‹ Les quatre livres de philosophie morale et politique de la ChineChapitre 71 sur 74 · CHAPITRE V,

CHAPITRE V,

COMPOSÉ DE 20 ARTICLES.

1. _Kao-tseu_ dit: La nature de l'homme ressemble au saule flexible; l'équité ou la justice ressemble à une corbeille; on fait avec la nature de l'homme l'humanité et la justice, comme on fait une corbeille avec le saule flexible.

MENG-TSEU dit: Pouvez-vous, en respectant la nature du saule, en faire une corbeille? Vous devez d'abord rompre et dénaturer le saule flexible pour pouvoir ensuite en faire une corbeille. S'il est nécessaire de rompre et de dénaturer le saule flexible pour en faire une corbeille, alors ne sera-t-il pas nécessaire aussi de rompre et de dénaturer l'homme pour le faire humain et juste? Certainement vos paroles porteraient les hommes à détruire en eux tout sentiment d'humanité et de justice.

2. _Kao-tseu_ continuant: La nature de l'homme ressemble à une eau courante; si on la dirige vers l'orient, elle coule vers l'orient; si on la dirige vers l'occident, elle coule vers l'occident. La nature de l'homme ne distingue pas entre le bien et le mal, comme l'eau ne distingue pas entre l'orient et l'occident.

MENG-TSEU dit: L'eau, assurément, ne distingue pas entre l'orient et l'occident; ne distingue-t-elle pas non plus entre le haut et le bas? La nature de l'homme est naturellement bonne, comme l'eau coule naturellement en bas. Il n'est aucun homme qui ne soit naturellement bon, comme il n'est aucune eau qui ne coule naturellement en bas.

Maintenant, si en comprimant l'eau avec la main vous la faites jaillir, vous pourrez lui faire dépasser la hauteur de votre front. Si en lui opposant un obstacle vous la faites refluer vers sa source, vous pourrez alors la faire dépasser une montagne. Appellerez-vous cela la nature de l'eau? C'est de la contrainte.

Les hommes peuvent être conduits à faire le mal; leur nature le permet aussi.

3. _Kao-tseu_ dit: La vie[1], c'est ce que j'appelle nature.

MENG-TSEU dit: Appelez-vous la vie nature, comme vous appelez le blanc blanc?

_Kao-tseu_ dit: Oui.

MENG-TSEU dit: Selon vous, la blancheur d'une plume blanche est-elle comme la blancheur de la neige blanche? et la blancheur de la neige blanche est-elle comme la blancheur de la pierre blanche nommée _Yu?_

_Kao-tseu_ dit: Oui.

MENG-TSEU dit: S'il en est ainsi, la nature du chien est donc la même que la nature du bœuf, et la nature du bœuf est donc la même que la nature de l'homme?

4. _Kao-tseu_ dit: Les aliments et les couleurs appartiennent à la nature; l'humanité est intérieure, non extérieure; l'équité est extérieure, et non intérieure.

MENG-TSEU dit: Comment appelez-vous l'humanité intérieure et l'équité extérieure?

_Kao-tseu_ répondit: Si cet homme est un vieillard, nous disons qu'il est un vieillard; sa vieillesse n'est pas en nous; de même que si tel objet est blanc, nous le disons blanc, parce que sa blancheur est en dehors de lui. C'est ce qui fait que je l'appelle extérieure.

MENG-TSEU dit: Si la blancheur d'un cheval blanc ne diffère pas de la blancheur d'un homme blanc, je doute si vous ne direz pas que la vieillesse d'un vieux cheval ne diffère pas de la vieillesse d'un vieil homme! Le sentiment de justice qui nous porte à révérer la vieillesse d'un homme existe-t-il dans la vieillesse elle-même ou dans nous?

_Kao-tseu_ dit: Je me suppose un frère cadet, alors je l'aime comme un frère; que ce soit le frère cadet d'un homme de _Thsin_, alors je n'éprouve aucune affection de frère pour lui. Cela vient de ce que cette affection est produite par une cause qui est en moi. C'est pourquoi je l'appelle intérieure.

