‹ Les quatre livres de philosophie morale et politique de la ChineChapitre 65 sur 74 · CHAPITRE V,

CHAPITRE V,

COMPOSÉ DE 5 ARTICLES.

1. _Wen-koung_, prince de _Teng_, héritier présomptif du trône de son père[1], voulant se rendre dans le royaume de _Thsou_, passa par celui de _Soung_, pour voir MENG-TSEU.

MENG-TSEU l'entretint des bonnes dispositions naturelles de l'homme; il lui fit nécessairement l'éloge de _Yao_ et de _Chun._

L'héritier du trône, revenant du royaume de _Thsou,_ alla de nouveau visiter MENG-TSEU. MENG-TSEU lui dit: Fils du siècle, mettez-vous en doute mes paroles? Il n'y a qu'une voie pour tout le monde, et rien de plus.

_Tching-hian_, parlant à _King-kong_, roi de _Thsi_, lui disait: Ces grands sages de l'antiquité n'étaient que des hommes; nous aussi, qui vivons, nous sommes des hommes; pourquoi craindrions-nous de ne pas pouvoir égaler leurs vertus?

_Yan-youan_ disait: Quel homme était-ce que _Chun,_ et quel homme suis-je? Celui qui veut faire tous ses efforts peut aussi l'égaler.

_Kong-ming-i_ disait: _Wen-wang_ est mon instituteur et mon maître. Comment _Tcheou-koung_ me tromperait-il?

Maintenant, si vous diminuez la longueur du royaume de _Teng_ pour augmenter et fortifier sa largeur, vous en ferez un Etat de cinquante _li_ carrés. De cette manière vous pourrez en former un bon royaume [en y faisant régner les bons principes de gouvernement]. Le _Chou-king_ dit: «Si un médicament ne porte pas le trouble et le désordre dans le corps d'un malade, il n'opérera pas sa guérison.»

2. _Ting-kong_, prince de _Teng_, étant mort, le fils du siècle [l'héritier du trône], s'adressant à _Jan-yeou_, lui dit: Autrefois MENG-TSEU s'entretint avec moi dans l'Etat de _Soung_. Je n'ai jamais oublié dans mon cœur ce qu'il me dit. Maintenant que par un malheureux événement je suis tombé dans un grand chagrin, je désire vous envoyer pour interroger MENG-TSEU, afin de savoir de lui ce que je dois faire dans une telle circonstance.

_Jan-yeou_ s'étant rendu dans le royaume de _Tseou,_ interrogea MENG-TSEU. MENG-TSEU répondit: Les questions que vous me faites ne sont-elles pas véritablement importantes? C'est dans les funérailles qu'on fait à ses parents que l'on manifeste sincèrement les sentiments de son cœur. _Thseng-tseu_ disait: Si pendant la vie de vos parents vous les servez selon les rites; si après leur mort vous les ensevelissez selon les rites; si vous leur offrez les sacrifices _tsi_ selon les rites, vous pourrez être appelé plein de piété filiale. Je n'ai jamais étudié les rites que l'on doit suivre pour les princes de tous les ordres; cependant j'en ai entendu parler. Un deuil de trois ans; des habillements de toile grossière, grossièrement faits; une nourriture de riz, à peine mondé, et cuit dans l'eau: voilà ce qu'observaient et dont se servaient les populations des trois dynasties, depuis l'empereur jusqu'aux dernières classes du peuple.

Après que _Jan-yeou_ lui eut rapporté ces paroles, le prince ordonna de porter un deuil de trois ans. Les ministres parents de son père et tous les fonctionnaires publics ne voulurent pas s'y conformer; ils dirent: De tous les anciens princes de _Lou_ [d'où viennent nos ancêtres], aucun n'a pratiqué cette coutume d'honorer ses parents décédés; de tous nos anciens princes, aucun également n'a pratiqué ce deuil. Quant à ce qui vous concerne, il ne vous convient pas d'agir autrement; car l'histoire dit: «Dans les cérémonies des funérailles et du sacrifice aux mânes des défunts, il faut suivre la coutume des ancêtres.» C'est-à-dire que nos ancêtres nous ont transmis le mode de les honorer, et que nous l'avons reçu d'eux.

