‹ Les quatre livres de philosophie morale et politique de la ChineChapitre 66 sur 74 · CHAPITRE VI,

CHAPITRE VI,

COMPOSÉ DE 10 ARTICLES.

1. _Tchin-taï_ (disciple de MENG-TSEU) dit: Ne pas faire le premier une visite aux princes de tous rangs, paraît être une chose de peu d'importance. Maintenant, supposez que vous soyez allé les voir le premier, le plus grand bien qui pourra en résulter sera de les faire régner selon les vrais principes, le moindre sera de faire parvenir celui que vous aurez visité au rang de chef des vassaux. Or le _Mémorial_ (_tchi_) dit: _En se courbant d'un pied on se redresse de huit_. Il me parait convenable que vous agissiez ainsi.

MENG-TSEU dit: Autrefois _King-koung_, roi de _Thsi_, voulant aller à la chasse, appela auprès de lui, au moyen de l'étendard orné de plumes, les hommes préposés à la garde du parc royal. Ces derniers ne s'étant pas rendus à l'appel, il résolut de les faire aussitôt mettre à mort. «L'homme éclairé et ferme dans sa résolution [dit à ce sujet KHOUNG-TSEU] n'oublie pas que son corps pourra bien être jeté à la voirie ou dans une fosse pleine d'eau. L'homme brave et résolu n'oublie pas qu'il peut perdre sa tête.» Pourquoi KHOUNG-TSEU fait-il ainsi l'éloge [des hommes de résolution]? Il en fait l'éloge, parce que ces hommes ne se rendirent pas à un signal qui n'était pas le leur. Si, sans attendre le signal qui doit les appeler, des hommes préposés à de certaines fonctions les abandonnaient, qu'arriverait-il de là?

Or cette maxime, _de se courber d'un pied pour se redresser de huit_, concerne l'utilité ou les avantages que l'on peut retirer de cette conduite. Mais s'il s'agit d'un simple gain ou profit, est-il permis, en vue de ce profit, de _se courber de huit pieds pour ne se redresser que d'un?_

Autrefois _Tchao-kian-tscu_ [ un des premiers fonctionnaires, _ta-fou_, de l'Etat de _Tçin_] ordonna à _Wang-liang_ [un des plus habiles cochers] de conduire son char pour son serviteur favori nommé _Hi_. Pendant tout le jour il ne prit pas une bête fauve.

Le favori, en rendant compte à son maître de ce résultat, dit: C'est le plus indigne cocher de tout l'empire!

Quelqu'un ayant rapporté ces paroles à _Wang-liang_, celui-ci dit: Je prie qu'on me laisse de nouveau conduire le char. Il insista si vivement que le favori _Hi_ y consentit. Dans un seul matin, il prit dix bêtes fauves.

Le favori, en rendant compte à son maître de ce résultat, dit: C'est le plus habile cocher de tout l'empire!

_Kian-tseu_ dit alors: J'ordonne qu'il conduise ton char. _Wang-liang_, en ayant été averti, refusa en disant: Lorsque pour lui j'ai dirigé ses chevaux selon les règles de l'art, il n'a pas pu prendre une seule bête fauve de toute la journée; lorsque pour lui je les ai laissés aller à tort et à travers, en un seul matin il en a pris dix. Le _Livre des Vers_ dit:

«Quand il n'oublie pas de guider les chevaux selon les règles de l'art,

L'archer lance ses flèches avec la plus grande précision.»

Mais je n'ai pas l'habitude de conduire un char pour un homme aussi ignorant des règles de son art. Je vous prie d'agréer mon refus.

Ainsi un cocher a honte même de se voir adjoint à un [mauvais] archer. Il ne voudrait pas y être adjoint quand même cet archer prendrait autant de bêtes fauves qu'il en faudrait pour former une colline. Que serait-ce donc si l'on faisait plier les règles de conduite les plus droites pour se mettre à la merci des princes en allant les visiter le premier! Or vous vous êtes trompé [dans votre citation]. Celui qui s'est une fois plié soi-même ne peut plus redresser les autres hommes.

2. _King-tchun_ dit: _Kong-sun-yen_ et _Tchangni_ ne sont-ils pas de grands hommes? lorsque l'un d'eux s'irrite, tous les princes tremblent; lorsqu'ils restent en paix, tout l'empire est tranquille.

