde envie de recommencer la lutte, dès qu’il aurait trouvé des renforts.
D’où pourraient lui venir ces renforts ? Puisque ce n’était pas dans le ciel, c’était sans doute sur la terre que l’ange, déchu à cause de son orgueil révolutionnaire, comptait les trouver. Or Michel appréhendait fort une série de nouvelles batailles, où il n’était pas bien sûr d’être toujours vainqueur. Qui pouvait savoir si les rôles de l’éternelle tragédie ne changeraient pas ? Qui pouvait savoir si, cette fois, Satanas ne remporterait pas la victoire et ne se dresserait pas à son tour avec arrogance sur le corps de Michel abattu et foulé aux pieds ?
― Majesté, ― insista l’archange, ― hâtons-nous de quitter ces importuns.
Le Seigneur se leva de son fauteuil. Hors de la ferme retentirent les notes criardes des trompettes qui sonnaient le rappel, et les blonds soldats de l’escorte divine descendirent des arbres avec tant d’impétuosité qu’ils n’y laissèrent ni fruits, ni feuilles. Une nuée de sauterelles n’aurait pas fait pis.
La garde se forma en deux files devant la porte et présenta les armes, tandis que le Monarque de l’Univers sortait lentement, appuyé au bras de Michel. Mais Ève lui barra le passage.
― Un instant, s’il vous plaît, Divine Majesté.
Et elle courut à l’étable, dont elle ouvrit la porte.
― Je ne vous ai pas dit toute la vérité, ― reprit-elle, d’une voix émue par le remords. ― J’ai d’autres enfants. Pitié, Seigneur, pour ces petits ! Faites-leur un don quelconque ! Que votre souveraine miséricorde ne les oublie pas !
Le Tout-Puissant regarda cette bande de moutards avec surprise et répugnance. Michel, lui, fronça les sourcils et porta instinctivement la main droite à la garde de son épée ; il venait de reconnaître, dans cette horde sale et mutine l’ennemi futur. C’était sur ces monstres que comptait son adversaire infernal pour triompher dans l’avenir ; c’étaient ses dernières réserves, les troupes de l’effort désespéré. Quel dommage de ne pouvoir les écraser tout de suite, ici même, avant qu’ils eussent grandi !
― Allons-nous-en, Seigneur, ― insista-t-il en poussant doucement son souverain. ― Il ne faut rien donner à cette canaille. Le mieux, c’est qu’ils périssent tous !
Et il repoussa Ève rudement, en lui enjoignant de ne point insister sur sa présomptueuse requête.
Quant au Seigneur, il s’excusa :
― Je ne puis rien faire pour eux, ma pauvre femme. Il ne me reste rien à donner : leurs quatre frères ont pris tout… Non, ne pleure pas je n’aime pas à voir des larmes féminines. Peut-être, en réfléchissant, trouverai-je encore quelque chose pour eux… Nous verrons cela plus tard.
― Non, Seigneur ; donnez-leur tout de suite quelque chose ! ― supplia Ève qui ne se contentait point de cette promesse vague. ― Qui sait quand Votre Divine Majesté reviendra de ce côté-ci ? Peu importe le don. Faites à chacun d’eux un tout petit cadeau, accordez-leur une fonction, une occupation. Sinon qu’adviendra-t-il de ces pauvres chéris ?
L’archange allait ordonner qu’une escouade de la garde divine écartât de vive force cette femme obstinée. Mais le Tout-Puissant, grâce à sa Sagesse infinie, trouva une solution. Ce qui l’y aida, c’est qu’il avait hâte, lui aussi, de s’éloigner de la ferme et de cette déplaisante marmaille. Il caressa sa longue barbe et dit à Ève :
― Ne pleure plus je viens de leur trouver une occupation, et ce ne sera pas une sinécure. Ils travailleront tous à soutenir leurs frères, dont ils seront éternellement les serviteurs.
L’histoire de tio Correa était finie. Après une longue pause, voici la conclusion qu’il en tira :
― Vous et moi, tous ceux qui passent leur vie courbés vers la terre pour subvenir à leur misérable existence, nous sommes les descendants de ces petits malheureux que notre première mère avait enfermés dans l’étable.
Les moissonneurs demeurèrent silencieux et pensifs. Mais tout à coup une voix s’éleva dans l’ombre :
― Et les filles ? Que faites-vous des filles ?
Tio Correa, surpris et perplexe, promena ses regards sur le cercle de ses auditeurs et demanda :
― De quelles filles voulez-vous parler ? Qu’est-ce que les filles ont à voir dans cette histoire ?
L’interpellateur, toujours caché dans l’ombre, reprit :
― Il est certain qu’Ève a eu aussi des filles ; sans quoi, les femmes n’existeraient pas aujourd’hui. Et Dieu sait s’il y en a, trop peut-être. Ce que je voudrais savoir, c’est quel fut le sort des filles d’Ève. Notre première mère en a-t-elle présenté aussi quelques-unes au Seigneur, pour qu’il leur fît un cadeau ? Ou les a-t-elle enfermées toutes dans l’étable en compagnie de nos pauvres aïeux ?
Il s’éleva du cercle un murmure de curiosité, un peu semblable à celui qui s’élève d’une réunion électorale quand le discours d’un candidat est coupé par une objection imprévue. Tous les yeux se tournèrent vers le vieux, qui se grattait la tête et qui regardait à terre avec embarras. Mais soudain il sourit, triomphant.
― On voit bien, ― dit-il d’un ton bonasse, ― que celui qui a posé cette question est jeune et sans expérience. Ève était femme et connaissait trop bien les besoins des femmes pour perdre son temps à faire des démarches inutiles. Dieu a beau être Dieu et disposer de tout ce qui existe ; à partir du jour où il a donné la vie aux femmes, ce n’est plus à lui qu’il appartient de leur rien donner.
Et il s’interrompit, pour jouir de la surprise et de l’intérêt avec lesquels ses paroles avaient été accueillies. Puis il s’expliqua :
― Avant leur naissance, Dieu peut leur donner à pleines mains la beauté, la grâce, et même, quelquefois, la discrétion et le talent. Mais, dès qu’elles sont au monde, l’homme est leur unique espérance. Tout ce qu’elles sont et tout ce qu’elles possèdent, elles le doivent à l’homme. C’est pour elles que les pauvres peinent, que les politiciens exercent le pouvoir, que les soldats accomplissent leurs prouesses, que les millionnaires entassent l’argent, que la justice se relâche le plus facilement de sa dureté. Non, les femmes n’ont rien à demander à Dieu, puisqu’elles reçoivent tout des hommes. Et, quand les hommes travaillent pour la gloire, pour l’ambition ou pour la richesse, ils ne font, en somme, que travailler par et pour elles.
V. BLASCO IBÁÑEZ
(Traduction de GEORGES HÉRELLE)