Le prince, s'adressant à _Jan-yeou_, lui dit: Dans les jours qui ne sont plus, je ne me suis jamais livré à l'étude de la philosophie[2]. J'aimais beaucoup l'équitation et l'exercice des armes. Maintenant les anciens ministres et alliés de mon père et tous les fonctionnaires publics n'ont pas de confiance en moi; ils craignent peut-être que je ne puisse suffire à l'accomplissement des grands devoirs qui me sont imposés. Vous, allez encore pour moi consulter MENG-TSEU à cet égard.--_Jan-yeou_ se rendit de nouveau dans le royaume de _Tseou_ pour interroger MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Les choses étant ainsi, votre prince ne doit pas rechercher l'approbation des autres. KHOUNG-TSEU disait: «Lorsque le prince venait à mourir, les affaires du gouvernement étaient dirigées par le premier ministre[3]. L'héritier du pouvoir se nourrissait de riz cuit dans l'eau, et son visage prenait une teinte très-noire. Lorsqu'il se plaçait sur son siège dans la chambre mortuaire, pour se livrer à sa douleur, les magistrats et les fonctionnaires publics de toutes classes n'osaient se soustraire aux démonstrations d'une douleur dont l'héritier du trône donnait le premier l'exemple. Quand les supérieurs aiment quelque chose, les inférieurs l'affectionnent bien plus vivement encore. La vertu de l'homme supérieur est comme le vent, la vertu de l'homme inférieur est comme l'herbe. L'herbe, si le vent vient à passer sur elle, s'incline nécessairement.» Il est au pouvoir du fils du siècle d'agir ainsi.

Lorsque _Jan-yeou_ lui eut rapporté ces instructions, le fils du siècle dit: C'est vrai, cela ne dépend que de moi. Et pendant cinq lunes il habita une hutte en bois [construite en dehors de la porte du palais, pour y passer le temps du deuil], et il ne donna aucun ordre concernant les affaires de l'Etat. Tous les magistrats du royaume et les membres de sa famille se firent un devoir de l'appeler _versé dans la connaissance des rites._ Quand le jour des funérailles arriva, des quatre points du royaume vinrent de nombreuses personnes pour le contempler; et ces personnes, qui avaient assisté aux funérailles, furent très-satisfaites de l'air consterné de son visage et de la violence de ses gémissements.

3. _Wen-koung_, prince de _Teng_, interrogea MENG-TSEU sur l'art de gouverner.

MENG-TSEU dit: Les affaires du peuple[4] ne doivent pas être négligées. _Le Livre des Vers_ dit[5]:

«Pendant le jour, vous, cueillez des roseaux;

Pendant la nuit, vous, faites-en des cordes et des nattes:

Hâtez-vous de monter sur le toit de vos maisons pour les réparer.

La saison va bientôt commencer où il faudra semer tous les grains.»

C'est là l'avis du peuple. Ceux qui ont une propriété permanente suffisante pour leur entretien ont l'esprit constamment tranquille; ceux qui n'ont pas une telle propriété permanente n'ont pas un esprit constamment tranquille. S'ils n'ont pas l'esprit constamment tranquille, alors violation du droit, perversité du cœur, dépravation des mœurs, licence effrénée; il n'est rien qu'ils ne commettent: si on attend que le peuple soit plongé dans le crime pour le corriger par des châtiments, c'est prendre le peuple dans des filets. Comment un homme, possédant la vertu de l'humanité, et siégeant sur un trône, pourrait-il prendre ainsi le peuple dans des filets?

C'est pour cette raison qu'un prince sage est nécessairement réfléchi et économe: il observe les rites prescrits envers les inférieurs, et, en exigeant les tributs du peuple, il se conforme à ce qui est déterminé par la loi et la justice.

_Yang-hou_ disait: Celui qui ne pense qu'à amasser des richesses n'est pas humain; celui qui ne pense qu'à exercer l'humanité n'est pas riche.

