‹ Les Raisons de vivre de la Société des NationsChapitre 2 sur 4 · II

II

Pour répondre à cette question, qui porte en elle toute l’angoisse de l’humanité, il nous faut remonter non pas seulement à l’histoire des peuples, mais à celle de l’homme lui-même, de l’individu chez qui les passions ne sont pas différentes de celles des collectivités et dont on est certain de retrouver tous les penchants, bons ou mauvais, comme dans un miroir agrandi, lorsque l’on cherche à comprendre les causes des révolutions de l’humanité.

Les passions humaines, comme les forces de la nature, sont éternelles. Il ne s’agit point de les nier ; il faut les mesurer et les comprendre. Comme les forces de la nature, elles peuvent être soumises à la volonté réfléchie de l’homme ; elles peuvent être mises au service de la raison. Nous retrouverons leur action dans les luttes des États comme dans celles des individus et nous comprendrons, enfin, que les moyens par lesquels celles-ci peuvent être vaincues sont seuls susceptibles de vaincre celles-là.

Affirmer qu’il est possible d’établir la paix entre les hommes des différentes Nations, c’est simplement affirmer que l’homme, quelles que soient sa tendance ethnique, sa race, ses croyances religieuses ou philosophiques, est capable de raison. Deux forces, dans l’individu, concourent au développement de sa conscience et à la formation de sa moralité : sa sensibilité et sa raison.

Sa sensibilité est double. Elle n’est, d’abord, qu’une explosion de l’instinct vital, du besoin de tous les êtres de se développer aux dépens du milieu, au détriment d’autres êtres dont la mort paraît nécessaire à leur propre vie. Mais il existe également une autre forme de l’instinct, qui le rend sensible à la souffrance d’autrui ; c’est celle qui crée entre la mère et l’enfant, puis entre le père et le fils, plus tard entre les hommes de la même tribu, du même clan, un lien d’ordre moral ; c’est l’instinct de sympathie, qui permet de combattre et de limiter l’instinct brutal et égoïste.

Un grand philosophe français, critiquant la doctrine d’après laquelle « on ne pouvait souhaiter autre chose à une race que de parvenir au plein développement de son énergie et de sa faculté de puissance », disait qu’il n’y avait là qu’une vue incomplète de ce qu’est l’homme.

C’est prendre l’homme isolément et voir en lui un bel animal, puissant et redoutable. Or, l’homme pris tout entier est l’homme en société et qui se développe : la race supérieure est celle qui est apte à la société et au développement commun.

Àce titre la bonté, le besoin de sociabilité et, à un degré plus élevé, le sentiment de l’honneur, sont des dons spontanés, précieux entre tous et aussi naturels que les autres instincts. Or, ces sentiments existent dans la collectivité d’une Nation comme dans chacun des individus qui la composent. Les faire prédominer sur les poussées de l’égoïsme individuel, c’est la tâche même de la civilisation : il ne faut pas que la puissance de l’individu barre la route dans l’État au reste de la Nation. Il ne faut pas que la puissance d’une Nation barre, dans l’Humanité, la route à l’ensemble de l’Humanité.

Mais l’homme n’a pas en lui que de la sensibilité égoïste ou altruiste ; c’est la raison qui est le propre de l’homme. C’est elle qui, chez l’enfant, d’abord incertaine et fragile, puis croissant en puissance, l’amène à concilier dans une harmonie consciente et durable, et non plus par impulsions violentes et contradictoires, les deux tendances de sa sensibilité. C’est elle qui, depuis le commencement de l’Histoire, amène peu à peu les hommes, au cours des civilisations successives, à reconnaître qu’il y a un état préférable à celui de la lutte brutale pour la vie, un état moins périlleux, seul conforme aux révélations de sa conscience et qui est, sous des formes toujours plus complexes et plus solides, le véritable état de société.