Je respecte un vieillard de la famille d'un homme de _Thsou_, et je respecte également un vieillard de ma famille; cela vient de ce que ce sentiment est produit par une cause hors de moi, la vieillesse. C'est pourquoi je l'appelle extérieure.

MENG-TSEU dit: Le plaisir que vous trouveriez à manger la viande rôtie préparée par un homme de _Thsin_ ne diffère pas du plaisir que vous trouveriez à manger de la viande rôtie préparée par moi. Ces choses ont en effet la même ressemblance. S'il en est ainsi, le plaisir de manger de la viande rôtie est-il aussi extérieur?

5. _Meng-ki-tseu_, interrogeant _Koung-tou-tseu_, dit: Pourquoi [MENG-TSEU] appelle-t-il l'équité intérieure?

_Koung-tou-tseu_ dit: Nous devons tirer de notre propre cœur le sentiment de respect que nous portons aux autres; c'est pourquoi il l'appelle intérieur.

--Si un homme du village est d'une année plus âgé que mon frère aîné, lequel devrai-je respecter?

--Vous devez respecter votre frère aîné.

--Si je leur verse du vin à tous deux, lequel devrai-je servir le premier?

--Vous devez commencer par verser du vin à l'homme du village.

--Si le respect pour la qualité d'aîné est représenté dans le premier exemple, et la déférence ou les égards dans le second, l'un et l'autre consistent réellement dans un sujet extérieur et non intérieur.

_Koung-tou-tseu_ ne sut que répondre. Il fit part de son embarras à MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Demandez-lui auquel, de son oncle ou de son frère cadet, il témoigne du respect; il vous répondra certainement que c'est à son oncle.

Demandez-lui si son frère cadet représentait l'esprit de son aïeul[2] [dans les cérémonies que l'on fait en l'honneur des défunts], auquel des deux il porterait du respect; il vous répondra certainement que c'est à son frère cadet.

Mais si vous lui demandez quel est le motif qui lui fait révérer son frère cadet plutôt que son oncle, il vous répondra certainement que c'est parce que son frère cadet représente son aïeul.

Vous, dites-lui aussi que c'est parce que l'homme du village représentait un hôte, qu'il lui devait les premiers égards. C'est un devoir permanent de respecter son frère aîné; ce n'est qu'un devoir accidentel et passager de respecter l'homme du village.

_Ki-tseu_, après avoir entendu ces paroles, dit: Devant respecter mon oncle, alors je le respecte; devant respecter mon frère cadet, alors je le respecte: l'une et l'autre de ces deux obligations sont constituées réellement dans un sujet extérieur et non intérieur.

_Koung-tou-tseu_ dit: Dans les jours d'hiver, je bois de l'eau tiède; dans les jours d'été, je bois de l'eau fraîche. D'après cela, l'action de boire et de manger résiderait donc aussi dans un sujet extérieur?

6. _Koung-tou-tseu_ dit: Selon _Kao-tseu_, la nature [dans les commencements de la vie][3] n'est ni bonne ni mauvaise.

Les uns disent: La nature peut devenir bonne, elle peut devenir mauvaise. C'est pourquoi, lorsque _Wen_ et _Wou_ apparurent, le peuple aima en eux une nature bonne; lorsque _Yeou_ et _Li_ apparurent, le peuple aima en eux une nature mauvaise.

D'autres disent: Il est des hommes dont la nature est bonne, il en est dont la nature est mauvaise. C'est pourquoi, pendant que _Yao_ était prince, _Siang_ n'en existait pas moins; pendant que _Kou-seou_ était mauvais père, _Chun_ n'en existait pas moins. Pendant que _Cheou-(sin)_ régnait comme fils du frère aîné [de la famille impériale], existaient cependant aussi _Weï-tseu-ki_ et _Pi-kan_, de la famille impériale.