Sous les princes de la dynastie _Hia_, cinquante arpents de terre payaient tribut [ou étaient soumis à la dîme]; sous les princes de la dynastie de _Yn_, soixante et dix arpents étaient assujettis à la corvée d'assistance (_tsou_); les princes de la dynastie de _Tcheou_ exigèrent l'impôt _tche_ [qui comprenait les deux premiers tributs] pour cent arpents de terre [que reçut chaque famille]. En réalité, l'une et l'autre de ces dynasties prélevèrent la dime[6] sur les terres. Le dernier de ces tributs est une répartition égale de toutes les charges; le second est un impôt d'aide ou _d'assistance mutuelle._

_Loung-tseu_[7] disait: En faisant la division et la répartition des terres, on ne peut pas établir de meilleur impôt que celui de _l'assistance_ (_tsou_); on ne peut pas en établir de plus mauvais que celui de la _dîme_ (_koung_). Pour ce dernier tribut, le prince calcule le revenu moyen de plusieurs années, afin d'en faire la base d'un impôt constant et invariable. Dans les années fertiles où le riz est très-abondant, et où ce ne serait pas exercer de la tyrannie que d'exiger un tribut plus élevé, on exige relativement peu. Dans les années calamiteuses, lorsque le laboureur n'a pas même de quoi fumer ses terres, on exige absolument de lui l'intégralité du tribut. Si celui qui est constitué pour être le père et la mère du peuple agit de manière à ce que les populations, les regards pleins de courroux, s'épuisent jusqu'à la fin de l'année par des travaux continuels, sans que les fils puissent nourrir leurs père et mère, et qu'en outre les laboureurs soient obligés d'emprunter à gros intérêts pour compléter leurs taxes; s'il fait en sorte que les vieillards et les enfants, à cause de la détresse qu'ils éprouvent, se précipitent dans les fossés pleins d'eau, en quoi sera-t-il donc le père et la mère du peuple?

Les traitements ou pensions héréditaires[8] sont déjà en vigueur depuis longtemps dans le royaume de _Teng_.

Le _Livre des Vers_ dit[9]:

«Que la pluie arrose d'abord les champs que nous cultivons eu commun[10];

Et qu'elle atteigne ensuite nos champs privés.»

C'est seulement lorsque le système du tribut _d'assistance_ (_tsou_) est en vigueur que l'on cultive des champs en commun. D'après cette citation du _Livre des Vers_, on voit que même sous les _Tcheou_ on percevait encore le tribut _d'assistance._

Établissez des écoles de tous les degrés pour instruire le peuple, celles où l'on enseigne à respecter les vieillards, celles où l'on donne l'instruction à tout le monde indistinctement, celles où l'on apprend à tirer de l'arc, qui se nommaient _Hiao_ sous les _Hia, Siu_ sous les _Yin_, et _Tsiang_ sous les _Tcheou_. Celles que l'on nomme _hio_ (_études_) ont conservé ce nom sous les trois dynasties. Toutes ces écoles sont destinées à enseigner aux hommes leurs devoirs. Lorsque les devoirs sont clairement enseignés par les supérieurs, les hommes de la foule commune s'aiment mutuellement dans leur infériorité.

S'il arrivait qu'un grand roi apparût dans l'empire, il prendrait certainement votre gouvernement pour exemple. C'est ainsi que vous deviendrez le précepteur d'un grand roi.

Le _Livre des Vers_ dit:

«Quoique la famille des _Tcheou_ possédât depuis longtemps une principauté royale,

Elle a obtenu du ciel une investiture nouvelle[11].»

C'est de _Wen-wang_ qu'il est question. Si vous faites tous vos efforts[12] pour mettre en pratique les instructions ci-dessus[13], vous pourrez aussi renouveler votre royaume.

_Wen-koung_ envoya _Pi-tchen_ pour interroger MENG-TSEU sur les terres divisées en carrés égaux.

MENG-TSEU dit: Votre prince est disposé à pratiquer un gouvernement humain, puisqu'il vous a choisi pour vous envoyer près de moi; vous devez faire tous vos efforts pour répondre à sa confiance. Ce gouvernement humain doit commencer par une détermination des limites ou bornes des terres. Si la détermination des limites n'est pas exacte, les divisions en carrés des champs ne seront pas égales, et les salaires ou émoluments en nature prélevés en impôt ne seront pas justement répartis. C'est pourquoi les princes cruels et leurs vils agents se soucient fort peu de la délimitation des champs. Une fois la détermination des limites exécutée exactement, la division des champs et la répartition des salaires ou traitements en nature pourront être assises sur des bases sûres et déterminées convenablement.

Quoique le territoire de l'État de _Teng_ soit étroit et petit, il faut qu'il y ait des hommes supérieurs [par leur savoir[14], des fonctionnaires publics], il faut qu'il y ait des hommes rustiques. S'il n'y a pas d'hommes supérieurs ou de fonctionnaires publics, personne ne se trouvera pour gouverner et administrer les hommes rustiques; s'il n'y a pas d'hommes rustiques, personne ne nourrira les hommes supérieurs ou les fonctionnaires publics.