MENG-TSEU dit: Comment pour cela peuvent-ils être considérés comme grands? Vous n'avez donc jamais étudié le _Livre des Rites?_ Lorsque le jeune homme reçoit le bonnet viril, le père lui donne ses instructions; lorsque la jeune fille se marie, la mère lui donne ses instructions. Lorsqu'elle se rend à la demeure de son époux, sa mère l'accompagne jusqu'à la porte, et l'exhorte en ces termes: Quand tu seras dans la maison de ton mari, tu devras être respectueuse, tu devras être attentive et circonspecte: ne t'oppose pas aux volontés de ton mari. Faire de l'obéissance et de la soumission sa règle de conduite, est la loi de la femme mariée.

Habiter constamment dans la grande demeure du monde[1]; se tenir constamment sur le droit siége du monde[2]; marcher dans la grande voie du monde[3]; quand on a obtenu l'objet de ses vœux [des emplois et des honneurs], faire part au peuple des biens que l'on possède; lorsqu'on n'a pas obtenu l'objet de ses vœux, pratiquer seul les principes de la droite raison en faisant tout le bien que l'on peut faire; ne pas se laisser corrompre par les richesses et les honneurs; rester impassible dans la pauvreté et l'abjection; ne pas fléchir à la vue du péril et de la force armée: voilà ce que j'appelle être un grand homme.

3. _Tcheou-siao_ fit une question en ces termes: Les hommes supérieurs de l'antiquité remplissaient-ils des fonctions publiques? MENG-TSEU dit: Ils remplissaient des fonctions publiques. L'histoire dit: Si KHOUNG-TSEU passait trois lunes sans obtenir de son prince un emploi public, alors il était dans un état inquiet et triste. S'il franchissait les frontières de son pays pour aller dans un Etat voisin, il portait toujours avec lui des dons de bonne réception. _Koung-ming-i_ disait: Lorsque les hommes de l'antiquité passaient trois lunes sans obtenir de leur prince des emplois publics, alors ils en étaient vivement affligés. [_Tcheou-siao_ dit]: Si l'on est pendant trois mois sans obtenir de son prince un emploi public, et qu'on en soit vivement affligé, n'est-ce pas être beaucoup trop susceptible?

MENG-TSEU dit: Pour un lettré, perdre son emploi, c'est comme pour les princes perdre leur royaume. Le _Livre des Rites_ dit: «Ces princes labourent la terre avec l'aide de leurs fermiers pour fournir du millet à tout le monde; leurs femmes élèvent des vers à soie, et dévident les cocons pour aider à la fabrication des vêtements.»

Si la victime n'est pas parfaitement propre au sacrifice, si le millet que l'on doit offrir n'est pas mondé, si les vêtements ne sont pas préparés, le prince n'ose pas faire la cérémonie aux ancêtres.

Si le lettré n'a pas un champ [comme les fonctions publiques donnent droit d'en avoir un], alors il ne fait pas la cérémonie à ses ancêtres; si la victime qui doit être immolée, si les ustensiles et les vêtements ne sont pas préparés, il n'ose pas se permettre de faire la cérémonie aux ancêtres; alors il n'ose pas se procurer la moindre joie. Cela ne suffit-il pas pour qu'il soit dans l'affliction?

[_Tcheou-siao_ dit:] _S'il franchissait les frontières de son pays pour aller dans un État voisin, il portait toujours avec lui des dons de bonne réception;_ que signifient ces paroles?

MENG-TSEU dit: Pour un lettré, occuper un emploi public, c'est comme pour un laboureur cultiver la terre. Lorsque le laboureur quitte sa patrie, y laisse-t-il les instruments de labourage?

_Tcheou-siao_ dit: Le royaume de _Tçin_ est aussi un royaume où l'on remplit des fonctions publiques. Je n'avais jamais entendu dire que les hommes fussent aussi impatients d'occuper des emplois; s'il convient d'être aussi impatient d'occuper des emplois, que dire des hommes supérieurs qui n'acceptent que difficilement un emploi public?

MENG-TSEU dit: Dès l'instant qu'un jeune homme est né [ses père et mère] désirent pour lui une femme; dès l'instant qu'une jeune fille est née [ses père et mère] désirent pour elle un mari. Le sentiment du père et de la mère [pour leurs enfants], tous les hommes l'ont personnellement. Si, sans attendre la volonté de leurs père et mère et les propositions du chargé d'office[4], les jeunes gens pratiquent une ouverture dans les murs de leurs habitations, afin de se voir l'un l'autre à la dérobée; s'ils franchissent les murs pour se voir plus intimement en secret: alors le père et la mère, ainsi que tous les hommes du royaume, condamneront leur conduite, qu'ils trouveront méprisable.