Maintenant vous dites: La nature de l'homme est bonne. S'il en est ainsi, ceux [qui ont exprimé précédemment une opinion contraire] sont-ils donc dans l'erreur?

MENG-TSEU dit: Si l'on suit les penchants de sa nature, alors on peut être bon. C'est pourquoi je dis que la nature de l'homme est _bonne_. Si l'on commet des actes vicieux, ce n'est pas la faute de la faculté que l'homme possède [de faire le bien].

Tous les hommes ont le sentiment de la miséricorde et de la pitié; tous les hommes ont le sentiment de la honte et de la haine du vice; tous les hommes ont le sentiment de la déférence et du respect; tous les hommes ont le sentiment de l'approbation et du blâme.

Le sentiment de la miséricorde et de la pitié, c'est de l'humanité; le sentiment de la honte et de la haine du vice, c'est de l'équité; le sentiment de la déférence et du respect, c'est de l'urbanité; le sentiment de l'approbation et du blâme, c'est de la sagesse. L'humanité, l'équité, l'urbanité, la sagesse, ne sont pas fomentées en nous par les objets extérieurs; nous possédons ces sentiments d'une manière fondamentale et originelle: seulement nous n'y pensons pas.

C'est pourquoi l'on dit: «Si vous cherchez à éprouver ces sentiments, alors vous les éprouverez; si vous les négligez, alors vous les perdez.»

Parmi ceux qui n'ont pas développé complètement ces facultés de notre nature, les uns diffèrent des autres comme du double, du quintuple; d'autres, d'un nombre incommensurable.

Le _Livre des Vers_[4] dit:

«Le genre humain, créé par le ciel,

A reçu en partage la faculté d'agir et la règle de ses actions;

Ce sont, pour le genre humain, des attributs universels et permanents

Qui lui font aimer ces admirables dons.»

KHOUNG-TSEU dit: Celui qui composa ces vers connaissait bien la droite voie [c'est-à-dire la nature et les penchants de l'homme]. C'est pourquoi, _si on a la faculté d'agir_, on doit nécessairement _avoir aussi la règle de ses actions_, ou les moyens de les diriger. _Ce sont là, pour le genre humain, des attributs universels et permanents;_ c'est pourquoi _ils lui font aimer ces admirables dons._

7. MENG-TSEU dit: Dans les années d'abondance, le peuple fait beaucoup de bonnes actions; dans les années de stérilité, il en fait beaucoup de mauvaises; non pas que les facultés qu'il a reçues du ciel diffèrent à ce point; c'est parce que les passions qui ont assailli et submergé son cœur l'ont ainsi entraîné dans le mal.

Maintenant je suppose que vous semez du froment, et que vous avez soin de le bien couvrir de terre. Le champ que vous avez préparé est partout le même; la saison dans laquelle vous avez semé a aussi été la même. Ce blé croît abondamment, et quand le temps du solstice est venu, il est mûr en même temps. S'il existe quelque inégalité, c'est dans l'abondance et la stérilité partielles du sol, qui n'aura pas reçu également la nourriture de la pluie et de la rosée, et les labours de l'homme.

C'est pourquoi toutes les choses qui sont de même espèce sont toutes respectivement semblables [sont de même nature]. Pourquoi en douter seulement en ce qui concerne l'homme? Les saints hommes nous sont semblables par l'espèce.

C'est pour cela que _Loung-tseu_ disait: Si quelqu'un fait des pantoufles tressées à une personne, sans connaître son pied, je sais qu'il ne lui fera pas un panier. Les pantoufles se ressemblent toutes; les pieds de tous les hommes de l'empire se ressemblent.

La bouche, quant aux saveurs, éprouve les mêmes satisfactions. _Y-ya_[5] fut le premier qui sut trouver ce qui plaît généralement à la bouche. Si en appliquant son organe du goût aux saveurs, cet organe eût différé par sa nature de celui des autres hommes, comme de celui des chiens et des chevaux, qui ne sont pas de la même espèce que nous, alors comment tous les hommes de l'empire, en fait de goût, s'accorderaient-ils avec _Y-ya_ pour les saveurs?

