‹ Les quatre livres de philosophie morale et politique de la ChineChapitre 43 sur 74 · CHAPITRE III,

CHAPITRE III,

COMPOSÉ DE 26 ARTICLES.

1. KHOUNG-TSEU dit que _Ki-chi_ (grand du royaume de _Lou_) employait huit troupes de musiciens à ses fêtes de famille; s'il peut se permettre d'agir ainsi, que n'est-il pas capable de faire[14]?

2. Les trois familles (des grands du royaume de _Lou_) se servaient de la musique _Young-tchi_. Le Philosophe dit:

«Il n'y a que les princes qui assistent à la cérémonie;

Le fils du Ciel (l'empereur) conserve un air profondément recueilli et réservé.» (Passage du _Livre des Vers_.)

Comment ces paroles pourraient-elles s'appliquer à la salle des trois familles?

3. Le Philosophe dit: Être homme, et ne pas pratiquer les vertus que comporte l'humanité, comment serait-ce se conformer aux rites? Être homme, et ne pas posséder les vertus que comporte l'humanité[15], comment jouerait-on dignement de la musique?

4. _Ling-fang_ (habitant du royaume de _Lou_) demanda quel était le principe fondamental des rites [ou de la raison céleste, formulé en diverses cérémonies sociales][16].

Le Philosophe dit: C'est là une grande question, assurément! En fait de rites, une stricte économie est préférable à l'extravagance; en fait de cérémonies funèbres, une douleur silencieuse est préférable à une pompe vaine et stérile.

5. Le Philosophe dit: Les barbares du nord et de l'occident (les _I_ et les _Joung_) ont des princes qui les gouvernent; ils ne ressemblent pas à nous tous, hommes de _Hia_ (de l'empire des _Hi_), qui n'en avons point.

6. _Ki-chi_ alla sacrifier au mont _Taï-chan_ (dans le royaume de _Lou_). Le Philosophe interpella _Yen-yéou_[17], en lui disant: Ne pouvez-vous pas l'en empêcher? Ce dernier lui répondit respectueusement: Je ne le puis! Le Philosophe s'écria: Hélas! hélas! ce que vous avez dit relativement au mont _Taï-chan_ me fait voir que vous êtes inférieur à _Ling-fang_ (pour la connaissance des devoirs du cérémonial[18]).

7. Le Philosophe dit: L'homme supérieur n'a de querelles ou de contestations avec personne. S'il lui arrive d'en avoir, c'est quand il faut tirer au but. Il cède la place à son antagoniste vaincu, et il monte dans la salle; il en descend ensuite pour prendre une tasse avec lui (en signe de paix). Voilà les seules contestations de l'homme supérieur.

8. _Tseu-hia_ fit une question en ces termes:

«Que sa bouche fine et délicate a un sourire agréable!

Que son regard est doux et ravissant! Il faut que le fond du tableau soit préparé pour peindre!» (Paroles du _Livre des Vers_.) Quel est le sens de ces paroles?

Le Philosophe dit: Préparez d'abord le fond du tableau pour y appliquer ensuite les couleurs. _Tseu-hia_ dit: Les lois du rituel sont donc secondaires? Le Philosophe dit: Vous avez saisi ma pensée, ô _Chang!_ Vous commencez maintenant à comprendre mes entretiens sur la poésie.

9. Le Philosophe dit: Je puis parler des rites et des cérémonies de la dynastie _Hia_; mais _Ki_ est incapable d'en comprendre le sens caché. Je puis parler des rites et des cérémonies de la dynastie _Yn_; mais _Sung_ est incapable d'en saisir le sens caché: le secours des lois et l'opinion des sages ne suffisent pas pour en connaître les causes. S'ils suffisaient, alors nous pourrions en saisir le sens le plus caché.

10. Le Philosophe dit: Dans le grand sacrifice royal nommé _Ti_, après que la libation a été faite pour demander la descente des esprits, je ne désire plus rester spectateur de la cérémonie.

11. Quelqu'un ayant demandé quel était le sens du grand sacrifice royal, le Philosophe dit: Je ne le connais pas. Celui qui connaîtrait ce sens, tout ce qui est sous le ciel serait pour lui clair et manifeste; il n'éprouverait pas plus de difficultés à tout connaître qu'à poser le doigt dans la paume de sa main.

12. Il faut sacrifier aux ancêtres comme s'ils étaient présents; il faut adorer les esprits et les génies comme s'ils étaient présents. Le Philosophe dit: Je ne fais pas les cérémonies du sacrifice comme si ce n'était pas un sacrifice.

13. _Wang-sun-kia_ demanda ce que l'on entendait en disant qu'il valait mieux adresser ses hommages au génie des grains qu'au génie du foyer. Le Philosophe dit: Il n'en est pas ainsi; dans cette supposition, celui qui a commis une faute envers le ciel[19] ne saurait pas à qui adresser sa prière.

14. Le Philosophe dit: Les fondateurs de la dynastie des _Tchcou_ examinèrent les lois et la civilisation des deux dynasties qui les avaient précédés; quels progrès ne firent-ils pas faire à cette civilisation! Je suis pour les _Tcheou_.

15. Quand le Philosophe entra dans le grand temple, il s'informa minutieusement de chaque chose; quelqu'un s'écria: Qui dira maintenant que le fils de l'homme de _Tséou_[20] connaît les rites et les cérémonies? Lorsqu'il est entré dans le grand temple, il s'est informé minutieusement de chaque chose! Le Philosophe ayant entendu ces paroles, dit: Cela même est conforme aux rites.

16. Le Philosophe dit: En tirant à la cible, il ne s'agit pas de dépasser le but, mais de l'atteindre; toutes les forces ne sont pas égales; c'était là la règle des anciens.