Les hommes de l'antiquité ont toujours désiré occuper des emplois publics; mais de plus ils détestaient de ne pas suivre la voie droite[5]. Ceux qui ne suivent pas la voie droite en visitant les princes sont de la même classe que ceux qui percent les murs [pour obtenir des entrevues illicites].

4. _Pheng-keng_ (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces termes: Lorsqu'on se fait suivre [comme MENG-TSEU] par quelques dizaines de chars, et que l'on se fait accompagner par quelques centaines d'hommes [qui les montent], n'est-il pas déplacé de se faire entretenir par les différents princes dans ses différentes excursions?

MENG-TSEU dit: S'il fallait s'écarter de la droite voie, alors il ne serait pas convenable de recevoir des hommes, pour sa nourriture, une seule cuillerée de riz cuit; si on ne s'écarte pas de la droite voie, alors _Chun_ peut accepter l'empire de _Yao_ sans que cela paraisse déplacé. Vous, pensez-vous que cela soit déplacé?

--Aucunement. Mais il n'est pas convenable qu'un lettré sans mérite, et vivant dans l'oisiveté, mange le pain des autres [en recevant des salaires en nature qu'il ne gagne pas].

MENG-TSEU dit: Si vous ne communiquez pas vos mérites aux autres hommes; si vous n'échangez rien de ce que vous possédez contre ce que vous ne possédez pas, afin que par votre superflu vous vous procuriez ce qui vous manque, alors le laboureur aura du millet de reste, la femme aura de la toile dont elle ne saura que faire. Mais si vous faites part aux autres de ce que vous possédez [par des échanges], alors le charpentier et le charron pourront être nourris par vous.

Supposons qu'il y ait ici un homme[6] qui dans son intérieur soit rempli de bienveillance, et au dehors plein de commisération pour les autres; que cet homme conserve précieusement la doctrine des anciens rois, pour la transmettre à ceux qui l'étudieront après lui; lorsque cet homme n'est pas entretenu par vous, pourquoi honorez-vous tant les charpentiers et les charrons [qui se procurent leur entretien par leur labeur], et faites-vous si peu de cas de ceux qui [comme l'homme en question] pratiquent l'humanité et la justice?

_Tcheou-siao_ dit: L'intention du charpentier et du charron est de se procurer l'entretien de la vie; l'intention de l'homme supérieur qui pratique les principes de la droite raison est-elle aussi de se procurer l'entretien de la vie?

MENG-TSEU répondit: Pourquoi scrutez-vous son intention? Dès l'instant qu'il a bien mérité envers vous, vous devez le rétribuer, et vous le rétribuez. Or rétribuez-vous l'intention, ou bien rétribuez-vous les bonnes œuvres?

--Je rétribue l'intention.--Je suppose un homme ici. Cet homme a brisé les tuiles de votre maison pour pénétrer dans l'intérieur, et avec les tisons de l'âtre il a souillé les ornements des murs. Si son intention était, en agissant ainsi, de se procurer de la nourriture, lui donnerez-vous des aliments?

--Pas du tout.

--S'il en est ainsi, alors vous ne rétribuez pas l'intention; vous rétribuez les bonnes œuvres.

5. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Le royaume de _Soung_ est un petit royaume. Maintenant il commence à mettre en pratique le mode de gouvernement des anciens rois. Si les royaumes de _Thsi_ et de _Thsou_ le prenaient en haine et qu'ils portassent les armes contre lui, qu'en arriverait-il?

MENG-TSEU dit: Lorsque _Tching-thang_ habitait le pays de _Po_, il avait pour voisin le royaume de _Ko_. Le chef de _Ko_ avait une conduite dissolue, et n'offrait point de sacrifices à ses ancêtres. _Thang_ envoya des hommes qui lui demandèrent pourquoi il ne sacrifiait pas. Il répondit: Je ne puis me procurer de victimes. _Thang_ ordonna de lui envover des bœufs et des moutons. Le chef de _Ko_ les mangea, et n'en eut plus pour offrir en sacrifice. _Thang_ envoya de nouveau des hommes qui lui demandèrent pourquoi il ne sacrifiait pas.--Je ne puis me procurer du millet pour la cérémonie. _Thang_ ordonna que la population de _Po_ allât labourer pour lui, et que les vieillards ainsi que les faibles portassent des vivres à cette population. Le chef de _Ko_, conduisant avec lui son peuple, alla fermer le chemin à ceux qui portaient le vin, le riz et le millet, et il les leur enleva; et ceux qui ne voulaient pas les livrer, il les tuait. Il se trouvait parmi eux un enfant qui portait des provisions de millet et de viande; il le tua et les lui enleva. Le _Chou-king_ dit: «Le chef de _Ko_ traita en ennemis ceux qui portaient des vivres.» Il fait allusion à cet événement.