Ainsi donc, quant aux saveurs, tout le monde a nécessairement les mêmes goûts que _Y-ya_, parce que le sens du goût de tout le monde est semblable.

Il en est de même pour le sens de l'ouïe. Je prends pour exemple les sons de musique; tous les hommes de l'empire aiment nécessairement la mélodie de l'intendant de la musique nommé _Kouang_, parce que le sens de l'ouïe se ressemble chez tous les hommes.

Il en est de même pour le sens de la vue. Je prends pour exemple _Tseu-tou_[6]; il n'y eut personne dans l'empire qui n'appréciât sa beauté. Celui qui n'aurait pas apprécié sa beauté eût été aveugle.

C'est pourquoi je dis: La bouche, pour les saveurs, a le même goût; les oreilles, pour les sons, ont la même audition; les yeux, pour les formes, ont la même perception de la beauté. Quant au cœur, seul ne serait-il pas le même, pour les sentiments, chez tous les hommes?

Ce que le cœur de l'homme a de commun et de propre à tous, qu'est-ce donc? C'est ce qu'on appelle la _raison naturelle_, l'_équité naturelle_. Les saints hommes ont été seulement les premiers à découvrir [comme _Y-ya_ pour les saveurs] ce que le cœur de tous les hommes a de commun. C'est pourquoi la raison naturelle, l'équité naturelle, plaisent à notre cœur, de même que la chair préparée des animaux qui vivent d'herbes et de grains plaît à notre bouche.

8. MENG-TSEU dit: Les arbres du mont _Nieou-chan_[7] étaient beaux. Mais parce que ces beaux arbres se trouvaient sur les confins du grand royaume, la hache et la serpe les ont atteints. Peut-on encore les appeler beaux? Ces arbres qui avaient crû jour et nuit, que la pluie et la rosée avaient humectés, ne manquaient pas [après avoir été coupés] de repousser des rejetons et des feuilles. Mais les bœufs et les moutons y sont venus paître et les ont endommagés. C'est pourquoi la montagne est aussi nue et aussi dépouillée qu'on la voit maintenant. L'homme qui la voit ainsi dépouillée pense qu'elle n'a jamais porté d'arbres forestiers. Cet état de la montagne est-il son état naturel?

Quoiqu'il en soit ainsi pour l'homme, les choses qui se conservent dans son cœur, ne sont-ce pas les sentiments d'humanité et d'équité? Pour lui, les passions qui lui ont fait déserter les bons et nobles sentiments de son cœur sont comme la hache et la serpe pour les arbres de la montagne, qui chaque matin les attaquent. [Son àme, après avoir ainsi perdu sa beauté], peut-on encore l'appeler belle?

Les effets d'un retour au bien, produits chaque jour au souffle tranquille et bienfaisant du matin, font que, sous le rapport de l'amour de la vertu et de la haine du vice, on se rapproche un peu de la nature primitive de l'homme [comme les rejetons de la forêt coupée]. Dans de pareilles circonstances, ce que l'on fait de mauvais dans l'intervalle d'un jour empêche de se développer et détruit les germes de vertu qui commençaient à renaître.

Après avoir ainsi empêché à plusieurs reprises les germes de vertu qui commençaient à renaître de se développer, alors ce souffle bienfaisant du soir ne suffit plus pour les conserver. Dès l'instant que le souffle bienfaisant du soir ne suffit plus pour les conserver, alors le naturel de l'homme ne diffère pas beaucoup de celui de la brute. Les hommes, voyant le naturel de cet homme semblable à celui de la brute, pensent qu'il n'a jamais possédé la faculté innée de la raison. Sont-ce là les sentiments véritables et naturels de l'homme?

C'est pourquoi, si chaque chose obtient son alimentation naturelle, il n'en est aucune qui ne prenne son accroissement; si chaque chose ne reçoit pas son alimentation naturelle, il n'en est aucune qui ne dépérisse.

