‹ Les quatre livres de philosophie morale et politique de la ChineChapitre 57 sur 74 · CHAPITRE XVII,

CHAPITRE XVII,

COMPOSÉ DE 26 ARTICLES.

1. _Yang-ho_ (intendant de la maison de _Ki-chi_) désira que KHOUNG-TSEU lui fit une visite. KHOUNG-TSEU n'alla pas le voir. L'intendant l'engagea de nouveau en lui envoyant un porc. KHOUNG-TSEU, ayant choisi le moment où il était absent pour lui faire ses compliments, le rencontra dans la rue.

[_Yang-ho_] aborda KHOUNG-TSEU en ces termes: Venez, j'ai à parler avec vous. Il dit: Cacher soigneusement dans son sein des trésors précieux, pendant que son pays est livré aux troubles et à la confusion, peut-on appeler cela de l'humanité? [Le Philosophe] dit: On ne le peut.--Aimer à s'occuper des affaires publiques et toujours perdre les occasions de le faire, peut-on appeler cela sagesse et prudence? [Le Philosophe] dit: On ne le peut.--Les soleils et les lunes [les jours et les mois] passent, s'écoulent rapidement. Les années ne sont pas à notre disposition.--KHOUNG-TSEU dit: C'est bien, je me chargerai d'un emploi public.

2. Le Philosophe dit: Par la nature, nous nous rapprochons beaucoup les uns des autres; par l'éducation, nous devenons très-éloignés.

3. Le Philosophe dit: Il n'y a que les hommes d'un savoir et d'une intelligence supérieurs qui ne changent point en vivant avec les hommes de la plus basse ignorance, de l'esprit le plus lourd et le plus épais.

4. Le Philosophe s'étant rendu à _Wou-tching_ (petite ville de _Lou_), il y entendit un concert de voix humaines mêlées aux sons d'un instrument à cordes.

Le maître se prit à sourire légèrement, et dit: Quand on tue une poule, pourquoi se servir d'un glaive qui sert à tuer les bœufs?

_Tseu-yeou_ répondit avec respect: Autrefois, moi _Yen_, j'ai entendu dire à mon maître que si l'homme supérieur qui occupe un emploi élevé dans le gouvernement étudie assidûment les principes de la droite raison [les rites, la musique, etc.], alors par cela même il aime les hommes et il en est aimé; et que si les hommes du peuple étudient assidûment les principes de la droite raison, alors ils se laissent facilement gouverner.

Le Philosophe dit: Mes chers disciples, les paroles de _Yen_ sont justes. Dans ce que j'ai dit il y a quelques instants, je ne faisais que plaisanter.

5. _Kong-chan, feï-jao_ (ministre de _Ki-chi_), ayant appris qu'une révolte avait éclaté à _Pi_, en avertit le Philosophe, selon l'usage. Le Philosophe désirait se rendre auprès de lui.

_Tseu-lou_, n'étant pas satisfait de cette démarche, dit: Ne vous y rendez pas, rien ne vous y oblige; qu'avez-vous besoin d'aller voir la famille de _Kong-chan?_

Le Philosophe dit: Puisque cet homme m'appelle, pourquoi n'aurait-il aucun motif d'agir ainsi? S'il lui arrive de m'employer, je ferai du royaume de _Lou_ un État de _Tcheou_ oriental[41].

6. _Tseu-tchang_ demanda à KHOUNG-TSEU ce que c'était que la vertu de l'humanité. KHOUNG-TSEU dit: Celui qui peut accomplir cinq choses dans le monde est doué de la vertu de l'humanité. [_Tseu-tchang_] demanda en suppliant quelles étaient ces cinq choses. [Le Philosophe] dit: Le respect de soi-même et des autres, la générosité, la fidélité ou la sincérité, l'application au bien, et la bienveillance pour tous.

Si vous observez dans toutes vos actions le respect de vous-même et des autres, alors vous ne serez méprisé de personne; si vous êtes généreux, alors vous obtiendrez l'affection du peuple; si vous êtes sincère et fidèle, alors les hommes auront confiance en vous; si vous êtes appliqué au bien, alors vous aurez des mérites; si vous êtes bienveillant et miséricordieux, alors vous aurez tout ce qu'il faut pour gouverner les hommes.

7. _Pi-hi_ (grand fonctionnaire de l'État de _Tçin_) demanda à voir [KHOUNG-TSEU]. Le Philosophe désira se rendre à son invitation.

_Tseu-lou_ dit: Autrefois, moi _Yeou_, j'ai souvent entendu dire à mon maître ces paroles: Si quelqu'un commet des actes vicieux de sa propre personne, l'homme supérieur ne doit pas entrer dans sa demeure. _Pi-hi_ s'est révolté contre _Tchoung-meou_[42]; d'après cela, comment expliquer la visite de mon maître?

