CHAPITRE IX,
COMPOSÉ DE 30 ARTICLES.
1. Le Philosophe parlait rarement du gain, du destin [ou mandat du ciel, _ming_] et de l'humanité [la plus grande des vertus].
2. Un homme du village de _Ta-hiang_ dit: Que KHOUNG-TSEU est grand! cependant ce n'est pas son vaste savoir qui a fait sa renommée.
Le Philosophe ayant entendu ces paroles, interpella ses disciples en leur disant: Que dois-je entreprendre de faire? Prendrai-je l'état de voiturier, ou apprendrai-je celui d'archer? Je serai voiturier.
3. Le Philosophe dit: Autrefois on portait un bonnet d'étoffe de lin, pour se conformer aux rites; maintenant on porte un bonnet de soie comme plus économique; je veux suivre la multitude. Autrefois on s'inclinait respectueusement au bas des degrés de la salle de réception pour saluer son prince, en se conformant aux rites; maintenant on salue en haut des degrés. Ceci est de l'orgueil. Quoique je m'éloigne en cela de la multitude, je suivrai le mode ancien.
4. Le Philosophe était complètement exempt de quatre choses: il était sans amour-propre, sans préjugés, sans obstination et sans égoïsme.
5. Le Philosophe éprouva des inquiétudes et des frayeurs à _Kouang_. Il dit: _Wen-wang_ n'est plus; la mise en lumière de la pure doctrine ne dépend-elle pas maintenant de moi?
Si le ciel avait résolu de laisser périr cette doctrine, ceux qui ont succédé à _Wen-wang_, qui n'est plus, n'auraient pas eu la faculté de la faire revivre et de lui rendre son ancien éclat. Le ciel ne veut donc pas que cette doctrine périsse. Que me veulent donc les hommes de _Kouang?_
6. Un _Taï-tsaï_, ou grand fonctionnaire public, interrogea un jour _Tseu-koung_ en ces termes: Votre maître est-il un saint? N'a-t-il pas un grand nombre de talents?
_Tseu-koung_ dit: Certainement le ciel lui a départi presque tout ce qui constitue la sainteté, et, en outre, un grand nombre de talents.
Le Philosophe ayant entendu parler de ces propos, dit: Ce grand fonctionnaire me connait-il? Quand j'étais petit, je me suis trouvé dans des circonstances pénibles et difficiles; c'est pourquoi j'ai acquis un grand nombre de talents pour la pratique des affaires vulgaires. L'homme supérieur possède-t-il un grand nombre de ces talents? Non, il n'en possède pas un grand nombre.
_Lao_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU) dit: Le Philosophe répétait souvent: «Je ne fus pas employé jeune dans les charges publiques; c'est pourquoi je m'appliquai à l'étude des arts.»
7. Le Philosophe dit: Suis-je véritablement en possession de la science? je n'en sais rien[41]. Mais s'il se rencontre un ignorant qui me fasse des questions, tant vides soient-elles, j'y réponds de mon mieux, en épuisant le sujet sous toutes ses faces.
8. Le Philosophe dit: L'oiseau nommé _Foung_ ou _Foung-ling_ ne vient pas, le fleuve ne fait pas sortir de son sein le [tableau sur lequel est figuré le dragon]. C'en est fait de moi.
9. Lorsque le Philosophe voyait quelqu'un en habits de deuil, ou portant le bonnet et la robe de magistrat, ou aveugle, quand même il eut été plus jeune que lui, il se levait à son approche [s'il se trouvait assis]. S'il passait devant lui assis, le Philosophe accélérait le pas.
10. _Yen-youan_ s'écria en soupirant: Si je considère la doctrine de notre maître, je ne vois rien de plus élevé; si je cherche à la pénétrer, je ne trouve rien de plus impénétrable; si je la regarde comme devant mes yeux et me précédant, aussitôt elle m'échappe et me fuit.
Mon maître m'a cependant conduit pas à pas; il a développé graduellement mon esprit, car il savait admirablement captiver les hommes par ses paroles; il a étendu beaucoup mes connaissances dans les sciences qui constituent l'éducation, et il m'a surtout fait étudier le _Livre des Rites_.
Si je voulais m'arrêter, je ne le pouvais pas. Quand j'avais épuisé toutes mes forces, [cette doctrine] était toujours là comme fixée devant moi à une certaine distance. Quoique j'aie désiré ardemment de l'atteindre, je n'ai pu y parvenir.
11. Le Philosophe étant très-malade, _Tseu-lou_ lui envoya un disciple pour lui servir de ministre.
Dans un intervalle [de souffrance] que lui laissa la maladie, le Philosophe dit: N'y a-t-il pas déjà longtemps que _Yeou_ (_Tseu-lou_) se conduit d'une manière peu conforme à la raison? Je n'ai pas de ministres, et cependant j'ai quelqu'un qui en fait les fonctions; qui trompé-je, de moi ou du ciel?
Plutôt que de mourir entre les mains d'un ministre, n'aurait-il pas mieux valu pour moi de mourir entre les mains de mes disciples? Quoique, dans ce dernier cas, je n'eusse pas obtenu de grandes funérailles, je serais mort dans la droite voie!
12. _Tseu-koung_ dit: Si j'avais un beau joyau dans les circonstances actuelles, devrais-je le renfermer et le cacher dans une boîte, ou chercher à le vendre un bon prix? Le Philosophe dit: Vendez-le! vendez-le! Mais j'attendrais quelqu'un qui pût l'estimer sa valeur.
