CHAPITRE XVIII,
COMPOSÉ DE 11 ARTICLES.
1. _Weï-tseu_[45] ayant résigné ses fonctions, _Ki-tseu_[46] devint l'esclave (de _Cheou-sin_). _Pi-kan_ lit des remontrances, et fut mis à mort. KHOUNG-TSEU dit: La dynastie _Yn_ (ou _Chang_) eut trois hommes doués de la grande vertu de l'humanité[47].
2. _Lieou-hia-hoeï_ exerçait l'emploi de chef des prisons de l'État; il fut trois fois destitué de ses fonctions. Une personne lui dit: Et vous n'avez pas encore quitté ce pays? Il répondit: Si je sers les hommes selon l'équité et la raison, comment trouverais-je un pays où je ne serais pas trois fois destitué de mes fonctions? Si je sers les hommes contrairement à l'équité et à la raison, comment devrais-je quitter le pays où sont mon père et ma mère?
3. _King-kong_, prince de _Thsi_, s'occupant de la manière dont il recevrait KHOUNG-TSEU, dit: «Je ne puis le recevoir avec les mêmes égards que j'ai eus envers _Ki-chi_[48]. Je le recevrai d'une manière intermédiaire entre _Ki_ et _Meng_[49].» Il ajouta: «Je suis vieux, je ne pourrais pas utiliser sa présence.» KHOUNG-TSEU se remit en route pour une autre destination.
4. Les ministres du prince de _Thsi_ avaient envoyé des musiciennes au prince de _Lou. Ki-hoan-tseu_ (grand fonctionnaire de _Lou_) les reçut; mais pendant trois jours elles ne furent pas présentées à la cour. KHOUNG-TSEU s'éloigna [parce que sa présence gênait la cour].
5. Le sot _Tsie-yu_, de l'État de _Thsou_, en faisant passer son char devant celui de KHOUNG-TSEU, chantait ces mots: «Oh! le phénix! oh! le phénix! comme sa vertu est en décadence! Les choses passées ne sont plus soumises à sa censure; les choses futures ne peuvent se conjecturer. Arrêtez-vous donc! arrêtez-vous donc! Ceux qui maintenant dirigent les affaires publiques sont dans un éminent danger!»
KHOUNG-TSEU descendit de son char dans le dessein de parler à cet homme; mais celui-ci s'éloigna rapidement, et le Philosophe ne put l'atteindre pour lui parler.
6. _Tchang-tsiu_ et _Ki-nie_ étaient ensemble à labourer la terre. KHOUNG-TSEU, passant auprès d'eux, envoya _Tseu-lou_ leur demander où était le gué [pour passer la rivière].
_Tchang-tsiu_ dit: Quel est cet homme qui conduit le char? _Tseu-lou_ dit: C'est KHOUNG-KHIEOU. L'autre ajouta: C'est KHOUNG-KHIEOU de _Lou?_--C'est lui-même.--Si c'est lui, il connaît le gué.
[_Tseu-lou_] fit la même demande à _Ki-nie. Ki-nie_ dit: Mon fils, qui êtes-vous? Il répondit: Je suis _Tching-yeou._--Êtes-vous un des disciples de KHOUNG-KHIEOU de _Lou?_ Il répondit respectueusement: Oui.--Oh! l'empire tout entier se précipite comme un torrent vers sa ruine, et il ne se trouve personne pour le changer, le réformer! Et vous, vous êtes le disciple d'un maître qui ne fuit que les hommes [qui ne veulent pas l'employer][50]. Pourquoi ne vous faites-vous pas le disciple des maîtres qui fuient le siècle [comme nous]?--Et le laboureur continua à semer son grain.
_Tseu-lou_ alla rapporter ce qu'on lui avait dit. Le Philosophe s'écria en soupirant: Les oiseaux et les quadrupèdes ne peuvent se réunir pour vivre ensemble; si je n'avais pas de tels hommes pour disciples, qui aurais-je? Quand l'empire a de bonnes lois et qu'il est bien gouverné, je n'ai pas à m'occuper de le réformer.
7. _Tseu-lou_ étant resté en arrière de la suite du Philosophe, il rencontra un vieillard portant une corbeille suspendue à un bâton. _Tseu-lou_ l'interrogea en disant: Avez-vous vu notre maître? Le vieillard répondit: Vos quatre membres ne sont pas accoutumés à la fatigue; vous ne savez pas faire la distinction des cinq sortes de grains: quel est votre maître? En même temps il planta son bâton en terre, et s'occupa à arracher des racines.
_Tseu-lou_ joignit les mains sur sa poitrine en signe de respect, et se tint debout près du vieillard.
Ce dernier retint _Tseu-lou_ avec lui pour passer la nuit. Il tua une poule, prépara un petit repas, et lui offrit à manger. Il lui présenta ensuite ses deux fils.