Parce que le chef de _Ko_ avait mis à mort cet enfant, _Thang_ lui déclara la guerre. Les populations situées dans l'intérieur des quatre mers dirent unanimement: Ce n'est pas pour enrichir sou empire, mais c'est pour venger un mari ou une femme privés de leurs enfants, qu'il leur a déclaré la guerre.

_Thang_ commença la guerre par le royaume de _Ko._ Après avoir vaincu onze rois, il n'eut plus d'ennemis dans l'empire. S'il portait la guerre à l'orient, les barbares de l'occident se plaignaient; s'il portait la guerre au midi, les barbares du nord se plaignaient, en disant: Pourquoi nous laisse-t-il pour les derniers?

Les peuples aspiraient après lui comme dans une grande sécheresse ils aspirent après la pluie. Ceux qui allaient au marché n'étaient plus arrêtés en route; ceux qui labouraient la terre n'étaient plus transportés d'un lieu dans un autre. _Thang_ faisait mourir les princes et consolait les peuples, comme dans les temps de sécheresse la pluie qui vient à tomber procure une grande joie aux populations. Le _Chou-king_ dit: «Nous attendons notre prince; lorsque notre prince sera venu, nous serons délivrés de la tyrannie et des supplices.»

Il y avait des hommes qui n'étaient pas soumis; _Wou-wang_ se rendit à l'orient pour les combattre. Ayant rassuré les maris et les femmes, ces derniers placèrent leur soie noire et jaune dans des corbeilles, et dirent: En continuant à servir notre roi des _Tcheou_, nous serons comblés de bienfaits. Aussitôt ils allèrent se soumettre dans la grande ville de _Tcheou_. Leurs hommes élevés en dignité remplirent des corbeilles de soie noire et jaune, et ils allèrent avec ces présents au-devant des chefs des _Tcheou_; le peuple remplit des plats de provisions de bouche et des vases de vin, et il alla avec ces présents au-devant de la troupe de _Wou-wang_. [Pour obtenir un pareil résultat], celui-ci délivrait ces populations du feu et de l'eau [c'est-à-dire de la plus cruelle tyrannie]; il mettait à mort leurs tyrans; et voilà tout.

Le _Taï-chi_ [un des chapitres du _Chou-king_] dit: «La renommée de ma puissance s'est étendue au loin; lorsque j'aurai atteint les limites de son royaume, je me saisirai du tyran. Cette renommée s'accroîtra encore lorsque j'aurai mis à mort ce tyran et vaincu ses complices; elle brillera même de plus d'éclat que celle de _Thang_.»

Le royaume de _Soung_ ne pratique pas le mode de gouvernement des anciens rois, comme il vient d'être dit ci-dessus. S'il pratiquait le mode de gouvernement des anciens rois, toutes les populations situées entre les quatre mers élèveraient vers lui des regards d'espérance, et n'aspireraient qu'en lui, en désirant que le roi de ce royaume devint leur prince. Quoique les royaumes de _Thsi_ et de _Thsou_ soient grands et puissants, qu'aurait-il à en redouter?

6. MENG-TSEU, s'adressant à _Thaï-pou-ching_ (ministre du royaume de _Soung_), dit: Désirez-vous que votre roi devienne un bon roi? Si vous le désirez, je vous donnerai des instructions bien claires à ce sujet. Je suppose que le premier ministre de _Thsou_ soit ici. S'il désire que son fils parle le langage de _Thsi_, ordonnera-t-il à un habitant de ce royaume de l'instruire? ordonnera-t-il à un habitant du royaume de _Thsou_ de l'instruire?

--Il ordonnera à un habitant de _Thsi_ de l'instruire.