KHOUNG-TSEU disait: «Si vous le gardez, alors vous le conservez; si vous le délaissez, alors vous le perdez. Il n'est pas de temps déterminé pour cette perte et cette conservation. Personne ne connaît le séjour qui lui est destiné.» Ce n'est que du cœur de l'homme qu'il parle.

9. MENG-TSEU dit: N'admirez pas un prince qui n'a ni perspicacité ni intelligence.

Quoique les produits du sol de l'empire croissent facilement, si la chaleur du soleil ne se fait sentir qu'un seul jour, et le froid de l'hiver dix, rien ne pourra croître et se développer. Mes visites [près du prince] étaient rares. Moi parti, ceux qui refroidissaient [ses sentiments pour le bien] arrivaient en foule. Que pouvais-je faire des germes qui existaient en lui pour le bien?

Maintenant le jeu des échecs est un art de calcul, un art médiocre toutefois. Si cependant vous n'y appliquez pas toute votre intelligence, tous les efforts de votre volonté, vous ne saurez pas jouer ce jeu. _I-thsieou_ est de tous les hommes de l'empire celui qui sait le mieux jouer ce jeu. Si pendant que _I-thsieou_ enseigne à deux hommes le jeu des échecs, l'un de ces hommes applique toute son intelligence et toutes les forces de sa volonté à écouter les leçons de _I-thsieou_, tandis que l'autre homme, quoique y prêtant l'oreille, applique toute son attention à rêver l'arrivée d'une troupe d'oies sauvages, pensant, l'arc tendu et la flèche posée sur la corde de soie, à les tirer et à les abattre, quoiqu'il étudie en même temps que l'autre, il sera bien loin de l'égaler. Sera-ce à cause de son intelligence, de sa perspicacité [moins grandes] qu'il ne l'égalera pas? Je réponds: Non, il n'en est pas ainsi.

10. MENG-TSEU dit: Je désire avoir du poisson; je désire aussi avoir du sanglier sauvage. Comme je ne puis les posséder ensemble, je laisse de côté le poisson, et je choisis le sanglier [que je préfère].

Je désire jouir de la vie, je désire posséder aussi l'équité. Si je ne puis les posséder ensemble, je laisse de côté la vie, et je choisis l'équité.

En désirant la vie, je désire également quelque chose de plus important que la vie [comme l'équité]; c'est pourquoi je la préfère à la vie.

Je crains la mort, que j'ai en aversion; mais je crains quelque chose de plus redoutable encore que la mort [l'iniquité]; c'est pourquoi la mort serait là en face de moi, que je ne la fuirais pas [pour suivre l'iniquité].

Si de tout ce que les hommes désirent rien n'était plus grave, plus important que la vie, alors croit-on qu'ils n'emploieraient pas tout ce qui pourrait leur faire obtenir ou prolonger la vie?

Si de tout ce que les hommes ont en aversion rien n'était plus grave, plus important que la mort, alors croit-on qu'ils n'emploieraient pas tout ce qui pourrait leur faire éviter cette affliction?

Les choses étant ainsi, alors, quand même on conserverait la vie [dans le premier cas], on n'en ferait pas usage; quand même [dans le second cas] on pourrait éviter la mort, on ne le ferait pas.

C'est pourquoi ces sentiments naturels, qui font que l'on aime quelque chose plus que la vie, que l'on déteste quelque chose plus que la mort, non-seulement les sages, mais même tous les hommes les possèdent; il n'y a de différence que les sages peuvent s'empêcher de les perdre.

Si un homme, pressé par la faim, obtient une petite portion de riz cuit, une petite coupe de bouillon, alors il vivra; s'il ne les obtient pas, il mourra.

Si vous appelez à haute voix cet homme, quand même vous suivriez le même chemin que lui, pour lui donner ce peu de riz et de bouillon, il ne les acceptera pas; si, après les avoir foulés aux pieds, vous les lui offrez, le mendiant les dédaignera.