17. _Tseu-koung_ désira abolir le sacrifice du mouton, qui s'offrait le premier jour de la douzième lune. Le Philosophe dit: _Sse_, vous n'êtes occupés que du sacrifice du mouton; moi je ne le suis que de la cérémonie.

18. Le Philosophe dit: Si quelqu'un sert (maintenant) le prince comme il doit l'être, en accomplissant les rites, les hommes le considèrent comme un courtisan et un flatteur.

19. _Ting_ (prince de _Lou_) demanda comment un prince doit employer ses ministres, et les ministres servir le prince. KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Un prince doit employer ses ministres selon qu'il est prescrit dans les rites; les ministres doivent servir le prince avec fidélité.

20. Le Philosophe dit: Les modulations joyeuses de l'ode _Kouan-tseu_ n'excitent pas des désirs licencieux; les modulations tristes ne blessent pas les sentiments.

21. _Ngaï-koung_ (prince de _Lou_) questionna _Tsaï-ngo_, disciple de KHOUNG-TSEU, relativement aux autels ou tertres de terre érigés en l'honneur des génies. _Tsaï-ngo_ répondit avec déférence: Les familles princières de la dynastie _Hia_ érigèrent ces autels autour de l'arbre _pin_; les hommes de la dynastie _Yn_, autour des _cyprès_; ceux de la dynastie _Tcheou_, autour du _châtaignier_: car on dit que le _châtaignier_ a la faculté de rendre le peuple craintif[21].

Le Philosophe ayant entendu ces mots, dit: Il ne faut pas parler des choses accomplies, ni donner des avis concernant celles qui ne peuvent pas se faire convenablement; ce qui est passé doit être exempt de blâme.

22. Le Philosophe dit: _Kouan-tchoung_ (grand ou _ta-fou_ de l'État de _Thsi_) est un vase de bien peu de capacité. Quelqu'un dit: _Kouan-tchoung_ est donc avare et parcimonieux? [Le Philosophe] répliqua: _Kouan-chi_ (le même) a trois grands corps de bâtiments nommés _Koueï_, et dans le service de ses palais il n'emploie pas plus d'un homme pour un office: est-ce là de l'avarice et de la parcimonie?

Alors, s'il en est ainsi, _Kouan-tchoung_ connaît-il les rites?

[Le Philosophe] répondit: Les princes d'un petit État ont leurs portes protégées par des palissades; _Kouan-chi_ a aussi ses portes protégées par des palissades. Quand deux princes d'un petit État se rencontrent, pour fêter leur bienvenue, après avoir bu ensemble, ils renversent leurs coupes; _Kouan-chi_ a aussi renversé sa coupe. Si _Kouan-chi_ connaît les rites ou usages prescrits, pourquoi vouloir qu'il ne les connaisse pas?

23. Le Philosophe s'entretenant un jour sur la musique avec le _Taï-sse_, ou intendant de la musique du royaume de _Lou_, dit: En fait de musique, vous devez être parfaitement instruit; quand on compose un air, toutes les notes ne doivent-elles pas concourir à l'ouverture? en avançant, ne doit-on pas chercher à produire l'harmonie, la clarté, la régularité, dans le but de compléter le chant?

24. Le résident de _Y_ demanda avec prière d'être introduit [près du Philosophe], disant: «Lorsque des hommes supérieurs sont arrivés dans ces lieux, je n'ai jamais été empêché de les voir.» Ceux qui suivaient le Philosophe l'introduisirent, et quand le résident sortit, il leur dit: Disciples du Philosophe, en quelque nombre que vous soyez, pourquoi gémissez-vous de ce que votre maître a perdu sa charge dans le gouvernement? L'empire[22] est sans lois, sans direction depuis longtemps; le ciel va prendre ce grand homme pour en faire un héraut[23] rassemblant les populations sur son passage, et pour opérer une grande réformation.

25. Le Philosophe appelait le chant de musique nommé _Tchao_ (composé par _Chun_) parfaitement beau, et même parfaitement propre à inspirer la vertu. Il appelait le chant de musique nommé _Vou_, _guerrier_, parfaitement beau, mais nullement propre à inspirer la vertu.

26. Le Philosophe dit: Occuper le rang suprême, et ne pas exercer des bienfaits envers ceux que l'on gouverne; pratiquer les rites et usages prescrits sans aucune sorte de respect, et les cérémonies funèbres sans douleur véritable: voilà ce que je ne puis me résigner à voir.

[14] Il était permis aux empereurs, par les rites, d'avoir _huit_ troupes de musiciens dans les fêtes; aux princes, _six_; et aux _ta-fou_ ou ministres, _quatre_. _Ki-chi_ usurpait le rang de prince.

[15] _Jin_, la _droite raison du monde._ (_Comm_.)

[16] C'est ainsi que les commentateurs chinois entendent le mot _li_.

[17] Disciple du Philosophe, et aide-assistant de _Ki-chi_.

[18] Il n'y avait que le chef de l'État qui avait le droit d'aller sacrifier au mont _Taï-chan_.

[19] «Envers la raison (_li_)» (_Comm_.)

[20] L'homme de _Tséou_, c'est-à-dire le père de KHOUNG-TSEU.

[21] Le nom même du châtaignier, _li_, signifie _craindre_.

[22] Littéralement: _tout ce qui est sous le ciel_ (_Thian-hia_, le _monde_).

[23] Tel est le sens que comportent les deux mots chinois _mou-to_, littéralement: _clochette avec battant de bois_, dont se servaient les hérauts dans les anciens temps, pour rassembler la multitude dans le but de lui faire connaître un message du prince. (_Comment_.) Le texte porte littéralement: _le ciel va prendre votre maître pour en faire une clochette avec un battant de bois_. Nous avons dû traduire en le paraphrasant, pour en faire comprendre le sens.