--Si un seul homme de _Thsi_ lui donne de l'instruction, et qu'en même temps tous les hommes de _Thsi_ lui parlent continuellement leur langue, quand même le maître le frapperait chaque jour pour qu'il apprît à parler la langue de _Thsi_, il ne pourrait en venir à bout. Si au contraire il l'emmène et le retient pendant plusieurs années dans le bourg de _Tchouang-yo_[7], quand même il le frapperait chaque jour pour qu'il apprît à parler la langue de _Thsou_, il ne pourrait en venir à bout.

Vous avez dit que _Sie-kiu-tcheou_ (ministre du royaume de _Soung_) était un homme doué de vertu, et que vous aviez fait en sorte qu'il habitat dans le palais du roi. Si ceux qui habitent le palais du roi, jeunes et vieux, vils et honorés, étaient tous d'autres _Sie-kiu-tcheou_, avec qui le roi pourrait-il mal faire? Si ceux qui habitent le palais du roi, jeunes et vieux, vils et honorés, étaient tous différents de _Sie-kiu-tcheou_, avec qui le roi pourrait-il faire le bien? Si donc il n'y a que _Sie-kiu-tcheou_ d'homme vertueux, que ferait-il seul près du roi de _Soung?_

7. _Kong-sun-tcheou_ fit une question en ces termes: Vous n'allez pas voir les princes; quel en est le motif?

MENG-TSEU dit: Les anciens qui ne voulaient pas devenir ministres des rois n'allaient pas les voir.

_Touan-kan-mo_, se sauvant par-dessus le mur, évita le prince, qui alla le visiter. _Sie-lieou_ ferma sa porte, et ne voulut pas le recevoir. L'un et l'autre de ces sages allèrent trop loin. Si le prince insiste fortement, le sage lettré peut aller le visiter.

_Yang-ho_ désirait voir KHOUNG-TSEU, mais il redoutait de ne pas observer les rites.

[Il est dit dans le _Livre des Rites_:] «Lorsque le premier fonctionnaire porte un présent à un lettré, s'il arrive que celui-ci ne soit pas dans sa maison pour le recevoir, alors il se présente à la demeure du fonctionnaire pour l'en remercier.»

_Yang-ho_ s'informa d'un moment où KHOUNG-TSEU se trouvait absent de sa maison, et il choisit ce moment pour aller porter à KHOUNG-TSEU un petit porc salé. KHOUNG-TSEU, de son côté, s'informa d'un moment où _Yang-ho_ était absent de sa maison pour aller l'en remercier. Dans ces circonstances, _Yang-ho_ fut le premier à faire les avances; comment KHOUNG-TSEU aurait-il pu s'empêcher d'aller le visiter?

_Thsêng-tseu_ disait: Ceux qui se serrent les épaules pour sourire avec approbation à tous les propos de ceux qu'ils veulent flatter, se fatiguent plus que s'ils travaillaient à l'ardeur du soleil.

_Tseu-lou_ disait: Si des hommes dissimulés parlent ensemble avant d'avoir contracté entre eux des liens d'amitié, voyez comme leur visage se couvre de rougeur. Ces hommes-là sont de ceux que je prise peu. En les examinant bien, on peut savoir ce que l'homme supérieur nourrit en lui-même.

8. _Taï-yng-tchi_ [premier ministre du royaume de _Soung_] disait: Je n'ai pas encore pu n'exiger pour tribut que le dixième des produits[8], ni abroger les droits d'entrée aux passages des frontières et les taxes des marchés. Je voudrais cependant diminuer ces charges pour attendre l'année prochaine, et ensuite je les supprimerai entièrement. Comment faire?

MENG-TSEU dit: Il y a maintenant un homme qui chaque jour prend les poules de ses voisins. Quelqu'un lui dit: Ce que vous faites n'est pas conforme à la conduite d'un honnête homme. Mais il répondit: Je voudrais bien me corriger peu à peu de ce vice; chaque mois, jusqu'à l'année prochaine, je ne prendrai plus qu'une poule, et ensuite je m'abstiendrai complètement de voler.

Si l'on sait que ce que l'on pratique n'est pas conforme à la justice, alors on doit cesser incontinent. Pourquoi attendre à l'année prochaine?

9. _Kong-tou-tseu_ dit: Les hommes du dehors proclament tous, maître, que vous aimez à disputer. Oserais-je vous interroger à cet égard?