Je voudrais que dans les campagnes éloignées des villes, sur neuf divisions quadrangulaires égales, une d'elles [celle du milieu] fût cultivée en commun pour subvenir aux traitements des magistrats ou fonctionnaires publics par la corvée d'_assistance_; et que dans le milieu du royaume [près de la capitale] on prélevât la dîme, comme impôt ou tribut.

Tous les fonctionnaires publics, depuis les plus élevés en dignité jusqu'aux plus humbles, doivent chacun avoir un champ _pur_ [dont les produits sont employés uniquement dans les sacrifices ou cérémonies en l'honneur des ancêtres]. Le champ _pur_ doit contenir cinquante arpents.

Les autres [les frères cadets qui ont atteint leur seizième année][15] doivent avoir vingt-cinq arpents de terre.

Ni la mort ni les voyages ne feront sortir ces colons de leur village. Si les champs de ce village sont divisés en portions quadrangulaires semblables au dehors comme au dedans, ils formeront des liens étroits d'amitié; ils se protégeront et s'aideront mutuellement dans leurs besoins et leurs maladies; alors toutes les familles vivront dans une union parfaite.

Un _li_ carré d'étendue constitue un _tsing_ [portion carrée de terre]; un _tsing_ contient neuf cents arpents; daus le milieu se trouve le champ public[16]. Huit familles, ayant toutes chacune cent arpents en propre, entretiennent ensemble le champ public ou commun. Les travaux communs étant achevés, les familles peuvent ensuite se livrer à leurs propres affaires. Voilà ce qui constitue l'occupation distincte des hommes des champs.

Voilà le résumé de ce système. Quant aux modifications et améliorations qu'on peut lui faire subir, cela dépend du prince et de vous.

4. Il fut un homme du nom de _Hiu-hing_ qui, vantant beaucoup les paroles de l'ancien empereur _Chin-noung_, passa du royaume de _Thsou_ dans celui de _Teng_. Étant parvenu à la porte de _Wen-koung_, il lui parla ainsi: «Moi, homme d'une région éloignée, j'ai entendu dire que le prince pratiquait un gouvernement humain[17]. Je désire recevoir une habitation et devenir son paysan.»

_Wen-koung_ lui donna un endroit pour habiter. Ceux qui le suivaient, au nombre de quelques dizaines d'hommes, étaient couverts d'habits de laine grossière. Les uns tressaient des sandales, les autres des nattes de jonc, pour se procurer leur nourriture.

Un certain _Tchin-siang_, disciple de _Tchin-liang[18],_ accompagné de son frère cadet nommé _Sin_, portant les instruments de labourage sur leurs épaules, vinrent de l'État de _Soung_ dans celui de _Teng_, et dirent: «Nous avons appris que le prince pratiquait le gouvernement des saints hommes [de l'antiquité]; il est donc aussi lui-même un saint homme. Nous désirons être les paysans du saint homme.»

_Tchin-siang_ ayant vu _Hiu-hing_ en fut ravi de joie. Il rejeta complétement les doctrines qu'il avait apprises de son premier maître, pour étudier celles de _Hiu-hing_.

_Tchin-siang_ étant allé voir MENG-TSEU, lui rapporta les paroles de _Hiu-hing_, en disant: «Le prince de _Teng_ est véritablement un sage prince; mais, quoiqu'il en soit ainsi, il n'a pas encore été instruit des saines doctrines. Le prince sage cultive la terre et se nourrit avec le peuple; il gouverne en même temps qu'il prépare lui-même ses aliments. Maintenant le prince de _Teng_ a des greniers et des trésors privés; en agissant ainsi, il fait tort au peuple pour s'entretenir lui-même. Comment peut-on l'appeler sage?»

MENG-TSEU dit: _Hiu-tseu_ [le philosophe _Hiu_ ou _Hiu-hing_] sème certainement lui-même le millet dont il se nourrit?

--Oui.

--_Hiu-tseu_ tisse certainement lui-même la toile de chanvre dont il fait ses vêtements?

--En aucune façon. _Hiu-tseu_ porte des vêtements de laine.

--_Hiu-tseu_ porte un bonnet?

--Il porte un bonnet.