13. Le Philosophe témoigna le désir d'aller habiter parmi les _Kieou-i_, ou les neuf tribus barbares des régions orientales. Quelqu'un dit: Ce serait une condition vile et abjecte; comment avoir un pareil désir? Le Philosophe dit: Où l'homme supérieur, le sage, habite, comment y aurait-il bassesse et abjection?
14. Le Philosophe dit: Lorsque du royaume de _Weï_ je retournai dans celui de _Lou_, je corrigeai et rectifiai la musique. Les chants compris sous les noms de _Ya_ et de _Soung_ [deux divisions du _Livre des Vers_] furent remis chacun à la place qu'ils doivent occuper.
15. Le Philosophe dit: Quand vous êtes hors de chez vous, rendez vos devoirs à vos magistrats supérieurs. Quand vous êtes chez vous, faites votre devoir envers vos père et mère et vos frères. Dans les cérémonies funèbres, ne vous permettez aucune négligence. Ne vous livrez à aucun excès dans l'usage du vin. Comment pourrais-je tolérer une conduite contraire?
16. Le Philosophe, étant sur le bord d'une rivière, dit: Comme elle coule avec majesté! elle ne s'arrête ni jour ni nuit!
17. Le Philosophe dit: Je n'ai encore vu personne qui aimât autant la vertu que l'on aime la beauté du corps.
18. Le Philosophe dit: Soit une comparaison: je veux former un monticule de terre; avant d'avoir rempli un panier, je puis m'arrêter; je m'arrête. Soit une autre comparaison: je veux niveler un terrain; quoique j'aie déjà transporté un panier de terre, j'ai toujours la liberté de discontinuer ou d'avancer; je puis agir d'une façon ou d'une autre.
19. Le Philosophe dit: Dans le cours de nos entretiens, celui dont l'esprit ne se lassait point, ne s'engourdissait point, c'était _Hoeï_.
20. Le Philosophe, parlant de _Yen-youan_ (_Hoeï_), disait: Hélas! je le vis toujours avancer et jamais s'arrêter.
21. Le Philosophe dit: L'herbe pousse, mais ne donne point de fleurs; si elle donne des fleurs, elle ne produit point de graines mûres. Voilà où en est le sage!
22. Le Philosophe dit: Dès l'instant qu'un enfant est né, il faut respecter ses facultés; la science qui lui viendra par la suite ne ressemble en rien à son état présent. S'il arrive à l'âge de quarante ou de cinquante ans sans avoir rien appris, il n'est plus digne d'aucun respect.
23. Le Philosophe dit: Un langage sincère et conforme à la droite raison n'obtiendra-t-il pas l'assentiment universel? C'est un changement de conduite, une conversion à la vertu, qui est honorable et bien par-dessus tout. Un langage insinuant et flatteur ne causera-t-il pas de la satisfaction à celui qui l'entend? c'est la recherche du vrai qui est honorable et bien par-dessus tout. Éprouver de la satisfaction en entendant un langage flatteur, et ne pas rechercher le vrai; donner son assentiment à un langage sincère et conforme à la droite raison, et ne pas se convertir à la vertu: c'est ce que je n'ai jamais approuvé et pratiqué moi-même.
24. Le Philosophe dit: Mettez toujours au premier rang la droiture du cœur et la fidélité; ne contractez point d'amitié avec ceux qui ne vous ressemblent pas; si vous commettez une faute, alors ne craignez pas de changer de conduite.
25. Le Philosophe dit: A une armée de trois divisions (un corps de 37,500 hommes) on peut enlever son général [et la mettre en déroute]; à l'homme le plus abject ou le plus vulgaire, on ne peut enlever sa pensée!
26. Le Philosophe dit: S'il y a quelqu'un qui, vêtu d'habits les plus humbles et les plus grossiers, puisse s'asseoir sans rougir à côté de ceux qui portent les vêtements les plus précieux et les plus belles fourrures, c'est _Yeou!_
«Sans envie de nuire et sans désirs ambitieux,
A quelle action simple et vertueuse n'est-on pas propre[42]?»
_Tseu-lou_ (_Yeou_) avait sans cesse la maxime précédente à la bouche. Le Philosophe dit: C'est à l'étude et à la pratique de la droite raison qu'il faut surtout s'appliquer; comment suffirait-il de faire le bien?
27. Le Philosophe dit: Quand la saison de l'hiver arrive, c'est alors que l'on reconnaît le pin et le cyprès [dont les feuilles ne tombent pas], tandis que les autres feuilles tombent.
28. Celui qui est instruit et éclairé par la raison n'hésite point; celui qui possède la vertu de l'humanité n'éprouve point de regret; celui qui est fort et courageux n'a point de crainte.
29. Le Philosophe dit: On peut s'appliquer de toutes ses forces à l'étude, sans pouvoir rencontrer les vrais principes de la raison, la véritable doctrine; on peut rencontrer les vrais principes de la raison, sans pouvoir s'y établir d'une manière fixe; on peut s'y établir d'une manière fixe, sans pouvoir déterminer leur valeur d'une manière certaine, relativement aux temps et aux circonstances.
30. «Les fleurs du prunier sont agitées de côté et d'autre,
«Et je pense à leur porter un appui.
Comment ne penserais-je pas à toi,
O ma demeure, dont je suis si éloigné[43]!»
Le Philosophe dit: On ne doit jamais penser à la distance, quelle qu'elle soit, qui nous sépare [de la vertu].
[41] _Wou-tchi-ye;_ non scio equidem.
[42] Paroles du _Livre des Vers_.
[43] Citation d'un ancien _Livre des Vers_. Les deux premiers vers n'ont aucun sens, selon TCHOU-HI; ils servent seulement d'exorde aux deux suivants.