Le Philosophe dit: Oui, sans doute, j'ai tenu ces propos; mais ne disais-je pas aussi: Les corps les plus durs ne s'usent-ils point par le frottement? Ne disais-je pas encore: La blancheur inaltérable ne devient-elle pas noire par son contact avec une couleur noire? Pensez-vous que je suis un melon de saveur amère, qui n'est bon qu'à être suspendu sans être mangé?

8. Le Philosophe dit: _Yeou_, avez-vous entendu parler des six maximes et des six défauts qu'elles impliquent? [Le disciple] répondit avec respect: Jamais.--Prenez place à côté de moi, je vais vous les expliquer.

L'amour de l'humanité, sans l'amour de l'étude, a pour défaut l'ignorance ou la stupidité; l'amour de la science, sans l'amour de l'étude, a pour défaut l'incertitude ou la perplexité; l'amour de la sincérité et de la fidélité, sans l'amour de l'étude, a pour défaut la duperie; l'amour de la droiture, sans l'amour de l'étude, a pour défaut une témérité inconsidérée; l'amour du courage viril, sans l'amour de l'étude, a pour défaut l'insubordination; l'amour de la fermeté et de la persévérance, sans l'amour de l'étude, a pour défaut la démence ou l'attachement à une idée fixe.

9. Le Philosophe dit: Mes chers disciples, pourquoi n'étudiez-vous pas le _Livre des Vers?_

Le _Livre des Vers_ est propre à élever les sentiments et les idées;

Il est propre à former le jugement par la contemplation des choses;

Il est propre à réunir les hommes dans une mutuelle harmonie;

Il est propre à exciter des regrets sans ressentiments.

[On y trouve enseigné] que lorsqu'on est près de ses parents, on doit les servir, et que lorsqu'on en est éloigné, on doit servir le prince.

On s'y instruit très au long des noms d'arbres, de plantes, de bêtes sauvages et d'oiseaux.

10. Le Philosophe interpella _Pé-yu_ (son fils), en disant: Vous exercez-vous dans l'étude du _Tcheou-nan_ et du _Tchao-nan_ [les deux premiers chapitres du _Livre des Vers_]? Les hommes qui n'étudient pas le _Tcheou-nan_ et le _Tchao-nan_ sont comme s'ils se tenaient debout le visage tourné vers la muraille.

11. Le Philosophe dit: On cite à chaque instant les _Rites!_ les _Rites!_ Les pierres précieuses et les habits de cérémonies ne sont-ils pas pour vous tout ce qui constitue les _rites_? On cite à chaque instant la _Musique!_ la _Musique!_ Les clochettes et les tambours ne sont-ils pas pour vous tout ce qui constitue la _musique?_

12. Le Philosophe dit: Ceux qui montrent extérieurement un air grave et austère, lorsqu'ils sont intérieurement légers et pusillanimes, sont à comparer aux hommes les plus vulgaires. Ils ressemblent à des larrons qui veulent percer un mur pour commettre leurs vols.

13. Le Philosophe dit: Ceux qui recherchent les suffrages des villageois sont des voleurs de vertus.

14. Le Philosophe dit: Ceux qui dans la voie publique écoutent une affaire et la discutent font un abandon de la vertu.

15. Le Philosophe dit: Comment les hommes vils et abjects pourraient-ils servir le prince?

Ces hommes, avant d'avoir obtenu leurs emplois, sont déjà tourmentés de la crainte de ne pas les obtenir; lorsqu'ils les ont obtenus, ils sont tourmentés de la crainte de les perdre.

Dès l'instant qu'ils sont tourmentés de la crainte de perdre leurs emplois, il n'est rien dont ils ne soient capables.

16. Le Philosophe dit: Dans l'antiquité, les peuples avaient trois travers d'esprit; de nos jours, quelques-uns de ces travers sont perdus; l'ambition des anciens s'attachait aux grandes choses et dédaignait les petites; l'ambition des hommes de nos jours est modérée sur les grandes choses et très-ardente sur les petites.

La gravité et l'austérité des anciens étaient modérées sans extravagance; la gravité et l'austérité des hommes de nos jours est irascible, extravagante. La grossière ignorance des anciens était droite et sincère; la grossière ignorance des hommes de nos jours n'est que fourberie, et voilà tout.

17. Le Philosophe dit: Les hommes aux paroles artificieuses et fleuries, aux manières engageantes, sont rarement doués de la vertu de l'humanité.

18. Le Philosophe dit: Je déteste la couleur violette [couleur intermédiaire], qui dérobe aux regards la véritable couleur de pourpre. Je déteste les sons musicaux de _Tching_, qui portent le trouble et la confusion dans la véritable musique. Je déteste les langues aiguës [ou calomniatrices], qui bouleversent les États et les familles.

19. Le Philosophe dit: Je désire ne pas passer mon temps à parler.

_Tseu-koung_ dit: Si notre maître ne parle pas, alors comment ses disciples transmettront-ils ses paroles à la postérité?