--Quel genre de bonnet?

--Un bonnet de toile sans ornement.

--Tisse-t-il lui-même cette toile?

--Aucunement. Il l'échange contre du millet.

--Pourquoi _Hiu-tseu_ ne la tisse-t-il pas lui-même?

--En le faisant il nuirait à ses travaux d'agriculture.

--_Hiu-tseu_ se sert-il de vases d'airain ou de vases de terre pour cuire ses aliments? Se sert-il d'un soc de fer pour labourer?

--Sans doute.

--Les confectionne-t-il lui-même?

--Aucunement. Il les échange contre du millet.

--Si celui qui échange contre du millet les instruments aratoires et les ustensiles de cuisine dont il se sert ne croit pas faire du tort aux fabricants d'instruments aratoires et d'ustensiles de cuisine, alors ces derniers, qui échangent leurs instruments aratoires et leurs ustensiles de cuisine contre du millet pensent-ils faire du tort aux laboureurs? Pourquoi donc _Hiu-tseu_ ne se fait-il pas potier et forgeron? Il n'aurait qu'à prendre dans l'intérieur de sa maison tous ces objets dont il a besoin pour s'en servir. Pourquoi se donner tant de peine de faire des échanges pareils avec tous les artisans? Comment _Hiu-tseu_ ne craint-il pas tous ces ennuis?

_Tchin-siang_ répondit: Les travaux des artisans ne peuvent certainement pas se faire en même temps que ceux de l'agriculture.

S'il en est ainsi, reprit MEUNG-TSEU, le gouvernement d'un empire est donc la seule occupation qui puisse s'allier avec les travaux de l'agriculture? Il est des affaires qui appartiennent aux grands hommes[19], il en est qui appartiennent aux hommes du commun. Or une seule personne [en cultivant la terre] prépare [au moyen des échanges] les objets que tous les artisans confectionnent. Si vous étiez obligé de les confectionner vous-même pour vous en servir ensuite, ce serait forcer tout le monde à être sans cesse sur les chemins. C'est pourquoi il est dit: «Les uns travaillent de leur intelligence, les autres travaillent de leurs bras. Ceux qui travaillent de leur intelligence gouvernent les hommes; ceux qui travaillent de leurs bras sont gouvernés par les hommes. Ceux qui sont gouvernés par les hommes nourrissent les hommes; ceux qui gouvernent les hommes sont nourris par les hommes.»

C'est la loi universelle du monde[20].

Dans le temps de _Yao_, l'empire n'était pas encore tranquille. D'immenses eaux, débordant de toutes parts, inondèrent l'empire; les plantes et les arbres croissaient avec surabondance; les oiseaux et les bêtes fauves se multipliaient à l'infini; les cinq sortes de grains ne pouvaient mûrir; les oiseaux et les bêtes fauves causaient les plus grands dommages aux habitants; leurs vestiges se mêlaient sur les chemins avec ceux des hommes jusqu'au milieu de l'empire. _Yao_ était seul à s'attrister de ces calamités. Il éleva _Chun_ [à la dignité suprême] pour l'aider à étendre davantage les bienfaits d'un bon gouvernement. _Chun_ ordonna à _I_ (_Pe-i_) de présider au feu.

Lorsque _I_ eut incendié les montagnes et les fondrières, les oiseaux et les bêtes fauves [qui infestaient tout] se cachèrent.

_Yu_ rétablit le cours des neuf fleuves, fit écouler le _Thsi_ et le _Ta_ dans la mer. Il dégagea le cours des fleuves _Jou_ et _Han_ des obstacles qui les obstruaient; il fit couler les rivières _Hoaï_ et _Sse_ dans le fleuve _Kiang_. Cela fait, les habitants du royaume du milieu purent ensuite obtenir des aliments [en labourant et ensemençant les terres][21]. A cette époque, _Yu_ fut huit années absent [occupé de ses grands travaux]; il passa trois fois devant la porte de sa maison sans y entrer. Aurait-il pu labourer ses terres, quand même il l'aurait voulu?

_Heou-tsi_ enseigna au peuple à semer et à moissonner. Lorsque les cinq sortes de grains furent semés, et que les champs ensemencés furent purgés de la zizanie, les cinq sortes de grains vinrent à maturité, et les hommes du peuple eureut de quoi se nourrir.