MENG-TSEU dit: Comment aimerais-je à disputer? je ne puis m'en dispenser. Il y a longtemps que le monde existe; tantôt c'est le bon gouvernement qui règne, tantôt c'est le trouble et l'anarchie.

A l'époque de l'empereur _Yao_, les eaux débordées inondèrent tout le royaume. Les serpents et les dragons l'habitaient, et le peuple n'avait aucun lieu pour fixer son séjour. Ceux qui demeuraient dans la plaine se construisaient des huttes comme des nids d'oiseaux; ceux qui demeuraient dans les lieux élevés se creusaient des habitations souterraines. Le _Chou-king_ dit: «Les eaux débordant de toutes parts me donnent un avertissement.» Les _eaux débordant de toutes parts_ sont de grandes et vastes eaux[9]. _Chun_ ayant ordonné à _Yu_ de les maîtriser et de les diriger, _Yu_ fit creuser des canaux pour les faire écouler dans la mer. Il chassa les serpents et les dragons, et les fit se réfugier dans les marais pleins d'herbes. Les eaux des fleuves _Kiang, Hoaï, Ho_ et _Han_, recommencèrent à suivre le milieu de leurs lits. Les dangers et les obstacles qui s'opposaient à l'écoulement des eaux étant éloignés, les oiseaux de proie et les bêtes fauves, qui nuisaient aux hommes, disparurent; ensuite les hommes obtinrent une terre habitable, et ils y fixèrent leur séjour.

_Yao_ et _Chun_ étant morts, la doctrine d'humanité et de justice de ces saints hommes dépérit. Des princes cruels et tyranniques apparurent pendant une longue série de générations. Ils détruisirent les demeures et les habitations pour faire à leurs places des lacs et des étangs, et le peuple ne sut plus où trouver un lieu pour se reposer. Ils ravagèrent les champs en culture pour en faire des jardins et des parcs de plaisance; ils firent tant que le peuple se trouva dans l'impossibilité de se vêtir et de se nourrir. Les discours les plus pervers, les actions les plus cruelles vinrent encore souiller ces temps désastreux. Les jardins et les parcs de plaisance, les lacs et les étangs, les mares et les marais pleins d'herbes se multiplièrent tant, que les oiseaux de proie et les bêtes fauves reparurent; et lorsqu'il tomba entre les mains de _Cheou_ (ou _Tcheou-sin_), l'empire parvint au plus haut degré de trouble et de confusion.

_Tcheou-koung_ aida _Wou-wang_ à renverser et détruire _Cheou_, et à conquérir le royaume de _Yan_. Après trois années de combats, le prince de ce royaume fut renversé; _Wou-wang_ poursuivit _Feï-lian_ jusque dans un coin de terre fermé par la mer, et le tua. Après avoir éteint cinquante royaumes, il se mit à la poursuite des tigres, des léopards, des rhinocéros, des éléphants[10], et les chassa au loin. L'empire fut alors dans une grande joie. Le _Chou-king_ dit: «Oh! comme ils brillent d'un grand éclat, les desseins de _Wen-wang!_ comme ils furent bien suivis par les hauts faits de _Wou-wang!_ Ils ont aidé et instruit les hommes de nos jours, qui sont leur postérité. Tout est maintenant parfaitement réglé; il n'y a rien à reprendre.»

La génération qui a suivi est dégénérée; les principes d'humanité et de justice [proclamés par les saints hommes et enseignés dans les livres sacrés][11] sont tombés dans l'oubli. Les discours les plus pervers, les actions les plus cruelles, sont venus de nouveau troubler l'empire. Il s'est trouvé des sujets qui ont fait mourir leur prince; il s'est trouvé des fils qui ont fait mourir leur père.

KHOUNG-TSEU, effrayé [de cette grande dissolution], écrivit son livre intitulé _le Printemps et l'Automne[12]_ (_Tchun-thsieou_). Ce livre contient les devoirs du fils du ciel [ou de l'empereur]. C'est pourquoi KHOUNG-TSEU disait: «Ceux qui me connaîtront ne me connaîtront que d'après _le Printemps et l'Automne_[13]; ceux qui m'accuseront[14] ne le feront que d'après _le Printemps et l'Automne_.»