Le lendemain, lorsque le jour parut, _Tseu-lou_ se mit en route pour rejoindre son maître, et l'instruire de ce qui lui était arrivé. Le Philosophe dit: C'est un solitaire qui vit dans la retraite. Il fit ensuite retourner _Tseu-lou_ pour le voir. Mais lorsqu'il arriva, le vieillard était parti [afin de dérober ses traces].
_Tseu-lou_ dit: Ne pas accepter d'emploi public est contraire à la justice. Si on se fait une loi de ne pas violer l'ordre des rapports qui existent entre les différents âges, comment serait-il permis de violer la loi de justice, bien plus importante, qui existe entre les ministres et le prince[51]? Désirant conserver pure sa personne, on porte le trouble et la confusion dans les grands devoirs sociaux. L'homme supérieur qui accepte un emploi public remplit son devoir. Les principes de la droite raison n'étant pas mis en pratique, il le sait [et il s'efforce d'y remédier].
8. Des hommes illustres sans emplois publics furent _Pe-y, Chou-thsi_ (prince de_Kou-tchou_), _Yu-tchoung_ (le même que _Taï-pé_, du pays des _Man_ ou barbares du midi), _Y-ye, Tchou-tchang, Lieou-hia-hoeï_ et _Chao-lien_ (barbares de l'est).
Le Philosophe dit: N'abandonnèrent-ils jamais leurs résolutions, et ne déshonorèrent-ils jamais leur caractère, _Pe-y_ et _Chou-thsi?_ On dit que _Lieou-hia-hoeï_ et _Chao-lien_ ne soutinrent pas jusqu'au bout leurs résolutions, et qu'ils déshonorèrent leur caractère. Leur langage était en harmonie avec la raison et la justice, tandis que leurs actes étaient en harmonie avec les sentiments des hommes. Mais en voilà assez sur ces personnes et sur leurs actes.
On dit que _Yu-tchoung_ et _Y-ye_ habitèrent dans le secret de la solitude, et qu'ils répandirent hardiment leur doctrine. Ils conservèrent à leur personne toute sa pureté; leur conduite se trouvait en harmonie avec leur caractère insociable, et était conforme à la raison.
Quant à moi, je diffère de ces hommes; je ne dis pas d'avance: Cela se peut, cela ne se peut pas.
9. L'intendant en chef de la musique de l'État de _Lou,_ nommé _Tchi_, se réfugia dans l'État de _Thsi_.
Le chef de la seconde tablée ou troupe, _Kan_, se réfugia dans l'État de _Tsou_. Le chef de la troisième troupe, _Liao_, se réfugia dans l'État de _Thsai_. Le chef de la quatrième troupe, _Kiouë_, se réfugia dans l'État de _Thsin_.
Celui qui frappait le grand tambour, _Fang-chou_, se retira dans une île du _Hoang-ho_.
Celui qui frappait le petit tambour, _Wou_, se retira dans le pays de _Han_.
L'intendant en second, nommé _Yang_, et celui qui jouait des instruments de pierre, nommé _Siang_, se retirèrent dans une île de la mer.
10. _Tcheou-koung_ (le prince de _Tcheou_) s'adressa à _Lou-koung_ (le prince de _Lou_), en disant: L'homme supérieur ne néglige pas ses parents et ne les éloigne pas de lui; il n'excite pas des ressentiments dans le cœur de ses grands fonctionnaires, en ne voulant pas se servir d'eux; il ne repousse pas, sans de graves motifs, les anciennes familles de dignitaires, et il n'exige pas toutes sortes de talents et de services d'un seul homme.
11. Les [anciens] _Tcheou_ avaient huit hommes accomplis; c'étaient _Pe-ta, Pe-kouo, Tchoung-to, Tchoung-kouë, Chou-ye, Chou-hia, Ki-souï, Ki-wa_.
[45] Prince feudataire de l'État de _Weï_, frère du tyran _Cheou-sin_. Voyez notre _Résumé historique de l'histoire et de la civilisation chinoises, etc_., pag. 70 et suiv.
[46] Oncle de _Cheou-sin_, ainsi que _Pi-kan_, que le premier fit périr de la manière la plus cruelle, Voyez l'ouvrage cité, p 70, 2e col.
[47] _Weï-tseu, Ki-tseu_, et _Pi-kan._
[48] Grand de premier ordre de l'État de _Lou_.
[49] Grand du dernier ordre de l'État de _Lou._
[50] Commentaire chinois.
[51] Si l'homme a des devoirs de famille à remplir, il a aussi des devoirs sociaux plus importants, et auxquels il ne peut se soustraire sans faillir; tel est celui d'occuper des fonctions publiques lorsque l'on peut être utile à son pays. C'est manquer à ce devoir que de s'éloigner de la vie politique et de se retirer dans la retraite lorsque ses services peuvent être utiles. Voila la pensée d'un philosophe chinois, qui avait à combattre des sectateurs d'une doctrine contraire. Voyez notre édition du _Livre de la Raison suprême et de la Vertu_, du philosophe LAO-TSEU, le contemporain de KHOUNG-TSEU.