Je suppose que l'on m'offre un don de dix mille mesures de riz; alors, si, sans avoir égard aux usages et à l'équité, je les reçois, à quoi me serviront ces dix mille mesures de riz? Les emploierai-je à me construire un palais, à l'embellissement de ma maison, à l'entretien d'une femme et d'une concubine, ou les donnerai-je aux pauvres et aux indigents que je connais?

Il n'y a qu'un instant, ce pauvre n'a pas voulu recevoir, même pour s'empêcher de mourir, les aliments qu'on lui offrait; et maintenant, moi, pour construire un palais ou embellir ma maison, je recevrais ce présent?

Il n'y a qu'un instant, le pauvre n'a pas voulu recevoir, même pour s'empêcher de mourir, les aliments qu'on lui offrait; et maintenant, moi, pour entretenir une femme et une concubine, je recevrais ce présent?

Il n'y a qu'un instant, le pauvre n'a pas voulu recevoir, même pour s'empêcher de mourir, les aliments qu'on lui offrait; et maintenant, moi, pour secourir les pauvres et les indigents que je connais, je recevrais ce présent? Ne puis-je donc pas m'en abstenir? Agir ainsi, c'est ce qu'on appelle avoir perdu tout sentiment de pudeur.

11. MENG-TSEU dit: L'humanité, c'est le cœur de l'homme; l'équité, c'est la voie de l'homme. Abandonner sa voie, et ne pas la suivre; perdre [les sentiments naturels de] son cœur, et ne pas savoir les rechercher: ô que c'est une chose à déplorer!

Si l'on perd une poule ou un chien, on sait bien les rechercher; si on perd les sentiments de son cœur, on ne sait pas les rechercher!

Les devoirs de la philosophie pratique[8] ne consistent qu'à rechercher ces sentiments du cœur que nous avons perdus; et voilà tout.

12. MENG-TSEU dit: Maintenant je prends pour exemple le doigt qui n'a pas de nom[9]. Il est recourbé sur lui-même, et ne peut s'allonger. Il ne cause aucun malaise, et ne nuit point à l'expédition des affaires. S'il se trouve quelqu'un qui puisse le redresser, on ne regarde pas le voyage du royaume de _Thsin_ et de _Thsou_ comme trop long, parce que l'on a un doigt qui ne ressemble pas à celui des autres hommes.

Si l'on a un doigt qui ne ressemble pas à celui des autres hommes, alors on fait chercher les moyens de le redresser; mais si son cœur [par sa perversité] n'est pas semblable à celui des autres hommes, alors on ne sait pas chercher à recouvrer les sentiments d'équité et de droiture que l'on a perdus. C'est ce qui s'appelle ignorer les différentes espèces de défauts.

13. MENG-TSEU dit: Les hommes savent comment on doit planter et cultiver l'arbre nommé _Thoung_, que l'on tient dans ses deux mains, et l'arbre nommé _Tse_, que l'on tient dans une seule main; mais, pour ce qui concerne leur propre personne, ils ne savent pas comment la cultiver. Serait-ce que l'amour et les soins que l'on doit avoir pour sa propre personne n'équivalent pas à ceux que l'on doit aux arbres _Thoung_ et _Tse?_ C'est là le comble de la démence!

14. MENG-TSEU dit: L'homme, quant à son propre corps, l'aime dans tout son ensemble; s'il l'aime dans tout son ensemble, alors il le nourrit et l'entretient également dans tout son ensemble. S'il n'en est pas une seule pellicule de la largeur d'un pouce qu'il n'aime, alors il n'en est pas également une seule pellicule d'un pouce qu'il ne nourrisse et n'entretienne. Pour examiner et savoir ce qui lui est bon et ce qui ne lui est pas bon, s'en repose-t-il sur un autre que sur lui? Il ne se conduit en cela que d'après lui-même, et voilà tout.