Il n'apparaît plus de saints rois [pour gouverner l'empire]; les princes et les vassaux se livrent à la licence la plus effrénée; les lettrés de chaque lieu[15] professent les principes les plus opposés et les plus étranges; les doctrines des sectaires _Yang-tchou_ et _Mé-ti_ remplissent l'État; et les doctrines de l'empire [celles qui sont professées par l'État], si elles ne rentrent pas dans celles de _Yang_, rentrent dans celles de _Mé_. La secte de _Yang_ rapporte tout à soi; elle ne reconnaît pas de princes. La secte de _Mé_ aime tout le monde indistinctement; elle ne reconnaît point de parents. Ne point reconnaître de parents, ne point reconnaître de princes, c'est être comme des brutes et des bêtes fauves.

_Koung-ming-i_ disait: «Les cuisines du prince regorgent de viandes, ses écuries sont remplies de chevaux fringants; mais le peuple porte sur son visage les empreintes de la faim; les campagnes désertes sont encombrées d'hommes morts de misère: c'est ainsi que l'on pousse les bêtes féroces à dévorer les hommes[16].»

Si les doctrines des sectes _Yang_ et _Mé_ ne sont pas réprimées; si les doctrines de KHOUNG-TSEU ne sont pas remises en lumière, les discours les plus pervers abuseront le peuple et étoufferont les principes salutaires de l'humanité et de la justice. Si les principes salutaires de l'humanité et de la justice sont étouffés et comprimés, alors non-seulement ces discours pousseront les bêtes féroces à dévorer les hommes, mais ils exciteront les hommes à se dévorer entre eux.

Moi, effrayé des progrès que font ces dangereuses doctrines, je défends la doctrine des saints hommes du temps passé; je combats _Yang_ et _Mé_; je repousse leurs propositions corruptrices, afin que des prédicateurs pervers ne surgissent dans l'empire pour les répandre. Une fois que ces doctrines perverses sont entrées dans les cœurs, elles corrompent les actions; une fois qu'elles sont pratiquées dans les actions, elles corrompent tous les devoirs qui règlent l'existence sociale. Si les saints hommes de l'antiquité paraissaient de nouveau sur la terre, ils ne changeraient rien à mes paroles.

Autrefois _Yu_ maîtrisa les grandes eaux et fit cesser les calamités qui affligeaient l'empire; _Tcheou-koung_ réunit sous sa domination les barbares du midi et du septentrion, il chassa au loin les bêtes féroces[17], et toutes les populations de l'empire purent vivre en paix. Après que KHOUNG-TSEU eut achevé la composition de son livre historique _le Printemps et l'Automne_, les ministres rebelles et les brigands tremblèrent.

Le _Livre des Vers_ dit:

«Les barbares de l'occident et du septentrion sont mis en fuite;

Les royaumes de _Hing_ et de _Chou_ sont domptés;

Personne n'ose maintenant me résister.»

Ceux qui ne reconnaissent ni parents ni princes[18] sont les barbares que _Tcheou-koung_ mit en fuite.

Moi aussi je désire rectifier le cœur des hommes, réprimer les discours pervers, m'opposer aux actions dépravées, et repousser de toutes mes forces des propositions corruptrices, afin de continuer l'œuvre des trois grands saints, YU, TCHEOU-KOUNG et KHOUNG-TSEU[19], qui m'ont précédé. Est-ce là aimer à disputer[20]? Je n'ai pu me dispenser d'agir comme je l'ai fait. Celui qui peut par ses discours combattre les sectes de _Yang_ et de _Mé_ est un disciple des saints hommes.

10. _Khouang-tchang_ dit: _Tchin-tchoung-tseu_ n'est-il pas un lettré plein de sagesse et de simplicité? Comme il demeurait à _Ou-ling_, ayant passé trois jours sans manger, ses oreilles ne purent plus entendre, et ses yeux ne purent plus voir. Un poirier se trouvait là auprès d'un puits; les vers avaient mangé plus de la moitié de ses fruits. Le moribond, se traînant sur ses mains et sur ses pieds, cueillit le restant pour le manger. Après en avoir goûté trois fois, ses oreilles recouvrèrent l'ouïe, et ses yeux la vue.

MENG-TSEU dit: Entre tous les lettrés du royaume de _Thsi_, je regarde certainement _Tchoung-tseu_ comme le plus grand[21]. Cependant, malgré cela, comment _Tchoung-tseu_ entend-il la simplicité et la tempérance? Pour remplir le but de _Tchoung-tseu_, il faudrait devenir ver de terre; alors on pourrait lui ressembler.

