‹ Les Raisons de vivre de la Société des NationsChapitre 4 sur 4 · IV

IV

Résumons les trois conditions auxquelles paraît devoir être subordonnée une organisation internationale correspondant à l’état actuel de la civilisation.

Il faut, d’abord, qu’il y ait entre les États associés une suffisante communauté de sentiments et de pensées, un développement sinon tout à fait égal, du moins suffisamment analogue, pour que soient comprises les vérités de l’ordre international et soient admises les règles qui procèdent à leur développement.

Il faut, ensuite, que chacune des règles ainsi consenties l’aient été véritablement par la volonté libre de chacune des Nations, que si des sanctions ont été prononcées, au cas de violation de quelqu’une de ces règles, ces sanctions aient été consenties comme les règles elles-mêmes et qu’aucun des États ne puisse se plaindre qu’il ait été, malgré lui, entraîné dans une action collective qu’il n’aurait pas préalablement acceptée.

Il faut, enfin, qu’il y ait, au milieu du monde, pour définir, dans chaque cas particulier, le droit international et pour en régler l’application, un tribunal dont l’impartialité soit au-dessus de toute contestation, dont l’autorité morale s’impose à raison de la valeur scientifique et de la haute moralité des magistrats qui le composent.

Si ces trois conditions sont réunies, et toutes les trois, on le voit, répondent, en somme, à la même condition première : le consentement libre de chacun des contractants, une Société des Nations pourra vivre avec une souplesse suffisante pour que chacun se trouve à l’aise dans ses cadres et une force morale également suffisante pour que nul ne puisse songer à se dérober à ses décisions.

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Nous disons une force morale. Nous n’entendons pas exclure ainsi, dans les cas extrêmes, la nécessité de l’emploi d’une force matérielle à l’égard des États qui se seraient rendus coupables d’une violation du Pacte, mais nous entendons réserver cette force matérielle comme une ultima ratio, et nous sommes persuadés que si elle est, dans certains cas, nécessaire, elle ne doit être employée que si l’on se trouve en présence d’un acte de violence ou d’agression indiscutable et si c’est, pour ainsi dire, avec le consentement universel que l’État violateur se sera trouvé condamné.

Au surplus, le sens de l’article 10 et des articles 12, 13, 15 et 16 du Pacte de la Société des Nations n’est nullement contraire à l’interprétation que nous en avons donnée. Nos amis d’Amérique ont exprimé la crainte que l’article 10 put entraîner leur pays dans des opérations militaires auxquelles il n’aurait pas consenti. Certes, l’article 10 édicte une garantie générale de l’intégrité du territoire de chacun des États associés, mais aucun des articles suivants ne permet de conclure que, sans la libre acceptation des organes de la souveraineté nationale de chacun des États, l’un quelconque d’entre eux pourrait se trouver, malgré lui, sans son consentement explicite, entraîné par surprise à quelque action militaire.

Dans le difficile problème de la limitation des armements, jamais ni le Conseil ni l’Assemblée n’ont cru qu’il serait possible de statuer sans l’adhésion expresse de chacun des États. Chacun reste libre de définir et de fixer les conditions de sa sécurité nécessaire, intérieure ou extérieure. De même chacun reste libre de donner ou de refuser son consentement à toute action militaire concertée. La seule sanction qui puisse, en dernière analyse, résulter des dispositions de l’acte, est la renonciation au bénéfice de la Société des Nations.

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Ce n’est certainement pas en un jour que l’esprit des peuples sera suffisamment pénétré des vérités essentielles que nous nous sommes efforcés de définir. Il y faudra du temps, une propagande incessante et la constatation des résultats heureux de l’association.

Il s’agit ici de la seule propagande qui soit véritablement efficace, de celle qui — suivant une expression qui a été bien souvent employée dans un sens détestable, que nous voulons retourner, nous, dans le sens le meilleur et le plus élevé — peut être appelée : la propagande par le fait. Le fait dont il s’agit de pénétrer les esprits, le fait assez puissant pour triompher des préjugés, pour vaincre les résistances, pour désarmer les mauvaises volontés, c’est le fait de la vie internationale elle-même.

Il y a, dès maintenant, dans le monde, une vie internationale tellement complexe, tellement puissante, que nul ne peut, désormais, tenter de se soustraire à son action. Défense de la santé publique, facilité des transports, abaissement des barrières douanières, organisation internationale du Crédit : autant de terrains sur lesquels il est impossible à aucun État, quelque puissant qu’il soit, de prétendre rester étranger.

Quelque grande que soit l’Amérique, quelque étendue que soit sa puissance industrielle et commerciale, elle n’a pas souffert du chômage moins que les États d’Europe.

Il suffit de signaler les effroyables effets de la spéculation sur le change pour voir à quel point il est dorénavant impossible d’établir sur aucun point du Monde une cloison étanche pour arrêter le flux des mouvements internationaux.

Donner, par la constitution des organes de la vie internationale, l’exemple de la nécessité de cette vie même ; apprendre à vivre en commun aux hommes des différentes Nations et des différentes races ; faire apparaître en lumière, au-dessus de tous, le phénomène universel de la solidarité des Nations et des hommes, ce sera là la leçon la meilleure, la plus efficace et la plus persuasive qu’il est possible d’imaginer.

Cette leçon des faits sera certainement la plus efficace. Il n’est cependant pas inutile d’y ajouter un autre enseignement. Il faut qu’une propagande s’organise dans tous les pays civilisés pour faire comprendre à l’opinion universelle le but véritable de la Société des Nations, les limites de ses pouvoirs, son respect sincère des droits de la souveraineté des États, c’est-à-dire des Patries elles-mêmes, en même temps que la grande puissance morale que la certitude de ses principes lui assure dans le monde.

Il s’est heureusement créé dans presque tous les États de grandes associations qui répandent largement ces enseignements et les feront pénétrer, au-delà des partis politiques, jusqu’aux couches profondes du sentiment populaire.

Une des dernières créations de la Société des Nations porte, d’ailleurs, ce nom significatif : la coopération intellectuelle. Un Comité composé des savants les plus éminents, des intelligences les plus vastes et les plus hautes a été constitué à une de nos dernières sessions. Son nom est plein de promesses.

Qu’est-ce que la coopération intellectuelle, sinon la mise en commun de toutes les forces de l’intelligence, comme sont mis en commun les intérêts matériels et politiques, associés dans un mutuel et équitable échange. À des organismes vivants, il faut un moteur, il faut une âme. De toutes les âmes diverses qui sont celles des Nations et des races, est-il impossible de faire naître une âme commune, une science commune de la vie commune, associant sans les confondre, dans un même élan vers la justice, les tendances, les aspirations de chaque Patrie ?

Monter par tous les chemins, qui partent de tous les points du monde, vers un unique sommet d’où se découvre la loi même de l’homme en suit rythme souverain, n’est-ce pas là le terme dernier du douloureux calvaire qu’a dû, pendant tant de siècles, gravir l’Humanité ?

Certes, il faudra encore bien des années d’épreuves, bien des retours en arrière avant que les passions humaines qui grondent chez tous les hommes soient prêtes à désarmer ; mais si la route est clairement tracée vers le but, si une organisation semblable à celle que représente actuellement la Société des Nations se complète et s’achève, la puissance bienfaisante de paix et de la solidarité humaine l’emportera sur le mal. C’est en tout cas ce que nous avons le droit d’espérer ; et, si nous considérons la route poursuivie depuis le commencement de l’Histoire jusqu’aux heures présentes, notre espoir se fortifiera jusqu’à devenir une foi véritable, une inébranlable foi.

Léon BOURGEOIS.

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