Entre les membres du corps, il en est qui sont nobles, d'autres vils; il en est qui sont petits, d'autres grands[10]. Ne nuisez pas aux grands en faveur des petits; ne nuisez pas aux nobles en faveur des vils. Celui qui ne nourrit que les petits [la _bouche_ et le _ventre_] est un petit homme, un homme vulgaire; celui qui nourrit les grands [l'_intelligence_ et la _volonté_] est un grand homme.

Je prends maintenant un jardinier pour exemple: S'il néglige les arbres _Ou_ et _Kia_[11], et qu'il donne tous ses soins au jujubier, alors il sera considéré comme un vil jardinier qui ignore son art.

Si quelqu'un, pendant qu'il prenait soin d'un seul de ses doigts, eût négligé ses épaules et son dos, sans savoir qu'ils avaient aussi besoin de soins, on pourrait le comparer à un loup qui s'enfuit [sans regarder derrière lui].

Les hommes méprisent et traitent de vils ceux d'entre eux qui sont adonnés à la boisson et à la bonne chère, parce que ces hommes, en ne prenant soin que des moindres parties de leur corps, perdent les grandes.

Si les hommes adonnés à la boisson et à la bonne chère pouvaient ne pas perdre ainsi les plus nobles parties de leur être, estimeraient-ils tant leur bouche et leur ventre, même dans leur moindre pellicule?

15. _Koung-tou-tseu_ fit une question en ces termes: Les hommes se ressemblent tous. Les uns sont cependant de grands hommes, les autres de petits hommes; pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Si l'on suit les inspirations des grandes parties de soi-même, on est un grand homme; si l'on suit les penchants des petites parties de soi-même, on est un petit homme.

_Koung-tou-tseu_ continua: Les hommes se ressemblent tous. Cependant les uns suivent les inspirations des grandes parties de leur être, les autres suivent les penchants des petites; pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Les fonctions des oreilles et des yeux ne sont pas de penser, mais d'être affectés par les objets extérieurs. Si les objets extérieurs frappent ces organes, alors ils les séduisent, et c'en est fait. Les fonctions du cœur [ou de l'intelligence] sont de penser[12]. S'il pense, s'il réfléchit, alors il arrive à connaître la raison des actions [auxquelles les sens sont entraînés]. S'il ne pense pas, alors il n'arrive pas à cette connaissance. Ces organes sont des dons que le ciel nous a faits. Celui qui s'est d'abord attaché fermement aux parties principales de son être[13] ne peut pas être entraîné par les petites[14]. En agissant ainsi, on est un grand homme [un saint ou un sage][15]; et voilà tout.

16. MENG-TSEU dit: Il y a une dignité céleste[16], comme il y a des dignités humaines [ou conférées par les hommes]. L'humanité, l'équité, la droiture, la fidélité ou la sincérité, et la satisfaction que l'on éprouve à pratiquer ces vertus sans jamais se lasser, voilà ce qui constitue la dignité du ciel. Les titres de _Koung [chef d'une principauté]_, de _King [premier ministre]_, et de _Ta-fou [premier administrateur]_, voilà quelles sont les dignités conférées par les hommes.

Les hommes de l'antiquité cultivaient les dignités qu'ils tenaient du ciel, et les dignités des hommes les suivaient.

Les hommes de nos jours cultivent les dignités du ciel pour chercher les dignités des hommes. Après qu'ils ont obtenu les dignités des hommes, ils rejettent celles du ciel. C'est là le comble de la démence. Aussi à la fin doivent-ils périr dans l'égarement.

17. MENG-TSEU dit: Le désir de la noblesse[17] ou de la distinction et des honneurs est un sentiment commun à tous les hommes: chaque homme possède la noblesse en lui-même[18]; seulement il ne pense pas à la chercher en lui.

Ce que les hommes regardent comme la noblesse, ce n'est pas la véritable et noble noblesse. Ceux que _Tchao-meng_ [premier ministre du roi de _Thsi_] a faits nobles, _Tchao-meng_ peut les avilir.

Le _Livre des Vers_[19] dit:

«Il nous a enivrés de vin;

Il nous a rassasiés de vertus!»