Le Philosophe dit: Le ciel, comment parle-t-il? les quatre saisons suivent leur cours; tous les êtres de la nature reçoivent tour à tour l'existence. Comment le ciel parle-t-il?

20. _Jou-pei_[43] désirait voir KHOUNG-TSEU. KHOUNG-TSEU s'excusa sur son indisposition; mais aussitôt que le porteur du message fut sorti de la porte, le Philosophe prit sa guitare, et se mit à chanter, dans le dessein de se faire entendre.

21. _Tsaï-ngo_ demanda si, au lieu de trois années de deuil après la mort des parents, une révolution de douze lunes [ou une année] ne suffirait pas.

Si l'homme supérieur n'observait pas les rites sur le deuil pendant trois années, ces rites tomberaient certainement en désuétude; si pendant trois années il ne cultivait pas la musique, la musique certainement périrait.

Quand les anciens fruits sont parvenus à leur maturité, de nouveaux fruits se montrent et prennent leur place. On change le feu en forant les bois qui le donnent[44]. Une révolution de douze lunes peut suffire pour toutes ces choses.

Le Philosophe dit: Si l'on se bornait à se nourrir du plus beau riz, et à se vêtir des plus beaux habillements, seriez-vous satisfait et tranquille?--Je serais satisfait et tranquille.

Si vous vous trouvez satisfait et tranquille de cette manière d'agir, alors pratiquez-la.

Mais cet homme supérieur [dont vous avez parlé], tant qu'il sera dans le deuil de ses parents, ne trouvera point de douceur dans les mets les plus recherchés qui lui seront offerts; il ne trouvera point de plaisir à entendre la musique, il ne trouvera point de repos dans les lieux qu'il habitera. C'est pourquoi il ne fera pas [ce que vous proposez; il ne réduira pas ses trois années de deuil à une révolution de douze lunes]. Maintenant, si vous êtes satisfait de cette réduction, pratiquez-la.

_Tsaï-ngo_ étant sorti, le Philosophe dit: _Yu_ (petit nom de _Tsaï-ngo_) n'est pas doué de la vertu de l'humanité. Lorsque l'enfant a atteint sa troisième année d'âge, il est sevré du sein de ses père et mère; alors suivent trois années de deuil pour les parents; ce deuil est en usage dans tout l'empire; _Yu_ n'a-t-il pas eu ces trois années d'affection publique de la part de ses père et mère?

22. Le Philosophe dit: Ceux qui ne font que boire et manger pendant toute la journée, sans employer leur intelligence à quelque objet digne d'elle, font pitié. N'y a-t-il pas le métier de bateleur? Qu'ils le pratiquent, ils seront des sages en comparaison!

23. _Tseu-lou_ dit: L'homme supérieur estime-t-il beaucoup le courage viril? Le Philosophe dit: L'homme supérieur met au-dessus de tout l'équité et la justice. Si l'homme supérieur possède le courage viril ou la bravoure sans la justice, il fomente des troubles dans L'État. L'homme vulgaire qui possède le courage viril, ou la bravoure sans la justice, commet des violences et des rapines.

24. _Tseu-koung_ dit: L'homme supérieur a-t-il en lui des sentiments de haine ou d'aversion? Le Philosophe dit: Il a en lui des sentiments de haine ou d'aversion. Il hait ou déteste ceux qui divulguent les fautes des autres hommes; il déteste ceux qui, occupant les rangs les plus bas de la société, calomnient leurs supérieurs; il déteste les braves et les forts qui ne tiennent aucun compte des rites; il déteste les audacieux et les téméraires qui s'arrêtent au milieu de leurs entreprises sans avoir le cœur de les achever.

[_Tseu-koung_] dit: C'est aussi ce que moi _Sse_, je déteste cordialement. Je déteste ceux qui prennent tous les détours, toutes les précautious possibles pour être considérés comme des hommes d'une prudence accomplie; je déteste ceux qui rejettent toute soumission, toute règle de discipline, afin de passer pour braves et courageux; je déteste ceux qui révèlent les défauts secrets des autres, afin de passer pour droits et sincères.

25. Le Philosophe dit: Ce sont les servantes et les domestiques qui sont les plus difficiles à entretenir. Les traitez-vous comme des proches, alors ils sont insoumis; les tenez-vous éloignés, ils conçoivent de la haine et des ressentiments.

26. Le Philosophe dit: Si, parvenu à l'âge de quarante ans [l'âge de la maturité de la raison], on s'attire encore la réprobation [des sages], c'en est fait, il n'y a plus rien à espérer.

[41] C'est-à-dire qu'il introduira dans l'État de _Lou_, situé à l'orient de celui des _Tcheou_, les sages doctrines de l'antiquité conservées dans ce dernier État.

[42] Nom de cité.

[43] Homme du royaume de _Lou_.

[44] C'était un usage de renouveler le feu à chaque saison.