Les hommes ont en eux le principe de la raison; mais si tout en satisfaisant leur appétit, en s'habillant chaudement, en se construisant des habitations commodes, ils manquent d'instruction, alors ils se rapprochent beaucoup des brutes.

Les saints hommes (_Yao_ et _Chun_) furent affligés de cet état de choses. _Chun_ ordonna à _Sie_ de présider à l'éducation du peuple, et de lui enseigner les devoirs des hommes, afin que les pères et les enfants aient de la tendresse les uns pour les autres; que le prince et ses ministres aient entre eux des rapports équitables; que le mari et la femme sachent la différence de leurs devoirs mutuels; que le vieillard et le jeune homme soient chacun à leur place; que les amis et les compagnons aient de la fidélité l'un pour l'autre.

L'homme aux mérites éminents[22] disait [à son frère _Sie_]: «Va consoler les populations; appelle-les à toi; ramène-les à la vertu; corrige-les, aide-les, fais-les prospérer; fais que par elles-mêmes elles retournent au bien; en outre, répands sur elles de nombreux bienfaits.» Lorsque ces saints hommes se préoccupaient ainsi avec tant de sollicitude du bonheur des populations, pensez-vous qu'ils aient eu le loisir de se livrer aux travaux de l'agriculture?

_Yao_ était tourmenté par la crainte de ne pas rencontrer un homme comme _Chun_ [pour l'aider à gouverner l'empire]; et _Chun_ était tourmenté par la crainte de ne pas rencontrer des hommes comme _Yu_ et _Kao-Yao._ Ceux qui sont tourmentés de la crainte de ne pas cultiver cent arpents de terre, ceux-là sont des agriculteurs.

L'action de partager aux hommes ses richesses s'appelle bienfaisance; l'action d'enseigner la vertu aux hommes s'appelle droiture du cœur; l'action d'obtenir l'affection des hommes pour gouverner l'empire s'appelle humanité. C'est pour cette raison qu'il est facile de donner l'empire à un homme, mais qu'il est difficile d'obtenir l'affection des hommes pour gouverner l'empire.

KHOUNG-TSEU disait: O que _Yao_ fut grand comme prince! Il n'y a que le ciel qui soit grand; il n'y a que _Yao_ qui ait imité sa grandeur. Que ses vertus et ses mérites étaient incommensurables! Les populations ne purent trouver de termes pour les qualifier. Quel prince c'était que _Chun!_ qu'il était grand et sublime! Il posséda l'empire sans s'en glorifier.--

Tant que _Yao_ et _Chun_ gouvernèrent l'empire, n'eurent-ils pas assez de quoi occuper toute leur intelligence, sans se livrer encore aux travaux de l'agriculture?

J'ai entendu dire que certains hommes, en se servant [des enseignements et des doctrines répandus par les grands empereurs] de la dynastie _Hia_, avaient changé les mœurs des barbares; je n'ai jamais entendu dire que des hommes éclairés par ces doctrines aient été convertis à la barbarie par les barbares. _Tchin-liang_, natif de l'État de _Thsou_, séduit par les principes de _Tcheou-koung_ et de _Tchoung-ni_, étudia dans la partie septentrionale du royaume du milieu. Les savants de cette région septentrionale n'ont peut-être jamais pu le surpasser en savoir; il est ce que vous appelez un lettré éminent par ses talents et son génie. Vous et votre frère cadet, vous avez été ses disciples quelques dizaines d'années. Votre maître mort, vous lui avez aussitôt fait défection.

Autrefois, lorsque KHOUNG-TSEU mourut, après avoir porté son deuil pendant trois ans, ses disciples, ayant disposé leurs effets pour s'en retourner chacun chez eux, allèrent tous prendre congé de _Tseu-koung_. Lorsqu'ils se retrouvèrent ainsi en présence l'un de l'autre, ils fondirent en larmes et gémirent à en perdre la voix. Ensuite ils s'en retournèrent dans leurs familles. _Tseu-koung_ revint près du tombeau de son maître; il se construisit une demeure près de ce tombeau, et l'habita seul pendant trois années. Ensuite il s'en retourna dans sa famille.