Cela signifie qu'il nous a rassasiés d'humanité et d'équité. C'est pourquoi le sage ne désire pas se rassasier de la saveur de la chair exquise ou du millet. Une bonne renommée et de grandes louanges deviennent son partage; c'est ce qui fait qu'il ne désire pas porter les vêtements brodés.

18. MENG-TSEU dit: L'humanité subjugue l'inhumanité, comme l'eau subjugue ou dompte le feu. Ceux qui de nos jours exercent l'humanité sont comme ceux qui, avec une coupe pleine d'eau, voudraient éteindre le feu d'une voiture chargée de bois, et qui, voyant que le feu ne s'éteint pas, diraient: «L'eau ne dompte pas le feu.» C'est de la même manière [c'est-à-dire aussi faiblement, aussi mollement] que ceux qui sont humains aident ceux qui sont arrivés au dernier degré de l'inhumanité ou de la perversité à dompter leurs mauvais penchants.

Aussi finissent-ils nécessairement par périr dans leur iniquité.

19. MENG-TSEU dit: Les cinq sortes de céréales sont les meilleurs des grains; mais, s'ils ne sont pas arrivés à leur maturité, ils ne valent pas les plantes _Thi_ et _Paï._ L'humanité [arrivée à sa perfection] réside aussi dans la maturité, et rien de plus.

20. MENG-TSEU dit: Lorsque _Y_ [l'habile archer] enseignait aux hommes à tirer de l'arc, il se faisait un devoir d'appliquer toute son attention à tendre l'arc. Ses élèves aussi devaient appliquer toute leur attention à bien tendre l'arc.

Lorsque _Ta-thsiang_[20] enseignait les hommes [dans un art], il se faisait un devoir de se servir de la règle et de l'équerre. Ses apprentis devaient aussi se servir de la règle et de l'équerre.

[1] Par le mot _seng, vie_, dit _Tchou-hi_, «il désigne ce par quoi l'homme et les autres êtres vivants connaissent, comprennent, sentent et se meuvent.»

[2] _Weï-chi_; littéralement, _faire le mort._

[3] _Glose._

[4] Ode _Tching-min_, section _Ta-ya._

[5] C'était un magistrat du royaume de _Thsi_, sous le prince _Wen-kong_. Il devint célèbre, comme Brillat-Savarin, par son art du préparer les mets.

[6] Très-beau jeune homme, dont la beauté est célébrée dans le _Livre des Vers._

[7] _Montagne des bœufs_ dans le royaume de _Thsi._

[8] En chinois _Hio-wen_, littéralement, _étudier, interroger_: ces deux mots signifient ensemble, dit la Glose, la doctrine de la science et des œuvres appliquée au devoir.

[9] «C'est le quatrième.» (_Commentaire._)

[10] «Par membres _nobles_ et _grands_, dit la Glose, il désigne le _cœur_ ou l'_intelligence_ et la _volonté_; par membres _vils_ et _petits_, il indique la _bouche_ et le _ventre_.»

[11] Deux arbres très-beaux dont le bois est très-estimé.

[12] «Le cœur (_sin_), par la pensée ou la méditation, forme la science.» (_Glose._)

[13] «Le cœur ou l'intelligence et la pensée.» (_Glose._)

[14] «Les organes des sens, ceux de l'ouïe, de la vue.»

[15] _Glose._

[16] «La dignité céleste, dit _Tchou-hi_, est celle que donnent la vertu et l'équité, qui font que l'on est noble et distingué par soi-même.»

[17] _Koueï_. Ce mot renferme l'idée d'une noblesse conférée par les emplois que l'on occupe, ou par les dignités dont elle n'est jamais séparée.

[18] «La noblesse possédée en soi-même, ce sont les dignités du ciel.» (TCHOU-HI.)

[19] Ode _Ki-tsouï_, section _Ta-ya._

[20] C'était un _Koung-sse_, littéralement, _maître ès-arts._