Le ver de terre, dans les lieux élevés, se nourrit de terre sèche, et dans les lieux bas, il boit l'eau bourbeuse. La maison qu'habite _Tchoung-tseu_ n'est-ce pas celle que _Pé-i_[22] se construisit? ou bien serait-ce celle que le voleur _Tche_[23] bâtit? Le millet qu'il mange n'est-il pas celui que _Pé-i_ sema? ou bien serait-ce celui qui fut semé par _Tche_? Ce sont là des questions qui n'ont pas encore été résolues.

_Kouang-tchang_ dit: Qu'importe tout cela? Il faisait des souliers de sa personne, et sa femme tissait du chanvre pour échanger ces objets contre des aliments.

MENG-TSEU poursuivit: _Tchoung-tseu_ est d'une ancienne et grande famille de _Thsi_. Son frère aîné, du nom de _Taï_, reçoit, dans la ville de _Ho_, dix mille mesures de grain de revenus annuels en nature. Mais lui regarde les revenus de son frère aîné comme des revenus iniques, et il ne veut pas s'en nourrir; il regarde la maison de son frère aîné comme une maison inique, et il ne veut pas l'habiter. Fuyant son frère aîné et se séparant de sa mère, il est allé se fixer à _Ou-ling._ Un certain jour qu'il était retourné dans son pays, quelqu'un lui apporta en présent, de la part de son frère aîné, une oie vivante. Fronçant le sourcil à cette vue, il dit: A quel usage destine-t-on cette oie criarde? Un autre jour sa mère tua cette oie et la lui donna à manger. Son frère aîné, revenant du dehors à la maison, dit: Cela, c'est de la chair d'oie criarde. Alors _Tchoung-tseu_ sortit, et il la vomit de son sein.

Les mets que sa mère lui donne à manger, il ne les mange pas; ceux que sa femme lui prépare, il les mange. Il ne veut pas habiter la maison de son frère aîné, mais il habite le village de _Ou-ling_. Est-ce de cette façon qu'il peut remplir la destination qu'il s'était proposé de remplir? Si quelqu'un veut ressembler à _Tchoung-tseu_, il doit se faire ver de terre; ensuite il pourra atteindre son but.

[1] C'est-à-dire dans l'_humanité_. (_Commentaire._)

[2] Se maintenir constamment dans les limites des convenances prescrites par les rites. (_Commentaire._)

[3] Observer constamment la justice et l'équité dans les fonctions publiques que l'on occupe. (_Commentaire._)

[4] Ou entremetteur. Les mariages se font ordinairement en Chine par le moyen des entremetteurs ou entremetteuses avoués, et pour ainsi dire officiels, du moins toujours officieux.

[5] C'est-à-dire qu'ils n'auraient jamais voulu obtenir des emplois par des moyens indignes d'eux.

[6] MENG-TSEU se désigne lui-même.

[7] Bourg très-fréquenté du royaume de _Thsi._

[8] Littéralement: qu'_une partie sur dix_, ou la dime.

[9] _Kiang-chouï-tche: koung-chouï-ye._

[10] En un mot, de toutes les bêtes que _Cheou-sin_ entretenait dans ses parcs royaux pour ses plaisirs.

[11] _Commentaire._

[12] Histoire du royaume de _Lou_ (sa patrie). (_Commentaire._)

[13] C'est seulement dans ce livre que l'on trouve exprimés tous les sentiments de tristesse et de douleur que KHOUNG-TSEU éprouvait pour la perversité de son siècle. (_Commentaire._)

[14] Les mauvais princes et les tyrans qu'il flétrit dans ce livre.

[15] _Tchou-sse_; le Commentaire dit que ce sont les lettrés non employés.

[16] Voyez précédemment, pag. 249.

[17] De l'espèce des tigres, des léopards, des rhinocéros et des éléphants. (_Comm._)

[18] Les sectaires de _Yang_ et de _Mé_.(_Commentaire._)

[19] _Commentaire._

[20] La justification de MENG-TSEU peut bien être regardée comme complète, et sa mission d'apôtre infatigable des anciennes doctrines remises en lumière et prêchées avec tant de majesté et de persévérance par KHOUNG-TSEU, se trouve ainsi parfaitement expliquée par lui-même.

[21] Le texte porte: comme _le plus grand doigt_ de la main.

[22] Homme de l'antiquité, célèbre par son extrême tempérance. (_Commentaire._)

[23] Homme de l'antiquité, célèbre par son intempérance.

HIA-MENG.

SECOND LIVRE.