Un autre jour, _Tseu-hia, Tseu-tchang_ et _Tseu-yeou,_ considérant que _Yeou-jo_ avait beaucoup de ressemblance avec le saint homme [leur maître], ils voulaient le servir ainsi qu'ils avaient servi KHOUNG-TSEU. Comme ils pressaient _Thseng-fseu_ de se joindre à eux, _Thseng-tseu_ leur dit: Cela ne convient pas. Si vous lavez quelque chose dans le _Hiang_ et le _Han_, et si vous exposez cet objet au soleil d'automne pour le sécher, oh! qu'il sera éclatant et pur! sa blancheur ne pourra être surpassée.

Maintenant ce barbare des régions méridionales, homme à la langue de l'oiseau criard _Kioué_, ne possède aucunement la doctrine des anciens rois; comme vous avez abandonné votre maître pour étudier sous lui, vous différez beaucoup de _Thseng-tseu_.

J'ai entendu dire que «l'oiseau sortant de la profonde vallée s'envolait sur les hauts arbres[23].» Je n'ai jamais entendu dire qu'il descendait du sommet des arbres pour s'enfoncer dans les vallées ténébreuses. Le _Lou-soung_[24] dit:

«Il[25] mit en fuite les barbares de l'occident et du septentrion,

Et il dompta les royaumes de _Jung_ et de _Chou_.»

C'est sous un homme des régions barbares que _Tcheou-koung_ vainquit, que vous étudiez! Je pense, moi, que ce n'est pas bien de changer ainsi.

[_Tching-liang_ répondit:] Si l'on suivait la doctrine de _Hiu-tseu_, alors la taxe dans les marchés ne serait pas double, et la fraude ne s'exercerait pas jusqu'au centre du royaume. Quand même vous enverriez au marché un jeune enfant de douze ans, on ne le tromperait pas. Si des pièces de toile de chanvre et d'étoffe de soie avaient la même longueur et la même largeur, alors leur prix serait le même; si des tas de chanvre brut et de chanvre filé, de soie écrue et de soie préparée, avaient le même poids, alors leur prix serait le même; si les cinq sortes de grains étaient en même quantité, petite ou grande, alors leur prix serait le même; et des souliers grands ou petits se vendraient également le même prix.

MENG-TSEU dit: L'inégale valeur des choses est dans la nature même des choses. Certaines choses diffèrent entre elles d'un prix double, quintuple; certaines autres, d'un prix décuple, centuple; d'autres encore, d'un prix mille fois ou dix mille fois plus grand. Si vous confondez ainsi toutes choses en leur donnant à toutes une valeur proportionnée seulement à la grandeur ou à la quantité, vous jetez le trouble dans l'empire. Si de grands souliers et de petits souliers sont du même prix, quel homme voudrait en confectionner de grands? Si l'on suivait les doctrines de _Hiu-tseu_, on s'exciterait mutuellement à exercer la fraude: comment pourrait-on alors gouverner sa famille et l'Etat?

5. Un nommé _I-tchi_, disciple de _Mé_, demanda, par l'entremise de _Siu-phi_[26] à voir MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Je désire certainement le voir; mais maintenant je suis encore malade. Lorsque je serai mieux, moi j'irai le voir. Que _I-tseu_ se dispense donc de venir.

Le lendemain il demanda encore à voir MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Aujourd'hui je puis le voir. Si je ne le ramène pas à la droiture et à la vérité, alors c'est que la doctrine que nous suivons ne porte pas l'évidence avec soi. Mais j'ai l'espérance de le ramener aux véritables principes. J'ai entendu dire que _I-tseu_ était le disciple de _Mé_. Or la secte de _Mé_ se fait une règle de la plus grande économie dans la direction des funérailles. Si _I-tseu_ pense à changer les mœurs et les coutumes de l'empire, pourquoi regarde-t-il cette règle comme contraire à la raison, et en fait-il peu de cas? Ainsi _I-tseu_ a enseveli ses parents avec somptuosité; alors il suit de là qu'il s'est conduit envers ses parents selon les principes que sa secte méprise.

_Siu-tseu_ rapporta ces paroles à _I-tseu. I-tseu_ dit: C'est aussi la doctrine des lettrés. «Les [saints] hommes de l'antiquité avaient la même tendresse pour un jeune enfant au berceau que pour tout autre[27].» Que signifient ces paroles? Or, moi _Tchi_, j'estime que l'on doit également aimer tout le monde sans acception de personne; mais il faut commencer par ses parents.