L’ascension de l’animal à l’homme s’est prolongée par l’ascension de l’Humanité, de la barbarie à l’ordre, de la violence à la paix : et c’est de même la raison qui amène enfin l’homme à formuler, sous le nom de droit, des limites que chaque homme doit s’abstenir de franchir s’il veut demeurer digne de rester dans l’état de société.

⁂

Ce sont les religions qui, tout d’abord, ont formulé le droit. Il en est résulté que ce droit n’était reconnu qu’au profit de ceux qui pratiquaient le même culte et semblaient des égaux protégés par les mêmes dieux. Pour les sectateurs de tous les autres cultes, il n’y avait ni droit ni pitié. C’est la période des divinités implacables, de Baal et de Moloch ; c’est encore celle de Jéhovah ordonnant à son peuple l’extermination des vaincus.

La philosophie grecque élève pour la première fois, au-dessus du monde, le flambeau de la raison. Elle aboutit au stoïcisme où tous les hommes sont égaux et « sont les membres d’un seul corps », où la volonté humaine, réglée par le droit, est proposée à l’homme comme le moteur suprême de son activité.

Cette doctrine de la volonté humaine se traduit dans le droit romain de l’Époque impériale par cette admirable théorie des obligations qui fait dépendre, dans le droit privé, la validité des contrats du libre consentement des contractants.

Mais que de chemin à parcourir encore entre ces affirmations du droit privé et la reconnaissance du même droit comme règle suprême de la politique des Nations !

Le christianisme vient, à son tour, donner au sentiment de pitié qui s’était spontanément développé chez les hommes une forme et une puissance inconnues jusqu’à lui.

Ce que prêche la doctrine du Christ, c’est l’amour des hommes tous considérés comme frères ; c’est la condamnation de la violence : « celui qui se servira de l’épée périra par l’épée » ; c’est la communion chrétienne supérieure à toutes les nationalités et ouvrant aux Gentils, c’est à dire aux Nations de toute la terre, l’espérance d’une vie meilleure où la justice, enfin, régnera.

Le Moyen-Âge, tout entier, est l’historié du développement de cette doctrine et l’effort de la Papauté marque, pendant plusieurs siècles, la volonté persistante de faire descendre sur la terre, sinon la justice elle-même, qui semble encore au delà des forces humaines et qu’on remet au « jugement de Dieu », du moins une paix relative et temporaire, « la trêve de Dieu, qui donne aux malheureux humains une halte dans la souffrance, un court instant de sécurité.

Mais une nouvelle période de combats allait, à son tour, bouleverser l’Europe, avec les Guerres de religion, les plus cruelles, peut-être, puisqu’elles obligent la conscience elle-même à répudier la pitié et semblent élever l’une contre l’autre les deux forces qui s’étaient jusqu’alors partagé le monde : le sentiment et la raison. Et c’est seulement au 18 siècle qu’il appartiendra, en fin de compte, de les réconcilier.

La Déclaration des Droits de l’Homme affirmaient enfin, pour l’Humanité toute entière, les principes de justice sans lesquels il serait toujours impossible de fonder une véritable paix.

Que de souffrances, que de sang il a fallu, pourtant, pendant encore plus d’un siècle, pour qu’on puisse enfin espérer l’application des principes de morale vraiment humaine proclamés par la Révolution française ! Il a fallu, comme dit Taine, « multiplier les idées, établir la délibération préalable dans l’intelligence consciente, grouper les pensées humaines, par un travail conscient encore, autour de préceptes acceptés : bref, refaire, sous la dictée de l’expérience, l’intérieur de la tête humaine ».

La plus grande révolution de l’Histoire n’est-elle pas celle qui a permis à la raison de considérer vraiment l’Humanité toute entière comme sujet du droit et de reconnaître le titre d’homme à tous les humains.

Tous les hommes égaux en droits et en devoirs, solidaires du sort de l’Humanité, quel rêve !

L’idée du droit, maîtresse du monde, va-t-elle enfin donner raison à la raison ?

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