‹ Les quatre livres de philosophie morale et politique de la ChineChapitre 44 sur 74 · CHAPITRE IV,

CHAPITRE IV,

COMPOSÉ DE 26 ARTICLES.

1. Le Philosophe dit: L'humanité ou les sentiments de bienveillance envers les autres sont admirablement pratiqués dans les campagnes; celui qui, choisissant sa résidence, ne veut pas habiter parmi ceux qui possèdent si bien l'humanité ou les sentiments de bienveillance envers les autres, peut-il être considéré comme doué d'intelligence?

2. Le Philosophe dit: Ceux qui sont dépourvus d'_humanité_[24] ne peuvent se maintenir longtemps vertueux dans la pauvreté, ne peuvent se maintenir longtemps vertueux dans l'abondance et les plaisirs. Ceux qui sont pleins d'humanité aiment à trouver le repos dans les vertus de l'humanité; et ceux qui possèdent la science trouvent leur profit dans l'humanité.

3. Le Philosophe dit: Il n'y a que l'homme plein d'humanité qui puisse aimer véritablement les hommes et les haïr d'une manière convenable[25].

4. Le Philosophe dit: Si la pensée est sincèrement dirigée vers les vertus de l'humanité, on ne commettra point d'actions vicieuses.

5. Le Philosophe dit: Les richesses et les honneurs sont l'objet du désir des hommes; si on ne peut les obtenir par des voies honnêtes et droites, il faut y renoncer. La pauvreté et une position humble ou vile sont l'objet de la haine et du mépris des hommes; si on ne peut en sortir par des voies honnêtes et droites, il faut y rester. Si l'homme supérieur abandonne les vertus de l'humanité, comment pourrait-il rendre sa réputation de sagesse parfaite? L'homme supérieur ne doit pas un seul instant[26] agir contrairement aux vertus de l'humanité. Dans les moments les plus pressés, comme dans les plus confus, il doit s'y conformer.

6. Le Philosophe dit: Je n'ai pas encore vu un homme qui aimât convenablement les hommes pleins d'humanité, qui eût une haine convenable pour les hommes vicieux et pervers. Celui qui aime les hommes pleins d'humanité ne met rien au-dessus d'eux; celui qui hait les hommes sans humanité pratique l'humanité; il ne permet pas que les hommes sans humanité approchent de lui.

Y a-t-il des personnes qui puissent faire un seul jour usage de toutes leurs forces pour la pratique des vertus de l'humanité? [S'il s'en est trouvé] je n'ai jamais vu que leurs forces n'aient pas été suffisantes [pour accomplir leur dessein], et, s'il en existe, je ne les ai pas encore vues.

7. Le Philosophe dit: Les fautes des hommes sont relatives à l'état de chacun. En examinant attentivement ces fautes, on arrivera à connaître si leur humanité était une véritable humanité.

8. Le Philosophe dit: Si le matin vous avez entendu la voix de la raison céleste, le soir vous pourrez mourir[27].

9. Le Philosophe dit: L'homme d'étude dont la pensée est dirigée vers la pratique de la raison, mais qui rougit de porter de mauvais vêtements et de se nourrir de mauvais aliments, n'est pas encore apte à entendre la sainte parole de la justice.

10. Le Philosophe dit: L'homme supérieur, dans toutes les circonstances de la vie, est exempt de préjugés et d'obstination; il ne se règle que d'après la justice.

11. Le Philosophe dit: L'homme supérieur fixe ses pensées sur la vertu; l'homme vulgaire les attache à la terre. L'homme supérieur ne se préoccupe que de l'observation des lois; l'homme vulgaire ne pense qu'aux profits.

12. Le Philosophe dit: Appliquez-vous uniquement aux gains et aux profits, et vos actions vous feront recueillir beaucoup de ressentiments.

13. Le Philosophe dit: L'on peut, par une réelle et sincère observation des rites, régir un royaume; et cela n'est pas difficile à obtenir. Si l'on ne pouvait pas, par une réelle et sincère observation des rites, régir un royaume, à quoi servirait de se conformer aux rites?

14. Le Philosophe dit: Ne soyez point inquiet de ne point occuper d'emplois publics; mais soyez inquiet d'acquérir les talents nécessaires pour occuper ces emplois. Ne soyez point affligé de ne pas encore être connu; mais cherchez à devenir digne de l'être.

15. Le Philosophe dit: _San!_ (nom de _Thsêng-tseu_) ma doctrine est simple et facile à pénétrer. _Thsêng-tseu_ répondit: Cela est certain.

Le Philosophe étant sorti, ses disciples demandèrent ce que leur maître avait voulu dire. _Thsêng-tseu_ répondit: «La doctrine de notre maître consiste uniquement à avoir la droiture du cœur et à aimer son prochain comme soi-même[28].»

16. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est influencé par la justice; l'homme vulgaire est influencé par l'amour du gain.

17. Le Philosophe dit: Quand vous voyez un sage, réfléchissez en vous-même si vous avez les mêmes vertus que lui. Quand vous voyez un pervers, rentrez en vous-même, et examinez attentivement votre conduite.

18. Le Philosophe dit: En vous acquittant de vos devoirs envers vos père et mère, ne faites que très-peu d'observations; si vous voyez qu'ils ne sont pas disposés à suivre vos remontrances, ayez pour eux les mêmes respects, et ne vous opposez pas à leur volonté; si vous éprouvez de leur part de mauvais traitements, n'en murmurez pas.

19. Le Philosophe dit: Tant que votre père et votre mère subsistent, ne vous éloignez pas d'eux; si vous vous éloignez, vous devez leur faire connaître la contrée où vous allez vous rendre.

20. Le Philosophe dit: Pendant trois années (depuis sa mort), ne vous écartez pas de la voie qu'a suivie votre père; votre conduite pourra être alors appelée de la piété filiale.

21. Le Philosophe dit: L'âge de votre père et de votre mère ne doit pas être ignoré de vous; il doit faire naître en vous, tantôt de la joie, tantôt de la crainte.

22. Le Philosophe dit: Les anciens ne laissaient point échapper de vaines paroles, craignant que leurs actions n'y répondissent point.

23. Le Philosophe dit: Ceux qui se perdent en restant sur leurs gardes sont bien rares!

24. Le Philosophe dit: L'homme supérieur aime à être lent dans ses paroles, mais rapide dans ses actions.

25. Le Philosophe dit: La vertu ne reste pas comme une orpheline abandonnée; elle doit nécessairement avoir des voisins.

26. _Tseu-yeou_ dit: Si dans le service d'un prince il arrive de le blâmer souvent, on tombe bientôt en disgrâce. Si dans les relations d'amitié on blâme souvent son ami, on éprouvera bientôt son indifférence.

[24] Nous emploierons désormais ce terme pour rendre le caractère chinois _jin_, qui comprend toutes les vertus attachées à l'_humanité_.

[25] La même idée est exprimée presque avec les mêmes termes dans le _Ta-hio_, chap. X, paragr. 14.

[26] Littéralement: _intervalle d'un repas_.

[27] Le caractère _Tao_ de cette admirable sentence, que nous avons traduit par _voix de la raison divine_, est expliqué ainsi par _Tchou-hi_: La raison ou le principe des devoirs dans les actions de la vie: _sse we thang jan tchi li_.

[28] En chinois, _tchoung_ et _chou_. On croira difficilement que notre traduction soit exacte; cependant nous ne pensons pas que l'on puisse en faire une plus fidèle.