_Siu-tseu_ rapporta ces paroles à MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: _I-tseu_ croit-il qu'il ne doive pas y avoir de différence entre les sentiments que l'on porte au fils de son frère aîné, et les sentiments que l'on porte au jeune enfant au berceau de son voisin? C'est du _Chou-king_ qu'il a tiré sa citation; mais elle signifie simplement que si un jeune enfant qui ne fait encore que se traîner se laisse tomber dans un puits, ce n'est pas la faute de l'enfant. Or le ciel, en produisant des êtres vivants, a fait en sorte qu'ils aient en eux un principe fondamental unique [qui est de devoir la naissance à leur père et à leur mère][28]. Cependant _I-tseu_ partage en deux ce principe fondamental [en obligeant d'aimer pareillement son père et sa mère et les hommes qui passent sur le chemin][29]; par conséquent il est dans l'erreur.

Or, dans les siècles reculés de la haute antiquité, l'usage n'était pas encore établi d'ensevelir ses parents. Lorsque leurs père et mère étaient morts, les enfants prenaient leurs corps et les allaient jeter dans des fosses pratiquées le long des chemins. Le lendemain, lorsqu'ils repassaient auprès d'eux, et qu'ils voyaient que les loups les avaient dévorés, ou que les vers les avaient rongés, une sueur froide couvrait leur front; ils en détournaient leurs regards et ne pouvaient plus en supporter la vue. Cette sueur qui couvrait leur front n'était pas produite en eux pour avoir vu les corps d'autres personnes que ceux de leurs père et mère; mais c'est la douleur qui, de leur cœur, parvenait jusqu'à leur front.

Ils s'en retournaient promptement, et, rapportant avec eux un panier et une bêche, ils couvraient de terre le corps de leurs parents. Si cette action de recouvrir de terre le corps de leurs parents était naturelle et conforme à la raison, alors il faut nécessairement que le fils pieux et l'homme humain aient une règle à suivre pour enterrer leurs parents.

_Siu-tseu_ rapporta ces paroles à _I-tseu. I-tseu_, hors de lui-même, s'écria au même instant: Je suis instruit dans la bonne doctrine!

[1] Littéralement, _fils de la génération_ ou _du siècle._

[2] Littéralement, _à étudier et à interroger._

[3] Le plus âgé des six _King_ ou grand» dignitaires. (_Commentaire._)

[4] Celle de l'agriculture. (_Commentaire._)

[5] Ode _Thsi-youeï_, section _Pin-foung._

[6] Ou de dix parties _une_. (_Commentaire._)

[7] Ancien sage. (_Commentaire._)

[8] Traitements prélevés sur les revenus royaux, et accordés aux fils et aux petits-fils de ceux qui se sont illustrés par leurs mérites ou leurs actions dans l'État. (_Commentaire._)

[9] Ode _Ta-tien_, section _Siao-ya_.

[10] «Les champs communs d'abord, les champs privés ensuite.» (_Commentaire._)

[11] Ces deux vers sont déjà cités dans le _Ta-hio_, chap. II, §3. Voyez pag. 48.

[12] Il indique _Wen-koung._ (_Commentaire._)

[13] L'établissement des écoles de tous les degrés. (_Commentaire._)

[14] Nécessité d'établir des écoles.

[15] _Commentaire._

[16] On représente cette division des terres par un carré partagé en _neuf carrés égaux,_ dont celui du milieu constitue le _champ public_.

[17] Il veut parler de la distribution des terres en portions carrées. (_Commentaire._)

[18] Du royaume de _Thsou._

[19] A ceux qui gouvernent un empire. (_Commentaire._)

[20] Les principes d'économie politique que le philosophe chinois a fait ressortir avec tant d'art et de finesse dans les pages précédentes ne seraient pas désavoués par les premiers économistes modernes. En les comparant aux principes de même nature des anciens philosophes de la Grèce, on peut juger de quel côté est la plus haute raison.

[21] _Commentaire_. Voyez pour les travaux de _Yu_ les _Livres sacrés de l'Orient,_ pag. 60.

[22] _Yao_, ainsi appelé par ses ministres. (_Commentaire._)

[23] Paroles du _Livre des Vers_, ode _Fa-mo_, section _Siao-ya_.

[24] Section du _Livre des fers_, ode _Pi-Kong_.

[25] _Tcheou-koung._

[26] Disciple de MENG-TSEU.

[27] Paroles du _Chou-king._

[28] _Commentaire._

[29] _Ibid._