I
Je suis pleinement d’accord avec M. Branting sur les idées qu’il vous exposait ici, au mois de Juin dernier. Avec une grande clairvoyance, il a analysé et ramené à sa mesure vraie « l’immense déception » que la Grande Guerre de 1914-1918 avait fait naître dans les esprits. Certes, ce brusque déchaînement d’un cataclysme, sans égal dans le passé, avait paru donner un démenti formel aux espérances que Nobel avait fait naître, lorsqu’il avait fondé le prix de la Paix ; mais, au découragement qui s’était emparé tout d’abord de l’opinion, M. Branting opposait les raisons de confiance que l’on pouvait quand même tirer de la catastrophe. Il montrait qu’il y avait, dans la cruelle époque que nous avons traversée, sous les ruines accumulées, trop de promesses de renouveau pour que l’on pût considérer la période actuelle comme une période de régression.
La victoire avait été, avant tout, une victoire du droit et de la civilisation. L’écroulement de trois grandes monarchies, principalement fondées sur la puissance militaire, avait donné naissance à de jeunes États, représentants du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, jouissant d’institutions démocratiques qui, en faisant dépendre la paix de la volonté directe des citoyens, diminuaient singulièrement pour l’avenir les risques de conflit.
Le même mouvement avait amené non seulement la résurrection des nationalités opprimées, mais la réunion, dans une même unité politique, de races jusqu’alors morcelées par la violence.
Enfin, un fait, d’une importance capitale, avait achevé de donner à la victoire des nations libres sa véritable signification. De l’horreur de quatre années de guerres avait surgi, comme une suprême protestation, une idée nouvelle qui s’imposait d’elle-même aux consciences : celle de l’association nécessaire des États civilisés pour la défense du droit et le maintien de la paix. La Société des Nations, annoncée dès 1899 et 1907 par les Conférences de la Haye, devenait, par le Pacte du 28 juin 1919, une vivante réalité.
Mais, nous apporte-t-elle enfin une organisation durable de la paix ? Ou bien allons-nous retrouver, au moment même où nous croyons toucher au but, les obstacles auxquels se sont heurtés, depuis des siècles, les longues théories de ces pèlerins de toutes races, de toutes croyances, de toutes civilisations, s’efforçant, toujours en vain, de s’élever vers l’idéal de la paix ?